DEUXIÈME DISCOURS DU PRINCE DE METTERNICH
380. Dans mon premier discours, j'ai eu l'honneur d'informer la conférence que Sa Majesté l'Empereur considérait comme l'objet principal de notre réunion de fixer définitivement le sens trop peu déterminé jusqu'à présent de ce qui constitue la nature de notre système fédératif, ainsi que les relations, les droits et les devoirs qui en dérivent, et d'appHquer ensuite ces notions aux différentes questions que nous sommes appelés à résoudre.
Avant que nous procédions à ce travail, je crois devoir développer quelques principes généraux, indiquant le point de vue sous lequel l'Empereur a constamment regardé la fédération, et le sens dans lequel II a entendu s'associer à un système dont Sa Majesté Impériale a été un des fondateurs, et au maintien de laquelle Elle ne cessera de vouer toute sa sollicitude.
I. Dans le pacte d'union conclu par les Princes souverains et les villes libres de l'Allemagne, la souveraineté de chacun des États confédérés est placée sous la garantie directe du droit des gens, et ne reconnaît d'autres limites que celles qu'exigent le maintien de l'unité de l'Allemagne dans ses rapports avec les puissances étrangères, et celui des mesures communes pour la sûreté et la tranquillité dans l'intérieur de la Confédération. Il résulte de ce premier principe qu'en fixant les attributs de la Confédération, il ne peut, dans aucun cas, être question de porter atteinte aux droits de souveraineté des États membres de l'Union, droits expressément garantis parle pacte sur lequel cette union repose ; Sa Majesté Impériale ayant en
outre la conviction intime que, placés dans leur vrai jour, les engagements envers le corps de la fédération n'imposent aucun sacrifice réel aux vSouverains qui les ont contractés, que, nonobstant ces engagements, leurs droits de souveraineté restent intacts, et que l'union fédérative ne tend qu'à assurer à ces droits un surcroît de force et d'étendue.
II. L'acte fédéral est la première loi fondamentale de l'Union. Aucune résolution, soit qu'elle ait pour objet le développement des principes de la fédération, soit qu'elle porte sur des objets qui en embrassent l'ensemble, soit qu'elle regarde les affaires individuelles comprises dans le cercle de ses attributions, ne peut se trouver en contradiction avec les dis])ositions de cet acte.
Quoique par cette déclaration l'inviolabilité de l'acte fédéral soit reconnue de la manière la plus positive, les Gouvernements confédérés n'en conservent pas moins le pouvoir d'interpréter et de développer la loi fondamentale dans telle forme qui leur paraîtra la plus convenable. Cette réserve est énoncée dans le texte même de l'acte fédéral, attendu que l'article X, en demandant des lois supplémentaires, a déféré à la Diète la rédaction de ces lois. Or, l'expérience et un examen plus approfondi nous ayant appris, comme je l'ai fait observer dans mon premier discours, qu'il vaut mieux sous tous les rapports remettre ce travail aux délibérations directes entre les Cabinets, il est évident que notre réunion actuelle est pleinement qualifiée à discuter, conformément à l'acte fédéral, les règlements jugés nécessaires pour compléter les institutions fédérativcs, afin d'arriver le plus tôt possible à des résultats satisfaisants sur les conditions préalables de toute transaction ultérieure.
III. L assemblée qui représente la Confédération (la Diète) est responsable envers le corps politique qui l'a constituée, de même que les envoyés à la Diète sont responsables envers leurs Gouvernements respectifs. Dans un sens plus élevé, chaque Etat fédéré est responsable envers le corps fédératif de l'accomplissement tidèle des obligations qui dérivent immédiatement du pacte fondamental ou que, en vertu de
ce pacte, il a contractées par son accession aux résolutions communes.
IV. Les arrêtés de la Diète, rendus dans les formes légales, étant le résultat de la volonté réunie des Gouvernements qui forment l'Union, et par conséquent obligatoires pour la généralité et pour chaque membre de la fédération, il s'ensuit que pour tout ce qui est affaire commune de l'Union, le pouvoir législatif suprême réside dans la Diète.
Ce principe, incontestable en lui-même, nous conduit à la question importante de la définition des objets qui peuvent être considérés comme affaires communes de l'Union. Les éléments pour résoudre cette question se trouvent, ou dans le texte même de l'acte fédéral, ou dans une interprétation simple et naturelle de ses dispositions. Toutefois, la détermination précise de la sphère d'activité légale, ou, comme on l'a appelée précédemment, de la compétence de la Diète, est une tâche dont la présente réunion a le droit et le devoir de s'occuper; et Sa Majesté Impériale est d'avis que, tant pour l'importance de la chose que pour les facilités qui en résulteront pour l'ensemble de nos travaux, il serait bien d'accorder à cette question la priorité dans l'ordre des matières. A la question de compétence se lierait alors directement celle des votes dans les transactions de la Diète, de sorte que cette première question formerait la transition naturelle à l'article P' du tableau indicatif des objets de délibération*.
* Sur la suite des conférences ministérielles de Vienne et leurs résultats, voir (n"^ 468-476) les documents relatifs à cette question, à l'éjioque correspondante de l'année 1820. (Note de l'Iùliteur.)
EXTRAITS DE LETTRES PAIITICULIÈRES ECRITES PAR METTERNICH DU 8 JANVIER AU 15 MAI 1820.
381. Les conférences. — Circulaire de Capo d'Istria. — 382. Souvenirs évoqués par V Histoire de la guerre de 1814, de Koch. — 383. Eloge du Moniteur. — 384. Rétablissement du prince. — 385. Description de la demeure de Metternich à la chancellerie d'Etat. — .386. Voyage du prince de liesse à Londres, pour féliciter le nouveau Roi. — Le beau comte Lato de Wrbna. — 387. Assassinat du duc de Berry. — 388. Besoin d'air et de soleil. — 389. Inquiétudes de Metternich au sujet de la santé de la princesse Clémc-.itine. — Capo d'Istria. — 390. Double nature de Mctternicli. — 391, 392, 393, 394. Sur la princesse Clémentine. — 395. Sur les constitutions et les chartes. — Histoire de Croniwell, par Villemain. — 396. Mouches et araignées. — 397. Résolutions de la conférence. — 398. Propriété de Metternich près du lac de Constance. — 399. Signification des cris de triomphe provoqués par Burdett et compagnie. — 400. Amélioration de l'état de santé de Clémentine. — 401. Aggravation de la maladie. — 402. Le mal continue d'empirer. — Le portrait de Clémentine, jiar La^vience. — 403. Fin prochaine. — 404. Mort de Clémentine. — 405. Sa beauté. — 405. Jour de naissance de Metternich. — Signature de l'acte final des conférences. — 407. La famille de Metternich est de nouveau réunie.
Vienne, le 8 janvier 1820.
581. J'ai travaillé aujourd'hui comme un forçat; la conférence a duré près de quinze heures. Je ne puis pas m'en plaindre, parce que nos affaires vont très-hien. Je n'ai peutêtre jamais trouvé plus d'union, un meilleur esprit et plus de bonne volonté. Le pauvre Capo d'Istria s'est mis dans une très-fausse position par sa dernière circulaire *. Ce n'est certes pas le moyen d'éviter de se compromettre que de vouloir persuader aux gens le contraire de ce qu'ils savent, de ce qu'eux seuls peuvent savoir et de ce qu'on ne peut contrôler à une
* Ceci est probablement une allusion à la circulaire de Capo d'Istria, par laquelle la Russie excitait les petites Cours des Etats de la Confédération germanique à résister aux demandes de Metternich. (^Note de t Editeur.)
distance de six cents lieues... Qu'il est petit, le nombre des hommes d'État qui méritent ce titre ! Chacun se figure qu'il peut se mêler des affaires en un moment où toutes les idées sont bouleversées, où rien n'est aussi arbitraire que la manière dont on tranche les questions les plus séi'ieuses et les plus difficiles. Le sort des hommes qui n'ont aucun principe et qui possèdent peu de connaissances, est bien étrange : ils sont condamnés à se créer un monde à part et à arranger les événements comme ils voudraient les voir se passer. Ces théoriciens voient ce qui n'existe pas, croient à l'existence du contraire de ce qui est, et ne veulent pas admettre la vérité quand elle contredit leurs hypothèses. Mais comme il n'y a rien de plus positif que les faits et que rien n'est plus vrai que la vérité elle-même, les hypothèses éclatent comme des fusées, et le jour qu'elles répandent ne ressemble pas même à cette faible lumière qui brûle du moins sans obstacle. Et la vérité reste la vérité, en dépit de tous ses adversaires.
19 janvier.
582. J'ai passé une singulière nuit. Il vient de paraître à Paris une histoire de la guerre de 181-4 par Koch. C'est un des meilleurs ouvrages qui aient été publiés là-dessus jusqu'à ce jour. Abstraction faite de quelques erreurs qu'un écrivain étranger aux affaires ne peut éviter que difficilement, il y a beaucoup de vrai dans ce livre. Je l'ai pris hier soir en me couchant, et je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Lire l'histoire d'une époque considérable, où l'on a joué soi-même un rôle marquant, ('cla produit un effet étrange. Je me trouvais investi des attributions de la postérité, et je me sentais appelé à prononcer mon propre arrêt. Pendant les trois heures qu'a duré cette lecture, je n'ai pas été tenté de m'accuser, il est vrai; mais que de choses j'aurais pu ajouter au récit de chaque événement, à chaque page, même à cliaque alinéa du livre ! Quand il s'agit de faits, j'ai vraiment une bonne mémoire. Je n'ai qu'à me transporter par la pensée au milieu des événements, et tous les faits, jusqu'aux détails secondaires, se repré-
sentent nettement à mes yeux. C'est ainsi que j'ai trouvé l'histoire de la violation de la frontière suisse résumée en huit ou dix lignes. Et cependant c'est un des plus grands événements du commencement de la campagne, et de ceux qui ont exercé le plus d'influence sur l'issue de la guerre ! L'auteur, il est vrai, est assez juste pour m'atlribuer, à moi seul, le mérite d'avoir tiré parti de ce fait; mais tout ce qu'il ignore à côté de cela touche au fantastique. Gomment est-il possible d'en savoir autant que l'auteur, et en même temps d'ignorer tant de choses ?
J'ai aussi appris, lors de cette affaire, ce que peut la volonté d'un homme, quelle audace vous donne le sentiment que l'on fait hien, et avec quelle certitude doit réussir une entreprise bien mûrie et vigoureusement menée. Relativement à cette question, je me trouvais, en ce temps -là, seul en opposition avec l'Empereur Alexandre. Je savais tout, ses obligations aussi bien que les compromissions infinies qui étaient à craindre pour la cause commune et pour moi-même, si je ne tenais ferme dans ma conviction, conviction qui portait sur deux points à la fois : l'utilité de l'entreprise et la probabilité du succès. Eh bien! je ne me suis pas trompé. Les colères soulevées par cet incident sont oubliées, et le bien a triomphé. C'est dans ce triomphe que j'ai trouvé ma récompense. Après ma lecture, j'éteignis les lumières et je me retournai pour dormir. Mais ne dort pas qui veut. J'avais la tête et le cœur pleins de 1814. Cette année, les heureux résultats, les incalculables conséquences et les fautes grossières qui l'ont marquée, tout cela s'est emparé de mon âme, et je ne suis arrivé à m'endormir qu à cinq heures du matin. Si j'avais eu un secrétaire à côté de moi, je lui aurais dicté des notes. Voilà encore une nuit historique !
27 janvier.
585. ... Aujourd'hui j'entendais quelqu'un s'élever contre un éloge saugrenu qui figure dans le Moniteur relativement à ma personne. Que voulez-vous? A partir du moment où l'on
monte sur la scène, on appartient au public; c'est à lui que revient le droit d'applaudir et de siffler, et il ne manque pas d'en faire usage. Or, si le personnage qui est sur la scène est honnête et droit, les applaudissements comme les sifflets ne sont pour lui qu'un avertissement : ils lui rappellent qu'il est au premier plan ; il faut que son cœur et sa tête lui disent s'il a raison ou s'il a tort. Le bruit n'est rien, l'action est tout.
Quant à moi, j'avoue franchement que j'aime mieux une critique maladroite qu'un maladroit éloge; la première même peut m'amuser, sans jamais réussir à me mettre en colère ; le second, au contraire, est capable de m'irriter au point de dire des injures au malencontreux ami.
Si l'on veut écrire mon histoire, qu'on laisse au jugement de la postérité sa pleine liberté ; car c'est à la postérité seule qu'il appartient, en fin de compte, de prononcer sur les hommes qui ont contribué à faire l'histoire de leur temps.
16 février.
584. Me voilà rendu au monde*. Demain soir je rouvrirai mes salons. Je tremble d'avance à l'idée de la foule de gens ennuyeux que je serai obligé de recevoir. Rien n'attire plus les gens de celte espèce que la mort ou leretour àla vie, c'està-dire l'occasion de présenter des compliments de condoléance ou des félicitations. Ah! si le deuil seul pouvait attirer cette race maudite, du moins en ce qui me concerne ! Mourir n'est rien ; mais vivre pour ces gens-là, c'est pour moi pire que la mort.
17 février.
583. Nous voilà encore avec un pied de neige. L'hiver semble ne devoir jamais finir, ce qui est affreux pour moi, qui
Le prince avait dû garder le lit pendant douze jours.
( Note de l'Éditeur. )
ai mon jardin et qui, par conséquent, ai besoin de printemps, d'air et de soleil. A propos de soleil, vous ne pouvez vous figurer comme mon appartement est beau quand il y donne*. Il est exposé au midi; par suite, il est agréable etcbaud, et j'ai grand'peine à sauver mes meubles des atteintes du soleil. J'ai une antichambre spacieuse, un grand salon où attendent les personnes qui désirent me parler; immédiatement après vient ma bibliothèque. C'est une pièce magnifique, garnie dans toute sa hauteur de livres qui sont rangés dans de belles armoires en acajou sans vitres. Comme la salle de la bibliothèque a environ dix-huit pieds de hauteur, ma bibliothèque contient près de quinze mille volumes, sans en avoir l'air. Au milieu de la salle est la belle Vénus de Canova, dont le piédestal est entouré d'un canapé rond. Puis vient mon cabinet de travail. C'est une grande chambre à trois fenêtres ; on y voit trois grands bureaux; car je change volontiers de place, et je n'aime pas à être dérangé à ma table, quand je fais écrire quelqu'un dans mon cabinet. Cette pièce est pleine d'objets d'art, de tableaux, de bustes, de bronzes; on y voit quelques pendules astronomiques et des instruments de tout genre, car j aime à consacrer aux sciences mes rares heures de loisir; ce sont, il est vrai, des heures perdues pour les affaires; mais elles sont gagnées pour la vie. Sur la grande table de ma chambre à coucher se trouvent une foule de cartons renfermant des gravures, des cartes géographiques et des dessins ; je possède aussi bon nombre d'objets d'art qui sont tous dans des vitrines. Souvent je m'amuse des distractions que cause aux étrangers qui viennent chez moi la vue de ces trésors si variés. C'est dans cette retraite que je passe les sept huitièmes de mon existence. Pourquoi ne m'entourerais-je pas ici de tous ces objets qui me sont chers? Je n'aime pas habiter de petits appartements, surtout je déteste tl'y travailler. Dans un espace trop étroit, l'esprit se racornit, la pensée se resserre, et même le cœur se fane.
* Il s'agit du palais de la cliancellerie d'État.
(Note de l'Editeur.)
Quand mes enfants sont sages, leur mère leur permet, pour les récompenser de leur bonne conduite, de passer quelques instants près de moi. Je n'ose pas trop me flatter que ce soit par amour pour moi que les enfants aiment tant à venir ; mon appartement leur fait exactement l'effet d'un marché, et réellement il ne ressemble pas mal à une boutique. Il n'y a pas un artiste de Vienne, il n'en vient pas un du dehors qui n'expose ses œuvres chez moi. Aussi voit-on toujours de nouveaux tableaux, de nouvelles gravures, de nouveaux dessins que les artistes aiment à montrer chez moi, car je vois et je reçois beaucoup de monde.
Quand je donne un grand bal, il faut que je sacrifie momentanément ma bibliothèque, que j'ai décrite plus haut; on peut y mettre beaucoup de tables rondes, en tout trente-deux couverts. Ce qui est assez fâcheux dans ces cas-là, c'est la Vénus : elle gène un peu les arrangements. La statue, il est vrai, est de la décence la plus scrupuleuse par devant ; mais on ne peut pas en dire autant de la partie postérieure.
18 février.
386. L'Empereur enverra le Prince de liesse à Londres pour féliciter le nouveau Roi, Ce choix est excellent à tousles points de vue. Son premier aide de camp est le comte Lato de Wrbna, un des rois de la mode chez nous, un charmant jeune homme, du reste, que j'ai envoyé il n'y a pas longtemps au Brésil pour se former. Il lui est arrivé dans ce pays une histoire tout à fait singulière. A bord d'un corsaire, une jeune Espagnole fort jolie voulut absolument le faire pendre; elle priait, elle suppliait qu'on l'accrochât au grand mât, disant qu'elle n'avait jamais vu un pareil spectacle, et que le comte de VV^rbna lui paraissait le plus beau sujet qu'on pût trouver pour cette expérience. Quelles idées ne vont pas se loger dans une cervelle de femme ! Elles ont des écarts d'imagination incroyables.
20 février.
387. J'apprends à l'instant l'assassinat du duc de Berry. Le libéralisme va son train, il pleut des assassins ; voilà déjà le quatrième Sand que nous avons depuis neuf mois.
Tout est perdu en France si le Gouvernement ne change pas de système. Ceux qui ont été égarés par les scélérats ne sont que des enfants, il est vrai; mais les vrais coupables ne sont pas des enfants. Je les connais, ces éléments d'agitation auxquels le Gouvernement fait aujourd'hui bon accueil, puisqu il a l'illusion que ce sont des éléments de sa force. Oui, c'est une force, mais c'est celle des bétes sauvages qui ne se laissent jamais civiliser. Il faut avouer que le moment n'est guère agréable pour un ministre.
25 février.
588. J'ai vraiment faim et soif de mon jardin du Rennweg; depuis un long mois je n'ai pu y mettre les pieds. Mes chambres, il est vrai, sont pleines des plus belles fleurs de mes serres, mais ce n'est pas la seule chose qui me charme. Il me faut de l'air et du soleil. Je suis un enfant de la lumière; il me faut une lumière éblouissante pour pouvoir vivre. Croyez-moi, les méchantes gens n'éprouvent pas de ces besoins-là.
16 mars.
389. Ma pauvre Clémentine me donne les plus grandes inquiétudes. Voilà le troisième accès de fièvre qu'elle prend. Elle a eu le premier le 22 janvier, le second le 20 février, et elle est de nouveau en proie à une fièvre violente. Elle est tellement abattue qu'il est impossible de savoir comment elle se tirera de ce mauvais pas. Je ne puis voir souffrir un être qui m'est cher. De plus, Clémentine est une si bonne enfant, elle m'est tellement attachée, qu'elle veut toujours m'avoir
336 RECUEIL DE DOCUMENTS (l818-18'22).
près de son lit. Depuis sa maladie, elle a grandi de quatre pouces. Au mois de décembre elle était encore petite, et elle est toute grande aujourd'hui. Malgré ses quinze ans, elle est encore tout à fait enfant. J'ai une sorte de superstition que malheureusement Texpérience a jusqu'ici confirmée en moi : les êtres au-dessus de l'ordinaire sont plus exposés que les autres à toutes soTtes de dangers. Clémentine est notamment d'une beauté remarquable; il faut bien qu'il en soit ainsi, car, quand elle sort, tout le monde s'arrête pour la regarder. J'aimerais mieux qu'elle fût un enfant d'un extérieur plus ordinaire, car ceux-là prospèrent comme la mauvaise herbe. J'ai appelé aujourd'hui en consultation huit matadors de notre faculté ; j'ai assisté moi-même à la séance : tous les médecins étaient du même avis. A mes chagrins vient encore s'ajouter le lourd travail qui m'accable. Notre grande œuvre touche à sa fin. L'extrême confiance dont m'honorent mes collaborateurs facilite ma tache, il est vrai, mais elle est tuante. Dans tout ce brouillamini, Capo d Istria ne cesse pas de me fatiguer les oreilles. Il me fait l'effet d'un amateur de musique qui se mettrait dans une chambre contiguè à la mienne pour faire des études sur le cor de chasse. II souffle sans désemparer dans son instrument sans jamais attraper le ton. Ce qu'il dépense de souffle est fabuleux, et pourtant il n'en sort rien de bon. Tout est faux : fausse mesure, fausse note, fausse clef. 11 met le piano à la place au forte; si le brio est indiqué, il joue sostenuto; il substitue le largo à Vaccelerato avec accompagnement obligé de clochettes. Ma foi, si c'est là ce qu'on appelle de la raison, je n'en ai pas pour ma part. Avec une raison de ce calibre, on arrive en France à 1789 ou à un 13 février. Grands dieux! pourquoi faut-il que tant de fous soient d'excellentes gens ! C'est précisément le cas de Capo d'Istria. S'ils ne l'étaient pas, on trouverait le moyen de les rendre inof'fensifs ; mais, tels qu'ils sont, il faut les écouter et discuter avec la déraison.
22 mars.
590. Ma pauvre Clémentine est toujours bien malade. Rien ne m'abat comme la vue d'un enfant malade ; je ne me tourmente jamais pour moi-même ; mais ce sont les enfants qui me préoccupent sans cesse. Il est vrai qu'il ne s'est pas produit de symptômes plus graves, mais je considère le fait seul de la persistance de la fièvre comme très-alarmant.
En attendant, que je sois disposé au travail ou non, il faut que je passe toujours de longues heures à mon bureau. Dans des moments difficiles comme ceux-ci, il faut que je montre plus que jamais ma double nature, cette nature qui fait croire à bien des gens que je n'ai pas de cœur. Ces gens-là diraient probablement que je n'ai pas de tète non plus, si je ne leur prouvais à l'occasion que ma tête reste solide quand ils s'y heurtent.
Les nouvelles que je reçois de l'Empereur Alexandre prouvent que l'on reconnaît là-bas que les phrases sont bonnes poui mettre le monde à mal, mais qu'elles ne peuvent sauver personne.
24 mars.
391. Je suis toujours bien triste. Ma fille va un peu mieux, il est vrai ; mais elle a tant à surmonter encore pour être hors d'affaire, qu'un père ne saurait être tranquille. C'est en Dieu seul que j'espère, car il sait mieux que nous autres pauvres humains ce qui est juste et bon. Je ne fais qu'aller et venir de mon bureau au lit de la malade. Quand mon cœur est inquiet, mes nuits le sont aussi. Or, je dors toujours tranquille quand ma tête seule est enjeu, ce qui prouve que mon cœur, précisément ce cœur que le grand nombre me conteste, a une tout autre puissance.
30 mars.
592. L'état de ma pauvre Clémentine va s'améliorant tout doucement. Quiconque a des enfants sait comme on se tour- III. 22
mente au sujet d'un enfant malade. II ne me suffit pas de savoir content un être que j'aime, je veux encore le savoir heureux. Le Ciel la protégera, s'il le trouve bon.
Dans ma position, quand on est accablé de travail pendant près de douze hevues par jour, on éprouve un véritable bonheur à passer en famille les quelques minutes de liberté dont on dispose. Quand, à ces moments-là, on est accueilli par les cris de joie des enfants, le monde se revêt de tout autres couleurs. ^Malheureusement il n'y a pas de rayons de soleil aujourd'hui dans le cercle de ma famille, et je n'échappe aux révolutionnaires et aux démagogues qui peuplent mon bureau que pour aller trouver le chagrin et la douleur au lit de ma pauvre malade.
2 avril.
393. Les médecins sont plus contents; ils croient que je pourrais sourire ; mais mon cœur de père n'y réussit point.
Je termine l'installation du pavillon de mon jardin ; il y manque encore la dernière main ; ce sera un vrai musée d'œuvres d'art. Les beaux-arts sont de bien bons amis : on les retrouve toujours, on en jouit; on les cultivant, on ne s'expose jamais aux déceptions.
Lawrence, que j'attends, ne peut malheureusement pas venir à Vienne. C'est un homme plein d'esprit et de cœur, et je suis assez vain pour croire qu'il m'aime beaucoup. Je lui ai écrit hier qu'il a été nommé membre de l'Académie de Vienne. Il attachera peut-être moins de prix à cette nomination qu'au fait que c'est moi qui l'ai provoquée.
8 avtil.
59>4. Toujours la même incertitude au sujet de l'état de ma fille. Pour moi, malheureusement, son sort est décidé. Si je la conservais, je la regarderais comme un présent du Ciel. Quant aux secours de l'art dos hommes, je n'en attends plus rien; c'esl son âge qui m'inquiète le plus. Depuis huit joui"s son
état n'a pas empiré , il est vrai , mais il ne s'est pas amélioré non plus. On ne peut se figurer combien cette situation me rend malheureux; le bonheur de ma vie se compose d'éléments si simples qu'on pourrait me laisser du moins ceux-là.
10 avril.
59S. L'ordre social a ses lois comme la nature et comme l'homme pris individuellement. Il arrive aux vieilles institutions ce qui arrive aux vieillards : elles ne rajeunissent jamais; de même qu'il faut que les institutions nouvelles fassent leur temps de fou{jue juvénile et de folie. On ne peut faire une constitution dans le vrai sens du mot; c'est le temps seul qui la fait. Une charte est aussi peu une constitution que le contrat de mariage est le mariage lui-même. On aura beau écrire tout ce qu'on voudra, — et le moins qu'on écrira sera toujours le meilleur, — on n'aura jamais autre chose en main qu'une feuille de papier. L'Angleterre seule possède une constitution ; la Magna Chai^ta n'en est qu'un élément secondaire. La constitution anglaise n'a été créée que par les siècles; il a fallu, pour l'établir, des flots de sang versé et des anarchies de toute sorte. C'est toujours par cette voie que l'ordre social arrive à se fixer, et il ne saurait en être autrement, puisque c'est une loi de nature. Ce qu'on appelle aujourd'hui une constitution n'est pas autre chose que le principe : « Ote-toi de là que je m'y mette. » Ce qui, dans le calme, se perd comme l'écume, forme des vagues énormes quand souffle la tempête; or, le monde moral a ses orages comme le monde matériel. Si l'on posait la question de savoir si la révolution inondera toute l'Europe, je ne voudrais pas parier pour la négative ; mais je suis fermement résolu à lutter contre elle jusqu à mon dernier soupir.
\j Histoire de CromiueU, par Villemain, vient de paraître à Paris. C'est un bon livre (jue l'auteur a lancé dans le monde, où l'on retrouve partout le fantôme de Cromwcll. Folie politique et folie religieuse répandues dans toutes les classes de la société civile et de l'armée; usurpation, démagogie, despotisme ou faiblesse des Gouvernements, abaissement du sens
moral chez les hommes ; surfaces hrillantes qui cachent la décomposition et la pourriture ; enfin relâchement général : voilà quels ont été dans tous les temps et dans tous les pays les premiers symptômes du retour à l'ordre. Les morts ne parlent plus , mais les fils retombent insensiblement dans les folies des pères, dont les noms seuls changent. On les appelle la raison, et la société humaine décore de ce nom la découverte nouvelle de vieilles erreurs.
11 avili.
596. L'état de la malade est toujours le même ; de nouvelles consultations de médecins n'aboutissent comme toujours qu'à de vaines promesses. Rien ne peut me réjouir, parce que le bonheur n'est pas hors de nous, mais en nous-mêmes.
Mon pavillon et mon jardin sont gais ; mais moi, je suis triste. De grands massifs de jacinthes et de narcisses exhalent leurs parfums, mais ils me semblent tous flétris. C'est à mon bureau que je suis le moins malheureux, parce que là je suis forcé de penser à autre chose. Gapo d'Istria me donne encore beaucoup de souci, mais je ne me laisse pas engluer par lui. Je commence à bien connaître le monde, et je crois que si les mouches sont mangées par les araignées, c'est vmiquement parce qu'elles meurent trop jeunes de leur mort naturelle, que, par conséquent, elles n'ont pas d'expérience et ne savent pas ce que c'est qu'une toile d'araignée. Mon axiome est d'autant plus juste qu'il est impartial ; car les véritables araignées m'intéressent. Je les observe très-souvent : ce sont les meilleurs baromètres, et, à part leur laideur, ce sont de charmantes petites bêtes, toujours actives, qui arrangent leurs demeures de la façon la plus proprette du monde.
13 avril.
597. J'ai passé la journée d'aujourd'hui à lire en entier le travail rédigé à la suite de nos conférences. C'est un ouvrage Irès-considérable et très-important qui vient d'être terminé,
en dépit de la joie qu'auraient eue tous les radicaux si nous n'étions pas arrivés à bout de notre entreprise. C'est une œuvre de législation qui s'élève jusqu'aux régions les plus hautes*.
19 avril.
598. Je mène pourtant une vie bien singulière. Je suis partout et nulle part ; je possède des propriétés que je n'ai jamais vues, et dans le nombre, quelques-unes que j'entends toujours vanter par des voyageurs comme de petits paradis. C'est ainsi que j'ai entre autres, sur les bords du lac de Constance, un château qui domine tout le lac, et qui, par conséquent, offre un panorama de la Suisse. Je n'ai jamais passé qu'une nuit dans ce château ; encore n'y suis-je arrivé qu'à huit heures du soir pour repartir à quatre heures du matin ; car la venue d'un courrier arrivé pendant la nuit me forçait de ne pas perdre un instant. Je voudrais qu'à titre de ficlie de consolation le Ciel m'eût donné même une faible dose de cette ambition qui trouve, au moindre propos, des jouissances dans tout ce qui ne m'en offre jamais. Moi aussi, je suis ambitieux, mais mon ambition est d'un caractère si sérieux que les jouissances qu'elle me procure ressemblent à celles que donne la vertu. Mon ambition à moi est de bien faire ce que je fais , et de combattre le mal partout où je le rencontre. C'est précisément là ce qui me donne cette apparence de froideur qui, loin d'être de l'apathie, pourrait s'appeler le calme de la persévérance. En vérité, ce n'est pas pour moi que je travaille ; les titres et tout ce qu'on est convenu de nommer les honneurs me sont indifférents. J'ai été comblé de distinctions bien plus que je ne l'aurais désiré ; si on me les retirait , je m'en apercevrais à peine. C'est la postérité qui me jugera; sa voix est la seule que je m'efforce de me rendre favorable, la seule qui ne me soit pas indifférente, et en même temps la seule que je n'entendrai jamais.
* Ce sont les projets de rédaction de l'acte final des conférences.
(^Note de l'Éditeur.)
20 avril.
399. ... Bien des gens seraient hemeux de faire leur entrée triompliale dans quelque ville sur un char romain, au milieu des acclamations de plusieurs milliers de braillards. Pour moi, je ne me soucie ni des chars de triomphe ni des acclamations ; les hurlements de la canaille n'ont aucun prix à mes yeux. Les cris d'allégresse n'ont de valeur que lorsque les anges sourient et que les mauvais esprits s'enfuient épouvantés. Il faut être né et avoir été élevé comme moi au milieu des tourmentes politiques pour savoir au juste ce que valent des cris de triomphe comme ceux qui éclatent en ce moment aux oreilles de MM. Burdett et compagnie. Ces messieurs ont lu; mais moi, j'ai vu de mes yeux; j'ai assisté à la fédération de 1789; j'avais alors quinze ans, et j'étais déjà un homme. Le plus beau soleil du monde éclairait des centaines de milliers d'enthousiastes qui croyaient presque tous au retour de l'âge d'or. J'étais accompagné d'un gouverneur qui devint, en 1793, l'ami intime de Robespierre et qui, le 10 août, présida le comité des Marseillais. Ce gouverneur était le meilleur homme de la terre : il pleurait de ravissement, sa tendresse et sa philanthropie emljrassaient l'univers ; j'étais son élève, et pourtant mon àme était pleine de tristesse.
21 avril.
400. L'état de Clémentine semble s'améliorer un peu ; cependant, si tout va bien, il lui faudra beaucoup de temps pour se rétablir. Mais l'attente, quelque longue qu elle puisse être, vaudra toujours mille fois mi(Hix pour moi que le moment où il me foudra la perdre pour toujours. Elle est touchante, cette enfant, à force d'être bonne. Avant-hier elle me disait qu'elle se sentait revivre et qu'elle en était heureuse, parce qu'elle ain-ait désormais d'autant plus de temps pour me prouver combien elle m'est al tachée. Il parait que ce sont les sangsues qu'on lui a posées en dernier lieu au cou qui ont provoqué
ce mieux. Une maladie inflammatoire qui dure depuis près de trois mois est extrêmement grave. Malheureusement elle se ressent du retour du froid; elle est toute glacée par suite de cet abaissement de température.
29 avrîl,
401. L'amélioration qui s'était produite dans Tétat de la malade n'a malheureusement guère duré. Le lendemain, une nouvelle inflammation s'est déclarée ; elle a pris en quelques heures le caractère d'une forte pleurésie. Il a fallu la saigner trois jours de suite. Cette énorme perte de sang, survenant après trois mois de maladie, a dû bien l'affaiblir; aussi ne peuton plus se flatter de la sauver. H y a des cas où le remède est pire que le mal lui-même.
402. L'état de Clémentine s'aggrave de plus en plus; il est prouvé maintenant que la dernière inflammation a fortement attaqué le poumon de ma pauvre malade. Aujourd'hui elle a été si bas que les médecins s'attendaient à voir sa fin. Dans le cours de l'après-midi elle s'est mise un moment sur son séant. Elle a repris connaissance après avoir été, durant vingt-quatre heures, dans un état de léthargie qui ressemblait à la mort.
Hier est arrivé de Florence le portrait que Lawrence a fait de Clémentine. J'étais décidé à ne pas ouvrir pendant des mois la caisse qui le contenait. Il faut pourtant que Clémentine ait entendu parler pendant qu'elle était en léthargie. Le premier mot lucide qu'elle m'ait adressé , elle me l'a dit pour me prier de faire déballer le portrait et de le lui montrer. Je le lui fis apporter. Elle sourit à son image et dit : « Lawrence semble m avoir peinte pour le ciel, puisqu'il ma entourée de nuages. » Elle voulait qu'on plaçât le portrait à côté de son lit. Mais ce spectacle eût été trop cruel pour nous ; on ne peut pas mettre ainsi l'une à côté de l'autre la vie et la mort.
Clémentine a accompli aujourd'hui ses devoirs religieux-
Depuis plusieurs jours elle demandait instamment la permission de le faire. Du reste, elle semble n'avoir pas peur de mourir. Elle est paifaitement calme.
Au milieu de mes chagrins de famille, il faut que je continue d'assister à des conférences interminables. Hier j'avais un des plénipotentiaires dans mon cabinet lorsqu'on m'avertit que les médecins étaient réunis dans la chambre de la malade et qu'ils m'attendaient. Quand je voulus me lever, mon interlocuteur me dit : « Permettez-moi de vous dire encore quelques mots relativement aux péages du Rhin. » Je lui affirmai que je le quitterais, le Rhin dût-il remonter jusqu'à sa source. Mon homme resta là tout interloqué, et je lus sur son visage qu'il ne pouvait pas comprendre qu'on traitât les affaires de cette façon. Ma première affaire aujourd'hui, c'est la conservation de mon bonheur, et c'en est une en vérité dont je ne m'occupe pas trop souvent.
5 mai.
403. L'élégie n'est pas dans mon caractère; je ne sais pas me plaindre : le Ciel m'a condamné à souffrir en silence.
Clémentine décline rapidement, chaque jour peut amener sa fin. Elle ne souffre pas, il est vrai, ce qui, du reste, est dans la nature de la maladie, qui n'en est pas moins violente. L'affection et le devoir m'enchaînent près de son lit. Je souffre plus qu'elle. Elle délire ordinairement, mais sa douceur subsiste jusque dans ses divagations. Toutes ses pensées se rapportent à cet avenir inconnu dans lequel elle est sur le point d'entrer. Aujourd'hui elle a fait tourner son lit dans un autre sens. Je lui en demandai la raison ; elle me répondit qu'elle avait demandé ce changement pour ne pas avoir toujours les mêmes objets sous les yeux; mais elle se hâta d'ajouter : « Regardez ce lit (elle a dans sa chambre un lit de rechange) , ne trouvez-vous pas singulier qu'on me donne un lit de pierre?» Je lui objectai qu'elle se trompait, que le second lit était recouvert de mousseline. « Pierre ou mousseline, ditelle, peu m'importe; l'une et l'autre sont blanches, et cela me
plaît. » Ses pressentiments la guident bien mieux que sa raison. Je ne crois pas que nous la gardions encore plus de deux ou trois jours. Elle a le visage complètement altéré, et Lawrence lui-même ne la reconnaîtrait plus. Ses traits ne se retrouvent que lorsqu'elle sourit. Mais ce sourire est plutôt celui d'un être qui n'est plus de ce monde que celui d'une créature terrestre.
11 mai.
404. L'affreux malheur que nous redoutions est arrivé le 6. Le 5, à neuf heures et demie du soir, ma femme me fit appeler, disant que Clémentine souffrait de violentes oppressions. J'accourus, et il me suffit de la regarder et de tâter son pouls pour reconnaître que sa dernière heure approchait. On eut beau employer tous les moyens, son état empira tellement qu'un moment je la crus morte. Ce n'était qu'une syncope. Elle revint à elle et reprit toute sa connaissance. Elle demanda son confesseur, et s'éteignit à minuit; sa mort fut aussi douce et aussi paisible qu'avait été sa vie. Ce n'est que par son confesseur que j'appi^is que depuis quinze jours elle s'attendait à la mort. La crainte seule de nous faire de la peine lui avait donné la force de paraître complètement tranquille au sujet de son état. Après sa dernière rechute, elle supplia qu'on voulût bien l'administrer, sous le prétexte que c'était l'époque pascale. Son confesseur, qui était en même temps un de ses maîtres depuis dix ans, lui donna quelques conseils relativement à son avenir; elle lui répondit avec un calme extraordinaire et le sourire sur les lèvres : « Ce que vous me dites est bien dit et bien pensé; mais cela ne me concerne point : mon avenir n'est pas icibas ! » Ainsi meurt l'innocence , qui n'a pas encore de souvenirs et qui ne connaît pas les regrets. Le lendemain matin, je conduisis ma femme chez ma fille Marie , chez laquelle je passai deux jours. Les affaires m'ont rappelé, et je les ai expédiées avec l'entrain qu'on peut mettre à vider une coupe de poison.
346 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8l8-1822).
12 mai.
403. Je suis toujours seul ici. Ma femme et mon fils sont chez jVIarie. Je travaille en pensant à mon malheur. Le monde a perdu une de ses plus belles créatures. Il y a une dame de la société d'ici quia beaucoup de ressemblance avec ma fille. En la rencontrant aujourd'hui, j'ai failli éclater en sanglots.
J'avais raison de dire que les jeunes filles par trop jolies m'inspirent une certaine inquiétude. La cause de leur beauté est la plupart du temps celle de leur fin. Des traits trop délicats, une peau trop diaphane, un certain moelleux dans les contours, tout cela, ce sont des preuves d'une organisation extrêmement impressionnable. Un climat comme le nôtre agit sur des natures de ce genre comme le vent du nord sur les fleurs du printemps. Heureusement j'ai le don de ne pas m'abandonner même quand mon cœur est à moitié brisé. Je l'ai bien prouvé dans les derniers mois. Les trente membres de la conférence qui viennent journellement s'asseoir autour du tapis vert ne se sont certainement jamais doutés de ce qui se passait en moi, pendant que je faisais des discours de trois à quatre heures et que je dictais des centaines de pages.
15 mai.
406. En 1773, à pareil jour, juste à l'heure de midi, le monde s'est enrichi de ma personne. Quarante-sept ans plus tard, j'ai signé le même jour l'acte final de nos conférences. Nous avons siégé ensemble pendant toute la journée d'hier, et nous aurions terminé notre œuvre si mes collègues ou plutôt mes enfants n'avaient voulu fêter l'anniversaire de ma naissance en faisant coïncider avec lui la clôture de nos ti'avaux.
Ouarante-sept ans, cela commence à compter, c'est déjà [)resque trop. Dieu merci, j ai conservé dans le cours de ma pénible carrière cette force de cœur qui l'empêche de se dessécher. A vingt ans j'étais déjà le même qu'aujourd'hui. J'ai
ÉVÉNEMENTS DU JOUR ET DÉTAILS DE FAMILLE (lS20). 347
toujours été ce que je suis maintenant, bon ou mauvais, fort ou faible.
16 mai.
407. La famille se trouve de nouveau réunie. Ma femme ne quitte pas la cbambre où ma fille est morte. Elle s'est entourée de tout ce qui a appartenu à Clémentine. Je ne puis entrer dans cette pièce sans pleurer. Quand cela m'arrive, je retourne vite à mes affaires, qui ne manquent jamais d'élever une barrière entre mes deux moi.