RAPPORT PRINCIPAL SLR LES RESULTATS DE LA MISSION DE PARIS
(Note 57, p. 236, t. I.)
177. MetternicK à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 17 janvier 1811. — Résolution souveraine de Sa Majesté, relativement à ce rapport, datée du même jour.
177*. Je n'aurais pas tardé à soumettre respectueusement à Votre Majesté, aussitôt après mon retour, un rapport principal sur les résultats politiques généraux de mon séjour à Paris, si ce travail, entrepris avant de m'être initié de nouveau aux détails de l'intérieur, m'avait permis d'exposer à Votre Majesté, dans un document unique et complet, la véritable situation de la Monarchie dans le système politique actuel de l'Europe.
Tourner ses regards vers le dehors sans tenir compte des forces de l'Etat comme il convient de le faire, et, réciproque-
ment, calculer ces dernières sans prendre en considération la situation politique extérieure, cela est non-seulement inutile, mais encore vraiment dangereux. J'essayerai donc de faiie à Votre Majesté un tableau général et complet, mais concis, de Fétat actuel des choses; je m'efforcerai de rester étranger à toute illusion et à tout préjugé. G est sur cette base seulement qu'on peut asseoir un plan politique. Combien il est nécessaire de concevoir ce plan à une époque oîi il dépend encore plus ou moins de nos propres calculs, où nous pouvons encore mettre dans notre conduite de ces nuances qui déterminent ordinairement la marche de l'ensemble, c'est ce que nous apprend l'expérience de tous les temps, et particulièrement celle d'un récent passé. Le présent travail fera voir, d'ailleurs, que parmi les puissances européennes nous sommes presque la seule qui puisse encore choisir ses moyens d'action.
Un singulier mélange de force et de faiblesse, de besoin d'organisation et de désordre, la soumission et le sentiment d'une oppression intolérable, voilà ce qui frappe l'observateur impartial quand il considère la France et les Etats confédérés.
Tout le monde est convaincu que la première, que l'inévitable conséquence de la disparition de Napoléon, du maîti'e en qui seul toute la force est concentrée, serait une révolution. C'est précisément ce sentiment que Napoléon exploite pour arriver à la réalisation de ses projets, c'est là peut-être ce qui l'aide le plus puissamment. Selon moi, c'est dans la conviction, partagée par tant de Souverains et de sujets, que la tyrannie sous laquelle ils gémissent n'est que passagère, que réside la véritable cause de la possibilité d'exécuter tant de plans*gigantesques et destructifs conçus par un seul homme, l'élévation extraordinaire de cet homme unique ne suffirait jamais à produire l'état de choses que nous avons journellement sous les yeux. Napoléon seul vit et agit dans le présent; les peuples européens vivent tous dans l'avenir, et c'est ainsi qu'il réunit les anneaux extrêmes de la chaîne, sans que l'Europe le remarque. Secrets à leur naissance et dans la première phase de leur développement, les plans du Monarque français sont et restent sa propriété exclusive, jusqu'au moment où, passant
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à fuctioii, il attire sur eux Fattcntion générale de manière à ne plus pouvoir l'en détourner. Mais à ce moment-là il a déjà exécuté ce que la foule ne cioyait encore qu'à l'état de conception. Le côté extérieur des choses était le seul qui ne fût pas encore changé; mais tout, à l'intérieur, était depuis longtemps miné, détruit, refondu, lorsque tout à coup l'on voit apparaître une œuvre complète, au moment où il soulève le voile trompeur qui cachait encore la surface. Chacun de ses actes est un élément qui rentre dans un système général, chaque démarche isolée en apparence est un pas vers les différents buts qu'il poursuit. Aussi n'est-il pas besoin d'examiner combien il est préjudiciable et dangereux de se tromper sur la nature de ces buts, combien il est funeste de se faire illusion sur le véritable état des choses.
La France est loin d'être heureuse. Courbés sous un sceptre de fer, épuisés par une fiscalité sans exemple, écrasés d'impôts, ruinés par l'entière destruction du commerce, les Français ne pourraient supporter leur situation intérieure, si la tristesse de cette situation comparée à celle des pays étrangers n'était pas adoucie par un calme apparent succédant à de longs orages, et par des charges moins lourdes, après tout, que celles qui pèsent sur le reste de l'Europe. Quelle garantie de repos intérieur ne se trouve pas dans la satisfaction du citoyen français qui, sans éprouver la moindre secousse, voit autour de lui tous les Etats tomber l'un après l'autre, et qui, dans ce calme relatif, se figure être plus heureux que tous les autres peuples européens? Les caisses publiques sont vides, celles du Souverain sont pleines. Par la création d'un domaine extraordinaire dont fait partie tout ce qui afflue de l'éti'anger, ce dernier s'est assuré, dans une très-large mesure, la possibilité de subvenir , aux besoins de l'Etat, en ayant l'air de n'user que des ressources particulières de la Couronne. La France est incontestablement l'Etat le plus riche du continent, et, au point de vue financier, elle peut défier toute autre puissance.
Il n'y a pas à songe?' à un mouvement quelcon(jue dans la France ancienne.
Quant aux sentiments qui régnent dans les Etats confédérés,
il faut distinguer ceux des princes et ceux des peuples. Les uns et les autres partagent l'espérance d'un avenir meilleur; mais les princes, obéissant exclusivement à des considérations personnelles, liés par des engagements qu'il ne leur est plus possible de rompre, ne se laisseront plus entraîner aujourd'hui, comme jadis, à s'unir contre la France. Ce qu'on peut attendre du sentiment national chez les peuples allemands, les vingt dernières années le disent assez.
Dans les derniers temps, la guerre d'Espagne a pris une tournure qui ne laisse plus guère à la France l'espoir d'un dénoûment heureux. D'après les nouvelles les plus récentes, la situation de l'armée de Masséna, dans le Portugal, est des plus critiques. Jamais Napoléon ne renoncera entièrement à cette entreprise; cela n'est pas douteux pour celui qui connaît le caractère du conquérant. Quant aux modifications qu'il apporterait à ses plans en cas de revers sérieux, on peut d'autant moins les déterminer à l'avance, que l'état de ses affaires dans la Péninsule est nouveau pour lui, et plus encore pour tout observateur étranger.
Il me semble toutefois que, dans le cas où les armes françaises seraient absolument malheureuses, on peut tirer hardiment deux conclusions : l'une, c'est que des revers en Espagne seraient invariablement le signal de nouvelles révolutions sur d'autres points ; l'autre, c'est qu'étant donnée la situation actuelle de la France, même en admettant l'hypothèse la plus favorable pour les Espagnols, la guerre au delà ou même en deçà des Pyrénées ne devra être considérée, par toutes les autres puissances menacées, que comme une diversion partielle et peu capable de changer les conditions de l'ensemble; comme une diversion qui n'aurait une véritable valeur militaire que si une puissance engagée dans une guerre avec la France remportait de grands et sérieux avantages.
L'Angleterre se trouve dans une situation fort critique. Autant il est certain que le continent supporte la principale et la plus lourde des charges qu'entraîne pour tous la continuation de la guerre, autant il est vrai que l'Angleterre ressent le contrecoup de cet état de choses. l*ersonne ne peut prévoir laquelle