‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 15 sur 62 · AU JOHANNISBERG · texte numérisé non relu

AU JOHANNISBERG

1804. Au Johannisberfj. — Le livre des étrangers. — 1805. Détails personnels. — 1806. Revirement. — Le vieux Gagern. — Les journaux. — Le retour en Autriche. — 1807 et 1808. r^oinbreu.ses visites. — 1809. L'architecte Rœssner.— 1810. Incertitude de la situation. — 1811. Une éclipse de soleil. — 1812. Inondation. — 1813. Jugement porté par un journal sur le prince. — La circulation sur le Uhin. — Ischl. — 1814. Visite du Roi de Prusse. — 1815. Racontars de journaux.

Johannisberg, le 12 juin 1851.

1804. Depuis que j'ai été ici pour la dernière fois, c'était en 1845, non-seulement tout s'est bien conservé, mais encore tout a sensiblement gagné, grâce à l'admirable réussite des plantations que j'ai faites en ce temps- là. Ce qui s'appelait le jardin est devenu une forêt : sans gazon et sans eau, il n'y a pas de jardin; or, le climat d'ici n'est pas favorable au gazon. Par contre, les arbres sont merveilleux, et mes cèdres surtout sont magnifiques**. Le j)lus grand a au moins trente à trenterin(j pieds de hauteur, et le tronc a deux pieds d'épaisseur; les branches couvrent une surface de plus de quarante pieds carrés. II est incontestable que le terrain et le climat conviennent on ne peut mieux à ces admirables produits de la nature. Le reste du fourré, que j'appelle une forêt, se compose de beaux arbres et de buissons de toute espèce.

Dans le nombre des visiteurs qui se sont inscrits au livre des

* L'arrivée de la comtesse Léoutine Sâudor à Bruxelles (juin 1850) amène de nouveau une assez longue interruption dans la corresj)ondance. Nous renvoyons pour cette époque le lecteur aux lettres adressées à Koller, lettres qui figurent dans le chapitre intitulé : Sur les événenientu polilùiiics du jour.

(Note (le l'Éditeur.) ** Dans une lettre postérieure, le prince remarque qu'on lui devra la culture des cèdres du Liban dans le lUiingau.

(iVo/e de l'Editeur.)

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étrangers, on rencontre des combinaisons Ijizarres, parmi lesquelles il y en a deux fort caractéristiques. L'une est une liste d'environ vingt délégués du Parlement de Francfort, tous membi-es de Textrême gauche, qui se sont inscrits sous le patronage déclaré de M. d'Itzstein, mon voisin rouge dans le Rhingau, qui a joué un grand rôle dans les vingt-cinq ou trente dernières années et lors de l'insurrection de Bade.

Une autre liste est encore plus curieuse. Elle comprend Simon de Trêves , Vogt de Giessen , Wiesne?' de Vienne et Wesendonck , qui ont ajouté à leurs noms la date soulignée du 15 mai 1840. Tu comprends l'allusion; elle se rapporte autour et à Vannée où vingt journaux ont demandé que l'on confisquât le Johannisberg , et qu'on l'offrît , à titre de don patriotique, à M. Henri de Gagern !

Le rapprochement de ces dates m'a rappelé ce que dit l'Ecriture sainte des cèdres du Liban, et les paroles du général comte de Saint-Priest, qui forment l'inscription d'un monument à Goblentz *. Les deux prédictions se sont accomplies. Les cèdres sont tombés, et j'ai lu! Nul homme n'a le droit d'en demander davantage.

20 juin.

1803. Je serais accablé de visites, si je n'avais fermé les portes que je laissais ouvertes jadis quand je résidais ici, et notre manière de vivre y a gagné. Les journaux ne tarissent

* Une fontaine monumentale, placi'e devant le portail de l'église de la place de Castor, à CoLlentz, fontaine érigée sons le dernier préfet français (Jules Doazan), en 1812, porte, sur le piédestal qui sert de support à un groupe du Bhin et de la Moselle, l'inscription suivante : « A NàPOLKON le Grand! » Et sur le revers : « An. mucccxii. Mémorable par la campagne contre les Russes, sous la préfecture de Jules Doazan. » Deux ans plus tard, probablement à l'instigation du comte Emmanuel de Saint-Priest, général russe, émigré trèshostile à l'Empereur des Français, on ajouta à cette dernière inscription les mots suivants : « Vu et approuvé par nous , commandant russe de la ville de Coblentz, le i^»" janvier 1814.» (Voir tome III, page 117.) Il est question des cèdres du Liban dans l'Ecriture, mais seulement dans l'Ancien Testament. Tous les passages s'accordent à dire que le cèdre est grand, beau, fort, etc. ; mais en même temps qu il est destiné à tomber.

(^Note de l'Édileur.)

pas sur mon arrivée au Joliannisberg; je t'envoie ci -joint un article qui se distingue par sa bonhomie.

La duchesse de Cambridge et la princesse Marie sont ici depuis avant-hier; elles nous quitteront demain, je crois.

23 juin.

1806. Il vient tous les jours des visites de Francfort et de tous les environs, de près comme de loin, sans que j'aie besoin de tenir table ouverte. Conservateurs et révolutionnaires afHuent au Johannisberg. Avant-hier, le vieux Gagern a dîné chez moi; il m'a embrassé et m'a juré qu'il avait désapprouvé les « équipées » de son fils. On évacue l'église de Saint-Paul; on l'ôte à l'hérésie politique pour la rendre à l'hérésie religieuse. Les gouvernants reprennent enfin courage, et la sagesse des professeurs est devenue suspecte même à leurs partisans. L'Allemagne n'en continue pas moins d'être en proie aux doctrines erronées auxquelles la France a renoncé. Il en est 'de cela comme des modes d'outre-Rhin qu'on singe toujours en Allemagne quand en France elles ont été mises au rebut.

Les journaux s'occupent de mes faits et gestes; c'est en partie pour cela que je les laisse dans l'ignorance de ce qui me concerne, et que je leur procure le moyen d'ennuyer leurs lecteurs. Je t'envoie ci-joint un feuilleton de V Assemblée nationale, qui est remarquable par son absurdité. L'auteur de ce factum s'est nommé en retournant son nom. Son produit est une nouvelle preuve de la vérité du dicton connu : « Mieux vaut un ennemi déclaré qu'un ami maladroit ! »

Le temps et le cours naturel des choses règlent les situalions; tout ce que les hommes peuvent faire à cet égard consiste à éviter les sottises et à marcher les yeux ouverts dans la bonne voie. Ce chemin est le seul que je puisse suivre; ce n'est rpi'ainsi qu'on arrive au but.

J'envoie par le même courrier une lettre au prince Félix de Sclnvarzenberg; je lui fais part de mes projets de voyage et de mes vues en général. Fais ton profit de ce qui suit :

Je ne suis ni un fat ni un rêveur, mais tout le contraire de

cette triste espèce. Je sais que j'occupe dans le monde moral une place qui m'est propre, que personne ne partage et ne saurait partager avec moi, parce qu'elle est le résultat de mon caractère, des événements et d'une période fort longue. Toute cause produit des effets, et celui qui dérive pour moi de ma position particulière consiste dans Vatleniion du public, mais surtout des hommes de parti. Tu peux m'en croire sur parole quand je te dis que mon départ de la Belgique sera considéré comme une perte par les gens bien pensants (qui forment aujourd'hui la grande majorité dans un pays qui est un poste avancé). Quelle est la signification de ce sentiment? Elle concorde avec celle qu'on attribue à un gage de repos; or, c'est ainsi qu'on a envisagé ma présence dans ce pays. Mon retour en Autriche produira un effet contraire; les hommes de parti y verront l'indice d'une entrée en action. Je saurai démentir toutes les espérances de cette nature ; la chose n'est pas de celles contre lesquelles un homme raisonnable doive prendre des mesures, mais il peut trouver un moyen terme.

27 juin.

1807. Nous sommes ici depuis quinze jours, et ces quinze jours se sont écoulés comme autant de minutes. La vie que nous menons est fort tranquille et me convient à merveille. Il fait chaud, sans que la chaleur soit accablante ; de plus, l'air du Johannisberg est le plus sain qu'on puisse respirer, c'est le pendant de celui de Richmond; d'autre part, les deux points rivalisent entre eux sous le rapport de la beauté du site. Notre vie est la plus régulière du monde, et les mesures que j'ai prises pour conjurer la trop grande affluence de conviyes ont parfaitement atteint leur but. Tous les jours, entre deux et quatre heures, viennent des visites, qui vont ensuite où il leur plaît, car notre dîner de sept heures ne peut guère les engager à rester, puisqu'il vaut encore mieux dîner à l'hôtel que de passer la nuit en route. J'invite ceux que je veux héberger, et c'est ainsi que je procéderai avec la Diète et la garnison de Mayence.

Sjuillet.

1808. Tu verras par l'article ci-joint*, que j'ai découpé dans un journal, combien ma présence ici occupe le public. Le journal qui ma fourni cet extrait a une teinte rouge; malgré cela, il ne peut pas me peindre en noir. A chacun et à chaque jour sa peine et ses joies. Les miennes se concentrent dans une contrée magnifique, qui jouit d'un air excellent. Le Johannisberg ne connaît pas de pèlerins, mais beaucoup de visiteurs.

16 juillet.

1809. Parmi nos hôtes se trouve aussi l'architecte Rœssner, de Vienne, qui a été à l'Exposition universelle de Londres comme membre du jury, et qui revient enthousiasmé du Palais de Cristal et des merveilles qu'il renferme. Sauf un petit nombre de produits, les objets les plus remarquables de l'Exposition se sont vendus à des prix fous. Tout ce que Rœssner nous raconte en gros et en détail sur l'Exposition est extrêmement intéressant.

20 juillei.

1810. J ai vu ces jours-ci quelques hommes à qui leurs qualités intellectuelles assurent une place éminente dans la bonne littérature allemande. Ils viennent me voir, comme les imbéciles vont consulter les diseurs de bonne aventure. Il n'y en a pas un seul parmi eux qui ne fût plus capable que moi de

* Cet article est ainsi conçu : « Rliingau, le 10 juin. Son Altesse le prince de Mctternich paraît se plaire on ne |)eiit jilus dans son cliàteaii du Johannisberg, et, malgré ses soi\ante-dix-luiit ans, il a toujours l'humeur sereine. 11 ne se passe presque p(jint dejcjiir où le j)riuce ne reçoive la visite et les honiuiages de personnes haut |)lacées : c'est ainsi qu'il a vu hier Sou Altesse le duc régnant de iNassau et les officiers généraux de Mayence; avant-hier. Son Excellence le président de la Diète, le comte de Thun, venu de Francfort; antérieurement, M. le baron dd Menshengi'ii, ainsi que le chef de notre cabinet, M. de Winizingerode ; Son Altesse Royale madame la duchesse de Cambridge est également attendue cette semaine au château, où elle doit passer plusieurs jours. A en juger d'après cela, les admirateurs et les amis du

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porter un jugement sérieux sur la situation actuelle. Ils s'accordent tous à dire avec moi qu'ils ne savent rien. Si cet état de choses est satisfaisant, je suis moi-même le jouet de la plus déplorable illusion.

30 juillet.

1811. L'éclipsé de soleil du 28 s'est bien comportée à notre égard ; la journée a été magnifique, et la vue des phénomènes d'optique, que nous avons admirés de dessus la terrasse, a été fort intéressante. Un nombre considérable de membres de la Diète s'étaient joints à nous pour voir comment un foyer lumineux disparaît quand un corps opaque vient se placer entre lui et l'œil humain. Ce fait s'est produit avec l'effet accoutumé; il n'en a pas été de même de la crainte des habitants de Wiesbade, dont une grande partie avaient quitté la ville, parce qu'on leur avait fait croire qu'au moment de l'éclipsé les sources thermales se changeraient en fournaises, et que la ville, ainsi que la maison de jeu et même les philosophes, qui sont fort nombreux à Wiesbade, sei'aient engloutis par une éruption volcanique. Comme les augures avaient oublié de s'occuper du sort du Johannisberg, je suis resté bien tranquillement sur ma terrasse, et je me suis convaincu que j'avais bien fait. Quand la lune eut cessé de se trouver entre le soleil et la terre, je trouvai que tout était resté en ordre. Que veux-tu? je n'arrive pas à me défaire du système qui porte mon nom !

6 août.

1812. Nous serions dans l'eau si nous ne nous trouvions pas

plus célèbre des hommes d'Etat européens, surtout ceux qui font partie des cercles les plus distingués et les plus respectables de la société, doivent être encore fort nombreux ; vraiment, quiconque a été, même une seule fois, assez heureux pour être en relation avec l'illustre vieillard, est obligé d'avouer qu'il mérite réellement le plus profond respect et la plus grande vénération. Hier dimanche nous avons vu le prince à l'église, oîi il était allé en compagnie de sa femme, de sa belle-mère, de son plus jeune fils, de sa tille et enfin de sa cousine, la comtesse Caroline de Zichy, assister à la grand'messe et au sermon, et oîi il a montré une piété vraiment chrétienne. Que Dieu daigne encore accorder au prince de longs et heureux jours! » {Note de l'Editeur.)

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l85l). 275

sur une montagne. Nos regards se perdent sur une espèce de mer : partout îe Rhin est sorti de son lit. Tu pourras te faire une idée du désastre quand je te dirai que, sur quelques points vis-à-vis du château, la limite de l'eau est marquée par la route qui conduit à Geisenheim et par celle qui va de Mayence à Bingen. On n'a pas souvenance d'une inondation en plein été qui puisse se comparer à celle-ci. Le château de la comtesse d'Ingelheim est inaccessible du côté du fleuve; on ne peut y arriver que par la montagne. Le mal ne s'étend pas seulement à la vallée du Rhin; le Danube et les rivières de la Belgique auront débordé sans doute aussi.

15 août.

1813. Je t'envoie ci-joint un singulier échantillon des jugements que les fabricants de notices publient dans les journaux qui s'amoncellent en tas de papier noirci. Je n'ai pas à me plaindre de l'auteur inconnu de l'article en question, que j'ai découpé pour te l'envoyer*.

La Grande-Duchesse Stéphanie s'est fait annoncer pour un de ces jours. Le Johannisberg ressemble à une vallée de Josaphat des vivants. Le Rhin est rentré dans son lit; il est plus que jamais couvert de bateaux à vapeur. Le 18 de ce mois nous verrons le Roi de Prusse passer sous nos fenêtres. Il ira faire une visite à IschI, qui devient une station thermale trèsfréquentée. Si je rappelle que j'ai été un des premiers baigneurs dans cet endroit, qui avait en ce temps-là un air si

* L'auteur inconnu avait écrit ce qui suit : « I{hin{;au, le 9 août. Son Allasse le prince de Metternich est toujours avec sa lainille au château du Johannisljcrj;. Il ne rjuittcra pas cette belle résidence avant le comuiencement du mois prochain, épofjue où il rentrera chez lui, c'est-à-dire à V'ienne ce qui prouve que l'Autriche en a fini avec sa révolution. Tous ceux qui voient le prince admirent sa honne santé et sa verdeur physique aussi bien qu'intellectuelle. Jouriudlcmeut, de nombreux visiteurs vont au Johannisberp pour présenter leurs hommages au vénérable homme d'Etat. Ou en voit beaucoup parmi eux qui jadis, surtout pendant la tourmente révolutionnaire, se sont déclarés ouvertement les adversaires politiques du prince. Fendant que beaucoup d'autres se sont perdus par leurs actions et par leurs paroles, il a, par son altitude passive et ()ar son silence, reconquis sans aucun secours extérieur la renommée due à sa (jrandeur morale. » (AV>^e Je l'/iililcur.)

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patriarcal, cela prouvera que cet essor est d'assez fraîche date,

18 août.

1814. La garnison autrichienne de Mayence célèbre aujourd hui par une grande revue l'anniversaire de la naissance de l'Empereur. Je me suis associé à cette fête en envoyant ce matin au gouverneur une provision de vin pour les toasts Tout mon monde s'apprêtait à assister à la revue et à la réception du Roi de Prusse, lorsqu'à onze heures vint un courrier que le Roi avait envoyé de Stolzenfels à cinq heures du matin et qui m'apportait une lettre de Sa Majesté, par laquelle ce Prince m'annonçait pour quatre heures son arrivée au Johannisberg. Cette visite exige des moyens de transport pour venir de Geisenheim, où le bateau à vapeur peut aborder, et pour se rendre à OEstrich, où le Roi est obligé de s'embarquer pour continuer sa route dans la direction de Biebrich, où il débarquera encore avant de faire son entrée dans Mayence. J'ai réuni tous les équipages dont je puis disposer à cette double fin. Richard va porter au Roi ma réponse, qu'il lui remettra à bord, et Mélanie attendra Sa Majesté au débarcadère.

C heures du soir.

Le Roi est descendu du bateau à quatre heures, et il est arrivé ici avec trois généraux. Il a été extrêmement aimable et causeur, et a poursuivi sa route vers OEstrich. Demain il passera la revue de la garnison de INIayence, ce qu'il n'a pas voulu faire aujourd'hui, afin de ne pas déranger la fête de l'anniversaire de la naissance de l'Empereur.

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