‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich. Publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunisChapitre 87 sur 118 · EXCURSIONS EN BOHÊME ET A COIÎOUUG · texte numérisé non relu

EXCURSIONS EN BOHÊME ET A COIÎOUUG

j;otliique. Ce sera très-beau, mais cela reviendra bien cher et pourrait bien lui coûter le tiers de ses revenus.

Comme l'étiquette est bannie de céans , je jouis beaucoup de mon séjour ici. Ajoutez à cela que depuis trois jours je n'ai pas touché une plume; me voilà donc on ne peut plus heureux.

5 juillet.

425. Hier, je me suis fait montrer ;u- Tarchitecte du duc, les plans du nouveau château. C'est un homme qui a beaucoup de talent. Les plans sont grandioses. Si le duc les exécutait en entier, tout le duché pourrait bien y passer.

Les nouvelles de Londres m'attristent singulièrement. Quelle terrible femme que cette Reine ! Quand on sait d'elle ce que je sais, on est étonné de son audace. Et pourtant on ne devrait s'étonner de rien, quand on songe combien de gens se font ainsi duper. Du reste, soit dit sans choquer les réformateurs du genre humain, les peuples se laissent duper bien facilement. Rien n'est bon comme le peuple, je dirai même comme tous les peuples; mais rien n'est ignorant comme la foule; par conséquent, elle a besoin d'être menée.

Franzensbad, le 7 juillet.

424. Hier, après avoir déjeuné chez la duchesse mère, je <[uittai Cob(un-g et j'arrivai ici, où mes collaborateurs et quatre courriers m'attendaient avec impatience. J'ai dû expier mes quatre jours de liberté. Le courrier de Saint-Pétersbourg m'apporte la nouvelle que l'Empereur Alexandre revient un peu à moi. Je suis heureux chaque fois que je vois qu'avec le temps la raison triomphe de la déraison. J 'ai remporté une victoire sur Capo d'Istria; aussi je n'entends plus parler de lui. Le livre de l'Apocalvpse semble fermé pour le moment, et saint Jean* ne prêche plus, à moins que ce ne soit

* Allusion au nom de baptême du comte Cajio d'Istria, qui s'appelait Jean.

(Note lie l'Editeur.)

dans le désert. Comme tout irait bien dans ce monde si chacun suivait la direction qui lui est indiquée par son nez ! Cet organe, d'ailleurs assez inutile, semble ne nous avoir été donné par le Créateur que pour nous montrer le chemin que nous devons prendre, de même qu'on met des poteaux indicateurs au bord des routes pour guider les voyageurs. Les chemins ne font des coudes que lorsqli'il s'agit d'éviter des abîmes ou des marécages.

r.arisbad, le 9 juillet.

42S. Le procès de Londres, relatif à la Reine, est un tas de fumier qu'on ne saurait toucher sans se salir soimême. Wellington a parfaitement raison; mais j'aurais dû voir le Prince régent il y a un an; dans ce cas, tout aurait pu être empêché. Castlereagh et compagnie n'ont pas été bien adroits dans cette affaire. Il y a deux ans, je les aurais mis à même de faire tourner les choses tout autrement. La peur et le manque d activité les ont amenés à faire ce qu'ils ne voulaient pas.

Je comprends que ce procès scandaleux fasse une affreuse sensation en Angleterre. Que sera-ce donc quand on dévoilera les détails intimes? Toutes les mères anglaises seront obligées de défendre pendant longtemps à leurs filles la lecture des journaux.

EXPLOSION DE LA RÉVOLUTION NAPOLITAINE (l820). 359

EXTRAITS DE LETTRES PARTICCLIÈRES , ÉCRITES PAR METTERN'ICH DE 17 JUILLET AU 16 OCTOBRE 1820.

426. De Weinzieil. — INouvelles de la catastrophe de Naples. — Sérieuses inquiétudes de Metternicli au sujet de la vie de la princesse Marie (comtesse Esterhazy). — L'événement de Naples. — 427. Mort de la princesse Marie. — Désespoir du comte Josepli Esterhazy. — 428. L'Empereur François. — 429. Projet lormé par Metternich d'envoyer toute sa famille à Paris. — 430. Ferme attitude de l'Empereur François et de Metternich. — Golowkin. — 431. Même vie qu'en 1815. — Préparatifs militaires. — 432. Nombreuses occupations. — 433. Que faire? — Mot de l'Empereur Alexandre. — 43'r'. La Saint-Napoléon. — Réminiscence. — 435. Metternich trouve partout de l'écho en Europe. — 430. Sur l'ennui et suites du sommeil. — 437. Anniversaire de la naissance de Clémentine. — 438. Entrevue des trois Souverains à Troppau. — 439. Jour de l'ouverture des conférences. — Membres du Con{;rès qui sont attendus. — Projet d'une conférence permanente à Vienne. — 440. Départ de lafamillede Metternich pour Paris. — 441. Pratique ou entêté? — 442. Trop tôt ou trop tard? — Les articles de Colnet dans la Gazette de France. — Le Journal clex Débats. — 443. Amélioration de la santé de la femme de Metternich à Paris. — 444. De IloUitsch. — Bonnes nouvelles de Saint-Pétersbourg. — 445. Du château de Witzomirzitz.

Weinzierl, le 17 juillet 1820.

426. Depuis hier je suis ici, dans le château impérial. J ai quitté Carlsbad le 11, suis arrivé à Vienne le 13, et j'ai rejoint les miens à Badenle 14; mais je n'ai fait que passer la nuit dans ce dernier endroit. Le 15, j ai été rappelé à Vienne par la nouvelle de la catastrophe de Naples, Le 16, je suis venu ici, auprès de l'Empereur.

J'ai passé de bien tristes moments à Baden. Depuis trois ou quatre mois Marie n'est pas bien ; on constatait chez elle tous les symptômes d'une grossesse. Ces symptômes disparurent pour faire place aux signes irrécusables d'une grave maladie. Affreuse certitude pour nous! Je la trouvai terriblement changée; elle est si brisée, si faible, que je ne puis plus conserver d'espoir. Eu moins de deux mois j'aurai perdu deux filles. Le Ciel me soumet à de cruelles épreuves; je me

résigne à sa volonté, et j'espère que mes afflictions me seront comptées dans un monde meilleur.

La révolution de Naples est im événement qui se dérobe à tous les calculs; les conséquences de ce mouvement ne vont pas tarder à apparaître; il faut donc que le remède au mal ne se fasse pas attendre. Mais y a-t-il des moyens sûrs de le combattre? Je n'en sais rien encore, toutefois, je ne serai pas le dernier à me placer sur la brècbe. La destinée m'a fait si léger, e/'est-à-dire il y aura bientôt si peu de liens qui me rattacheront à la terre, que je n'aurai nul mérite à déployer toute ma force d'âme et de cœur.

Cet événement affectera profondément l'Empereur Alexandre, d'autant plus que les rebelles se targuent de son appui. Depuis 1815, lltalie est inondée de Russes qui n'ont jamais cessé de travailler à propager l'idée fausse que tous les mouvements dits libéraux trouveraient un protecteur dans leur Souverain. Or, voici le premier mouvement : deux escadrons tle cavalerie renversent ufi trône et exposent le monde entier à des malheurs incalculobles. Cela ne se passera pas à Naples comme à Madrid. Le sang coulera par torrents. Un peiq:)le à moitié barbare, d'une ignorance absolue, d inie superstition sans bornes, ardent et passionné comme le sont les Africains, un peuple qui ne sait ni lire ni écrire et dont le dernier mot est le poignard, présente une belle matière pour l'application des principes constitutionnels !

Je resterai encore ici demain, et le 19 je retournerai à Vienne, on mon temps se partagera entre la capitale et Baden. A Vienne m'attendent de grandes occupations, à Baden de grands chagrins.

Vieillie, le 25 juillet.

427. J'avais (piltté nja iille le Kî; le 20, elle n'était plus ! J'ai reçu cette affreuse nouvelle au dernii^r relais avant Vienne. Je trouvai à la maison ma femme et mes enfants, qui venaienl de revenir de Baden. Ma fille était morte à buitheures du matin. Sa mort a été douce et paisil)le comme sa vie, comme doit

rètre le départ d une àme pour sa véritable patrie. Si cette nîeilleure partie de moi-même peut espérer une consécration plus haute, le Ciel comptera un anjje de plus.

Mon gendre n'a pas assisté à Tenterrement de sa femme ; il a fallu le surveiller, tant élait grand son désespoir. Dans I après-midi, il est venu ici; il a baigné mes genoux de ses larmes. II est tourmenté par la pensée (\ue je ne lui pardonnerai pas ce malheur, à lui qui avait tout fait pour rendre heureuse celle qu'il aimait par-dessus tout. Ma douleur est celle d'un homme qui a encore d immenses devoirs à remplir; il faut que j'oublie que je suis père; il faut que j'étouffe cette voix que la nature elle-même a tant de peine à faire taire. Je me rue au devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis plus pour sentir, mais pour agir. Le fardeau que m'a imposé la Providence est l)ien lourd, et plus d'un succomberait sous le faix. C(^mme j'ai aimé celte enfant ! Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années elle était ma meilleure amie; je n'avais plus besoin de lui confier mes pensées, elle les devinait; elle me connaissait mieux que je ne me connais moi-même ; elle n'a jamais eu une pensée qui n'eût été la mienne; elle n'a jamais prononcé un mot que je n'eusse dit à sa place. La l)énir et la remercier d'être à moi, d'être ce qu'elle était, voilà le l)esoin que j'éprouvais sans cesse, la préoccupation (jui ne me quittait pas. J'ai fait une perte irréparable. Le seul bon côté de mon malheur, c'est que je ne me sens plus attaché à cette terre que par des liens bien légers. Ma fille serait morte de ma mort, je ne meurs pas de la sienne; elle valait donc mieux que moi.

Au milieu dune telle douleur, le monde pèse sur mes épaules avec tout ce qu'il a réuni dans les derniers temps en fait de poids accablants. Le jour même de la mort de ma fille, il m'a fallu rester six heures au conseil des ministres et huit heures à mon bureau.

Je ferai mon devoir, et désormais le devoir chez moi prendra la place de la vie.

26 juillet.

428. Le Ciel m'a placé à côté d'un homme qui a été, pour ainsi dire, créé pour moi. L'Empereur François ne dépense pas de vaines paroles; il sait ce qu'il veuJ, et sa volonté m'impose tf)ujours ce que mon devoir me commande de vouloir. Laissant de côté toute considération secondaire, il marche toujours droitàsonl)ut. Une jette jamais le gant, mais ille ramasse quand on le lui jette. Les difficultés sont grandes; le sort décidera si nous devons vaincre. Mais tout ce que pourront faire la force d'âme, la pureté de la conscience, le sang-froid et la réflexion, sera fait certainement. Moi aussi, on dirait que le Ciel m'a fait pour rester à ses côtés et pour le seconder dans sa rude tache.

C'est dans le devoir que je cherche mon refuge; c'est lui qui me rend moins sensible le poids qui pèse sur mon cœur, et la douleur, au lieu de m'abattre, mcncourage plutôt à bien faire. Je ne sais pas si je vis, et c'est une question que je ne me pose pas non plus. Je me traite comme un malade.

28 juillet.

429. Il y a jusic aujf>iud liui huit jours que la meilleure partie de moi-même est descendue dans la tombe. Pourquoi n'y suis-je pas descendu moi-même? Que de chagrin m'eût été épargné ! Ma pauvre Marie dort aujourd'hui dans une terre étrangère. Son mari a voulu l'avoir dans son caveau de famille; aussi ma cendre ne reposera-t-elle pas à côté de la sienne. Je me consoh; par la pensée que nous n'en serons pas moins réunis un jour, et cela poiu' l'éternité.

D'accord avec ma femme, avec C(>(t(^ mère si boinie et si malheureuse, j'ai pris une résolution qui la touche de ])rès, elle ainsi que moi-même. Nous faisons un nouveau sacrifice à nos devoirs et à la raison. Le séjour de Vienne finit par devenir trop dangereux pour la mère et pour les trois enfants qui nous restent, car ils ont tous la p<>itrin(> délicate. Ma femme

voulait passer quelques années en Italie ; j'aurais aimé envoyer mon fils, qui a ses études à terminer, à F Université de Padoue ou de Sienne. Dans ma situation actuelle, et vu les circonstances présentes, il est impossible de songer à l'Italie pour les miens. Je ne voudrais pas non plus envoyer mon fds en Allemagne; il pourrait y être assassiné. Il m'est difficile d'exécuter des projets de ce genre, car je suis trop exposé aux attaques des radicaux de tous les pays. J'enverrai donc, au mois de septembre prochain, toute ma famille à Paris; elle y demeurera aussi longtemps qu'il sera nécessaire. Je resterai seul au monde; mais ce qui me consolera dans ma solitude, c'est la pensée que les miens seront réunis et échapperont à la funeste influence du climat de Vienne. Depuis vingt ans, il est mort dans ma famille huit personnes, dont sept enlevées par des affections pulmonaires. On ne résiste pas à de telles expériences; il devient urgent de parer à l'avenir,

29 juillet.

430. Je n'ai déjà plus d'intérieur; tout mon monde est occupé à faire ses préparatifs de vovage. ^lon gendre accompagnera ma famille à Paris et y restera; c'est une véritable bonne fortune pour mon fils, puisqu'il jiourra lui servir en même temps de gouverneur et de père.

Nous donnons au monde un grand exemple : l'Empereur et moi, nous n'abandonnerons pas notre poste. Si nous devions périr à la tâche, nous verrions du moins bien des coupables périr avant nous et expier leur folie et leurs crimes. Le principal caractère des carbonari, de cette secte qui seule a causé tout le mal, c est la peur.

J'ai des nouvelles de Saint-Pétersbourg; elles sont bonnes. Gapo d'Istria se sent battu à plate couture, cela est évident. L'Empereur Alexandre et moi, nous déciderons bien des choses à nous deux. On ne peut se faire aucune idée de la naïveté de Golowkin ; elle n'a d'égale que sa bonne volonté , qui est incontestablement parfaite. C'est un de ces hommes qui n'ont pas d'idée dorjiinante ; il est correct et incorrect, ultramontain

364 r.ECUElL DE DOCUMENTS (1818-1822).

et libéral, clirëtien et païen, tout cela dans le même quart d'heure .

ler août.

451. J'ai passé toute la journée d'hier à Schœnbrunn, auprès de l'Empereur. ^la vie d'aujourd'hui est semblable à celle que j ai menée en 1815. Je suis entouré de généraux et occupé de mesures militaires de toute sorte ; cependant il ne s'agit, jusqu'à nouvel ordre, que de cinquante mille hommes. Mais, avec les trente-huit mille qui sont déjà en Italie, cela pourrait bien former dans la suite une armée tout à fait formidable. Rien des .gens seront étonnés de nous voir nous mettre si vite en mouvement. Il n'y a pas de pays aussi calme que l'Autriche en temps de paix, mais il n'en est pas non plus qui s(jit aussi actif que l'Autriche le jour oii il faut se montrer. On ne voit pas de grands mouvements, et pourtant tout marche vite. Le jour de la balaille de Leipzig, tous nos alliés réunis n'avaient en ligne qu'un tiers de l'armée totale, tandis que rVutriche avait fourni les deux autres tiers. Nous sommes de itien inauvais charlatans, car nous ignorons l'art de jeter de la poudre aux veux. Qu'adviendra-t-il de tout cela? Dieu le sait. Quant à moi, je sais ce qu'il faut faire aujourd'hui, et je saurai demain ce qu'il faudra faire.

() août.

432. Je suis à mon bureau comme \es banqueroutiers au cabaret. Ceux-ci noient dans le vin le chagrin d'avoir perdu leur fortune, tandis que moi, je travaille pour m'étourdir sur ma douleur. Ma tête reste lil)re ; je me fais l'effet d'avoir deux âmes qui, de même que les soufflets à double jeu qui dans les hauts fourneaux entretiennent le feu , rallument toujours en moi la flamme intérieure ; quand l'une retombe, l'autre monte, re qui fait fpie je marche toujours en avant.

Ma position a ceci de particulier que tous les yeux, tous les esprits sont tendus vers le point où je me trouve.

Mes jours et une partie de mes nuits sont consacrés à mon travail. Je suis plus étranger à moi-même que ne le sont les gens qui passent sous mes fenêtres. Le soir, en considérant la besogne que j'ai faite dans la journée , je vois qu'il y a encore de la vie en moi , mais je ne me suis pas senti vivre ; à proprement parler, je vis à côté de moi-même.

8 août.

435. Ma tête est fatiguée, mon cœur est bien flétri, et, avec de telles dispositions, je sens que je porte le monde sur mes épaules. Si je pouvais m'abuser un moment à cet égard, je serais rappelé par chaque courrier nouveau à la réalité de ce fait. «Que ferez-vous?" me demande-t-on. « Nous n'avons confiance qu'en vous ; notre sort est entre vos mains ; que devons-nous faire?» Tel est le contenu de toutes les dépêches qui m'arrivent, et pourtant deux tiers de ceux qui m'adressent ces questions sont toujours prêts à faire des folies, parce qu'ils n ont ni tête ni cœiu*.

II n'y a pas longtemps que l'Empereur Alexandre faisait l'aveu suivant: «Depuis 1814 je me suis trompé sur l'esprit public; ce que je regardais comme vrai, je le trouve fauv aujourd'hui. J'ai fait beaucoup de mal; je m'efforcerai de le réparer. " Oui, il y a beaucoup d'erreurs que l'on ne reconnaît que lorsque le mal est fait. L'homme qui laisse le chamj) libre à l'erreur n'est pas un homme d'Etat ; mais s'il avoue qu'il s'est trompé, il est du moins un honnête homme, et c'est le cas de l'Empereur Alexandre.

Capo d'Istria semble s'effecer et se mettre au second rang, qu'il n'aurait jamais dû quitter.

Un de mes ennuis, c'est le séjour de l'Empereur à Schœnbrunn. La distance n'est pas grande, il est vrai, mais l'aller et le retour me prennent toujours une heure ; encore faut-il sou*- A'ent que j'y aille deux fois dans la même journée.

15 août (jour de la Saint-Na^ioléon ).

454. C'est aujourd'hui la fête du grand exilé ; s'il était encore sur le trône et s'il n'y avait que lui au monde, je serais très-heureux.

II y a douze ans aujourd'hui, j'assistais à un cercle chez Napoléon. Il était sur le point d'aller se mettre à la tète de l'armée d'Espagne ; nous, de notre côté, nous nous préparions à la guerre de 3 809. Il m'interpella tout haut et en termes violents sur ces préparatifs , et j'eus la satisfaction de lui dire heaucoup de vérités devant les représentants de l'Europe qui nous entouraient. Il pensait avoir fait une bonne affaire, et il se trouva que c'était moi qui l'avais faite. Le soir, il m'envoya son ministre des affaires étrangères pour massurer de son amitié et de son parfait contentement. Rien ne déconcerte plus l'astuce que lorsqu'on lui dit bravement la vérité. Dans tous les cas, j'aimerais mieux être astucieux que sot, mais je préfère n'être ni l'un ni l'autre, et si Dieu ne m'abandonne pas , le monde no pourra me taxer ni de ruse ni de sottise.

17 août.

455. .le suis très-content des nouvelles que je reçois de tous les côtés. Je trouve partout de l'écho en Europe. Seul, le vent du nord n'a pas encore soufflé, mais nous ne tarderons pas à le sentir. S'il descend des sommets les plus élevés, il sera loin d'être tiède; mais s'il vient des profondeurs, il sentira le marécage.

20 août.

456. On dit que l'ennui naît de V rniiformité ; l'uniformité dans laquelle je vis ne laisse pas d'avoir une certaine variété ; il en résulte que je ne m'ennuie point, sans en être plus heureux pour cela.

Je ne dors pas toujours également ]>ien. Quand une idée me domine exclusivement, je me réveille souvent; dans ces cas-là, je reste bi^ des fois une heure entière couclié dans la même position et me creusant la tète. C'est alors que je sens tout le poids que j'ai à porter, et je le trouve hors de proportion avec mes forces. Les difficultés et les embarras m'assaillent; mais je finis toujours par entendre une voix intérieure qui s'élève contre tous les o])stacles. Je me fais alors l'effet de devenir plus grand, et je finis par me croire immense. C'est que tout est extrême dans ces moments où l'âme n'est distraite par aucun objet extérieur. Je me rendors fatigué, et le matin, au réveil, je trouve dans ma tête un plan tout fait; ce plan, ma pensée ne l'a pas conçu, il est né en quelque sorte de lui-même.

Pour ne pas se méprendre à ce que je viens de dire, il faut pouvoir se mettre exactement dans ma situation.

l*"" septembre.

457. Ma pauvre Clémentine aurait eu seize ans aujourd'hui. Elle célèbre son jour de naissance là-haut, où il n'y a ni peine ni affliction. Elle abaisse un regard de pitié sur ses restes mortels, sur cette enveloppe iiaguère encore si gracieuse. Elle plaint son père et sa mère, et leur prépare une douce, une éternelle réunion. Le temps n'est rien pour celui qui vit en dehors de la durée : elle doit se sentir réunie à nous ; mais moi, je sens, hélas! que je suis bien loin d'elle.

La veille de sa mort, elle dit à sa mère, quand je sortis de la chambre : « Ne trouvez-vous pas que cela fait du l>ien de regarder papa? Il a l'air d'être si doux et si paisible que je ne comprends pas qu'il y ait des gens qui ont peur de lui. Pour ce qui me concerne, je me figure toujours qu'il m'apporte la santé et le bonheur. » La pauvre petite ne se doutait pas que ce qu'elle prenait pour du calme, c'était la mort qui avait envahi mon cœur.

3 septembre.

438. Il est question d une réunion des trois Souverains à Troppau dans la seconde moitié du mois de septembre. Lel>zeltern vient d'arriver. Demain je rentreprendrai.

17 septembie.

459, La nouvelle conférence s'ouvrira le 20 octobre. Je suis tellement habitué aux conférences, qu'elles ne m'effrayent point. Ce sera la troisième en moins d'un an. Si je n'apprends pas mon métier à pareil exercice, la faute n'en sera qiià moi. Nesselrode viendra aussi; l'Empereur Alexandre ne veut pas se trouver seul en face de moi.

Viendra-t-il quelqu'un de Londres, et qui viendra? On voudrait que ce fût Gastlereagh, mais il ne pourra pas venir; dans ce cas, Wellington serait désigné. Pourra-t-il venir, ou voudra-t-on l'envoyer?

Après la conférence de Troppau, il s'établira une conférence permanente à Vienne. C'est ce que j'avais déjà proposé il y a un an. Des passions mesquines l'ont empêché; une nécessité impérieuse y amène aujourd'hui.

25 septembre.

440. Ma fomillc est partie. INIe voilà donc seul dans mon grand appartement. Il y a surtout une certaine heure qui me manque dans la journée, c'est la seule où j'étais bien sûr de m'appartenir à moi-même. Je restais toujours entre neuf et dix heures avec ma femme et mes enfants. Ces quelques moments, c'était pour les miens du bonheur, pour moi une consolation. J'ai ajouté ce sacrifice à tous les autres. Ma vie se compose de sacrifices ; un de plus ne compte pas pour celui qui vit d'abnégations forcées de tout genre. Mon existence ressemble fort à une horloge; je marche toujours pour mai-

quer les heures; je sers aux autres en m'usant moi-même. Mon heure à moi ne sonne jamais.

!«'■ octobre.

441. La société actuelle est à son déclin. Rien ne s'arrête ni dans le monde moral ni dans le monde physique. Or, la société avait atteint son zénith. Dans ces conditions, avancer, c'est descendre. Le mal aussi atteint son plus haut période, puis il décline. De telles évolutions paraissent très-lentes aux contemporains; mais que sont deux ou trois siècles dans les annales de l'histoire ?

Depuis 1814, ni ma raison ni mon jugement n'ont pu sefaiie à ce qui s'est passé à partir de cette époque. A ce moment-là, le salut était possible. Je me tiens pour un homme pratique; je l'étais alors, et c'est ce qui m'a valu de passer pour entêté; le monde m'a jugé comme il est habitué à se juger lui-même, et il s'est trompé sur son compte ainsi que sur le mien. Je crois ne m'être pas abusé, quant à moi. Je n'ai qu'une passion, celle de la justice et de l'équité. Il est vrai qu'elle me met journellement dans des embarras sans nombre. Elle m'impose le plus grand de tous les sacrifices , celui de ma vie privée et de toutes les jouissances grandes et petites dont se compose la vie d'un homme. Du reste, si j'avais à recommencer, je me replacerais sur le même terrain, parce que c'est le seul que puissent admettre ma raison et ma conscience,

6 octobre.

442. Ma vie coïncide avec une période abominable. Je suis venu au monde ou trop tôt ou trop tard; à présent je ne me sens bon à rien. Plus tôt, j'aurais eu ma part des jouissances qu'offrait l'époque; plus tard, j'aurais servi à reconstruire; aujourd'hui je passe ma vie à étayer des édifices vermoulus. J'aurais dû naître en 1900 et avoir le vingtième siècle devant moi.

Le journal la Gazette de France contient quelques

articles signés par un certain Colnet, qui sont méchants, il est ui. 24

vrai, mais bien faits. Ces articles sont toujours de vrais coups de poing; ils sont ultra-conservateurs, ce que je ne suis pas; mais comme je ne puis souffrir les radicaux, j'applaudis à tous les bons coups de poing qu'on leur assène.

Quiconque prendra le Journal des Débats en main me lira sans le savoir, car il ne se passe guère de semaine où je n'enroie un article à cette feuille. Mais qu'on n'aille pas croire que dans les journaux de Paris tous les articles venant de Vienne sont de moi. Le principal correspondant des feuilles parisiennes est un coiffeur pour dames; sur dix nouvelles qu'il lance, il n'y en a pas une de vraie. En outre, il débite ses inepties dans un style le plus plat et le plus bête du monde.

9 octobre.

445. J'ai des nouvelles de ma femme. Elle doit arriver à Paris dans deux ou trois jours. Ses lettres respirent le bienêtre ; elle est sonie d'ici , et elle en avait grand besoin ; car, à Vienne, elle serait tombée dans le marasme. A la suite de grands malheurs peut se déclarer une nostalgie toute particulière , une nostalgie à rebours qui a pour objet l'étranger. C'est ce qui est arrivé pour ma femme. Un endroit où l'on était heureux devient insupportable après la perte de ce bonheur. Chaque coin, chaque visage, chaque ombre même rappelle la douleur dont on a été frappé. La maison que j'habite est certainement très-grande ; la partie que j'occupe est entièrement séparée de celle qui était réservée à ma femme et à mes enfants; ce qui, en temps ordinaire, est un inconvénient, devient aujourd'hui pour moi un véritable bienfait. Tout le côté qu'habitaient les miens est aujourd'hui fermé; je ne puis entrer sans frissonner dans la chambre où ma pauvre Clémentine est morte, et je n'ai pas pu prendre sur moi de remettre une seule fois les pieds dans la maison de ma chère Marie.

EXPLOSION DE LA ItÉVOLUTlON NAPOLITAINE (1820). 371

IloUitsch , le 14 octobre.

444. J'ai fait instinctivement un détour pour venir ici. Déjà souvent mon instinct a dû suppléer à ce que le Ciel m'avait refusé de talent. Hier soir, au moment où j'entrais à Briinn par un côté, Lebzeltern arrivait du côté opposé. J'ai donc gagné à cette rencontre une soirée et une matinée; or, dans mon existence, quelques heures valent ce que bien des mois valent pour d'autres. Les nouvelles que Lebzeltern me rapporte de Saint-Pétersbourg sont à la fois excellentes et fâcheuses. Excellentes sont les dispositions morales de l'Empereur, fâcheuse la confusion des idées de Capo d'Istria relativement à tout ce que je projetais. Un général expérimenté ne doit pas se laisser envahir par un sentimcntd'inquiétude à la veille d'une bataille. De même, il ne m'est pas permis d'avoir peur de m'engager , au milieu des circonstances actuelles, dans des discussions dont on ne peut prévoir la fin.

VVJtzomirzitz, le 16 octobre.

443. Je vous écris aujourd'hui d'une de mes propriétés; je vous fais grâce du nom de ce domaine. Il est ultra-slave, par conséquent difficile à prononcer. Comme cette terre est située entre Hollitsch et Troppau, je me suis arrangé de manière à pouvoir y passer deux jours. En 1817, j'avais passé une semaine ici avec Marie, et depuis lors je n'y étais plus revenu.

Witzomirzitz et Kojetain forment ensemble une fort belle propriété. Ce dernier endroit, qui est un bourg sans importance, se trouve dans une contrée ravissante et très-fertile. Tout ici est joli et respire l'aisance. J'ai devant moi les prairies boisées qui bordent la Mardi; plus loin, j'aperçois les derniers mamelons des Carpathes. Je suis entouré de belles prairies, de champs fertiles, d'une population aisée; tout cela offre l'aspect d'un pays riche et gracieux.

EXTRAITS DE LETTRES PARTIClLlÈRES ECRITES PAR METTERKICH , DU 19 OCTOBRE AO 24 DECEMBRE 1820.

446. Arrivée à Troppau. — 447. Arrivée «Je l'Empereur Alexandre. — Orgueil des habitant? de Troppau. — 448. Capo d'Istria. — Entretien avec l'Empereur Alexandre. — 449. Entretien avec Capo d'Istria. — 450. Entretien avec Kesselrode. — 451. La du<:liesse de Wurtemberg, sœur de Metternich. — Un incident comique. — 452. Le règne des utopistes. — I^a politique russe. — 453. Bons résultats. — 454. Bienveillance persistante de l'Empereur Alexandre pour Mett(îrnicli. — 455. La boutade du régiment Semanoffsky. — 456. Capo d'Istria à la table des conférences. — 457. Scandales du procès de la Reine Caroline. — Premiers résultats des conférences.

— 458. Résolution d'.-îttendrc la réponse de INaples. — Cinquante ans après la mort de Metternich. — Conférence avec l'Empereur Alexandre.

— 459. La boue à Troppau. — 460. Nesselrode. — Manière d'écrire de Metternicli. — Institution postale à Paris. — 461. Fin du premier acte. Incertitude de l'arrivée du Roi de Naples. — 462. Bonne humeur pendant le thé. — 463. Tout est gelé. — Capo d Istria ne sert qu'à enrayer. — 464. Golowkin le théanthrope. — 465. Pas de nouvelles de INaples. — ■466. L'un court chez l'autre jîour avoir des nouvelles. — 467. Le Roi de Naples vient, et le Congrès se transporte à Laybach.

Troppau, le 19 octobre 1820.

446. ^le voilà ici. Oiie ferai-je? Je n'en sais rien. Mais je sais ce que je dois ("aire. Arrivera-L-on à quelque chose? Oui. Sera-ce bien? Oui. L'ensenihle des résultats répondra-t-il au hruit qu'on a fait? Je crains <|ue non. Voilà mon catécliisnie jusqu'au moment où les actes remplaceront les paroles. J'aime les premiers; je déteste les secondes.

Mon Empereur est déjà ici ; le Monarque russe arrivera demain.

Je suis bien lop,é, ce (jui a bien son prix. Je n'aurai pas le temps de m'ennuyer, et j'espère incmc parvenir à trouver un certain plaisir à mon séjour ici.

20 octobre.

447. L'Empereur Alexandre est arrivé. L'l''nq)ereur François était souffrant et alité; il n'a donc pas pu aller à sa reii-

contre, et c'est moi qui ai dû rattendre sur le seuil de sa demeure. Il m'a accueilli comme un vieux irère d'armes; n'y a-l-il pas dans ce monde toute espèce d'armes?

Je l'ai trouvé plus gros, mais pas vieilli.

La petite ville de Troppau contient une quantité exti ordinaire de maisons belles et confortables; aussi, les membres du Congrès sont-ils bien logés. Les habitants de la ville sont tout fiers du bruit qu'ils font dans le monde. Ils sont encore plus étonnés que moi, qui pourtant ne suis pas peu surpris de me voir ici.

21 octol)re.

448. J'ai passé ma matinée à feuilleter, pour ainsi dire, le chef du Cabinet russe. Qu'on juge de ma surprise ; il n'a pas fait une seule déclaration apocalvptiquc ! Cela n'est pas naturel, mais cela n'en est pas moins vrai ; du reste , le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Que s'est-il donc passé dans le septième ciel de Capo d'Istria? Il était tout simplement tombé sur la terre, nu comme la Vérité, sans bandeau comme elle!

Je commençai notre dialogue en sautant à pieds joints sur mon terrain, c'est-à-dire sur celui du simple bon sens. Je l'y trouvai déjà solidement établi. Pour l'éprouver, je quittai ce terrain. Il ne me suivit point. J'y i^evins brusquement, et je le retrouvai ; il était appuyé sur une base solide ; celle de l'Atlas n'est pas plus ferme. Pour le coup, je me dis que c'était trop fort et que je le mettrais à l'épreuve. Je commençai par attaquer l'Apocalypse ; il me proposa d'apporter lui-même les bûches pour brûler lu'uvre du pseudo-saint Jean. J'attaquai son passé ; il le condamna. Je déterminai l'avenir tel que je l'entendais; il fut entièrement d'accord avec moi. Enfin je me suis mis à rire, et il a ri. Je crois que si j'avais pleuré, il aurait fondu en larmes. A partir de ce moment, je me dis que nous pourrions marcher de l'avant, et, ô miracle ! il se mit à marcher dans mon sens.

L'Empereur Alexandre est tout aussi docile. Il s'excuse, il

374 r.ECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).

va jusqu'à se condamner. Tout cela est trop beau, et, si je ne me tâtais, je croirais être le jouet d'un rêve. Pendant

I entretien de trois heures que j'ai eu hier avec l'Empereur Alexandre , j'ai trouvé en lui ces formes aimables que j'avais déjà admirées en 1813; mais il est devenu beaucoup plus raisonnable qu il ne l'était à cette époque. Je le priai de m'expliquer lui-même ce changement. lime répondit avec une entière franchise : « Vous ne comprenez pas pourquoi je ne suis plus le même, je vais vous le dire. Entre 1813 et 1820 il s'est écoulé sept ans, et ces sept années me font l'effet d'avoir la longueur d'un siècle. En 1820, je ne ferais à aucun prix ce que j'ai fait en 1813. Ce n'est pas vous qui avez changé, c'est moi. Vous n'avez à vous repentir de rien ; pour moi, je n'en puis dire autant. »

Tel maître, tel valet, me dis-je. Eh bien, nous allons voir. Nesselrode doit venir.

29 octobre.

-449. Pour me préparer à la conférence d'aujourd hui , j ai eu un entretien d'une heure avec Capo d'Istria. J'étais justement bien disposé à Fécoutcr. Il se sentit encouragé ; le voilà parti ! Il s'engagea dans une longue revue de la société civile.

II parla de ses artères, de ses canaux, de ses forces, de ses faiblesses, de ses nerfs, de ses susceptibilités, de ses parties constitutives, de l'état de santé ou de maladie de ces dernières, des chances de dissolution ou de mort qu'elles avaient. Que le diable m'emporte si je ne savais pas déjà tout cela à douze ans ! Comme mon attention ne se portait que sur le résultat final de son long discours, je finis par être entièrement déçu. Il termina par cette phrase : Voilà où en sont les choses !

C'est ce que j'appelle de la pathologie politi(jue. Rien ne me confirme dans l'idée que j'ai (|uclquc intelligence, comme ces occasions où un homme tel que lui veut faire de l'esprit pour me prouver qu'il est intelligent. Pour moi, le véritable esprit, c'est celui qui s'exprime toujours clairement. L'esprit doit être une lumière sans fumée. Il réchauffe et anime tout

DE TUOPPAU (18-20). 375

ce (jiril touche. Dès qu'il ne produit ni Tuu ni l'autre de ces effets, il est de mauvais aloi. Un esprit borné n'est autre chose qu une bêtise bornée. Mon esprit me dit que Capo d'Istria n'en a point; je parie qu'il en dit autant de moi-même ; dans ce cas, il n'y a qu'un jury qui puisse trancher a quescion

450. Les soirées oui l'orage gronde au dehors et où de grosses gouttes de pluie viennent battre contre les fenêtres, semblent faites tout exprès pour les conversations intimes. Cette expérience, que j'avais déjà faite souvent, je viens de la confirmer de nouveau par un long entretien que j'ai eu avec Nesselrode. Ce dernier était assis devant moi à la table où j'écris; il vient de me quitter il y a dix minutes. Nesselrode commença de lui-même à me parler de l'impossibilité de laisser Golowkin à Vienne ; l'Empereur ne veut plus lire ses rapports, et Capo d'Istria ne veut pas l'écouter. Voilà certainement un homme bien utile en tout temps, mais surtout aujourd'hui.

3 novembre.

451. Ma sœur (la duchesse de Wurtemberg) a passé deux jours ici. Elle est venue pour parler à l'Empereur Alexandre d'une affaire qui concerne le duc. Le Czar, qui est enchanté chaque fois qu'il trouve quelqu'un avec qui il puisse s'entretenir, n'a pas quitté sa tante pendant ces deux jours. Du reste, elle est agréable à voir et à entendre, car elle est très-intelligente, et, de plus, elle a un caractère charmant.

Il s'est passé entre la tante et le neveu un incident tout à fait comique. La première était logée dans une espèce de masure. Vers la fin de la seconde soirée qu'ils passèrent ensemble, ils s'aperçurent que quelque chose remuait dans un coin du plafond. En y regardant de plus près, ils découvrirent une petite fenêtre que le propriétaire de la maison avait louée, à raison de tant par personne , pour tous ceux qui étaient curieux

de voir sans être vus l'Empereur de Russie en société intime. Heureusement l'entretien était parfaitement innocent, sans quoi nous aurions probablement à nous attendre à une deuxième édition du procès anglais. Si jamais la Reine Caroline passait par Troppau , je ferais en sorte qu'elle occupât cette chambre.

432. On dirait que le règne des utopistes va commencer bientôt. On peut s'en rapporter aux de Pradt, aux Benjamin Constant, aux Wilson, et même aux lady Jersey.

Les manèges auxquels se livre la Cour russe sont assez intéressants à observer. Il y a dans le nombre des gens dont chacun poursuit un but différent. Non-seulement l'Empereur est revenu à ses anciennes idées , mais encore il a pris une position tout opposée à celle qu'il avait adoptée depuis des années. Capo d'istria est obligé de se tourner au gré du vent ; mais il le fait à contre-cœur, ce qui le réduit à jouer un jeu de balançoire. A l'heure qu'il est, Nesselrode est mort moralement; il est tout comme s'il n'existait pas.

8 novembre.

4S3. Nous avons un temps affreux; l'hiver a commencé, il pourrait bien ne plus nous quitter pendant quatre longs mois. Pour moi, le plus beau soleil d'hiver n'est pas un soleil, parce qu'un froid moins vif n'est pas de la chaleur, et que la lumière toute seule ne réchauffe pas. Le mauvais côté du Congrès, c'est d'abord toute la besogne à faire, puis le séjour dans cette petite ville, enfin la mauvaise saison. Pour les maîtres du monde, d'aussi petits détails sont imperceptibles; mais quant à moi, je trouve (|ue je vaux toujours moins dans un cadre désavantageux. Qu'on me place à la tribune du Gapitole, et 1 on m'entendra parler tout autrement que je ne suis capable de le faire à Troppau. Ce qu'il me faut, c'est de l'espace; je ne supporte pas d'être à l'étroit.

DE TROPPAU (1820). Ttl

Du reste, nous obtenons de grands et bons résultats.

Dans toute ma vie je n'ai connu que dix ou douze

personnes avec lesquelles il fasse bon causer, c'est-à-dire des personnes qui restent dans la question , qui ne se répètent pas et qui ne parlent pas d'elles-mêmes; qui ne s écoutent pas, qui sont assez instruites pour ne pas se perdre dans des lieux communs, qui ont enfin assez de tact et de bon goût pour ne pas mettre leur individualité au premier plan.

4i54. La bienveillance que me témoigne l'Empereur de Russie dure toujours. C est un retour à l'année 1813. S'il eût été en 1815 tel qu il a été eu 1813, il n'y aurait pas d'année 1820.

15 novembie.

45o. Nous avons reçu aujourd liui la nouvelle de la boutade* du régiment Semanoffskv; 1 atiaire n'est rien au fond, et pourtant elle est désagréable. Elle n'est rien relativement au fait lui-même, mais elle est considérable par l'importance que la masse du public lui donnera. Cette nuit, il est arrivé trois courriers coup sur coup. Aussitôt après, l'Empereur Alexandre m a fait appeler et m'a raconté l'aventure. Nous l'avons jugée tout à fait de la même manière. L'Empereur a tellement changé en général qu il nous arrive assez souvent maintenant d'être d'accord.

Le Czar croit qu'il faut qu'il v ait une raison pour que trois mille soldats russes se soient laissés aller à un acte qui répond

* L'ordre du jour de l'Empereur Alexandre, lancé de Tro|)p;ui et daté du 14 novembre, nous a25prcnd ce qui suit au sujet de l'incident dont il est question ici : une compagnie du régiment de la garde impériale Senianoffsky s'est permis, au mépris de ses devoirs et de la foi jurée, de se réunir de son propre chef, le soir, à une heure indue, pour élever des plaintes contre le colonel du régiment. Elle a été placée sous une surveillance étroite à la suite de cette infraction, et celte mesure a poussé les autres compagnies à refuser aussi l'obéissance à leurs chefs. ( Note de V Editeur. )

si peu au caractère national. 11 va jusqu'à se figurer que ce sont les radicaux qui ont fait le coup, afin de l'intimider et de le décider à revenir à Saint-Pétersbourg. Je ne suis pas de son avis. Ce serait par trop fort si en Russie les radicaux pouvaient déjà disposer de régiments entiers ; mais cela prouve combien l'Empereur a changé.

456. Quand je me vois pendant des heures entières assis en face de Capo d'Istria devant la table de la salle des conférences, et que je suis obligé de lire ses élucubrations, ce qui est encore plus fatigant que de l'entendre parler, mes idées finissent par s'embrouiller à tel point que j'ai toujours peur de faire moimême une sottise. Dans toutes les pièces qui partent d'ici, les idées sont à moi, mais la rédaction est de Capo d'Istria. Il en résulte que très-souvent je ne reconnais plus mes idées. Nous perdons beaucoup de temps à retoucher et à corriger. C'est ainsi qu'hier nous avons discuté pendant deux heures sur la préférence à donner au mot « inviter» ou au mot « réclamer» . Que m'a-t-il servi de prouver que « réclamer » suppose un droit, tandis qu' " inviter n n'en suppose point? Cette dispute grammaticale dura longtemps, et le combat ne finit que faute de combattants.

C'est vraiment une chose inexplicable pour moi que l'Empereur Alexandre puisse faire si bon ménage avec Capo d'Istria. Je me demande si le premier sait ce qu'il veut; son langage cependant est aussi net que le mien. Je vis avec lui sur le même pied qu'en 1813. Je vais le voir quand je veux, et nous causons pendant des heures entières sans jamais nous disputer.

27 novembre.

457. Je regarde le procès (de la Reine d'Angleterre), son commencement, la manière dont il est conduit et ses conséquences, comme une des plus funestes catastrophes qui aient été réservées à notr^ temps. Tout pâtit de ce scandale, la

morale publique, Tlionneur de la couronne, et celui des deux sexes.

Ici nous arrivons peu à peu à des résultats. Ceux-ci ne sont malheureusement pas à la hauteur de ce que j'avais désiré : c'est qu'il est difficile avec Capo d'Istria de réaliser simplement le bien pur et simple. Le décompte de notre influence réciproque s'établira probablement de la manière suivante : je remporterai 85 pour 100 de la victoire, tandis qu'avec le reste il fera perdre au monde son repos, à la raison son autorité et au bon sens l'honneur qu'il mérite. Capo d'Istria n'est pas un méchant homme, mais, à parler franchement, c'est un fou lieffé et complet. C'est vm esprit à l'envers comme on n'en a jamais vu. Il vit dans un monde où nos âmes peuvent être transportées parfois grâce à un vilain cauchemar. Indépendamment de cela, il est d'une vanité qui dépasse toute imagination ; et dire qu un tel homme occupe une telle position!

29 novembre.

4o8. Nous venons de décider que nous attendrons ici la réponse de Naples*, nous resterons en conséquence à Troppau jusqu'à la fin du mois de décembre au moins. Il y aura donc encore bien des jours qui iront se perdre dans cette mer sans rivage qu'on nomme le temps. J'arrive à la fin de chaque jour comme j'arriverai une fois à la fin de mon existence, c'est-à-dire sans avoir vécu. Ce qui restera de moi, savoir quelques papiers, sera mangé dans les caisses par les vers, à l'exception de ce qui verra le jour cinquante ans après ma mort. Alors mes arrière-neveux, si j'ai le bonheur d'en laisser, apprendront qu'ils possèdent en moi un aïeul qui a pensé, qui a vu, qui a voulu.

Ce soir, j'ai encore conféré pendant trois heures avec l'Empereur Alexandre. Comme nous n'avions pas d'affaires spéciales à traiter, notre entretien embrassa le plus vaste horizon. On dirait que c'est d'aujourd'hui seulement que l'Empereur fait son entrée dans ce monde et qu'il ouvre les veux. Il en est actuellement au point où j étais arrivé il y a trente ans. On

ne peut Lien voir dans ce monde qu'à la condition de regarder de très-haut, mais il faut avoir commencé par avoir été dans les régions inférieures, au milieu de l'orage, de la pluie et de la tempête. Car ceux qui sont placés si haut ne peuvent pas se faire une idée bien exacte des objets quand ils ne les ont pas déjà vus de près. Ce n'est pas dans un arsenal qu'on apprend à faire la guerre, ce n'est pas dans un port qu'on apprend à braver, à prévoir et à vaincre les tempêtes.

Quand j'envisage ainsi les choses, il me parait très-facile, dans le cas où je serais un radical ou un démagogue, de renverser les plus puissants de la terre.

l'''^ décembre.

4a9. Le teri^in de Troppau est gras et mou comme du beurre; on y patauge comme dans une glace au chocolat : c'est ce qui a suggéré aux autorités de la ville une idée excellente. Comme on ne peut pas franchir une porte sans enfoncer jusqu'aux genoux, la municipalité a fait poser par terre quelques milliers de planches 1 Une à la suite de l'autre. Cela forme une voie étroite, mais fort commode, que les membres du Congrès, les dames de la ville, leurs adorateurs et les bons bourgeois suivent tous les jours. Tout irait parfaitement si tout le monde suivait la même direction; mais la difficulté commence quand on se rencontre. Il laut, dans ce cas, que le passant poli se range pour faire place à celui qui ne l'est pas, ce qu'il ne saurait faire sans enfoncer au moins un pied dans la boue. L'Empereur Alexandre se promènetousles jours sur ces planches. Tous les hommes qui suivent une direction oyiposée barbotent naturellement dans le gâchis, tandis que, pour laisser passer les femmes qui viennent en sens inverse, il s'y jette luimême, à moins qu'elles ne le préviennent en se sacrifiant. Il y a là une lutte plaisante à qui se mettra dans la boue; M. Cruikshank trouverait dans ces incidents matière à d'innombrables caricatures. Du reste, ce qui arrive à Sa Majesté Impériale arrive aussi au ministre et au commis le plus humble. Depuis que le monde est civilisé, on n'a jamais vu de lutte

pareille entre le devoir et la répugnance, comme aussi entre la politique et la boue. Ces promenades sont la meilleure pierre de touche pour des qualités essentielles. Elles mettent au jour mainte vertu, telle que, par exemple, l'amour du prochain, le respect des supérieurs hiérarchiques, l'hommage rendu au beau sexe, etc. Malheureusement, Troppau fournit aujourd'hui une nouvelle et triste preuve de la rudesse de notre vilain siècle, qui ne sait pas récompenser les vertus. Les gens les plus vertueux se voient constamment plongés dans la boue. Mais en voilà assez sur ce chapitre.

5 décembre.

400. G est dommage que Nesselrode s'efface tant. Je Jie comprends pas qu'un homme s'annihile au point de revêtir l'habit d'un autre et de mettre le masque d'un étranger au lieu de garder son propre visage.

Il m'arrive très-souvent en écrivant d'omettre un verbe ou un substantif; c'est une fort mauvaise habitude. J'ai dans mon bureau particulier un employé chargé spécialement de combler ces petites lacunes. Comme il fait ce métier depuis dix ans, il connaît mes pensées; parfois, cependant, il lui arrive de ne pas les deviner, et, dans ces cas-là, il me consulte. La plupart du temps, je prends la plume et je biffe toute une période, ce qui est à la fois très-commode et très-utile, vu que dans les affaires on en dit toujours trop long plutôt que pas assez... A propos de lettres, il y avait autrefois à Paris une excellente inslitution. On pouvait remettre un paquet ou une lettre au bureau de poste, et l'on vous donnait en échange un récépissé avec un numéro et une devise. Le ])aquet et la lettre n'étaient remis qu'à la personne qui pouvait montrer le même numéro et la même devise. De cette manière, l'expéditeur et le destinataire restaient à jamais inconnus l'un et l'autre.

RECUEIL DE DOCiUMENTS (1818-18-22).

11 décembre.

461. Nous sommes anivés à la fin du premier acte du drame. Comme il faut que cent mesures différentes soient pi'ises, mon cabinet ressemble plus que jamais à un quartier général. Le Roi de Naples viendra ou ne viendra pas; il faut prendre des mesures en vue des deux éventualités. S'il ne vient pas, il faudra agir avec la rapidité de Téclair; or, Jupiter seul pouvait faire gronder la foudre en fronçant ses sourcils. Ah! que le rôle de Jupiter était facile !

15 décembre.

462. Avant-hier soir, j'eus vme conversation remarquable avec l'Empereur Alexandre. Nous restâmes ensemble de sept heures à onze heures. Une preuve capitale de nos sentiments d'amitié réciproques, c'est celle qui est fournie par le thé. Quand nous prenons du thé en téte-à-téte, nous nous entendons parfaitement.

Cela me rappelle l'histoire d'un de mes amis de Paris, qui avait une maîtresse. Tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, il allait chez elle à trois heures du matin, s'entretenait pendant une heure avec elle, puis il s'asseyait à côté de son lit et prenait en main son violon, dont il jouait jusqu'à six heures. Il fallait qu'alors la belle se levât; lui se couchait et dormait jusqu'à deux heures. Or, quand il était en bons termes avec sa maîtresse, on voyait arriver son violon; étaient-ils brouillés, point d'instrument. Notre violon, à nous, c'est le thé. Si nous ne sommes pas bien ensemble, point de thé.

Pendant cette conversation, je dis sur Capo d'Istria ce que j'avais sur le cœur; le thé rendit la chose plus facile. Après avoir lu à l'Empereurune pièce très-intéressante, je lui demandai : « Vous m'avez compris? — Oui, parfaitement. — D'où vient donc que Capo d'Istria ne me comprendjamais? — Je lui en ai fait déjà souvent le reproche; cela tient à ce qu'il se figure toujours que vous voulez encore autre cliose. — Il n a

pas tort eu cela ; je voudrais avant tout qu'à côté de sou esprit il eût encore du bon sens. »

Grâce au thé, ces choses-là passent très-hieu. Ah! si cette boisson aromatique pouvait rendre Gapo d'Istria raisonnable, Dieu du ciel, quelle masse de thé je ferais venir de la Chine !

18 décembre.

465. Il gèle très-fort. Les planches sont devenues inutiles ; tout le pays n'est plus qu'une planche.

Tout ce qui nous arrive de Londres est bien misérable; je n'en suis, du reste, ni surpris ni étonné. Si je pouvais faire de Capo d'Istria ce que je veux, tout marcherait vite et bien; l'Empereur Alexandre ne devient un obstacle que par son ministre; sans ce dernier, tout serait réglé aujourd'hui.

20 décembre.

464. Ce soir, ma cousine (Florade Wrbna,née deKageneck), qui fait chez moi les honneurs à Troppau, offrit une tasse de thé à Golowkin. Il lui répondit d'un air grave : « Ne m'offrez pas de thé; j'aime cette boisson, il est vrai, mais elle ne me fait pas de bien. Je suis un malheureux théanthrope. «

Golowkin s'exposerait à moins de mécomptes s'il voulait s'appliquer à parler plus simplement. Il aurait été moins prétentieux s'il avait dit tout bonnement comme certaine dame : « Je suis heureuse de ne pas aimer les épinards, parce que, si je les aimais, j'en mangerais, et je les déteste. »

Il faut remarquer à ce propos que Golowkin, qui se croit un philanthrope, mais qui a un faible tout particulier pour ce mot, quoiqu'il n'en connaisse pas la valeur, semble ignorer que les syllabes grecques finales anthropos veulent dire homme, tandis que les syllabes initiales philo signifient ami. Philothé aurait donc été certainement plus correct et plus joli que théanthrope.

384 UECUEIL DE DOCUMENTS (1818-182-2).

21 décembre.

465. Toujours point de nouvelles de Naples, ce qui prouve nue les drôles se disputent dans ce pays-là; quant à bien se rosser enti'e eux, ils n'en ont pas le courage.

23 décembre.

466. On court lun chez l'autre pour avoir des nouvelles; partira-t-on? restera-t-on? comment? quand? Depuis l'invention des messages, qui est bien ancienne et bien respectable ; depuis celle de l'écriture, qui ne remonte pas moins haut, mais qui souvent est moins respectable, je n'ai jamais rien vu d'aussi complet que le silence gardé par nos représentants à Naples. Sans un petit juif qui est là parce qu'il est partout, nous ne saurions absolument rien. D'après le peu que nous apprenons par ce juif, nous supposons que le Roi viendra.

Si décembie.

467. Le courrier arrive à l'instant. Le Roi viendra, et nous, nous allons à Laybacli. Je partirai demain, mon auguste Maitre après-demain, l'Empereur Alexandre le 27.

Le moment décisif approche.

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