‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 118 sur 118 · ENTENTE DE L'ATÎTRICHE AVEC L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ENTENTE DE L'ATÎTRICHE AVEC L'ANGLETERRE

loir compliquer les questions pour les rendre interminables, ou pour servir ses intérêts particuliers? Je m'en remets, au reste, quant à ce point, INfilord, à l'ascendant que vous avez su acquérir sur Tesprit des ministres turcs, et dont vous avez fourni plus d'une preuve brillante. Vous parviendrez, je n'en doute pas, à leur l'aire comprendre combien ils auraient tort de mettre en avant une prétention qui serait infailliblement rejetée par les puissances.

J'en viens enfin aux diiférentes idées suggérées par Votre Excellence pour déterminer la Porte à quelque démarcbe conciliante et bonorable envers la Russie, à la suite de l'évacuation des Principautés et de la nomination des liospodars. J'accepte comme parfaitement bien vu, sage et utile, tout ce que Votre Excellence propose à cet égard. Une notification, rédigée dans des termes choisis ou au moins pleinement approuvés par Votre Excellence et MM. ses collègues, et qui serait directement adressée à Sa Majesté Impériale de toutes les Russies ou à son Cabinet, ne pourrait que produire un effet favorable ; et en général tout acte de la Porte qui constaterait son désir sincère de reprendre ses anciennes relations avec la Russie, et qui annoncerait une juste et raisonnable confiance dans les intentions de l'Empereur Alexandre et de ses augustes alliés, serait un pas essentiel vers l'accomplissement de nos vœux. Cependant, Milord, je suis loin d'admettre ([ue le succès d'une pareille démarche vous dispenserait de la nécessité d insister sur l'envoi des plénipotentiaires; et après tout ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer dans cette lettre, sur l'objet et le but d'une négociation que nous considérons comme l'unique moyen d'arriver à la pacification de l'Empire ottoman, il ne vous restera aucun doute à ce sujet.

Je finirai par un résumé succinct des observations renfermées dans la présente lettre.

1" L'évacuation des Principautés, mesure dont la nomination des liospodars n'est regardée que comme un accessoire, doit'étre avant tout complètement effectuée.

2° Pour nous mettre dans le cas de travailler à un arrangement définitif, la Porte doit reconnaître vis-à-vis des ministres

des Cours alliées, comme un fait qu'elle ne saurait plus se dissimuler à elle-même, la nécessité d'offrir aux insurgés une amnistie conçue dans des termes propres à les ramener sous son autorité.

3° Dès que la Porte sera convenue de ce fait, il s agira de la convaincre que, dans les circonstances présentes, toute amnistie qui ne se trouverait pas renforcée par le concours et le soutien des puissances alliées, et particulièrement de la Russie, serait inefficace et nulle.

4" Ce concours et ce soutien ne pouvant avoir lieu qu'à la suite d'une négociation préalable, la Porte ne peut pas se refuser à nommer des plénipotentiaires pour cette négociation, laquelle est en outre la condition sine qua nonAw rétablissement de ces relations avec la Russie.

5" Toute démarche, tout acte de la Porte tendant à faciliter sa réconciliation avec la Russie seront hautement approuvés par les puissances alliées, pourvu qu'il n'en résulte pas un prétexte pour éluder la négociation proposée par ces puissances dans les intentions les plus sages et les plus salutaires.

Votre Excellence connaît maintenant toute ma pensée sur les points que dans l'état actuel de la question je regarde comme les plus essentiels. Etant approuvés et partagés par MM. les ministres avec lesquels j'ai l'honneur de conférer sur cette grave affaire, et conformes en tout aux intentions de votre Gouvernement telles qu'elles me sont connues, je crois, Milord, que mes aperçus pourront vous servir de guide dans la marche que vous suivrez envers les ministres de la Porte. Quant au moment d'en faire usage, quant au choix des moyens pour vaincre les difficultés du terrain dont personne ne peut mieux juger que vous; quant aux modifications que peuvent amener des chances et des incidents impossibles à prévoir, nous devons nous en remettre à votre prudence, à votre zèle, à vos talents; vous y puiserez les secours (ju'il vous faut pour remplir la tâche difficile dont vous êtes chargé. Il ne me reste donc qu'à vous renouveler pour ma personne l'assurance, etc.

RÉSULTATS DU CONGRÈS DE VÉRONE (1822). i,00

629. Protocole signé par les plénipotentiaires de l'Autriche, de la France, de la Prusse et de la Russie. Vérone, le 19 novembre 1822. — 630. Protocole relatif à la séance du 20 novembre 1822. — 631. Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vérone, le 11 décembre 1822. — 632. Dépêche-circulaire des trois Cours alliées d'Autriche, de Russie et de Prusse à leurs missions accréditées près des autres Cours. Vérone, le 14 décembre 1822. — 633. Metternich à Ottenfels, à Constantinople (Dépêche réservée), Venise, le 21 décembre 1822. — 634. L'Empereur François au Roi de Bavière (Lettre), Jnnsbruck , le 30 décembre 1822. — 635. Le Roi de Bavière à l'Empereur François ( Réponse), Munich, le 3 janvier 1823. — 636. Metternich à l'Empereur Alexandre. Mémoire secret sur la création d'un comité central des puissances du Nord à Vienne. Vérone (sans date).

Protocole signé par les plénipotentiaires de l'Autriche, de la France, de la Prusse et de la Russie. Vérone, le 19 novembre 1822.

629. Les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie ayant jugé nécessaire de déterminer les cas dans lesquels les engagements éventuels pris avec la Cour de Fiance par les Cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, dans la supposition d'une guerre déclarée ou provoquée par le Gouvernement actuel de l'Espagne, deviendraient obligatoires pour les puissances qui y ont pris part, sont convenus de préciser l'application desdits engagements dans les termes suivants :

AhTICLK PllEMIER.

Les trois cas dans lesquels les engagements éventuels entre les quatre puissances signataires du présent procès-verbal deviendront immédiatement obligatoires, sont :

1» Celui d'une attaque armée de la part de l'Espagne contre le territoire français, ou d'un acte officiel du Gouvernement

* Outre les trois Souverains, c'est-à-dire l'Empereur François, l'Empereur Alexandre et le Roi Frédéric-Guillaume III, (pii étaient convenus à Laybach de se retrouver, au bout d'une année, dans une ville d'Italie, pour former un nouveau Congrès, il y avait à Vérone : le Roi de Naples, Ferdinand IV, et le Roi de Sardaigne, Charles-Félix; puis, en fait de diplomates, pour l'Auni. 30

1,10 r.ECLEII, DE DOCUMENTS (1818-1S22).

espagnol provoquant directement à la rébellion les sujets de Tune ou de l'autre des puissances ;

2° Celui de la déchéance prononcée contre Sa Majesté le Roi d'Espagne, d'un procès intenté à son auguste personne, ou d'un attentat de même nature contre les membres de sa famille ;

î" Celui d'un acte formel du Gouvernement espagnol portant atteinte aux droits de succession légitime de la famille royale.

Article H.

Attendu qu'indépendamment des cas ci-dessus spécifiés et détinis, il peut s'en présenter que l'une ou l'autre des Cours signataires du présent acte regarderait comme étant de la même valeur, et devant emporter les mêmes effets que ceux qui se trouvent désignés à larticle P% il est arrêté que tel cas non spécifié, ou tout autre cas analogue venant à se réaliser, les ministres des hautes Cours alliées accrédités près de Sa Majesté Très-Chrétienne se réuniront avec le Cabinet de Krance pour examiner et déterminer si le cas en question doit "être considéré comme rentrant dans la classe descrt5M5 fœderis prévus et définis, et exigeant comme tel l'application directe des engagements pris par les hautes puissances.

Metternich, Lebzeltern, Montmorency, Garaman, Comte de La Ferronnays , Chateaubriand , Bernstorff, IIatzfeld, Nesselrode, Lieven, Tatistscheff, Pozzo di Borgo.

Protocole relatif à la séance du 20 novembre 1822.

G50. — MM. les ministres des Cabinets d'Autriche, de France, de i'russe et de Russie se sont réunis aujourd'hui

1 riche : Metternich, Lebzeltern, Lutzow etGentz; pour la Russie: Nesselrode, Pozzo di Bor{]o, Tatistscheff, Lieven et .Strogonoff ; pour la Prusse : Har- «lenberg, Bernstorff et IIatzfeld ; pour la France : Montmorency, Chateaubriand, Caraman et La Ferronnays; pour l'Angleterre : Wellington.

{Note de l'Éditeur.)

IIKSILTATS DU COKGRKS DF, YÉnONl-: (iSii). (iU

avec M. le duc de Wellington pour conférer avec Son Excellence sur le procès-verbal signé hier (n" (329) par MM. les plénipotentiaires des quatre Cours, ainsi (|ue sur les instructions que chacune de ces Cours se propose d'adresser à son ministre à Madrid.

M. le duc de Wellington a développé les différents points de vue sous lesquels, comme plénipotentiaire du Gouvernement britannique, il envisage Tune et l'autre de ces démarches ; et à la suite de la discussion amenée par ces développements, M. le duc s'est engagé à communiquer à MM. les ministres des quatre Cabinets la substance de ses obsei'vations par écrit et sous forme de note confidentielle.

La question du protocole a été traitée ensuite ; et après avoir examiné plusieurs formes de rédaction, dont chacune a présenté des difficultés ou des inconvénients, il a été conclu :

Qu'il n'y aura pas de protocole général sur les négociations et conférences relatives à l'affaire d'Espagne ;

Que les pièces échangées entre MM. les ministres ou présentées aux conférences seront regardées comme de simples communications de Cabinet à Cal>inet;

Qu'il en sera de même de la note confidentielle annoncée par M. le duc de Wellington.

Metternich à l'Empereur François (Rapport), Vérone, le 11 déceiiilire 1822.

651. Sire, j ai l'honneur d'envoyer sans retard à Votre Majesté Impériale les rapports ci-joints que j'ai reçus de Paris par un courrier expédié par le Gouvernement à MM. les ambassadeurs de France.

Votre Majesté Impériale trouvera également dans l'annexe une lettre du vicomte de Montmorency.

Mes notions se complètent par la lecture que vient de me foire le marquis de Garaman d'une lettre particulière que lui a adressée M. de Montmorency.

Il ressort pour moi de l'ensemble de ces pièces :

1" Que le ministère français compte se lier étroitement à la marche des trois Cours continentales ;

2° Qu'il désirerait voir considérée comme une question de prudence l'expédition des instructions des Cabinets réunis à Vérone aux représentants à Madrid.

Or, en ceci, il y a confusion dans les idées. Nous avons entrevu ici la possibilité que le Gouvernement français pourrait ne pas se décider à lier sa marche diplomatique à la nôtre. On a arrêté que dans ce cas les instructions aux missions des trois Cours n'éprouveraient point de retard dans leur envoi.

Le ministère français , en se déclarant décidé à se placer avec les alliés sur une même ligne morale, semble désirer que la marche arrêtée subisse une modification. Il nous prouve le fait par sa proposition de déclarer que l'époque de l'envoi des instructions à Madrid pourrait être rangée dans les questions de prudence à prendre en considération par la conférence à ]*aris. En cela, le ministère français se trompe. Il existe relativement à l'envoi de ces instructions une force majeure et qui doit le décider indépendamment même de tout autre calcul ; c'est la fin du Congrès. Nos dépêches devront par conséquent être expédiées; la question discrétionnelle n'existe que pour la France, et elle se borne au simple fait de savoir si cette puissance veut rappeler en même temps que les alliés sa propre mission; elle ne peut s'étendre à la prise en considération, si le rappel des ministres, tant de ceux des alliés que du représentant de la France, peut être suspendu, même momentanément. Je ne doute pas que Votre Majesté Impériale ne saisisse l'alternative sous le même point de vue sous lequel elle se présente à moi.

Je prie Votre Majesté Impériale de ne pas s'arrêter à la remarque de M. de Montmorency relative à une phrase de la dépêche du Cabinet autrichien au comte Brunetti. Cette remarque repose sur une erreur de la part de M. de Montmorency

Daignez agréer, Sire, l'hommage de mon plus profond respect.

Dépêclie-circulaire des trois Cours alliées d'Autriche, de Russie et de Prusse à leurs missions accréditées près des autres Cours. Vérone, le 14 décembre 1822 *.

652. Lors de la clôture du Congrès de Vérone, les hauts et puissants Souverains d'Autriche , de Russie et de Prusse ont adressé à leurs missions accréditées près des autres Cours, relativement aux résultats de leur entrevue, la dépêchecirculaire suivante, conforme au texte original. La minute de cette dépêche a été signée par les trois ministres de Cabinet prince de Metternich , comte de Nesselrode et comte de Bernstorff.

Vérone, le 14 décembre 1822.

Vous avez été informé par les documents qui vous ont été adressés lors de la clôture des conférences de Laybach, au mois de mai 1821 , que les Souverains alliés et leurs Cabinets se réuniraient de nouveau dans le cours de Tannée 1822 pour déterminer l'application des mesures arrêtées sur la demande des Cours de Naples et de Turin , et avec 1 adhésion de toutes les Cours d'Italie, en vue d'affermir Tordre et le repos dans la Péninsule après les tristes événements de 1820 et de 1821.

Cette réunion vient d'avoir lieu. Nous nous proposons

* Cette dépêche-circulaire a été, sur la demande du prince de Metternich, communiquée, sous la forme d'une traduction officielle en langue allemand-e, à la Gazelle politique de Munich j et ce journal a été chargé de la publier, ainsi qu'il résulte des lignes suivantes, que nous empruntons à une lettre écrite par le chancelier d'Etat à Munich, le 3 janvier 1823 :

« ... J'ai tenu ce matin une longue conférence avec MM. de Rechberg, Wrede et Zentner, dans laquelle j'ai placé ma grande affaire dans les termes les meilleurs qu'il na'a été possible d'atteindre. Ma présence ici aura fait un grand bien, mais elle excite comme de juste toute l'attention des libéraux. Cette attention a été poussée à son comble par l'insertion que fai menaqée pour aujourd' liui de la dépêche-circulaire des trois Cours et de la dépêche de M. de Villèle à M. de La Garde dans la Gazette de Munich. J'apprendrai encore ce soir le genre de sensation que ces deux pièces auront produite dans le public. »

Cette dépêche a été imprimée, en français, dans le Journal de Francfort du 5 janvier 1823. (Note de l'Éditeur.)

actuellement de vous faire connaître les résultats qui ont été atteints.

Aux termes de la convention signée le 24 juillet 1821, à Novare , l'occupation d'une ligne militaire dans le Piémont par un corps de troupes auxiliaires avait été fixée provisoirement à la durée d'un an ; mais les Souverains s'étaient réservé de décider, lors de la réunion qui aurait lieu en 1822, si l'état du pays permettrait de supprimer cette mesure ou commanderait de continuer à 1 appliquer.

Les plénipotentiaires des Cours ([ui avaient signé la convention de Novare, agissant de concert avec le plénipotentiaire de Sa INIajesté le Roi de Sardaigne, ont procédé à 1 examen de cette question, et il est résulté de leur enquête que la présence d'un corps auxiliaire destiné à assurer le repos dans le Piémont n était plus nécessaire. Le Roi de Sardaigne a proposé lui-même les termes qu il croyait les plus convenables pour l'évacuation successive du pays par les troupes auxiliaires ; les Souverains alliés ont adhéré à ses propositions, et il a été arrêté, aux termes d'une nouvelle convention, que ces troupes quilteraient le Piémont, et que leur mouvement commencerait le 31 décembre de cette année pour linir le 30 septembre 1823 par lévacuation de la forteresse d'Alexandrie.

D autre j)arl. Sa Majesté le Roi des Deux-Siciles a fait déclarer aux trois Cours signataires de la convention de Naples ■ du 18 octobre, <|ue l'état actuel de son pays lui permettait de proposer une diminution du nombre des troupes auxiliaires (jui occupaient les différentes parties de son Royaume. Les Souverains alliés n'ont pas hésité à adhérer à cette proposition ; aussi l'armée auxiliaire qui occupe le Royaume des Deux- Siciles sera-t-elle, dans un délai aussi bref que possible, diminuée de dix-sept mille hommes.

Ainsi se réalise, dans la mesure où les événements ont répon<hiauxv(euxdes Souverains, ce que ceux-ci avaient annoncé lors de la clôture du Congrès de Laybach, savoir « que, loin de vouloir prolonger leur intervention dans les affaires d'Italii^ au delà des limites indiquées par la stricte nécessité, ils for-

maieiit le vœu sincère de voir cesser le plus tôt possible, et pour toujours, Tétat de choses qui leur avait imposé ce pénible devoir » . Ainsi tombent les vaines alarmes , les inter|)rétations malveillantes, les sinistres prédictions que lignorance ou la mauvaise foi ont répandues eu Europe, pour égarer l'opinion des peuples relativement aux vues généreuses et désintéressées des Souverains. Toute arrière-pensée, toute idée d'ambition, tout calcul égoïste et personnel a été exclu de la résolution que seule une impérieuse nécessité leur avait dictée en 1821 . Tenir tête à la révolution; prévenir les désordres, les maux et les crimes qui menaçaient de se répandre sur toute l'Italie ; réta])lir dans ce pays l'ordre et la paix; accorder aux Gouvernements réguliers la protection à laquelle ils ont droit : voilà quel était l'unique but des j)réoccupalions et des efforts des Souverains. Dans la mesure où ce résultat a été atteint, ils retirent et continueront de retirer le secours qu'un besoin pressant pouvait seul motiver et justifier ; ils s'estiment heureux de pouvoir laisser le soin de la sécurité et du repos des peuples aux Princes que la Providence en a chargés, et d'enlever à la calomnie le dernier prétexte dont elle se servait pour semer des doutes sur l'indépendance des Souverains italiens.

L'objet du Congrès de Vérone, tel que l'avait déterminé une entente positive, se trouvait réalisé grâce aux résolutions prises en vue de soulager l'Italie. Mais les Souverains réunis n'ont pu s'empêcher de tourner leurs regards vers deux graves complications, dont les progrès n'avaient cessé de les pré(»ccuper depuis le premier moment de leur réunion à Laybach.

Un événement considérable s'était accompli avant la clôture de ce Congrès. Ce que l'esprit révolutionnaire avait entrepris dans la Péninsule hispanique, ce qu'il avait tenté en Italie, réussissait à l'extrémité orientale de l'Europe. Au moment même où les insurrections militaires qui avaient éclaté à Naples et à Turin lâchaient pied à l'approche d'une armée régulière, la Révolution lançait un de ses brandons sur l'Empire ottoman. La coUicidence de ces faits ne pouvait laisser place à aucun doute sur l'identité des causes qui les avaient

616 r.ECLEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).

produits. L'apparition du mal sur tant de points différents, le fait que partout il se montrait sous les mêmes formes et parlait le même langage, bien qu'il n'éclatât pas toujours sous les mêmes prétextes, indiquait trop clairement le foyer commun où il prenait naissance. Ceux qui dirigeaient ce mouvement s'étaient flattés d'en profiter pour embrouiller les conseils des puissances par la désunion et pour neutraliser les forces militaires que de nouveaux dangers pouvaient appeler sur d'autres points de l'Europe. Cette espérance a été déçue. Les Souverains, résolus à repousser le principe de la Révolution, en quelque lieu et sous quelque forme qu'il se présentât, n'ont pas hésité à le condamner d'une seule voix. Appliqués sans relâche à l'objet de leurs préoccupations communes, ils ont résisté à toute considération qui aurait pu les détourner de la voie qu'ils avaient résolu de suivre ; mais en même temps ils ont obéi à la voix de la conscience et à un devoir sacré, en plaidant la cause de Ihumanité en faveur des victimes d une enlre- ])rise irréfléchie autant que coupable.

Comme les nombreuses communications confidentielles qui pendant cette période , une des plus remarquables dans l'histoire de leur alliance, ont été échangées entre les cinq Cours avaient amené , relativement aux questions orientales , une entente satisfaisante de tout point, il ne restait plus rien à faire, lors de l'ouverture du Congres de Vérone, qu'à constater les résultats de cet accord ; aujourd'hui les puissances amies de la Jiussie peuvent se flatter d'écarter, grâce à des démarches (communes, les obstacles qui s'opposaient encore à la complète réalisation de leurs voeux.

D autres événements, dignes de toute l'attention des Souverains, ont appelé leur attention sur la déplorable situation où se trouve, à l'ouest de lEurope, la Péninsule hispanique.

L'Espagne est aujourd hui victime du sort qui attend tous les États assez malheureux pour chercher le bien dans une voie où 1 on ne peut jamais le trouver. Elle parcourt le cercle fatal de la Révolution, d'une révolution que des hommes aveuglés ou malveillants auraient volontiers représentée comme un bienfait, et même comme le triomphe d'un siècle

RÉSULTATS Di: CONGRÈS DE VÉRONE (18-2-2). (JH

éclalré. Tous les Gouvernements ont vu avec quel zèle ces hommes ont cherché à persuader à leurs contemporains que cette révolution était le fruit nécessaire et précieux des pro- {frès de la civilisation, et que le moyen par lequel elle a été favorisée et soutenue, était le plus noble élan d'un généreux patriotisme. Si la civilisation pouvait avoir pour but de détruire la société humaine ; s'il était possible d'admettre que la force armée, qui est uniquement appelée à maintenir dans les Etats l'ordre intérieur et la paix extérieure, pût s'emparer impunément de l'autorité suprême, la révolution d'Espagne serait certainement en droit de prétendre à l'admiration des siècles , et l'insurrection militaire de l'île de Léon pourrait servir de modèle aux réformateurs. Mais la vérité n'a pas tardé à reprendre ses droits, et l'Espagne n'a fait que donner, aux dépens de son bonheur et de sa gloire, un nouvel et triste exemple des suites inévitables de toute atteinte portée aux lois éternelles de l'ordre moral du monde.

Le pouvoir légal enchaîné et réduit à devenir l'instrument du renversement de tous les droits et de toutes les libertés consacrées par les lois; toutes les classes du peuple entraînées dans le mouvement du torrent révolutionnaire ; l'arbitraire et l'oppression s'exerçant sous les formes de la justice ; tout un Royaume livré à des désordres et à des convulsions de tout genre ; de riches colonies qui justifient leur sécession par les maximes mêmes sur lesquelles la métropole a édifié son droit public et qu'elle voudrait en vain condamner dans un autre hémisphère ; les dernières ressources de l'Etat épuisées par la guerre civile : voilà le tableau que nous présente la situation actuelle de l'Espagne; voilà quelles sont les épreuves qui ont frappé un peuple animé d'instincts généreux et digne d'un meilleur sort; voilà quels sont enfin les motifs de la légitime inquiétude qu'une telle réunion d'éléments d'agitation et de désordre a dû faire naître dans les pays situés dans le voisinage immédiat de la Péninsule. Si jamais une puissance, rompant avec les principes conservateurs, avec les principes sur lesquels repose le concert européen , est sortie des voies de la civilisation, c'est bien l'Espagne dans son état de dissolution actuel.

618 RECTEIL DE DOCUMENTS (I818-18-2-2).

Les Souverains auraient-ils pu envisager avec indifférence tant de maux accumulés sur un seul pays, accompagnés de tant de dangers pour les autres Etats? Ne relevant, dans une circonstance aussi grave, que de leur propre jugement et de leur propre conscience, ils ont dû se demander s'il leur était permis d'assister plus longtemps, en spectateurs désintéressés, au développement d'un mal qui menace de devenir de jour en jour plus terrible et plus dangereux, et même de souffrir que la présence de leurs représenlants donnât Tapparence d'une approbation tacite aux mesures d une faction prête à tout entreprendre pour maintenir sa funeste domination. La résolution des Souverains ne pouvait être douteuse. Leïirs missions ont reçu l'ordre de (juitter la Péninsule.

Quelles que puissent être les conséquences de cette démarche, les Souverains montrent par leur attitude, à la face de l'Europe, que rien n'est capable de les faire faiblir dans une résolution que leur conscience a ratifiée. Plus est sincère l'amitié qu ils éprouvent pour le Roi d'Espagne, plus est vif l'intérêt qu'ils prennent au l)onlieur d'une nation qui, à toutes les époques de son histoire, s'est signalée par tant de vertus et par tant de grandeur, plus aussi ils ont été pénétrés de la nécessité de prendre la mesure à laquelle ils avaient décidé de recourir et qu'ils sauront défendre.

L'exposé ci-dessus vous donnera la certitude que, dans leurs dernières négociations, les Souverains ne se sont pas écartés des principes auxquels ils étaient restés invariablement fidèles dans toutes les grandes questions qui avaient trait au maintien de l'ordre et à la conservation des Etats, questions auxquelles les événements de nos jours donnaient une si haute importance. Loi-n de perdre son caractère primitif, leur union, s'appuyant avec force sur ces principes, devient plus ferme et plus féconde d un moment à l'autre. Il serait superflu de défendre désormais leurs sentiments de justice et de bienveillance contre d indignes calomnies, (|ue chaque jour vient réfuter par des faits connus de tous. Il faut que l'Europe entière finisse par reconnaître que le système suivi par les Souverains est parfaitement d'accord avec 1 indépendance et

RÉSULTATS Dt; CONGRÈS DE VÉRONE (1822). 619

la force des Gouvernements, aussi bien qu'avec l'intérêt bien entendu des peuples. Ils ne connaissent d'autres ennemis que ceux qui se liguent contre l'autorité légitime des uns et contre la longanimité des autres pour les entraîner tous en même temps dans l'abîme. Les vœux des Souverains tendent uniquement à la paix ; mais cette paix, bien que parfaitement cimentée par l'accord des puissances , ne pourra pas répandre tous ses bienfaits sur la société tant que la fermentation qui agite encore les esprits dans plus d'un Etat sera entretenue par les insinuations perfides et par les tentatives coupables d une faction (jui ne rêve que révolution et bouleversement ; tant que les chefs et les instruments de cette faction, soit en attaquant ouvertement le trône et l'ordre de cboses existant, soit en tramant dans l'ombre des projets subversifs , en ourdissant des complots ou bien en empoisonnant 1 opinion publique, ne cesseront pas de tourmenter les peu])les en leur faisant des tableaux décourageants et menteurs de la situation présente et en leur inspirant des craintes chimériques pour l'avenir. Les plus sages mesures prises par les (îouvernements resteront stériles, les phis utiles projets de réforme demeureront sans résultat, la confiance réciproque ne pourra pas revenir jusqu'à ce que les fauteurs des plus détestables conseils soient réduits à une complète impuissance , et les Souverains ne croiront pas avoir terminé la grande œuvre du salut social avant de leur avoir arraché les armes grâce auxquelles ils peuvent menacer le repos du monde.

En communiquant au Cabinet auprès duquel vous êtes accrédité les faits et les explications que renferme le présent document, vous rappellerez, en même temps ce que les Souverains considèrent comme la condition sine qua non de ta réalisation de leurs vœux désintéressés et bienveillants. Pour garantir à l'Europe non-seulement la paix dont elle jouit sous la protection des traités, mais encore ce sentiment de calme intérieur et de durable sécurité sans lequel il ne saurait y avoir de véritable bonheur pour les nations, il faut que les Souverains puissent compter sur le concours fidèle et dévoué de tous les Gouvernements. Ce concours, ils le réclament au nom des inté-

(j-20 RECLEIL DE DOCU^IENTS (1S18-1 8-2-2).

rets les plus élevés, au nom de Tordre social, qu'il s agit de maintenir, aunomdes générations futures. Puissent tous les Gouvernements être pénétrés de cette grande vérité que la puissance confiée à leurs mains est un dépôt sacré, dont ils devront rendre compte à leurs peuples et à leurs successeurs, et qu'ils assumeraient une grave responsabilité en tombant dans des erreurs ou en écoutant des conseils qui leur ôteraient tôt ou tard la possibilité de préserver leurs sujets de la ruine dont ils seraient les premiers auteurs. Les Souverains ont la confiance que partout, dans ceux qui sont revêtus de Tautorité suprême, sous quelque forme que ce soit, ils trouveront des alliés véritables, des alliés qui respecteront non-seulement la lettre et les prescriptions positives des négociations qui forment la base du système européen actuel , mais encore l'esjjrit et les principes qui les ont inspirées. Ils se flattent que leurs paroles seront accueillies comme une nouvelle confirmation de leur ferme et invariable dessein de consacrer au salut de FEurope tous les moyens que la Providence a remis entre leurs mains*.

McUeniich à Ouenfels, à Constaniinoplo (Dépèche), Venise, le 21 décembre 1822**.

633. Il me serait difficile de rien ajouter en fait d'instruction à mes dépêches précédentes. Les protocoles de nos confé-

* Le Caltinet français adhéra aux jirincipes énoncés dans la dépêchecirculaire ci-dessus, ainsi que le prouve une dépèche envoyée de Paris, le 25 décembre 1822, par le comte de Villèle au comte de La Garde, plénipotentiaire français à Madrid. Aux termes de ce document, ce dernier devait « faire savoir au Cabinet de Madrid que le Gouvernement du Roi de France était entièrement d'accord avec ses alliési, et qu'il était fi'rmement résolu à combattre, par tous les moyens, les princi|)es et les mouvements révolutionnaires; qu'à cette fin, il irait jusqu'à rappeler sa mission de Madrid et pourrait même avoir recours, pour assurer sa sécurité, à des mesures plus efficaces, si l'on ne cessait pas de compromettre ses intérêts les plus essentiels, etc. »

** Indépendanunent des principales questions ajjitées par le Congrès, les conférences qui avaient été ouvertes au mois de juillet, à Vienne, relativement à la question d'Orient, finent continuées à Vérone sous forme de discussions conHdentielles, auxquelles prirent part l'Empereur Alexandre, Mettornich, Nesseirode, Tatistscheff et lord Strangford.

{Note de V Éditeur.)

rences à Vérone disent tout, et les dernières conditions auxquelles un arrangement est possible y sont consignées. Ces conditions se bornent en dernier résultat aux suivantes :

1° Que la Porte fasse une démarche de courtoisie vis-à-vis de la Russie pour lui annoncer les déterminations que déjà elle a prises et exécutées à l'égard des deux Principautés.

2° Qu'elle s'arrange à l'amiable avec les Cours qui demandent la navigation de la mer Noire, à moins qu'elle ne préfère maintenir les abus auxquels le pavillon russe, accordé à tant de bâtiments étrangers, avait prêté jusqu'à présent. Entre les deux, la Porte doit préférer la première de ces alternatives, laquelle ne lui offre que des avantages, et que, par ce fait même, il est heureux de voir placer par la Russie sur une même ligne que l'usage plein d'inconvénients des dernières années.

3° Que la Porte, enfin, pacifie elle-même la Grèce.

Tout se borne à ces trois points ; car la reprise des relations diplomatiques ordinaires ne mérite pas d'occuper sérieusement notre pensée ; Tavantage de cette reprise est tellement placé du côté de la Russie, que l'intérêt fera ici, et à lui seul, tout ce que les puissances peuvent se dispenser de faire

Je vous recommande Taccord le plus parfait avec lord Strangford. Cet ambassadeur doit avoir appris à connaître la vérité dans les situations, car il les a vues de près. Arrivé à Vienne sous les auspices les plus défavorables pour sa personne, il a quitté Vérone muni de la confiance indubitable de l'Empereur de Russie. J ai pour ma part contribué à ce fait autant qu'il m'a été possible. Lord Strangford le sait, et il doit m'en savoir gré. Il doit être convaincu de deux grandes vérités que jamais il ne saurait avoir trop présentes, savoir : que l'Empereur Alexandre désire franchement voir arriver la fin des embarras en Orient ; que, d'un autre côté, il a le sentiment très-juste des difficultés innombrables qu'offrirait à la réalisation de ses intentions pacifiques toute grave erreur que commettrait le Divan.

Quant au point de vue de notre Cabinet, lord Strangford doit avoir emporté la conviction que rien n'est clair et désin-

(jo-i RECUEIL DE DbCUMENTS (181 S-182-2).

téressé comme tout ce que nous redoutons et désirons. C'est dans votre marche personnelle que se trouveront pour nous de véritables facilités. Unissez -vous franchement dans la i)oursuite d'un même but avec l'ambassadeur britannique, et fournissez-moi avec soin toutes les preuves possibles du zèle nue vous mettrez à soutenir les conditions que la Russie a présentées comme autant de clauses définitives.

L'Empereur François au Roi Maximilien-Joseph de Bavière (Lettre), Innsbruck, le 30 décembre 1822.

654. Monsieur mon Frère et Beavi-Père, j'ai pensé qu'il povirrait être agréable à Votre Majesté d'être mise au fait des détails des affaires qui viennent d'être terminées à Vérone, .l'ai ordonné, en conséquence, au prince de Metternich de passer par Munich en retournant à Vienne. Il rendra compte à Votre Majesté des résultats auxquels le Congrès s'est arrêté et de mon point de vue sur le bien qui résulterait pour la fédération de l'application des mêmes principes à l'Allemagne. Les vues et les sentiments de Votre Majesté étant conformes aux miens, je ne doute pas qu'Elle n'éprouve une satisfaction véritable de tout ce qu'Elle apprendra par mon <*hancelier.

J'éprouve en mon particulier un regret sincère de ne pas voir Votre Majesté à l'occasion de mon retour en Autriche. La saison rigoureuse et la nécessité de mon arrivée dans ma capitale me privent d'une satisfaction que je rechercherai à la première occasion favorable.

Veuillez recevoir les assurances de l'amitié sincère et de la considération distinguée avec lesquelles je suis de Votre Majesté le bon frère et gendre

Fr.ANÇOiS, m. p.

Le Roi Maximilien-Josepli de Bavière à l'Empereur François (Réponse), Munich, le 3 janvier 1823.

635. Monsieur mon Frère et Beau-Fils, le prince de Metternich m'a remis la lettre que Voire Majesté Impériale a

IlÉSULTATS DU CONGRÈS DE VÉRONE (18-2-2). 62:5

3)ien voulu m'éciire d'Innsbruck , et il s'est empressé rie me mettre au fait des affaii^es importantes qui ont été traitées sous les auspices bienfaisants de Votre Majesté à Vérone.

C'est avec un plaisir renouvelé que j'ai causé avec sou chancelier, qui a si essentiellement influé sur les grands résultats des travaux du Congrès , et aux soins duquel FEurope doit le maintien de la tranquillité dont elle a joui dans ces dernières années. Il vous rendra compte, Monsieur mon Frère, de mes sentiments et de la conformité de mes vues relativement à rAUemagne dans l'application des principes professés par les puissances alliées à la suite du Congrès.

Votre Majesté Impériale concevra les regrets que j'ai éprouvés de n'avoir pu la voir à son passage par mes Etats ; sans la rigueur extrême de la saison, j'aurais cherché à la rencontrer; je ne puis m'en consoler qu en nourrissant l'espoir qu'une occasion prochaine compensera la privation qui m'a été imposée.

Veuillez recevoir les assurances de l'amitié sincère et de la considération distinguée avec lesquelles je suis , Monsieur mon Fi'ère et Beau-Fils, de Votre Majesté Impériale le bon frère et beau-père.

Maximiliex-Josepii, ;/;. p.

Metternich à l'Eiiiperenr Alexandre. Mémoire secret sur la création d'un comité central des puissances du >'ord à Vienne. Vérone (sans date),

656. De tous les maux qui affligent aujourd'hui le corps social, celui (jui mérite de fixer plus j)articulièrement l'attention des Gouvernements est le jeu criminel des sectes.

Il faut compter parmi les côtés faibles de l'esprit humain le penchant qui, dans tous les temps, la entraîné dans le champ vague du mysticisme. 11 est une foule d'esprits inquiets que le besoin de se créer une occupation tourmente, et dont l'activité, inhabile à se fixer sur des objets d'une utilité définie, les pousse vers de stériles abstractions. Dupes de leur ima-

giiialiou désordonnée, dupes de quiconque veut faire servir leur manie à des projets pervers, ces hommes ont constamment été pour les sociétés secrètes comme une pépinière d'adeptes.

Les sociétés ont toujours été influencées par l'esprit variable des siècles. S'il en est parmi elles qui soient restées fidèles à certaines bases de leur institution primitive, le plu5« grand nombre est toujours prêt à en dévier et à céder aux grandes impulsions du moment. C'est ainsi que dans des temps d'exaltation religieuse, les associations secrètes se sont armées pour le soutien de tels ou tels dogmes. Aujourd'luii que l'esprit du siècle est dirigé vers la réforme des modes de gouvernement, c'est sur le cliamp de la politique que nous voyons ces mêmes associations déployer toute leur turbulente activité.

Là où les sociétés secrètes ne vont pas au-devant des factions, celles-ci, sachant tout le parti qu'elles peuvent tirer des sectes, ne tardent guère à aller les rechercher.

Il est nécessaire d'indiquer trois époques principales d où date l'extension extraordinaire que les sectes ont acquise dans les dernier' s tetnps.

La Révolution française, à son début, avait fait suspendre le travail des sectes. L'arène était ouverte à toutes les aberrations de I esprit humain comme à toutes les ambitions; qu'au- \ raient gagné les adeptes à de mystérieux conventicules? Ils se ' sont lancés dans la carrière qui, tout en flattant les rêves de leur imagination , leur offrait la perspective d'une fortune brillante. Aussi les administrations révolutionnaires en France se sont-elles recrutées dans les rangs des sectaires, et les loges maçonniques se sont trouvées dégarnies; de même que nous avons vu l'armée révolutionnaire à Naples compléter ses cadres par les malcontenti.

C'est sous l'Empire, et à la suite des épurations que Bonaparte avait faites dans les administrations , que les sociétés secrètes ont commencé à se reconstituer. Fort de sa volonté, Bonaparte calcula qu'au lieu d'employer d'inutiles efforts à empêcher leur réorganisation, il lui serait plus aisé de le»

RÉSULTATS D L' CIJNGIIÈS D i; VÉP.ONt: (182-2).- 625

contenir eu les assujettissant à une surveillance sévère, ei même de les faire servir utilement à ses desseins. Dès lors, lout en les couvrant de ridicule, il travailla à se ménager un moven de police actil dans les associations qui lui parure ntsusceptibles d'être guidées ; il déploya au contraire une inflexible sévérité contre toutes les autres.

La chute de Bonaparte délivra le monde d'un poids immense ; mais ce poids ayant pesé à la fois sur le bon et le mauvais, le ])ien et le mal se sentirent en même temps libres des entraves qui les comprunaient. Malheureusement , les éléments du bien furenr ou dénaturés ou paralysés, tandis que ceux du mal ne l'estèrent pas dans l'inaction , et nous vîmes bientôt 1 esprit révolutionnaire reprendre un nouvel l'ssor.

Cependant, les factieux eux-mêmes durent ne pas tarder à s'apercevoir que les peuples, fatigués de tant de secousses violentes, n'étaient plus disposés à servir activement et en inasse leurs desseins. Il était réservé au pays le plus reculé en fait de civilisation, et malheureusement le plus remué dans son intérieur, de créer un mode nouveau pour amimer des bouleversements.

Un malaise général régnait en Espagne ; aucun peuple cependant n'était plus éloigné d'un soulèvement que le peuple espagnol. Aussi la révolution de 1820 a-t-elle été I œuvre directe d'une conspiration ourdie dans les ténèbres, préparée et combinée dans les voies d'une association secrète. S il pou-' vait exister un doute sur la vérité de ce fait, il serait levé par les aveux indiscrets que l'un des instruments les plus actifs et à la fois les plus éhontés de la révolte militaire dans l'ile de Léon a rendus publics.

Ce que le crime avait enfanté, un Gouvernement dans l'état de la plus complète nullité n'a pu le détruire. La réussite du complot de l'île de Léon marque la seconde époque de l'élan qu'ont pris les sociétés secrètes.

Les révolutions de l'Italie en 1820 et surtout en 1821 nous semblent indiquer la troisième.

Si l'on ne peut voir dans la révolte militaire de Naples que uï. 40

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rimitation servile de celle de Tîle de Léon, il ne saurait en être de même de la révolution plémontaise. Celle-ci a élé évidemment dirigée par les sectaires de France , et si des observateurs éclairés avaient dès longtemps su pressentir Texistence d'une vaste association révolutionnaire à Paris, liée à celles de l'étranger, c'est la révolution éclatée à Turin qui a déchiré pour nous le voile qui jusqu'alors avait envelopj)é son action.

Il nous paraît d'un intérêt positif de s'appliquer à distin- {;uer les différences caractéristiques (pii existent entre les doux révolutions italiennes. L'une a été plus locale que l'autre. Le génie des peuples napolitain et piémontais, et jusqu'à la position géographique des deux Etats, ont dû établir et ont effectivement établi une différence notable entre les deux révolutions. Nous ne croyons pas trop avancer en considérant la révolution napolitaine comme l'ceuvre du carbonarisme pur et simple, étrangère dans son origine à tout autre moyen <pi'à des moyens nationaux, bien (ju elle ait pu être fomentée et soutenue par l'influence espagnole. Tout au contraire, la révolution dans les Etats sardes a été placée sous la direction combinée des révolutionnaires piémontais et des sectaires français. Si une infinité de notions ne venaient à 1 appui de celte thèse, nous en trouverions la preuve incontestable dans la situation morale actuelle des deux Royaumes.

Celui de Naj)les nous parait bien j)lus éloigné d'un bouleversement pariMl à celui de 1820 que ne lest et que ne le sera encore le Piémont.

L'organisation des sociétés secrètes eu France, telles qu'elles existent aujourd'hui, ne nous semble pas remonter plus haut qu'à 1820. Les procédures entamées en Allemagne, en 1810 et en 1820, et les travaux de la conunission centrale à Mayence, ont fourni ])lus d'une preuve que les révolutionnaires allemands n'enticlenaient encore à cette époque que des relations peu directes avec le centre révolutionnaire à Paris. Ce n'est qu'après que les mesures arrêtées à Carlsbad eurent forcé les chefs principaux des associations secrètes en

RÉSULTATS DU GONOItES DE VElîONK (lS-2-2). 627

Allemagne à aller chercher un refuge en France, que plusieurs d'entre eux se rendirent à Paris, où ils ne trouvèrent guère moyen de s'entendre avec les libéraux français. La haine contre Bonaparte avait servi de première impulsion aux associations secrètes allemandes ; les sectaires trouvèrent dans ce fait une difficulté à se rapprocher des meneurs français. Le non-sens philanthropique des professeurs et des étudiants teutons les fit mépriser, d un autre côté, par des factieux trop pratiques pour s arrêter à des niaiseries. Ce n'est (|ue depuis l'année 1821 que des relations directes ont pu s'établir entre les révolutionnaires allemands et français, et à la tète «les premiers se trouvent des bonapartistes allemands. Les lieux les plus marquants aujourd'hui en Allemagne, sous le point de vue de la combinaison des moyens révolutionnaires allemands et français, sont le Rovaume de Wurtemberg, la ville de Francfort et quelques villes de Suisse. Les hommes (|ui jouent dans ces lieux les premiers rôles, ce sont les frères Murhard, quelques autres hommes de lettres à Francfort, et les rédacteurs de la Gazette du Neckar. L'entreprise de cette feuille est soumise à linfluence directe du comité directeur à Paris, et son rédacteur en chef, le docteur Lindner, a servi pendant plusieurs années comme agent actif de Bonaparte en Allemagne. Le second rédacteur a été commissaire de police sous Bonaparte.

Jusqu'à cette époque, les radicaux français avaient suivi les traces de leur propre révolution.

Plusieurs tentatives faites en France pour soulever les masses ont dû prouver à ces hommes que de pareilles entreprises ne leur offraient pas les chances de succès de 1789 ; en revanche, celui qu'a obtenu la révolte militaire en Espagne n'en a pas nioins pu fixer leur attention sur le moyen nouveau qui l'avait préparée, et ce même moyen ayant depuis opéré également, et en trois jours, le renversement du Gouvernement légitime à Naples, les révolutionnaires français ont dû l'adopter comme le plus efficace et le plus prompt. En ne faisant remonter l'introduction du carbonarisme en France qu'à l'année 1820, — et peut-être même au commencement de

G28 RECUEIL DK DOCIMI.NTS (IX 1 8-182;>)

l'année suivante, — nous croyons d'autant moins nous tromper, que nous découvrons dans l explosion révolutionnaire en Piémont la trace de deux inlluences distinctes, qui sans doute

- n'étaient pas en opposition l'une avec l'autre quant au but. mais qui procédaient d'une manière ditférente. La révolte à Turin était manifestement dirigée et préparée par les efforts concer-

. tés des révolutionnaires piémontais et français, tandis que celle d'Alexandrie, dont tous les rouages étaient mis en mouvement

. par le carbonarisme pur, a paru avoir sa marche indépendanlr de celle de la capitale.

Le secret même des associations du genre de celles don[ nous nous occupons leur fait toujours faire des progrès l'apides. Aussi voyons-nous que dans toutes les tentatives multipliées qui ont été faites dans le courant des derniers dix mois , dans le but d'organiser en France des révoltes militaires, les instruments du rnrhonarisivc français jouent partout un lùle.

Après avoir montré dans cette esquisse rapide l'influence pernicieuse qu'ont exercée les sectes sur les grandes secousses politiques des dernières années, nous n'hésiterons pas à établir en thèse que ces sociétés sont une maladie qui ronge le corps social dans ses parties les plus nobles ; que ce mal a déjà jeté des racines profondes et étendues; enfin, que si les Gouvernements ne prennent pas des mesures elficaces, non-

, seulement pour en arrêter les progrès ultérieurs, mais pour le refouler dans les limites au delà desquelles il n'est plus possible de l'atteindre, l'Europe court risque de succondjcr aux atteintes sans cesse répétées que ces associations lui |)ortent. Or, pour que le remède soit efficace, il faut se placer en face du danger; et puisque le mal se cache dans les ténèbres, il faut aller l'y attaquer. Enfin, pour que l'entreprise réussisse, il faut c|ue la partie soit entamée avec une force égale.

Les factions emploient aujoiu'd'hui deux moyens : L'un se trouve dans la forme des sociétés secrètes et de toutes les sectes; celle qui est la plus pratique, c est le carbonarisme. Cette institution, née chez un peuple peu civilisé,

RF,SIJ1,TA1S 00 CONGIiES i)F VKRONE (l'Ji'i) (it>V

mais passionne., porte i empreinte du caractère de cette nation ; prom[)t à concevoir, l'Italien du Midi exécute avec unt égale facilite. Un but clairement énoncé dans ies h.iuts grade? de l'association ; des moyens de ronduite simples e.l dégagé? "du fatras métaphysique de la maronnene ; un gouxernemeni véritable réservé aux chefs; un certain nombre de grades pour çlassifier les individus ; le poignard pour punir la désobéis- ,âance,rindiscrétion ou les ennemis: — tel est le carbonarisme. <jui de toutes les sectes paraît avoir approché le plus près de la perteciion dans l organisation pratique des sectes politiques.

Les factieux ont trouve un second moyen dans la fusion de leurs intérêts et. dans l'établissement d'un point central de directJOB,

La nationalité, les linutes politiques, toui a disparu pour la secte. C'est sans aucun doute à Paris qu'est établi aujourd'hui le comité directeur des radicaux de l'Europe entière, ei chaque jour contribuera davantage à démontrer la vérité dti ce fait.

Quels sont maintenant les moyens que les Gouvernement j)euvent opposer à ce malï

Nous n'en connaissons que deux :

En premier lieu, ils doivent faire cause commune et réunir comme en un faisceau l'intérêt que chacun prend à sa propre conservation.

Le second moyen est l'établissement d'un centre de lumières.

La faction en veut à un degré égal à tous les États; monarchies pures, monarchies constitutionnelles, républiques, tout est menacé par les nivelenrs.

Jamais le monde n'a offert des preuves d'union et de solidarité entre les grands corps politiques comparables à celles dont la Russie, l'Autriche et la Prusse ont donné l'exemple dans le cours des deux dernières années. En séparant avec soin l'intérêt de la conservation de celui d'une politique ordinaire, et en subordonnant à l'intérêt commun et r/éneral tous les intérêts particuliers, les Monarques ont trouvé le moyen véritable de

,j;iO RECUEIL DE DOCJMENTS (1 S18- 1 8-2-2).

maintenir leur sainte union et d'opérer le bien immense que déjà ils ont opéré. La France paye cher aujourd'hui les illusions auxquelles ses dernières administrations se sont livrées. Le ministère actuel semble suivre une marche qui tend à Iv rapprocher du principe de l'alliance. L'Angleterre, à l'égard de la question qui nous occupe, devra constamment être rangée dans une classe à j)art. Quelles que puissent être les lumières et la franchise des intentions de son GouvernemenI, jamais sa politique, sur aucun des points de vue présentés dans ce Mémoire, ne pourra s'identifier entièrement avec celle des puissances continentales.

Cette solidarité existant entre les trois Cours du Nord, il est essentiel d'y faire entrer le plus que faire se pourra le Gouvernement français. On y parviendra plus aisément par une marche de fait que par des développemenis et des raisonnements sur la nécessité de cette solidarité ! Cette marche de lait, nous croyons l'entrevoir dans la création d'un centre d'in- /oi'tnations réciproques.

Nous proposons à cet effet la mesure suivante :

Que l'Empereiu" de Russie et le Roi de Prusse délèguent chacun iin individu de toute confiance à Vienne.

L'Empereur d'Autriche désignera de son côté un employé de son Gouvernement. Ces trois individus formeront un comité secret. Ce comité sera destiné à former un point central d'information. Chaque Gouvernement prendra à cet effet des mesures pour porter à la connaissance de ce comité toutes les traces de conspiration qu'il découvrirait.

fja commission d'en(|uète centrale, établie à Mayence, continuera ses fonctions conformément au vœu presque unaninuî des membres de la Confédération. Les travaux de cette commission seront mis sous les yeux du comité.

Les moyens (pie les Gouvernements auraient à leur disposition seraient hicn autres que ceux dont j)eut disposer l'association (ju'il s'agit de terrasser. Les Gouvernements, forts de tous les ressorts d'une administration vigilante, auraient moins à redouter les machinations de la secte, bien plus faciles à déjouer; tout complot découvert perd son caractère de danger

RÉSULTATS DU CONGl'.ÈS DE VÉRONE (1822). 631

et prête des armes offensives au pouvoir légal . En veillant à leur existence et au repos de leurs peuples, les Gouvernements se maintiendront enfui sur le terrain du bon droit, ce qui ne peut jamais être le cas des sectaires, quel cpie soit le masque dont ils se couvrent.

Fl> DU TOME TROISIEME.

PARIS. TYPOCnAl'HlE E. PLON ET C'", RUE CARANClÈRE, 8.

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