J'approuve les divers points que vous avez proposés
François, m. p.
Dépêche circulaire des Cours d'Autriche, de Russie et de Prusse, à leurs envoyés et chargés d'affaires près les Cours d'Allemagne et les Cours du Nord. Troppau, le 8 décembre 1820.
484. Les événements du 8 mars en Espagne, ceux du 2 juillet à Naples, et la catastrophe du Portugal, ont dû nécessaire-
* Il résulte des documents officiels que l'Empereur François avait l'intention d'approuver purement et simplement les deux premiers points et de modifier le troisième. L'Empereur François a-t-il renoncé à cette idée en écrivant sa résolution, ou, ce qui est plus probable, le projet ci-dessus, écrit de la main du prince de Metternich, a-t-il été remanié de manière à concorder avec les ordres de l'Empereur? C'est une question qu'on ne peut résoudre avec certitude d'après les documents existants. Comme on le sait, les trois puissances du Nord adhérèrent seules à ces principes; quant à l'Angleterre et à la France, elles refusèrent d'y souscrire.
(Note de l'Editeur.) m. 27
ment exciter un vif sentiment de crainte et de chagrin chez tous ceux que leur devoir appelle à veiller au maintien du repos dans les États, mais en même temps faire naître le besoin de sunir et d'examiner en commun les moyens de parer à tous les maux qui menaçaient de se déchahier sur l'Europe.
Il était naturel que ces sentiments agissent avec une énergie toute particulière sur les puissances qui venaient de triompher de la révolution et qui la voyaient aujourd hui relever la tète. Il était tout aussi naturel que ces puissances, pour la combattre une troisième fois, recourus s etit avx Diêmes moyens qu'elles avaient employés si heureusement dans cette lutte mémorable gui délivra l'Europe d'un joug qu'elle avait porté pendant vingt ans.
Tout autorisait à espérer que cette union, fondée au milieu des plus grands périls, couronnée par le triomphe le plus éclatant, cimentée par les négociations de 1814, 1815 et 1818, que cette union qui avait préparé, affermi, complété la paix du monde, qui avait délivré le continent européen du despotisme militaire du représentant de la révolution, saurait aussi mettre un frein à une puissance nouvelle non moins tyrannique, non moins détestable , à la puissance de l'insurrection et du crime.
Tels furent les motifs, tel fut le but de la réunion de Troppau. Les premiers sont si évidents par eux-mêmes, qu'ils n'ont pas besoin d être développés ; le second est si honorable et si salutaire, que les vœux de tous les honnêtes gens ne manqueront pas d'accompagner les Cours alliées dans leur noble carrière.
La tache que leur imposent les devoirs les plus sacrés est grande et difficile; mais un heureux pressentiment leur fait espérer qu'elles arriveront à bout de leur entreprise en maintenant invariablement l'esprit de ces traités auxquels l'Europe doit la paix et l'union étroite qui règnenf entre tous les Etats dont elle se compose.
Les puissances exercent un droit incontestable en se décidant à prendre en commun des mesures de précaution contre
des États dans lesquels un Ijouleversement politique né de I insurrection, même à ne le considérer qu à titre d'exemple, devait fatalement entraîner une attitude hostile à Fégard de toutes les constitutions et de tous les Gouvernements réguliers. L'exercice de ce droit s'est imposé à elles d'une manière encore plus rigoureuse quand ceux qui s'étaient mis dans cette situation ont cherché à communiquer aux pays voisins le mal qu'ils avaient appelé sur eux et à répandre partout autour d'eux l'insurrection et le désordre.
Cette attitude et ces procédés constituent une violation flagrante du pacte qui garantit à tous les Gouvernements européens, outre l'intégrité de leur territoire, la continuation de rapports pacifiques qui excluent toute idée d'offense et de dommage réciproque.
Le fait incontestable, brutal, a été le point de départ des Cours alliées. Les ministres qui ont pu se présenter à Troppau même, munis d'instructions positives de leurs Souverains, s'entendirent donc entre eux relativement aux principes à suivre dans la conduite qu'il y avait lieu de tenir à l'égard d'Etats dont la constitution politique avait été bouleversée, ainsi que sous le rapport des mesures de douceur ou de violence qui pouvaient ramener ces Etats dans le sein de la grande Confédération européenne, au cas où l'on pourrait espérer exercer sur eux ime action décisive et salutaire. Ils communiquèrent les résultats de leurs délibérations aux Cours de Paris et de Londres, pour qu'ils fussent, de la part de ces dernières, l'objet d'un examen particulier.
Comme la révolution de Naples prend de jour en jour des racines plus fortes, comme aucune autre ne compromet d'une manière aussi directe et aussi évidente le repos des États voisins, comme on ne peut réagir contre aucune autre d'une façon aussi immédiate et aussi prompte, on s'est convaincu de la nécessité d'agir, en ce qui concerne le royaume des Deux- Siciles, suivant les principes rappelés plus haut.
Pour arriver à cette fin en employant des moyens de conciliation, les Souverains réunis à Troppau résolurent d'inviter le Roi des Deux-Siciles à venir s'entendre avec eux à Laybach,
L'unique but de cette démarche était d'affranchir la volonté de Sa Majesté de toute contrainte extérieure et de mettre le Roi dans la situation d'un médiateur entre ses peuples égarés et les États dont le repos était menacé par eux. Gomme les Souverains étaient décidés à ne pas reconnaître les Gouvernements nés de l'insurrection ouverte, ils ne pouvaient entrer en néjo^ociation qu'avec ce Prince lui-même. Leurs ministres et les agents qui les représentent à Naples ont reçu à cet effet les instructions nécessaires.
La France et l'Angleterre ont été invitées à s'associer à cette démarche. Il est permis d'espérer qu elles ne refuseront pas leur concours, attendu que le principe sur lequel repose l'invitation «'accorde pariaitement avec les traités qu'elles ont souscrits et exécutés jadis , et qu'en outre il présente une garantie des sentiments les plus justes et les plus pacifiques*.
Le système adopté par l'Autriche, la Prusse et la Russie n'est pas nouveau ; il est basé sur les mêmes maximes (jui ont inspiré les traités grâce auxquels a été fondée la grande Union des États européens. L'accord intime qui règne entre les Cours placées au centre de cette union ne peut que gagner par là en force et en durée. Le lien se resserrera grâce aux mêmes moyens qui ont servi à sa formation par les puissances qui l'ont créé, et qui l'ont fait adopter successivement par toutes celles qui se sont convaincues des avantages évidents, aujourd'hui moins contestables que jamais, que cette union présente.
Du reste, il est inutile de chercher à prouver que ni des idées de conquête, ni la prétention de porter atteinte à l'indépendance d'autres Etats en ce qui concerne leur administration intérieure, ni le dessein d'empêcher des réformes volontaires, sages, inspirées par le véritable intérêt des peuples, n'ont influé sur les résolutions des puissances. Celles-ci ne
* Aux termes d'une dépêche-circulaire du 17 janvier 1821, l'Anglcterrï déclina toute participation à la mesure en question. 11 n'en fut pas de même de la France, dont le Roi adressa au Roi de Naples une lettre dans laquelle il le pressait d'accepter l'invitation des trois Souverains alliés.
( Note de l'Editeur.
demandent qu'à maintenir la paix, qu'à délivrer l'Europe du fléau de la révolution, qu'à détourner ou à arrêter, dans la mesure de leurs moyens, le mal qui résulte de la violation de tous les principes d'ordre et de moralité. — A ces conditions, elles croient pouvoir prétendre à l'approbation unanime du monde, et trouver dans ce témoignage public la récompense de leurs peines et de leurs efforts.
Metternich au comte de Rechberg (Lettre confidentielle). Vienne, le 31 décembre 1820.
48S. Je profite, mon cher comte, du premier moment dont je puis disposer, et qui se trouve le dernier de mon séjour, pour vous donner quelques nouvelles de ce qui s'est fait et de ce qui va se passer
Voici les faits dans toute leur simplicité.
Toute catastrophe telle que celle de Naples présente des périodes distinctes, tant sous le point de vue de l'intérieur que sous celui de l'étranger. La révolte éclate ; elle est indubitable et claire; c'est un incendie qui s'allume; conduisez-y vos pompes si elles sont remplies ; ne demandez pas , n'hésitez pas; éteignez le feu; le succès sera certain. Ne conduisez pas des pompes vides, mais remplissez-les.
Vous voilà dans la seconde période. La révolte prend les couleurs d'une réforme. Un Souverain faible jure le couteau sur la gorge. Le chœur des libéraux et des radicaux entonne ses hymnes ; le Souverain est élevé aux nues, et le peuple est cerise l'adorer. Le lait et le miel vont couler dans toutes les veines de l'Etat livré à l'anarchie ; il n'y a que des tyrans qui puissent viser à combattre le développement d'une œuvre aussi belle !
Voilà l'histoire entre les mois de juillet et de novembre.
Nos pompes n'étaient point remplies en juillet, sans quoi nous eussions opéré immédiatement.
Dans la seconde période, il ne nous a pas semblé que notre seule attitude pût suffire ; l'affaire de Naples menace à un degré égal ritalie, l'Autriche, l'Europe. C'est donc à cette dernière
à se prononcer en principe tout comme nous ; nous nous chargeons de la besogne matérielle. Aile?- à Naplea n'est rien en aucun temps; mais rester à Naples et rétablir Tordre dans le royaume des Deux-Siciles est certes plus difficile.
L'Europe nous a franchement et bien secondés. Nous qui étions libres de tenir le langage que nous voulions, nous avons parlé ; ceux de nos alliés qui ont pu faire autant que nous en ont fait autant. Ceux qui sont liés par plus de formes ont agi selon nos principes. La révolte napolitaine et tous ses charmes ont été mis en quarantaine. Vous autres avez même fait plus que les grands Anglais et Français ; vous avez renvoyé l'agent des carbonari arrivé pour vous vanter le bonheur de son pays; vous avez fait là, mon cher comte, ce qui est digne de vous.
Unis de principes à Troppau, les trois Cabinets ont passé à l'action. L'idée d'inviter le Roi à venir nous rejoindre à Laybach a été agréée. Cette invitation a été faite sur des bases très-simples et les seules correctes. Vous connaissez les lettres autographes des Souverains; elles sont tout amicales, car personne n'est l'ennemi du Roi. Les instructions ostensibles pour nos plénipotentiaires étaient plus précises. Elles portaient l'ordre de déclarer :
1° Que jamais les puissances ne reconnaîtraient rien de ce qui est l'œuvre de la révolte ;
2° Qu'avant de passer aux derniers moyens, elles désiraient épuiser les voies de la conciliation , non entre la révolte et le bon droit, mais entre les iîitérets véritables du royaume et ceux de l'Italie et de l'Europe; que ne connaissant qu'un instrument apte à une œuvre aussi grande que salutaire, Sa Majesté le Roi était invité à se réunir aux trois Monarques ;
3" Qu'à Naples on assurait que le Roi était libre; r|ue le Roi libre avait le devoir de se charger d'un aussi grand bienfait ; que , si le Roi ne venait pas , il serait délivré ;
4" Que la personne du Roi ne pouvant dans cette occurrence être remplacée par aucune autre , 1 invitation était personnelle; (|ue nos envoyés refuseraient en conséquence les passe-ports à tout autre individu, fût-il même un Prince de la
Maison royale ; cFun autre côté, qu'il dépendrait du Roi de se faire accompagner par qui Sa Majesté le jugerait à propos ;
5" Que le Roi, s'il était empêché de sortir du royaume, serait placé sous la sauvegarde et sous la responsabilité de chaque Napolitain.
L'ordre partit, et il n'est pas une niaiserie que n'aient faite nos agents. Malheureusement, il ne s'est point trouvé parmi eux une seule tête. Les temps forts, mon cher comte, sont faibles en tètes.
Ce que nous avions prévu arriva avec les partis à Naples. Les radicaux et les doctrinaires, ou, si vous l'aiinez mieux, les démagogues et les libéraux, lesquels à Naples se nomment carbonari et tnuralistes, se divisèrent. Liés avant, pendant et après juillet dernier dans le but de renverser en commun l'ordre de choses existant, sauf à se culbuter plus tard réciproquement , nous étions certains que les muratistes (sûrs d'être égorgés en tout état de cause) tâcheraient de faire sortir le Roi. Mais ils allèrent plus loin ; ils voulurent mettre à profit la circonstance pour renverser le carbonarisme et se maintenir. Voilà le secret de la déclaration du 7 décembre dernier. Afin de faire mieux encore , ils mirent nos envoyés dans un faux jour, en les faisant assister au conseil où le duc de Calabre exhiba cette pièce , tandis que le ministère napolitain était réuni dans une pièce voisine. Zurlo, qui avait conçu le projet, envoya en hâte cette déclaration dans les provinces, dans l'espoir d'y exciter une forte action en faveur du libéralisme. Parler cette langue au peuple napolitain, c'est parler blanc à des nègres. Les ventes se levèrent ; le Parlement, c{ui n'est que l'élite de la secte, foudroya le ministère, et de nouveau, en ce jour d'action, les doctrinaires purent se convaincre que dans les réA^olutions (qu'ils n'en adoreront pas moins) ils sont et seront toujours écrasés par les partis extrêmes.
L'homme qui veut tout est bien fort en comparaison de celui qui ne veut que la moitié.
Nos envoyés ne prirent non-seulement aucune part à cet acte, mais ils se déclarèrent incompétents. Pourquoi alors s'asseoir à la table ronde?
424 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8l8-1822).
Mais le bien naît souvent du mal. Nous eussions eu les muratistes à combattre à Laybach. Ils sont morts en route, etentre deux je préfère prendre à bras-le-corps le carbonarisme que le libéialisme , et vous serez de mon avis.
La valeur que le Roi et son Gouvernement, y compris le Prince royal, attachent au serment du 8 juillet, a été prouvée le 7 décembre.
Or, voici le Roi. Dès ce moment tout se simplifie, et les positions s'éclaircisscnt.
Le Roi a le devoir de parler et d'éclairer son peuple. Il a celui de pacifier son royaume, de Forganiser de manière à lui procurer le repos présent et futur. Il n'a pas moins celui de ne pas faire chez lui ce qui troublerait le repos de ses voisins, et c'est à eux-mêmes à y veiller. Aussi avons-nous invité les Princes d'Italie à se faire représentera Laybach.
C'est l'Auti iche qui fournira les moyens de pacification , et les puissances, y compris l'Autriche, garantiront les résiltats.
Ce sont ces résultats que nous allons amener.
Voilà dans un exposé bien court, mon cher comte, un budget bien lourd.
Naples a, entre temps, vidé ses caisses. Quinze millions de ducats ont été dilapidés en quatre mois ; il n'y a point de soldats, point d'armes ; aucune place n'est approvisionnée ; mais les carbonari , qui n'avaient pas un sou, commencent à sentir leurs poches remplies , tandis que les propriétaires sentent les leurs vides : bienfaits incontestables de cette belle entreprise que M. le duc de Campochiaro, au commencement de son ministère , m'a assuré être appelée bien faussement une révolulion, n'étant qa un petit arrangement de famille.
Or voilà où en sont les choses. Les premiers moments de Laybach régleront le développement de la marche ; soyez tranquille, mon cher comte, nous ne dévierons pas du principe.
Vous me saurez peut-être quelque gré de vous écrire une aussi longue lettre au moment même de mon départ ; aussi se ressent-elle de ma hâte ; mais comme j'aime mieux que vous sachiez ce qui est, quels sont les principes qui nous
guident, et vous donner une preuve nouvelle de ma confiance, je ne me reconnais aucun mérite.
Cette lettre n'est, au reste, que pour le Roi, pour vous et pour le maréchal.
Adieu, mon cher comte. Le Roi de Naples sera à Laybach le 5 , TEmpereur d'Autriche le 6 , et celui de Russie le 7 janvier. J'y serai le 5.
Agréez mes vœux pour le renouvellement de l'année , et serrons-nous en elle avec amitié et confiance comme dans celle qui vient de s'écouler.
486. ]Metternich à l'Empereur François (Rapport), Troppau, le 2 'décembre 1820. — Résolution souveraine de Sa Majesté. — 487. Metternich à l'Empereur Alexandre (Lettre), Troppau, le 15 décembre 1820. — 488. Profession de foi. Mémoire adressé par Metternich à l'Empereur Alexandre, (Annexe du n" 487.)
486. Sire , Votre jNIajesté trouvera ci-joint ma « profession de foi 1) que j'adresse à l'Empereur Alexandre.
Je prie Votre Majesté de lire cette pièce peu diplomatique dans l'esprit où je l'ai rédigée et que Votre Majesté connaît.
Metternich, m. p.
Troppau, le 2 décembre 1820.
Je vous renvoie ci-joint l'annexe.
François, m. p.
Metternich à l'Empereur Alexandre. Troppau , le 15 décembre 1820.
487. Sire, j'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté Impériale le travail ci-joint. Elle m'en a donné l'ordre ; je m'y soumets avec un abandon qui laisse toute liberté à ma pensée. Votre Majesté Impériale la trouvera tout entière sur les ques-
lions les plus dijjnes des méditations de tout homme public, de tout homme chargé de graves intérêts, de tout homme enfin assez éclairé pour sentir qu'à un monde en folie il doit en être opposé un autre plein de sagesse, de raison, de justice et de correction. H y a longtemps, Sire, que je me mépriserais si je ne disais ce que je pense. Ce qui, pour le particulier, peut paraître un mérite, n'est qu'un devoir pour l'homme dans ma position.
Ce que renferme le présent jNIémoire exciterait le sourire du dédain de la part de cette foule d'esprits superficiels, pleins de satisfaction de leur demi-savoir, juges impudents des premiers intérêts de la société, de cette foule de criaiHeurs sans idées bien arrêtées, victimes de leurs propres erreurs, et faux prophètes, aussi souvent qu ils se permettent de prédire autre chose que l'erreiu* échafaudée sur des bases erronées. Ce même sourire paraîtrait sur les lèvres d'une classe d'hommes plus respectables, de ces hommes qui croient que de toutes les entreprises la plus inutile, c'est celle de dire ce qui s'entend de soi-même. Ma conviction, Sire, est que dans tous les temps il est du devoir des hommes voulant le bien de parler, car dans tous les temps, et surtout dans les temps remués par les passions, les hommes voulant le mal, les vaniteux et les fous, parlent. Il faut donc ne pas leur abandonner tout à fait le terrain moral.
Daignez, Sire, en même temps que je remets entre les mains de Votre Majesté Impériale le présent écrit que m'a dicté ma conscience , agréer l'hommage de mon plus profond respect.
PROFESSION VK FOI.
Mémoire adressé par Mettcrnicli à IJimpereur Alexandre. ( Annexe du n" 487.)
488. (i Ti'Europe, a dit naguère un écrivain célèbre, fuit aujourd'hui pitié à l'homme d'esprit et horreur à l'homme vertueux »
II seifiit difficile de renfermer en moins de paroles un
PROFESSION DE FOI POLITIQUE DE METTERNICH (lS20). 427
tableau plus exact de la situation dans le moment où nous traçons les présentes lignes !
Les Rois en sont à calculer les chances de leur existence dans un prochain avenir ; les passions sont déchaînées et se liguent pour le renversement de tout ce que la société a respecté comme base de son existence : religion, morale publique , lois, usages, droits et devoirs, tout est attaqué, confondu, renversé ou mis en doute. La grande masse du peuple est spectatrice tranquille de tant d'attaques, de bouleversements et d'un manque aussi absolu de défense. Une partie erre dans le vague, tandis que les vœux de l'immense majorité sont en faveur du maintien d'un repos qui déjà n'existe plus, et dont les premiers éléments mêmes semblent perdus.
Quelle est la source de tant de maux? Quelles sont les voies par lesquelles ce mal est parvenu à s'établir, et par lesquelles il continue à pénétrer dans toutes les veines du corps social?
Existe-t-il encore des remèdes pour arrêter les progrès du mal, et quels peuvent-ils être?
Telles sont sans doute les questions les plus dignes de la sollicitude de tout homme de bien, ami véritable de l'ordre et du repos public, de ces deux éléments inséparables dans leur principe, et qui forment à la fois les premiers besoins comme les premiers biens de l'humanité.
Le monde n'aurait-il peut-être offert jusqu'à ce jour aucune institution qui fût véritablement digne de ce nom? La vérité serait-elle restée confondue avec l'erreur, depuis que les sociétés ont cru pouvoir distinguer Fune de l'autre? Les expériences achetées au pi'ix de tant de sacrifices et réitérées à des époques et dans des lieux si différents seraient-elles toutes erronées? Un torrent de lumière se serait-il répandu tout d un coup sur la société? La science serait-elle devenue une inspiration? Si l'on pouvait croire à des phénomènes pareils, il ne serait pas moins nécessaire de s'assurer avant tout de la réalité du fait. Rien en toutes choses n est aussi funeste que l'erreur, et il n est ni dans notre volonté ni dans nos intentions de jamais nous y abandonner. Examinons.
Sorirces du mal.
La nature de riiomme est immuable. Les premiers besoins de la société sont et restent les mêmes, et les différences qu'ils offrent à la méditation trouvent leur explication dans la diversité des influences qu'exercent sur les races des causes naturelles, telles que la diversité du climat, la stérilité ou la richesse du sol, la position insulaire ou continentale, etc., etc. Ces différences locales produisent sans doute des effets qui s'étendent bien au delà des nécessités purement physiques ; ils créent et déterminent des besoins particuliers dans une sphère plus élevée ; ils finissent par fixer les législations, et leur influence, même sur les religions, ne saurait être contestée.
Il en est, d'un autre côté, des institutions comme de toute chose. Vagues dans leur origine, elles passent par des périodes de développement et de perfectionnement, pour arriver au terme de leur décadence, et, se conformant aux lois de la nature de l'homme, elles ont ainsi que lui leur enfance, leur jeunesse, leur âge de force et de raison, et leur âge de caducité.
Deux éléments restent seuls dans toute leur force, et ne cessent jamais d'exercer avec un égal pouvoir leur influence indestructible. Ce sont les préceptes de la morale, tant reli- {jieuse que sociale, et les besoins créés par les localités. Dès que les hommes tendent à s'écarter de ces bases, à devenir rebelles à ces arbitres souverains de leurs destinées, la société éprouve un malaise qui tôt ou tard amènera un état de convulsion. L'histoire de chaque pays offre des pages ensanglantées par le récit des suites de pareilles erreurs; mais nous osons l'avancer sans crainte d'être contredits, on chercherait en vain une époque où un mal de cette nature ait étendu ses ravages sur un champ aussi vaste qu'il le fait dans l'ère actuelle. Les causes en sont naturelles.
L'histoire n'embrasse qu'un laps de temps très-restreint.
Elle ne commence à mériter ce nom que longtemps après la
chute des grands Empires. Là où elle semble nous conduire au berceau de la civilisation, elle nous conduit à des ruines.
Nous voyons des républiques naître et se former, se combattre, puis subir la loi d'un soldat heureux.
Nous voyons Tune de ces républiques passer par toutes les phases communes à la société, et finir par une Monarchie à peu près universelle, c'est-à-dire subjuguer les parties éparses du monde alors civilisé.
Nous voyons cette Monarchie subir le sort de tout corps politique ; nous voyons ses premieis ressorts s'affaiblir et s'anéantir.
Des siècles de ténèbres ont suivil'irruption des Barbares. Le monde cependant ne pouvait plus retourner à la barbarie. La religion chrétienne avait apparu ; impérissable de son essence, il suffisait de sa seule existence pour dissiper les ténèbres et pour rasseoir la civilisation sur des bases nouvelles, applicables à tous les temps et à tous les lieux, satisfaisant à tous les besoins et assurant les premiers de tous sur les bases d'une loi pure et éternelle!
A la formation de nouveaux Etats chrétiens succédèrent les croisades, assemblage bizarre de bien et de mal.
Trois découvertes ne tardèrent pas à exercer une influence décisive sur le sort de la civilisation : l'invention de l'imprimerie, celle de la poudre, et la découverte du nouveau monde.
Ce ne fut que plus tard que survint la Piéformation, autre événement qui eut des effets incalculables, à cause de son influence sur le monde moral. La face du monde était dès lors changée.
Ce que la communication des pensées facilitée par l'imprimerie; le changement total dans les moyens d'attaque et de défense opéré par l'invention de la poudre ; le levirement produit soudainement dans l'essence foncière des propriétés par la masse de métaux que la découverte de l'Amérique mettait en circulation ; l'esprit d'aventure provoqué par les chances de fortune ouvertes dans un nouvel hémisphère ; ce que tant et de si importants changements avaient apporté de modifica-
lions dans les rapports de la société, prit encore plus de développement et fut en quelque sorte couronné par la révolution que la Réformation opéra dans le monde moral.
Aussi la marche de l'esprit humain fut-elle d'une rapidité extrême dans le cours des trois derniers siècles. Cette marche ayant été accélérée dans une progression plus rapide que n'avait pu 1 être l'action de la sagesse , seul contre-poids aux passions et à l'erreur, une révolution préparée par les faux systèmes, par les funestes erreurs dans lesquelles plusieurs des Souverains les plus illustres de la dernière moitié du dixhuitième siècle étaient tombés, a éclaté enfin dans l'un des pays les plus avancés en lumières, les plus énervés par les jouissances, dans un pavs habité par le peuple qu'on peut regarder comme le plus frivole, vu la facilité qu'il a à comprendre et la difficulté qu'il éprouve déjuger avec calme.
Après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les causes premières de l'état actuel de la société, il importe d'indiquer d'une manière plus particulière la nature du mal qui menace de la déshériter d'un seul coup d'une somme très-réelle de biens, fruits d'une civilisation véritable, et de la troubler au milieu de ses jouissances. Nous trouvons ce mal tout défini dans un seul mot : la présomption, effet naturel d'une marche aussi rapide de l'esprit humain vers le perfectionnement de tant de choses.
C'est elle qui aujourd'hui entraîne tant d'individus dans les voies de l'erreur, car elle est devenue un sentiment à peu près général.
Religion, morale, législation, économie, politique, administration, tout semble être devenu un bien commun et accessible à tous. La science paraît infuse; l'expérience n'a nulle valeur pour le présomptueux ; la foi pour lui n'est rien, il lui substitue une prétendue conviction individuelle et se dispense, pour arriver à cette conviction, de tout examen et de toute étude ; car ces moyens paraissent trop subalternes à un esprit qui se croit assez fort pour embrasser d'un coup d'œil tout un ensemble de questions et de faits. Les lois n'ont pour lui aucune valeur parce qu'il n'a point contribué à leur confec-
tion, et qu'il serait au-dessous d'un homme de sa trempe de reconnaître des bornes tracées par des générations brutes et ignorantes, he pouvoir réside en lui-même; pourquoi se soumettrait-il à ce qui n'a pu avoir d'utilité que pour l'homme privé de lumières et de savoir? Ce qui, selon lui, a pu suffire à l'âge de la débilité, ne saurait plus convenir à celui de la raison, de la vigueur, au degré de perfectionnement universel que les novateurs allemands désignent par l'idée absurde en elle-même de V émancipation des peuples! La morale seule, il ne l'attaque pas ouvertement, car sans elle il ne serait pas sûr un seul instant de sa propre existence ; mais il interprète son essence à sa guise, et permet à tout autre d'en faire autant, pourvu que cet autre ne le tue et ne le vole pas.
En traçant ainsi le caractère de l'homme présomptueux, nous croyons avoir tracé celui de la société composée aujourd'hui de pareils éléments, si la dénomination de société est applicable à un ordre de choses qui ne tend, en principe, qu'à individualiser tous les éléments qui composent la société et à faire de chaque homme le chef de son propre dogme, l'arbitre des lois d'après lesquelles il peut trouver bon de se gouverner ou de permettre qu'on le gouverne, lui et ses voisins, le seul juge enfin de sa croyance, de ses actions et des principes d'après lesquels il entend les régler.
Faut-il une preuve de cette dernière vérité? Nous croyons la fournir en faisant remarquer que l'un des sentiments les plus naturels à l'homme, celui de la nationalité, est lui-même rayé du catéchisme libéral, et que là où le mot est encore employé, il ne sert aux coryphées du parti que de prétexte pour enchaîner les Gouvernements ou d'un levier pour favoriser les bouleversements. Le but véritable des idéalistes du parti, c'est la fusion religieuse et politique, et, en dernière analyse, il n'est autre que de créer en faveur de chaque individu une existence entièrement indépendante de toute autorité et de toute autre volonté que la sienne propre, idée absurde et contraire à l'essence de l'homme, et incompatible avec les besoins de la société humaine.
Voies que le mal a suivies et qu'il suit encore.
Les causes par lesquelles le mal qui pèse sur la société a acquis une intensité aussi déplorable nous paraissent être de deux genres.
Il en est de tellement liées à la nature des choses, que nulle prévoyance humaine n'eût été à même de les prévenir.
II en est d'autres qui doivent être elles-mêmes subdivisées en deux classes, quelque semblables qu'elles puissent paraître dans leurs effets.
De ces causes, les unes sont négatives, les autres positives. Nous mettons au nombre des premièies la faiblesse et l'inertie des Gouvernements,
Il suffît de jeter un coup d'oeil sur la marche que les Gouvernements ont suivie dans le cours du dix-huitième siècle, pour être convaincu qu'aucun d'entre eux ne s'est douté de la maladie ni des crises vers lesquelles marchait le corps social.
Il en a été autrement de quelques hommes doués malheureusement de grands talents, qui ont senti leur propre force , qui n'ont pas tardé à apprécier la marche pro gressive de leur influence , à se rendre compte de la faiblesse ou de l'inertie de leurs adversaires , et qui ont eu l'art de préparer et de conduire les esprits au triomphe de leur détestable entreprise, entreprise d'autant plus odieuse qu'ils l'ont poursuivie sans souci des résultats qu'ils amèneraient, et s'abandonnant au seul sentiment de leur haine de Dieu et de ses lois morales immuables !
C'est la France qui a eu le malheur de renfermer le plus grand nombre de ces hommes. C'est dans son sein que la religion et tout ce qu'elle a de plus sacré, que la morale et le pouvoir et tout ce qu'ils ont de tutélaire, ont été attaqués par eux avec une suite et un acharnement systématiques, et c'est là que l'arme du ridicule a dû agir avec le plus de facilité et de succès.
Traîne/- dans la fange le nom de Dieu et les pouvoirs insti-
tués par ses décrets divins , et la révolution sera préparée ! Parlez d'un contrat social , et la révolution est faite ! C'est dans le palais des Rois, dans les salons et dans les boudoirs de quelques villes que la révolution était déjà achevée, tandis qu'elle ne faisait encore que se préparer dans la masse du peuple.
Il serait difficile de ne pas s'arrêter ici à l'influence que l'exemple de l'Angleterre avait exercée depuis longtemps sur la France, de cette Angleterre placée dans une situation tellement particulière, que nous croyons pouvoir affirmer hardiment qu'aucune des formes possibles à cet Etat , qu'aucune de ses habitudes, de ses institutions, ne convient à aucun État continental , et que là où on voudra les prendre pour modèles, on n'obtiendra que des inconvénients et des dangers, sans s'assurer un seul des avantages qui les accompagnent.
D'après la disposition des esprits en France, à l'époque de la convocation des notables, et par suite de la direction que l'opinion publique avait reçue depuis plus de cinquante ans, direction qui, dans les derniers temps, avait été renforcée et en quelque sorte appropriée à la France par l'imprudent secours que son Gouvernement venait de prêter à la révolution américaine , toute réforme en France touchant aux bases mêmes de la Monarchie a dû se transformer bientôt en révolution. Ce qui était à prévoir et ce qui avait été pressenti généralement par tout le monde , le Gouvernement seul excepté, ne se réalisa que trop tôt. La Révolution française éclata, et elle a parcouru un cycle révolutionnaire complet dans une période bien courte et qui n'a dû paraître longue qu'à ses victimes et à ses contemporains.
Les scènes d'horreur qui accompagnèrent les premières phases de la Révolution française empêchèrent la propagation rapide de ses principes subversifs hors des frontières de la France, et les guerres de conquête qui leur succédèrent donnèrent à l'esprit public à l'étranger une direction peu favorable aux progrès du principe révolutionnaire. C'est ainsi que la propagande jacobine échoua dans ses premières espérances criminelles.
434 RECUEIL DE DOCIMENTS (1818-1822).
Le germe révolutionnaire cependant avait pénétré dans tous les pays et s'y était plus ou moins répandu. Il se développa davantage sous le régime du despotisme militaire de Bonaparte. Ses conquêtes déplacèrent une foule de légitimités, d'institutions et d'usages, brisant ces liens sacrés pour tout peuple, et qui résistent au temps, plus même que certains bienfaits qu'imposent parfois les novateurs. De ces perturbations il résulta que l'esprit révolutionnaire put, en Allemagne , en Italie, et plus tard en Espagne, se couvrir facilement du voile de l'amour sincère de la patrie.
La Prusse commit une faute grave en appelant à son secours des armes aussi dangereuses que le seront toujours des associations secrètes ; faute qui ne saurait même être justifiée par la situation déplorable dans laquelle cette puissance se trouvait alors. C'est elle qui la première donna une forte impulsion à 1 esprit révolutionnaire dans ses Etats, et cet esprit fit des progrés rapides, soutenu comme il l'était dans le reste de l'Allemagne par le développement que depuis l'année 1 806 on y voyait prendre à un système de despotisme étranger. Plusieurs Princes de la Confédération rhénane se firent en particulier les auxiliaires et les complices de ce système, auquel ils sacrifièrent les institutions qui dans leurs pays, et de temps immémorial, servaient de sauvegarde contre l'arbitraire et la démocratie.
La guerre de l'Alliance, en mettant des bornes à la prépondérance de la France, fut vivement soutenue en Allemagne par les hommes mêmes dont la haine contre la France n'était, en réalité, que la haine contre le despotisme militaire de Bonaparte et aussi contre le pouvoir légitime de leurs propres maîtres.
Avec de la sagesse dans les Gouvernements et de la fixité dans les principes, la fin de la guerre en 1814- eût pu néanmoins assurer au monde l'avenir le plus tranquille et le plus heureux. De grandes expériences avaient été faites , et de grandes leçons pouvaient servir à d'utiles applications. Mais le sort en avait décidé autrement.
Le retour de l'usurpateur en France, et la marche complé-
PROFESSION DE FOI POLITIQUE DE METTERNICH (l820). 435
tement erronée du Gouvernement français de 1815 à 1820, accumulèrent une somme de nouveaux dangers et d'immenses calamités pour la civilisation entière. C'est au premier de ces malheurs qu'est dû en partie l'état critique dans lequel se trouvent placés la France et le corps social tout entier. Bonaparte anéantit, en cent jours, l'ouvrage des quatorze années pendant lesquelles il avait exercé le pouvoir. Il déchaîna la révolution qu'il était parvenu à comprimer en France ; il ramena les esprits non à l'époque du 18 brumaire, mais aux principes que l'Assemblée constituante avait adoptés dans son aveuglement déplorable.
Ce que Bonaparte avait fait ainsi au détriment de la France et de l'Europe, les fautes graves que commit plus tard le Gouvernement français et auxquelles s'abandonnèrent de leur côté d'autres Gouvernements, toutes ces influences funestes pèsent aujourd'hui sur' le monde ; elles menacent jd'une ruine totale l'œuvre de la restauration, fruit de tant d'efforts glorieux et d'une union entre les premiers Monarques sans exemple dans les fastes de l'histoire, et font craindre pour la société des catastrophes incalculables.
Nous n'avons point touché encore, dans le présent Mémoire, à l'un des instruments à la fois les plus actifs et les plus dangereux dont se servent les révolutionnaires de tous les pays, avec un succès qui aujourd'hui n'est plus contestable. Ce sont les sociétés secrètes, puissance véritable, et d'autant plus dangereuse qu'elle agit dans les ténèbres, qu'elle mine toutes les parties du corps social, et dépose partout les germes d'une gangrène morale qui ne tardera pas à se développer et à porter ses fruits. Ce fléau est un des plus réels que les Gouvernements amis du repos et de leurs peuples puissent surveiller et combattre .
Existe-t-il encore des remèdes contre le mal et quels peuvent-ils être?
Nous regardons comme un principe qu'à tout mal il y a un remède, et que la connaissance de la nature véritable de l'un
doit conduire à la découverte de lautre. Peu dliommes toutefois s'arrêtent à Texamen approfondi du mal qu'ils se proposent de combattre. Il n'en est guère qui ne soient soumis à l'influence des passions ou tenus sous le joug des préjugés; il en est un grand nombre qui pèchent par un côté plus périlleux encore, à cause de ses dehors flatteurs et souvent brillants; nous entendons parler de V esprit de système; cet esprit constamment faux, mais infatigable, audacieux, incapable de se rebuter, est satisfaisant pour les hommes qui en sont imbus ( car ils habitent et gouvernent un monde créé par euxmêmes) , mais il est d'autant plus dangereux pour les habitants du monde réel, si différent de celui que crée l'esprit de système.
II est une autre classe d'hommes qui, ne saisissant d'un mal que la forme extérieure, en confondent les manifestations accessoires avec l'objet principal, et qui, au lieu de diriger leurs efforts vers la source du mal, se contentent d'en combattre quelques symptômes passagers.
Il est de notre devoir de tâcher d'éviter l'un et l'autre de ces écueils.
Le mal existe, et ce mal est immense. Nous ne croyons pouvoir le définir mieux, dans sa cause primitive et perpétuellement agissante en tout temps et en tout lieu, que nous ne l'avons fait en nous servant du mot de présomption, cette compagne inséparable du demi-savoir, ce mobile d'une ambition démesurée et facile à satisfaire dans des temps de troubles et de bouleversements.
Ce sont principalement les classes moyennes de la société que cette gangrène morale a gagnées, et ce n'est que chez elles que se trouvent les véritables coryphées du parti.
La grande masse du peuple ne lui offre point de prise et ne saurait lui en offrir. Les travaux auxquels cette classe — le véritable peuple — est obligée de se vouer sont trop continus et trop positifs pour qu'elle puisse se jeter dans le vague des abstractions et de l'ambition. Le peuple sait que ce qu'il y a de plus heureux pour lui, c'est de pouvoir compter sur le lendemain, car ce n'est que le lendemain qui lui paye les
peines et les soins de la veille. Les lois qui assurent une juste protection au premier des l)iens, à la sécurité des individus et des familles, et à celle des propriétés, sont simples de leur essence. Le peuple redoute le mouvement, qui nuit à l'industrie et entraîne constamment à sa suite des charges nouvelles pour lui.
Les hommes des classes élevées de la société qui se jettent dans la carrière des révolutions sont, ou de faux ambitieux, ou des esprits pervers et perdus, dans l'acception la plus étendue du mot. Aussi leur carrière est-elle ordinairement courte. Ils sont les premières victimes des réformes politiques, et le rôle du petit nombre d'entre eux qui survit est ordinairement celui de courtisans méprisés par leurs inférieurs, parvenus aux premières dignités de l'Etat.
La France, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne offrent aujourd'hui une foule d'exemples vivants de ce que nous venons d'avancer.
Nous ne croyons pas que de nouveaux bouleversements dans un but directement révolutionnaire, autre par cela même que des révolutions de palais et dans les régions les plus hautes du gouvernement, soient à craindre aujourd'hui en France, attendu l'aversion profonde du peuple pour tout ce qui pourrait troubler le calme dont il jouit après tant de souffrances et de désastres.
En Allemagne, comme en Espagne et en Italie, les peuples ne demandent que paix et repos.
Dans ces quatre pays, les classes agitées sont celles des hommes d'argent, véritables cosmopolites, assurant leurs profits aux dépens de tout ordre de choses quelconque; les salariés de l'Etat, les hommes de lettres, les avocats, les individus préposés à l'éducation publique.
A ces classes intermédiaires se rattache encore celle des faux ambitieux, dont le nombre n'est jamais considérable dans les conditions inférieures, mais est plus considérable dans les rangs élevés de la société.
Il n'est, au surplus, guère d'époque qui n'offre un cri de ralliement particulier aux factions.
Ce cri, depuis Tannée 1815, est celui de Constitution. Mais, que Ton ne s'y trompe pas, ce mot, susceptible d'une grande latitude d'interprétation, ne serait qu'imparfaitement compris si l'on supposait que les factions y attachent indistinctement le même sens sous des régimes différents. Aussi tel n'est point le cas.
Dans les Monarchies pures , il prend pour qualification celle de « représentatioyi nationale » . Dans les pays soumis depuis peu au régime représentatif, il se nomme développement et garantie des chartes et des lois fondamentales.
Dans le seul État qui possède une représentation nationale ancienne, il a pour objectif la réforme.
Partout il veut dire : changement et trouble.
Paraphrasé , il désigne dans les Monarchies pures : « Que le niveau de l'égalité passe sur vos tètes; que vos fortunes passent en d'autres mains; que vos ambitions satisfaites depuis des siècles fassent place à nos ambitions impatientes et jusqu'ici refoulées. »
Dans les États soumis à un régime nouveau : « Que les ambitions satisfaites d'hier fassent place à celles du lendemain, et nous sommes au lendemain. »
En Angleterre enfin, seule placée dans la troisième classe, le cri de ralliement, — celui de la réforme, — combine les deux acceptions.
L'Europe se présente ainsi à l'observateur impartial sous un aspect à la fois déplorable et bizarre.
Nous découvrons partout des peuples ne formant que des vœux en faveur du maintien du repos et de la tranquillité, fidèles à Dieu et à leurs Princes , restant étrangers aux séductions et aux tentatives que ne cessent de renouveler les factieux fjui se disent leurs amis, et <|ui veulent les porter à un mouvement dont les peuples ne veulent pas !
Des Gouvernements ayant perdu leur aplomb ; effrayés, intimidés, déroutés par les cris de cette classe intermédiaire de la société, placée entre les Rois et les peuples, brisant le sceptre de ceux-là et usurpant la voix de ceux-ci, — s'emparant de toutes les avenues des trônes, — de cette classe si
souvent désavouée par les peuples lorsqu elle s'avise de parler en leur nom, et cependant trop écoutée, caressée et crainte par ceux qui d un mot pourraient la faire rentrer dans le néant. Nous voyons cette classe intermédiaire se livrer avec une fureur aveugle, et avec un acharnement qui prouve bien davantage ses propres craintes qu'il ne décèle de confiance dans le succès de ses entreprises, à tous les moyens qui lui semblent propres à assouvir la soif qu'elle a du pouvoir, s'appliquer à persuader aux Rois que leurs droits se bornent à être assis sur un trône , tandis que celui de la caste est de gouverner et d'attaquer tout ce que les siècles ont légué de sacré et de positif au respect des hommes ; nier enfin la valeur du passé et se déclarer les maîtres de créer un avenir. Nous voyons cette classe se couvrir de tous les masques , s'unir et se subdiviser selon les besoins, s'entr'aider au jour du danger et se déchirer réciproquement le lendemain de toute nouvelle conquête. C'est elle qui s'est emparée de la presse, qui la dirige, qui ne l'emploie que pour prôner l'impiété, la désobéissance aux lois de la Religion et de l'État, et qui s'est oubliée jusqu'à prêcher le meurtre comme un devoir pour qui sait bien vouloir.
C'est l'un de ses coryphées en Allemagne qui donna pour définition de l'opinion publique : « La volonté de l'homme fort dans l'esprit du parti » , maxime qui n'est que trop mise en pratique, et trop peu reconnue par les hommes qui ont à la fois le droit et le devoir de sauver la société de ses propres erreurs, de ses propres faiblesses, et des crimes que les factieux commettent en prétendant agir dans ses intérêts.
Le mal est clair ; les moyens dont la faction désorganisatrice se sert sont tellement condamnables en principe, ils sont tellement criminels dans leur application, ils offrent même une somme de dangers telle pour la faction elle-même, que ce que les hommes à vue rétrécie et dont la tête et le cœur sont brisés par des circonstances plus fortes que leurs calculs et leur courage, regardent comme la fin de la société, peut devenir le premier pas vers un meilleur ordre de choses. Ces hommes faibles auront raison, à moins que des hommes plus forts
qu'eux ne se présentent, ne. serrent leurs rangs et ne fixent la victoire.
Nous sommes convaincus que la société ne pourra plus être sauvée sans des déterminations fortes et vigoureuses de la part des Gouvernements libres encore de leur pensée et de leurs actions.
Nous le sommes de même qu'elle peut l'être encore, si ces Gouvernements se placent droit en face de la vérité, s'ils se dégagent des illusions, s'ils serrent leurs rangs et s'établissent sur une ligne de principes corrects , placés hors de toute ambiguïté, franchement soutenus et énoncés.
En se conduisant ainsi, les Monarques satisferont au premier des devoirs que leur a imposés Celui qui, en leur confiant le pouvoir, les a chargés de veiller au maintien de la justice , des droits de chacun et de tous, d'éviter les sentiers de l'erreur et de marcher fermement dans la voie de la vérité. Placés hors de la sphère des passions qui agitent la société , c'est dans les jours de crise qu'ils sont principalement appelés à dépouiller les réalités de leurs fausses apparences, et à se montrer ce qu'ils sont, des pères investis de toute l'autorité qui appartient de plein droit à des chefs de famille, à prouver que, dans les journées de deuil, ils savent être justes, sages et par cela même forts, et qu'ils n'abandonnent pas les peuples qu'ils ont le devoir de gouverner, au jeu des factions, à l'erreur et à ses suites, qui doivent fatalement entraîner la perte de la société. Le moment où nous consignons notre pensée dans ces feuilles est l'un de ces moments de crise ; cette crise est forte ; elle sera décisive selon le parti que l'on prendra ou que l'on ne prendra pas.
Il existe une règle de conduite commune aux individus et aux États, établie par l'expérience des siècles comme par celle de tous les jours ; cette règle porte : « que ce n'est pas au milieu de l'agitation des passions qu'il faut songer à réformer ; la sagesse veut qu'en des moments pareils on se borne à maintenir » .
Que les Monarques adoptent vigoureusement ce principe, que toutes leurs résolutions en portent l'empreinte. Que leurs
actions, leurs mesures et même leurs paroles annoncent et prouvent au monde cette détermination; ils trouveront partout des alliés. Les Gouvernements, en établissant le principe de la stabilité, n'excluent aucunement le développement de ce qui est bien, car la stabilité n'est pas l'immobilité. Mais c'est à ceux qui sont cbargés de la lourde tàcbe du Gouvernement à augmenter le bien-être des peuples ! C'est aux Gouvernements à en régler la mesure selon les besoins et les temps. Ce n'est pas par des concessions, que les factions entendent imposer au pouvoir légitime , et qu'elles n'ont ni le droit de réclamer ni la faculté de contenir dans de justes bornes, que de sages réformes peuAcnt être atteintes ! Que tout le bien possible se fasse, tel est notre vœu le plus ardent; mais que ce qui n'est pas le bien ne soit point confondu avec ce qui l'est, et que le bien réel même ne se fasse que par ceux qui réunissent au droit l'autorité et les moyens de l'opérer. Tel doit être aussi le vœu sincère des peuples, qui n'ont que trop appris à leurs dépens à apprécier la valeur de certaines plirases et la nature de certaines caresses.
Respect pour tout ce qui existe ; liberté à tout Gouvernement de veiller au bien-être de son propre peuple ; ligue entre tous les Gouvernements contre les factions dans tous les États; mépris pour les mots vides de sens, qui sont devenus le cri de ralliement des factieux ; respect pour le développement progressif des institutions dans les voies légales ; refus de la part de tout Monarque de porter aide ou secours aux hommes de parti couverts d un masque quelconque : telles sont heureusement les pensées des grands Monarques; le monde pourra être sauvé s'ils les mettent en action , il est perdu s'ils ne le font pas.
L'union entre les Monarques est la base fondamentale de la politique à suivre pour sauver aujourd'hui la société de sa ruine totale.
Quel est le but particulier vers lequel cette politique doit être dirigée? Plus cette question est importante, plus il est nécessaire de la résoudre. Un principe est beaucoup ; il n acquiert une valeur réelle que par son application.
Les sources premières du mal qui accable le monde ont été rappelées par nous dans un travail qui n'a d'autre prétention que d'être une esquisse. Les causes progressives de ce mal y ont été indiquées ; si dans ses rapports avec les individus il se trouve défini par le mot présomption, nous croyons de même, en l'appliquant à la société prise dans son ensemble, pouvoir désigner le mal existant par le vague dans les idées , auquel conduit constanitnent leur trop de généralisation. Voyons ce qui tourmente aujourd'hui la société.
Tout ce qui jusqu'à ce jour a été regardé comme fixe dans les principes, est attaqué et renversé.
En matière religieuse, \e jugement et V examen doivent remplacer la foi; la morale clirétienne doit remplacer la loi du Christ telle qu'elle est interprétée par les autorités chrétiennes.
C'est à cette entreprise que se livrent avec un zèle ardent, dans l'Eglise catholique, lesjansénistes et une foule de sectaires isolés qui veulent une Heligion sans Église ; dans les sectes protestantes, les méthodistes, subdivisés eux-mêmes en autant de sectes à peu près qu'il existe d individus, puis les promoteurs éclairés des Sociétés bibliques et les unitaires, c'est-àdire les promoteurs de la fusion des luthériens et des calvinistes en une communauté évangéiique.
Le but commun à ces hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent ostensiblement, n'est autre que de renverser l'autorité. Placés sur le terrain moral, ils veulent affranchir les âmes, de même que ceux d'entre les révolutionnaires politiques qui ne se livrent pas aux seuls calculs d'ambition personnelle veulent affranchir les personnes.
Si les mêmes éléments de destruction qui mettent aujourd'hui la société en convulsion ont existé dans tous les siècles, — car chaque temps a vu naître des ambitieux immoraux, des hypocrites, des cerveaux brûlés, de faux esprits et des faiseurs de projets, — le nôtre cependant, par le seul fait de la licence de la presse, possède, plus que les époques précédentes, des moyens de contact, de séduction et d'accord bien plus grands, faciles à être mis en œuvre, et faits })0ur agir sur ces classes d'hommes différents.
Nous ne sommes certes pas les seuls à nous demander si la société peut exister avec la liberté de la presse, fléau inconnu au monde avant la dernière moitié du dix-septième siècle, et restreint jusqu'à la fin du dix-huitième, à quelques exceptions près, à la seule Angleterre, à cette partie de l'Europe séparée du continent par les mers, autant que par sa langue et par ses mœurs particulières.
Le premier des pi'incipes à suivre par les Monarques, unis de volonté comme ils le sont par l'uniformité de leurs vœux et de leurs jugements, doit être celui d'opposer la stabilité des institutions politiques au mouvement désordonné qui s'est emparé des esprits ; la fixité des principes à la manie de leur interprétation; le respect pour les lois en vigueur à \env renversement.
La partie hostile est partagée en deux partis très-distincts.
L'un est celui des niveleurs, l'autre celui des doctrinaires.
Unis les jours de bouleversement, ces hommes se divisent dans l'inaction. C'est aux Gouvernements à les connaître et à les ranger selon leur juste valeur.
Dans la classe des niveleurs, il se trouve des hommes forts de volonté et de détermination. Les doctrinaires n'en comptent jamais dans leurs rangs. Si les premiers sont plus à craindre au jour de l'action, les seconds offrent plus de dangers dans les temps de ce calme trompeur qui précède, ainsi que les orages physiques, ceux de l'ordre social. Constamment livrés à des idées abstraites toujours inapplicables à des besoins réels et ordinairement en contradiction même avec ces besoins, ce sont les hommes de cette classe qui ne cessent d'agiter les peuples par leurs craintes imaginaires ou simulées, et de remuer les Gouvernements afin de les faire dévier de la bonne route. Le monde veut être gouverné par des faits, et selon la justice, et non avec des phrases et des théories; le premier besoin de la société, c'est d'être maintenue par une autorité forte (toute autorité sans force réelle n'en mérite pas le nom), et non de se gouverner elle-même. En calculant le nombre des combats qvie se livrent les partis dans les Gouvernements
444 RFXUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
mixtes, et celui des plaintes fondées en justice auxquelles peut prêter raberiation du pouvoir dans un Etat chrétien, cette comparaison même ne tournerait pas en faveur des doctrines. La première et la plus grande des affaires, pour Fimmense majorité de toute nation, c'est la fixité des lois, leur action non interrompue, et nullement leur changement. Que les Gouvernements donc gouvernent, qu'ils maintiennent les bases fondamentales de leurs institutions, tant anciennes que nouvelles ; car si, dans tous les temps, il est dangereux d'y toucher, ce n'est pas aujourd'hui, et dans la tourmente générale, qu'il peut être utile de le faire.
Qu ils énoncent à la face de leurs peuples cette détermination, et qu'ils la démontrent par des faits. Qu'ils réduisent au silence les doctrinaires dans l'intérieur de leurs Etats, et qu'ils manifestent leur mépris pour ceux du dehors. Qu'ils ne prêtent pas, par leur marche et par leurs actes, au soupçon d'être favorables ou indifférents à l'erreur; qu'ils ne laissent pas croire que l'expérience aurait perdu tous ses droits pout faire place à des essais pour le moins hasardés. Qu'ils soient précis et clairs dans chacune de leurs paroles, et qu'ils ne cherchent point à gagner par des concessions des partis qui ne visent qu'à la destruction de tout pouvoir qui n'est pas le leur, que des concessions ne sauraient gagner, et que toujours elles enhardiront dans leurs prétentions au pouvoir.
Que dans les temps de tourmente ils soient plus réservés même qu'en tout autre, dans leur marche vers les améliorations réelles, mais non réclamées impérieusement par les besoins du moment, afin que le bien lui-même ne tourne pas contre eux, ce ({ui arrivera aussi souvent qu'une mesure gouvernementale ])araîtra Inspirée par la crainte.
Qu'ils ne confondent pas ainsi avec des concessions faites à des partis le bien qu'ils feront à leurs peuples, en modifiant selon les besoins reconnus telle branche de leur administration qui réclamerait une pareille mesure.
Qu'ils vouent une attention soutenue à l'état des finances de leur pays, afin de faire goûter à leurs peuples, par l'allégement
des charges publiques, les bienfaits (F un état de paix, non illusoire, mais réel.
Qu'ils soient justes, mais forts; bienveillants, mais sévères.
Qu'ils maintiennent le principe religieux dans toute sa pureté et ne souffrent pas que le dogme soit attaqué, et la morale interprétée selon le Contrat social ou les visions de simples sectaires.
Qu'ils étouffent les sociétés secrètes, cette gangrène de la société.
Qu'enfin les grands Monarques resserrent leur union et prouvent au monde que si elle existe, elle n'est que bienfaisante, car cette union assure la paix politique de lEurope ; qu'elle n'est forte que pour le maintien du repos, à une époque où tant d'attaques sont dirigées contre lui ; que les principes qu'ils professent sont aussi paternels et aussi tutélaires pour les bons, que menaçants pour les perturbateurs du repos public.
Les Gouvernements de second ordre verront dans une union pareille l'ancre de leur salut, et ils s'empresseront de s'attacher également à elle. Les peuples reprendront confiance et courage, et la pacification la plus profonde et la plus salutaire qu'aura à démontrer l'histoire de tous les temps pourra être opérée, car cette paix portera de prime abord sur tous les Etats encore debout; elle ne restera pas sans une influence décisive sur le sort de ceux qui sont menacés d'une subversion prochaine, et même sur le relèvement de ceux qui déjà ont passé par le fléau de la révolution.
Tout grand État décidé à survivre à la tourmente du moment conserve encore de grandes chances de salut.
Une union forte entre les Etats sur les principes que nous venons d'énoncer, vaincra la tourmente elle-même.
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIÈRES ECRITES PAR METTERXICH , DU 4 JANVIER AU 21 MAI 1821.
489. Arrivée à Laybach. — Le voyage. — Installation. — Situation morale de Nesselrode. — Le roman intitulé : Anastase. — Capo d'Istrla. — 490. La fête des Rois. — Le Roi de Naples. — Arrivée de l'Empereur François. — 491. Le prince Paul Esterhazy. — 492. Entente avec l'Em- )5ereur Alexandre. — 493. Un passage d'une dépêche de Capo d'Istria. — 494. Durée probable du Congrès. — Amusements, — 495. Madame de Hittroff. — 496. Résultats. — Anecdote. — Bal masqué. — 497. L'armée franchit le Pô. — Proclamation de l' Autriche. — 498. Leçon donnée aux insurgés. -^ Réflexions. — Soirée chez l'Empereur Alexandre. — 499. Sur la manière d'écrire. — 500. Le Congrès. ■ — L'étoile de Capo d'Istria pâlit. — 501. Nouvelles directes de Naples. — Rrochure de Bignon sur le Congrès de Troppau. — Lutte entre Metternich et Capo d'Istria. — Nesselrode. — Obscurantisme. — 502. Journées laborieuses.
— Entente avec l'Empereur Alexandre. — 503. Dissolution du Congrès. — 504. L'armée va prendre l'olfensive. — Laybach se dépeuple. — 505. Ouverture des hostilités. — 506. Succès de l'armée. — Il ne faut pas avoir peur des fantômes. — 507. Triste rôle de lord Ilolland. — 508. Soulèvements à Alexandrie et à Turin. — Expédition d'ordres militaires laconiques. — 509. Entrée à Naples. — 510. Défaite de la révolution piémontaise. — 511. Qu'en diront lord Ilolland et compagnie? — 512. Une guerre de treize jours. — 513. Situation extraordinaire. — 514. Révolution grecque. — 515. Vacances des ministres pendant les opérations militaires. — Résultats des neuf derniers mois. — 516. Réflexions inspirées par le départ.
— 517. Couronnement en Angleterre. — Le prince Victor. — 518. Promenade avec Nesselrode. — 519. Ypsilanti. — 520. Entretien avec l'Empereur Alexandre. — 521. Résultat imprévu. — 522. Excursion sur une montagne. — 523. L'opinion publique. — 524. L'opéra italien à Laybach.
— 525. Adieux à Laybach.
Laybach, le 4 janvier 1821.
489. J'ai quitté Troppau le 2;") décembre au matin, et quarante-liuit lieures après j'arrivais à Vierme, où je suis resté jusqu'au uouvel an. Le 1" janvier, je partis de Vienne par un froid de quinze de{jrés. Jusqu'au moment où je franchis les montagnes qui séparent la Carniole de la Styrie, le froid ne lit
qu'augmenter; sur Tautre versant, je sentis le premier souffle du Midi, et la glace qui couvrait les fenêtres de ma voiture et qui avait jusqu'à un demi-pouce d'épaisseur, fondit en moins d'un quart d'heure. J'ai aspiré une vie nouvelle, comme les domestiques qui aspirent souvent des parfums quand ils ouvrent les portes d'un salon. Lavbacli est en quelque sorte l'antichambre d'un appartement confortable. Si Gœrz n'était pas trop petit pour loger un Congrès, nous nous serions installés dans cette ville, parce que ià on a déjà toute la chaîne des Alpes derrière soi. On ne peut, après tout, vraiment vivre que dans un pays où l'hiver est inconnu ou du moins n'est pas long. Je suis encore seul ici ; demain nous verrons venir l'avalanche, la triste avalanche des hommes d'État.
Je suis assez content de mon installation. J'ai un bureau agréable, une bonne chambre à coucher et une enfilade de salons de réception. Mon hôtesse est laide comme les sept péchés capitaux ; elle est à la tète de sept enfants dont la laideur est à l'avenant.
Le pauvre Nesselrode est dans une situation morale bien singulière. Il y a des poissons qui ne viennent bien que dans 1 eau vive, d'autres qui se trouvent mieux de l'eau douce des étangs et des marais. Les truites appartiennent à la première catégorie : elles devienent flasques dans l'eau douce et stagnante ; mais si on leur donne un peu d'eau fraîche, les pauvres bétes reprennent aussitôt leur vivacité, avec cet air de force et de santé qui est si pai^ticulier aux truites dans l'eau et qui constitue leur principal mérite.
Or il y a des hommes qui n'ont pas assez de force de caractère pour se suffire à eux-mêmes et pour vaincre les obstacles qui les entourent ; il y en a d'autres , par contre , qui ne se plaisent que dans les marécages. Nesselrode appartient, par sa nature, à la famille des truites; mais malheureusement il croupit dans un marais. Depuis que je lui ai donné un peu d'eau vive, il s'est ragaillardi d'une façon étonnante. Il s'est ranimé, et il soupire après l'eau plus dure, mais plus saine, qui est son vrai milieu. Sans doute cet état ne durera guère;.
car qu'est-ce qu'un verre d'eau pure dans le marais où il languit? Mais le pauvre petit a des moments où il croit s'être retrouvé ; s il était poisson, il battrait des nageoires
Connaissez-vous un roman anglais intitulé Aiiastasc? Il
s'y trouve une peinture du caractère grec (c'est, je crois, dans le quatrième, cinquième ou sixième chapitre) qui est vraie comme tout ce que l'auteur dit dans cet ouvrage des mœurs orientales, particulièrement des mœurs grecques. Vous y trouverez trait pour trait Capo d'Istria tout entier, tel que nous le connaissons. C'est une chose bien extraordinaire que la destinée nous ait mis face à face, nous qui différons tant de caractère et de sentiments et qui sommes nés à sept ou huit cents lieues lun de l'autre. Nemo prophcta in patria, dit le proverbe. Capo d'Istria sera-t-il jamais prophète hors de son pays? J'en doute
J'aurais préféré Robespierre à l'abbé de Pradt et Attila à
Quiroga. Un tyran ne me fait pas peur; je saurais bien échapper à ses machinations, ou j'y succomberais avec honneur. Mais les radicaux qui jettent de la poudre aux yeux, les philanthropes de boudoir qui fout du sentiment et les parlementaires de salon me dégoûtent : j*aime le fer et l'or, mais je déteste le plomb et le cuivre. Ce sentiment puéril est tellement développé en moi, que je n'ai jamais pu souffrir le plaqué.
6 janvier.
490. C'est aujourd'hui la fête des Rois. Les trois Souverains sont réunis en ce moment; voilà qui tombe à merveille. Nous sommes très-galants, et nous ferons en sorte que le vieux Ferdinand (Roi de Naples) tire la fève.
C'est la seconde fois que je suis chargé de le remettre sur ses jambes, vu qu'il a la mauvaise habitude de toujours retomber. Mais aussi beaucoup de Rois s'imaginent que le trône n'est qu un fauteuil sur h:(jucl on peut s'endormir à son aise. Toutefois, en l'an 1821, un pareil siège est peu commode pour dormir, et bien mal rembourré.
Mon auguste Maître est arrivé aujourd'hui. Depuis de longs
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mois je n'ai eu qu'un jour de tranquillité : c'est la journée d'hier. Ce sont des exceptions dans ma vie dont je prends note. Demain arrivera TEmpei^eur Alexandre, et après-demain le Roi de Naples.
Les devoirs que j'ai à remplir sont malheureusement de telle nature qu'il me serait fort agréable de ne pas avoir à entreprendre une tâche nouvelle aussitôt après en avoir terminé une. La phrase catégorique du feu duc de Laval s'applique on ne peut mieux aux affaires qui m'occupent. Il me disait un jour : « Je ne prête jamais un sou à personne. Pourquoi le ferais-je, après tout? Dans l'hypothèse la plus favorable, on ne fera que me rendre mon argent. » Il y a dans cet axiome une vérité incontestable.
8 janvier.
491 Paul Esterhazy a servi sous mes ordres pendant de
longues années. Sa mémoire, qui est extraordinairement fidèle, ferait certainement de lui mon meilleur biographe. Je ne puis m'empêcher de rire chaque fois que je le rencontre, parce qu'il est toujours bourré de vieilles anecdotes que j'ai oubliées depuis longtemps. Il connaît mon histoire, depuis 1807 jusqu'à 1815, mieux que moi-même. Il ne sait pas tout, mais il sait bien des choses; il est fin, très-fin, et il en sait peut-être plus long que je ne le suppose. Je l'ai traité comme un fils, et il m'aime comme un père.
10 janvier.
492. A moins que la terre ne s'effondre, que le ciel ne s'écroule, ou que les drôles les plus vils ou les plus peureux du monde n'exterminent entièrement les braves gens pleins de bonne volonté et d'énergie, nous aurons gagné notre procès. Capo d'Istria se démène comme un diable dans un bénitier •, mais il est en plein dans Veau bénite et ne peut rien faire. Le principal ressort de l'activité que nous déployons en ce moment, c'est ma parfaite entente avec l'Empereur in. • 29
450 RECUEIL DE DOCUMENTS (l818-182t>).
Alexandre. Sous ce rapport, le tlié fait merveille, comme par le passe,
Y a-t-il aujourd'hui dans le monde autre chose que de Tencre, des plumes, des salles de conférences avec des tables à tapis vert et de déplorables mazettes appelées à y tenir séance?
13 janvier.
495. Capo d'Istria nous a régalés d'un nouvel échantillon de son admirable génie. Voici une phrase extraite d'une pièce officielle qui est relative à l'insurrection napolitaine. Depuis Isaïe et Cicéron, considérés l'un comme poète, l'autre comme orateur, on n'a guère produit quelque chose de plus éloquent que le texte que voici : « La sédition, associée aux mystères impies d'une secte antisociale, profitant de l'égarement qu'elle avait provoqué, a adopté une monstruosité politique destructive du Gouvernement auquel elle devait l'obéissance, incapable de lui en substituer un autre, et incompatible avec la paix générale. »
On voit donc ici une insurrection enveloppée de mystère ; une sédition qui profite d'un égarement pour créer une monstruosité, laquelle monstruosité devait l'obéissance au Gouvernement, Il y a mieux encore; voici le comble de l'audace à laquelle s'élève la pensée de l'auteur : cette monstruosité ou cette secte, ou, si l'on veut, la sédition et sa fille adoptive, la monstruosité, sont incapables de créer un Gouvernement, lequel Gouvernement, qui ne peut être créé, est incompatible avec la paix générale.
Ces mots doivent probablement figurer le roulement du tonnerre; ils doivent frapper comme la foudre à l'endroit voulu. Pourrait-on encore douter du résultat? Que sont des bataillons et de l'artillerie auprès d'une phrase pareille? N'eston pas en droit de s'attendre à voir les corps francs des insurgés napolitains se prosterner dans la poussière, se couvrir la tête de cendre et crier d'iuie voix désespérée .Pater, peccavi?
Je n ai jamais été plus heureux que dans les circonstances
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actuelles d'être axTivé à Tâge de raison, car à présent je suis sur de ne pas tomber dans des aberrations. A vingt ans, j'aurais encore été en danger de m' égarer ; à trente , je serais peut-être devenu fou, j'aurais été peut-être un ënergumène. Maintenant, au contraire, je suis cuirassé; j'entends tout avec le calme d'un sénateur romain, pas un muscle de mon visage ne bouge; j'entends et^e rejette!
Capo d'Istria s'est excusé (cela est vrai à la lettre), disant que l'inspiration l'avait entraîné.
16 janvier.
494. Nous ne pourrons guère quitter Laybacb avant le 15 mars. Il faut trente journées de marche à une armée pour aller du Pô à Naples, et il faut que nous attendions ici l'entrée de nos troupes. En tout cas, mon séjour ici devient plus agréable que par le passé. Nous avons même des divertissements publics ; ainsi, par exemple, cette semaine nous aura valu deux bals masqués. Le premier n'était pas très-amusant, s'il faut en croii'e les on-dit : sur quarante-cinq hommes il n'y avait qu'une femme, qui s'était endormie dans un coin de la salle, ce qui ne fait guère honneur à la galanterie de ces messieurs. Du reste, il y a ici de fort jolies femmes; la plus jolie serait, dit-on, une comtesse de Thurn, qui a vingt-deux ans. On parle aussi de deux autres dames, dont l'une a vingt-cinq ans, l'autre trente-cinq ; la première boite, ce que l'on ne remarque pas quand elle est assise ; l'autre professe une grande sévérité de mœurs, mais elle est romanesque. C'est chez cette dernière que j'essayerai d'introduire le poète du Congrès (Capo d Istria).
24 janvier.
495. Madame de Hitlroff est ici avec ses deux charmantes filles. Tous nos Autrichiens sont épris de ces deux jeunes personnes. L'une doit épouser un jeune homme riche et de bonne maison, qui est attaché à notre ambassade à Rome ; la main de l'autre est convoitée par notre ministre plénipotentiaire à
Florence, qui, du reste, est un homme très-intelligent et trèsdistingué. Il a entre quarante-deux et quarante-trois ans, tandis que la jeune fille n'a pas encore accompli sa seizième année. S'il est et reste heureux, j'en serai enchanté, car c'est un brave homme que j'aime beaucoup et qui est en quelque sorte mon bras droit.
Je suis tellement occupé de questions militaires, que je ne sais pas moi-même si je ne suis pas du métier.
25 janvier.
496. Nous avons terminé notre campagne : la bataille diplomatique est gagnée, le bon sens a vaincu.
Le principe est clairement et nettement posé, et si le Ciel nous est propice, l'exécution sera aussi prompte qu'heureuse.
Il n'y a pas de général qui puisse dire à la veille d'une bataille s'il la gagnera; mais ij faut qu'il compte ses troupes, qu'il reconnaisse le terrain, qu'il pense à la retraite, et enfin qu'il tombe sur l'ennemi. Quant à l'issue de la bataille, c'est la Providence seule qui en a le secret. Elle nous a refusé la faculté de prévoir l'avenir ; mais c'est précisément pour cela qu'elle s'attend à nous voir consulter la raison et le sentiment du devoir, qui sont les dons les plus précieux qu'elle nous ait faits. A partir du moment où j'ai l'intime conviction d'avoir répondu à cette attente, je suis parfaitement tranquille. Je suis inaccessible à la peur; je ne connais pas d'autre crainte que celle de m'être trompé au sujet de ce qui est juste et bon. Un jour un voleur, peut-être même un assassin, escalada ma fenêtre, entra dans ma chambre et s'avança vers mon lit. Il croyait que je dormais, mais je m'étais aperçu de sa présence. Sans faire le moindre mouvement, je le laissai s'approcher davantage, mais j'avais arrangea la hâte mes draps de lit de façon qu'ils ne pussent m'embarrasser. Je ne fis qu'un bond et je me trouvai devant lui; je le saisis, le jetai par la fenêtre et me recouchai. Lui ou moi, me disais-je. Voilà qui est logique, dans les affaires comme sur le terrain. Cette aventure m'est arrivée en 1811.
Hier j'ai été au bal masqué, qui a été du dernier pitoyable. Il paraît que de beaux pays ne sont pas toujours peuplés de beaux habitants. Je n'ai vu qu'un joli visage de femme; encore dit-on qu'il appartient à une cuisinière russe qui fait de grands ravages parmi le corps des courriers de cabinet. Comme je ne suis pas courrier, je suis parti au bout de quinze minutes.
6 février.
497. Aujourd'hui soixante mille hommes passent le Pô. En moins de trente jours ils seront assis sur les chaises curules des législateui's parthénopéens, ce qui prouvera que je ne sais pas hésiter. Mes ennemis doivent me trouver fort incommode pour eux.
La proclamation autrichienne est bonne, simple et sans phrases *.
J'ai aujourd'hui le même sentiment que celui que j'éprouvais le 15 août 1813; c'est pourtant un grand poids que celui d'une armée qu'on a sur les épaules.
7 févriei'.
498. Chaque heure nous apporte des nouvelles d'Italie, qui toutes prouvent qu'on n'en viendra pas à une bataille. J'avoue
* Cette proclamation, signée par le général Laron de Frimont, qui commandait les troupes autrichiennes, datée de Foligno, le 27 février 1821, et adressée en italien à la population napolitaine, était ainsi conçue: « Napolitains, au moment où l'armée placée sous mes ordres franchit la frontière du royaume, je me vois obligé de vous faire connaître sans détour le but de l'opération que j'entreprends. Dans le courant du mois de juillet dernier, une révolution déplorable a troublé votre repos intérieur et rompu les liens d'amitié qui ne peuvent exister entre Etats voisins que si leurs relations sont basées sur une confiance réciproque. Le Roi qui vous gouverne a élevé la voix, il a parlé à son peuple d'une manière à la fois royale et paternelle. Il vous a avertis des épouvantables dangers d'une guerre que personne ne songeait à vous faire et que vous seuls pouviez provoquer. De leur côté, les anciens et fidèles alliés du royaume se sont fait entendre. Ils ont, il est vrai, des obligations à remplir envers leurs propres peuples, mais ils ont aussi à cœur votre bonheur, réel et durable, et ce bonheur, vous ne le trouverez
que j'en serais fâché. Car si l'on veut donner une leçon aux rebelles, il faut y mettre de la vigueur. Le faire entre quatre yeux, cela ne sert à rien ; il faut que la leçon soit donnée au gi'and jour.
Quoi qu'il advienne, l'exemple sera nouveau. Pour la première fois depuis trente ans, on aura combattu ouvertement un mal qu'on représente à la faible humanité comme le premier des biens. Nos arrière-neveux nous trouveront bien fous, et cette conviction me tourmente bien souvent ; car j'appartiens à cette classe d'hommes qui vivent plus dans l'avenir que dans le présent. Mon âme a une teinte historique qui me fait passer sur une foule de difficultés momentanées. J'ai toujours l'avenir devant les yeux, et je crois fermement que je suis moins exposé à me ti'omper à son égard qu'en ce qui concerne le présent.
Toutefois je ne m'abandonne pas assez à ce sentiment pour qu'il puisse devenir dangereux pour un homme dans ma position. Je ne dédaigne pas le présent; je l'estime ce qu'il vaut : pourtant le présent ne vaut pas grand'chose. Cela est évident [)Our moi, et l'histoire n'a peut-être jamais produit une abondance aussi regrettable de petites individualités qui ne s'occupent que de niaiseries. Dieu! comme nous serons tous honnis, tous tant que nous sommes, quand viendra le jour du jugement! Et ce jour viendra. Alors il pourrait bien se trouver un honnête homme qui, parmi les cent mille pamphlets et les
jamais dans l'onbli du devoir et dans la révolte. Repoussez donc, de votre plein gré, une œuvre qui n'est pas la vôtre, et ayez confiance en votre Roi. Votre bien et celui de votre Souverain sont liés d'une manière indissoluble. Nous ne sommes pas guidés par des intentions hostiles en franchissant les frontières du pays de INaples. L'armée placée sous mes ordres considérera comme amis et traitera comme tels tous les Napolitains qui sont de fidèles sujets de leur Roi et qui aiment le repos; elle observera toujours et partout la discipline la plus rigoureuse, et elle ne regardera comme ennemis que ceux qui se poseront en ennemis vis-à-vis d'elle. Najiolitains, écoutez la voix de votre Souverain et de ses amis, qui sont aussi les vôtres; songez à tous les malheurs que vous attireriez sur vous par une vaine résistance ; rappelez-vous que l'idée chimérique à laquelle les ennemis de l'ordre et du repos cherchent a vous gagner ne saurait jamais être la source d'une prospérité duiable. »
{Note de i Éditeur. )
vieilleries de tout genre entassées dans les magasins des bouquinistes, découvrira mon nom et révélera peut-être au monde, en Tan 2240, qu'il y a eu pourtant dans ce lointain passé un homme moins borné que nombre de ses contemporains, qui avaient poussé la fatuité au point de se croire arrivés à l'apogée de la civilisation.
Ce soir, j'ai passé trois heures avec l'Empereur Alexandre. Je ne puis pas bien rendre l'impression que je semble faire sur lui. Mes paroles retentissent comme une voix sortant de l'autre monde. Les sentiments intimes du Gzar ont, du reste, subi une modification profonde, et je crois y avoir contribué pour beaucoup.
9 février.
49Î) J'écris généralement en deux heures ce dont mes
copistes ne viennent pas à bout en cinq heures. Aussi en résulte-t-il que mon écriture aussi bien que mon style se ressentent fort de cette hâte que m'impose la nécessité. Neuf fois sur dix je suis tout honteux de moi-même quand je me relis. Alfîeri a prétendu que, sil'on veut réellement bien écrire, il faut recopier soi-même quatre ou cinq fois son manuscrit, le livrer ensuite à l'imprimeur, puis laisser dormir pendant quelques mois le texte imprimé dans un endroit tout à fait à l'écart, enfin consacrer deux jours à revoir chaque feuille d'impression. Où irait-on si cette manière de procéder était obligatoire dans les bureaux? Alfieri a oublié d'ajouter qu'on ne devrait écrire que lorsqu'on se sent inspiré. Malheureusement c'est toujours le contraire qui arrive pour nous autres pauvres diables. C'est quand j'ai le sentiment le plus intime de ma stupidité que j'écris ordinairement le plus; car rien ne me met plus facilement dans cette flatteuse situation morale que de longues et souvent absurdes discussions.
12 février.
500. Le Congrès de Laybach est aujourd'hui dans la situalion de quelqu'un qui sait qu'il va être père. Aura-t-il un gar-
çon OU une fille, un ange ou un monstre? Ce n'est que le moment de raccouchement qui peut renseigner le pauvre homme à cet égard.
L'étoile du premier ministre russe commence à pâlir. L'abîme qui sépare Capo d'Istria et l'Empereur se creuse toujours davantage; or si, des deux chevaux d'un attelage, l'un tire à droite et l'autre à gauche, la voiture n'avancera que si le plus fort des deux entraîne le plus faible. Dans le cas actuel, c'est l'Empereur qui est le plus fort, et cela pour des raisons faciles à comprendre.
17 février.
501. Nous avons reçu aujourd'hui de Naples même les premières nouvelles directes de ce pays. Le Prince Régent reste fidèle à ses amis, et ceux-ci affirment qu'ils ne font qu'un avec toute la nation. Eh bien, nous allons voir ce qu'ils diront quand les canons seront en face de cette ligue.
La brochure de M. Bignon sur le Congrès de Ti'oppau n'est, de la première à la dernière page , qu'un tissu de suppositions erronées, un mélange de tirades doctrinaires, de pathos diplomatique et de mensonges prémédités.
Je lis à peu près toutes les brochures qui se publient; j'ai lu celle de Bignon en un quart d'heure, et celle de ^L de Pradt en cinq minutes. Je commence par le titre pour savoir de quoi il sera question, puis je lis la fin pour savoir où l'on veut en venir; enfin je parcours cinq ou six passages à titre d'essai, et il ne m'en faut pas plus pour m'édifier sur la valeur de ce que je n'ai pas lu. Il y a aujourd'hui deux classes de gens en politique; entre les deux se trouvent les doctrinaires, qui sont en quelque sorte les gardions du sérail. Je n'ai rien de commun avec ceux-ci; je les lis à peine et ne les écoute jamais; pour les écrivains de ce genre, je suis à la fois un bon et un mauvais public. Un bon public, parce que j'achète tout le fatras qu'ils produisent et dont ils ennuient le monde; un mauvais, paice que je ne fais que feuilleter le livre sans l'examiner à fond. Tout mal a ses symptômes positifs; tout écrivain au
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jour le jour porte sa marque, et le nom de l'auteur me suffit pour ju(jer d'avance le contenu de son ouvrage.
J'ai soutenu dernièrement une discussion violente contre Capo d'Istria, et j'ai dû en parler à l'Empereur Alexandre. Je suis convaincu que le dénoûment de l'affaire de Naples sera suivi de près de la retraite du premier ministre russe.
Je trouve fort naturel que Nesselrode m'aime : il est
honnête homme et bien pensant.
....Temps magnifique, soleil admirable. J'aime le soleil; si l'on m'appelle obscurantiste, cela ne peut s'entendre dans le sens matériel. Je voudrais me trouver toujours au foyer même de la lumière, aspirer la lumière par tous les pores et la garder en moi.
23 février.
502. Je viens de passer deux join-nées bien laborieuses et bien pénibles. On ne peut se figurer l'aspect que présente mon cabinet un jour de grande agitation. Il y a alors jusqu'à vingt ou trente personnes qui entrent et qui sortent; l'un veut un ordre, l'autre un conseil, le troisième un éclaircissement; puis il y a les nouvellistes, les impatients, etc.
Personne ne croit à la parfaite entente qui existe entre l'Empereur Alexandre et moi; et pourtant elle est bien réelle. L'influence des quatre derniers mois a triomphé; c'est le plus fort qui a entraîné le plus faible, conformément aux lois de la mécanique, de la physique et de la morale. Le premier ministre russe est à bas; parviendra-t-il jamais à se relever?
28 février.
S05. Aujourd'hui nous avons dissous le Congrès. J'ai fait mon discours de clôture. Le 1" septembre 1822, nous nous réunirons à Florence.
L'Empereur Alexandre s'est parfaitement conduit. Capo d'Istria a eu le dessous, et c'est lui qui paye les frais du procès. Si l'affaire de Naples tourne bien, il est perdu; si elle tourne
mal, il esl sauvé. Mais je pense qu'elle aura une heureuse issue.
3 mars.
504. Il y a en ce moment un temps d'arrêt dans les nouvelles; l'armée ne prendra l'offensive que le 4.
Laybach commence à se dépeupler, et le vide est plus sensible dans un petit que dans un grand espace. Le Roi de Naples est parti ce matin; les Italiens le suivent tous.
Je ne me plains pas du vide qui s'est fait; il me fait éprouver la même impression que lorsque je sors de la salle de bal pour rentrer dans mon appartement. L'air est meilleur, la température plus agréable, et le bien-être remplace l'étiquette.
Le chœur des libéraux va chanter de la belle manière; je m'en réjouis à l'avance. J'aime bien les invectives des gens à qui je marche exprès sur les pieds.
7 mars.
505. C'est aujourd'hui que partiront les premiers coups. Les choses iront bien ou mal. Si tout marche bien, nos ennemis crieront sur les toits que nous sommes ridicules d'avoir déployé de telles forces ; en cas d'insuccès, on rira encore à nos dépens : on dira que nous nous sommes lancés dans une entreprise audessus de nos forces. Si nous nous étions contentés de nous mettre à la fenêtre pour voir ce que font les passants, ces mêmes braves gens auraient criblé de lailleries les ignares qui ne sont pas arrivés au delà de l'alphabet de la science gouvernementale. Le l)eau temps pour le métier de ministre!
10 mars.
506. Vous avez sans doute aj)pris par les feuilles publiques le succès remporté par notre armée. Toute l'histoire s'en ira en fumée, parce (pi'en somme ce n'était que de la fumée.
Les peuples sont comme des enfants ou comme des femmes
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LAYBACH (182l). 459
nerveuses : ils croient aux fantômes. Je suis porté par ma nature à marcher droit à toule puissance occulte. Il faut que je puisse voir clair et palper les objets. Lorsque j'e'tais enfant, mes camaïades résolurent un jour de me faire peur des fantômes; je n'avais alors que sept ans. Je vis, dans un corridor sombre, un spectre qui s'avançait vers moi. Mais malheureusement pour le spectre, j'avais un bâton à la main; un peu plus, j'aurais assommé le faux revenant.
Cette histoire, qui remonte à ma septième année, est l'histoire de ma vie publique. J'ai toujours marché droit à ce qui semblait inattaquable aux autres. Or il existe aujourd'hui une puissance colossale qui, à vrai dire, n'est qu'un faisceau de phrases, mais ces phrases sont fausses, s'appuient sur des principes faux, et conduisent à des conclusions fausses. On veut que je les sanctionne comme si c'étaient des principes; or ma nature s'y refuse. Je ne le pourrais pas, lors même que je le voudrais; plutôt souffrir la mort cent fois que d'admettre comme vrai ce qui, à mes yeux, est évidemment faux.
Le peuple napolitain nous accueillera comme des amis et des libérateurs. II nous accablera de caresses et deviendra un appui poumons; l'un après l'autre se détachera sans retour du parlement-croupion; le peuple ne veut i ien de tout ce que ses prétendus organes disent à la tribune ou dans les journaux. II veut vivre en paix et en repos, jouir des bienfaits de la civilisation et de la liberté, qui n'est autre chose que la certitude du lendemain.
Si je suis sage, il y a sept huitièmes de mes contemporains qui sont fous à lier; si je suis fou, combien n'y a-t-il pas de sages aujourd'hui !
11 mars.
507. Quel triste rôle lord Holland n'a-t-il pas joué * ! Savezvous ce qui lui arrivera? Avant quinze jours d'ici il donnerait
* Ce passage se rapporte aux débats qui ont eu lieu dans le Parlement anglais le 19 et le 21 février. ( Note de l'Editeur.
volontiers une partie de sa fortune s'il pouvait retirer ses imprudentes paroles. Je coimais le patriotisme de cette espèce de patriotes; dès qu'ils voient que leur audace en est pour ses frais, ils prennent peur et font les chiens couchants. Et voilà quels sont les he'ros du siècle des lumières!
15 mars.
508. Le 12, je fus réveillé de très-bonne heure par la nouvelle des soulèvements militaires d'Alexandrie et de Turin. Je dis à celui qui m'annonçait ces événements : « C^est très-bien, je m'y attendais. » Je me levai ensuite et j'allai chez mon auguste Maître et chez l'Empereur de Russie. Nous nous réunîmes une seconde fois chez l'Empereur François, et, à midi, les ordres laconiques que voici furent rédigés et expédiés :
1° L'armée napolitaine doit hâter ses opérations sans s'inquiéter de ce qui se passe dans le Piémont;
2° Quatre-vingt mille hommes doivent partir de Vienne et des environs pour aller en Italie ;
3° Quatre-vingt-dix mille Russes ont à franchir nos frontières.
Sur quoi nous nous sommes séparés pour dîner comme à l'ordinaire.
22 mars.
509. Si je compte bien, notre entrée à Naples doit se faire demain ; ainsi c'en serait fait de cette révolution. Une grande fantasmagorie a disparu de fait; en moins de huit jours, elle aura cessé d'exister même pour les plus incrédules.
Notre armée n'a pas perdu une goutte de sang, et pourtant elle s'est couverte de gloire ; car il ne s'est produit aucun excès, pas le moindre désordre. On ne tire pas un coup de fusil, parce que l'adversaii'e ne répond pas. On n'envoie pas même des éclaireurs en avant, attendu que partout le peuple vient au-devant de nos troupes, leur sert de guide et leur donne les vivres qu'il avait su cacher aux perquisitions de ses oppres-
seurs. Notre armée franchit des montagnes, traverse des défilés , arrive dans les villes au milieu des cris unanimes : (( Vive le Roi ! Vivent les Autrichiens ! » Si Ton demande aux paysans où se trouve Farmée ennemie, ils répondent : « Sono sfuggiti, vanno mangiar maccaroni. » Derrière cette nation il y a toujours le Pulcinello , et nous nous serions inclinés devant le polichinelle !
Tout cela est fort bien ; mais en attendant je ne sais où prendre le temps nécessaire pour suffire à une aussi lourde tâche. Le Ciel m'a départi les qualités de la béte de trait. Plus je travaille, mieux cela va. Dans les huit dernières nuits, je n'ai guère dormi plus de deux heures.
24 mars.
510. La révolution piémontaise est près de recevoir le coup de grâce. Encore quelques jours, et les réformateurs du comité directorial de Paris se trouveront surpris bien désagréablement. On comptait dans ce milieu sur deux éventualités : on se disait que nous n'oserions pas attaquer la liberté napolitaine , et que dans l'hypothèse contraire nous serions battus. Les pauvres gens !
28 mars.
511. Que disent lord Holland et compagnie? les Pepe, les Minichini et leurs amis? Soixante de ces pauvres diables se sont embarqués lorsqu'ils n'ont plus su où trouver dans leur patrie une pierre pour reposer leur tête !
Le premier coup de canon a été tiré contre nous par le généralissime des insurgés. Aujourd'hui, ce même généralissime a disparu avec toute son entreprise ainsi que les cèdres du Liban. Le prince de Carignan lui-même a cessé bientôt de trouver du goût à son équipée ; qu'adviendra-t-il encore de ce pauvre pays? Il s'est trouvé un Roi qui a mieux aimé renoncer au trône que de dire oui; son successeur dit non, et voilà une révolution par terre. L'exemple n'est pas mauvais.
31 mars.
ol2. Une guerre qui dure treize jours, à partir du premier coup de fusil jusqu'à la capitulation de tout le royaume , ce n'est pas une longue guerre.
Le général Foy avait raison lorsque , dans son discours insensé du 20 mars, il prétendait que pas un Autrichien ne sortirait des Abruzzes, quand même ils réussiraient à y entrer. Jamais l'oracle de Delphes n'a mieux prophétisé, jamais mesdemoiselles les sibylles, y compris madame Lenormand, n'ont rien prédit de plus net et de plus positif. Il est certain que pas un Autrichien ne sortira des Abruzzes, parce qu'après avoir terminé l'expédition de Naples , l'armée se séparera en deux pour régler l'affaire du Piémont, et que, pour y parvenir, elle choisira un chemin plus commode.
3 avril.
ol5. Je suis dans la situation la plus extraordinaire qu il y ait jamais eu. J'ai sur les bras une révolution étouffée et deux révolutions qui s'allument; un Souverain qu'on ne peut pas faire avancer, et un autre qui veut marcher en avant au pas redoublé *. Le premier ne veut pas quitter Florence à moins que je n'y aille ; il ne veut suivre que moi. J'ai beau lui écrire moi-même, lui faire écrire par les deux Empereurs, le faire harceler personnellement par notre ministre plénipotentiaire , il reste sourd et muet , et répond invariablement : « Envoyezmoi Metternich. » Le second court comme un fou sans craindre ni mort ni diable, n'écoute ni Empereurs ni ministres, mais il écrit lettre sur lettre, sans dire jamais autre chose que ceci : t^ Envoyez-moi Metternich. » En attendant, il m'est impossible de quitter Laybach. Je ne puis ni faire marcher l'un ni retenir l'autre. Les Empereurs sont furieux, et moi-même j'enrage.
Le {jrand-diic de Toscane et le duc de Modène.
[Note de l' Editeur.)
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LAYBACH (l82l). 463
Ce qui est certain, c'est que les ennemis sont bien plus commodes; on tombe sur eux et on les tue ; mais les amis!
J'écris sans trêve ni repos ; bientôt j'aurai usé autant de plumes que toutes les oies de la Bohème sont capables d'en fournir, et ce n'est pas peu dire.
La révolution piémontaise est un événement tout à fait extraordinaire; personne ne s'y reconnaît. Les uns ne la veulent pas et la font; les autres la voudraient, mais travaillent contre elle : c'est une vraie tour de Babel. Cette révolution, entreprise par des gens qui comptaient sur la prétendue faiblesse d'un homme plein de caractère, du Roi Victor-Emmanuel, et sur la force de volonté d'un jeune homme sans expérience, du prince de Carignan , est appuyée par des sectaires qui veulent avoir la constitution espagnole , mais elle est combattue par les libéraux, qui ne veulent pas de cette constitution; c'est donc une terrible confusion. Après tout, les révolutions sont un peu usées; aussi cette mode passera-t-elîe comme celle de défendre la vertu de la Reine Caroline d Angleterre. Je ne dis pas qu'il n'y aura plus de révolutions; mais elles seront sans consistance; elles ressembleront aux oeillades des vieilles coquettes, elles seront accueillies avec sympathie par les amateurs, mais elles ne passionneront réellement que des jeunes gens et des échappés des Petites-Maisons.
S14. Nous voilà avec trois révolutions sur les bras. L'une, il est vrai, a été tuée d'une simple chiquenaude, la seconde est gravement malade, et la troisième semble ne se traîner qu'avec peine. Quand on est, comme moi, dans les coulisses, et qu'on voit fonctionner ces misérables machines, il y a de quoi périr d'ennui. Certainement personne en Europe ne croit que ce soit moi justement qui me laisse gagner par ce sentiment d'ennui. La seule chose intéressante , c'est la conduite actuelle des patriotes déconfits, tels que Borelli, Poërio et beaucoup d'autres, qui s'engagent à dénoncer leurs complices si l'on veut leur assurer une prime. Quiconque veut avoir de
ces héros à dix louis d'or la pièce , n'a qu'à s'adresser à moi ; j'en ai à revendre.
Et c'est devant un patriotisme de ce genre, devant de telles vertus civiques, que je courberais la tête !
13 avril.
51t>. Pour un ministre, la durée des opérations militaires est une période de vacances. La guerre napolitaine ne m'a valu que huit jours de congé ; la guerre piémontaise ne m'en a donné que quatre. On avouera bien que nous n'avons pas perdu de temps. Les radicaux ont si bien menti les uns à la face des autres qu'ils sont obligés maintenant de rougir tant soit peu.
Le plus grand résultat des neuf derniers mois, ce sont les bonnes relations qui se sont établies entre les deux Empereurs. Il y a une chose certaine aujourd'hui : c'est que rien ne peut plus les séparer actuellement, j'en mets la main au feu. Ce résultat m'appartient à moi seul, comme un enfant qu'un seul homme aurait procréé dans une île déserte avec une femme unique. Pour avoir des enfants, il faut être à deux, il faut qu'il y ait un homme et une femme ; or je sais positivement que, dans le cas dont il s'agit, l'homme placé dans l'île déserte, c'était moi.
18 avril.
516. Dans trois semaines environ Laybach sera désert; nous arriverons à Vienne peu de temps après les hirondelles. J'ai du regret à m'en aller de ce beau pays. Il est beau dans le vrai sens du mot, aujourd'hui où tout verdoie et où les hautes cimes neigeuses des Alpes limitent le vaste horizon. A 1 aspect de cette magnifique nature, le cœur, qui s'était serré en présence de la table de la salle des conférences, s'épanouit de nouveau. Il faut pourtant que mon cœur soit bien trempé pour résister à l'influence de l'éternelle table au tapis vert. Mais ne parlons plus de ces tables; elles ont fait leur devoir, et l'on va les mettre de côté.
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LAYBACH (l82l}. 465
20 avril.
517. Dans Fespace de six semaines, nous avons fini deux guerres et étouffé deux révolutions. Espérons que la troisième, celle qui a éclaté du côté de l'Orient, ne sera pas plus heureuse.
L'Empereur envoie le prince Esterhazy en Angleterre pour le représenter au couronnement. Il sera accompagné de mon gendre (le comte Joseph Esterhazy), du comte de Gatterburg, le même qui a emporté la place d'Alexandrie avec son trompette, et de Floret. Mon fils se joindra à eux à Paris. Victor est un grand et bon garçon ; c'est la quintessence d'un fasliionahle ; il est ignorant de la vie comme on l'est à dix-huit ans, mais il ne manque pas d'mtelligence. Quand il est de bonne humeur, il fait rire, car il a de l'esprit.
518. Le pays devient toujours plus magnifique ; aussi les diplomates font-ils de grandes excursions. Hier j'ai pu sortir à mon tour; c'était la première fois. Je me suis échappé des bureaux avec le petit Nesselrode ; nous avons passé plus de huit heures dehors. Nesselrode est ravi comme un enfant qui n'aurait jamais vu des montagnes plus hautes que celles des bords du Rhin.
519. Les complications 'qui peuvent survenir en Orient échappent à tous les calculs. Peut-être est-ce peu de chose ; là-bas, par delà nos frontières orientales, trois ou quatre cent mille individus pendus, égorgés, empalés, cela ne compte guère !
Ypsilanti, ce libéral déguisé, cet helléniste, me mettra aux prises avec un dilemme.
320. Aujourd'hui j'ai eu de nouveau une longue conférence avec l'Empereur Alexandre. Je crois qu'il n'y a pas dans ce monde un être humain assez intelligent et assez avisé pour admettre même comme possible la conversation que nous avons eue réellement ensemble, l'Empereur et moi. Si jamais quelqu'un est devenu blanc, de noir qu'il était, c'est bien lui! Mon plus grand mérite en cela est de pouvoir employer l'influence que j'ai actuellement à l'empêcher de dépasser les limites du juste et du bien; car le mal commence où finit le bien. La ligne qui les sépare l'un de l'autre est si peu perceptible que la raison ne peut guère la découvrir sans cet auxiliaire puissant et salutaire qu on nomme le tact.
13 mai.
521. Nous avons produit une œuvre dont tout honnête homme pourrait accepter la paternité sans rougir. Nous avons traversé une grande époque ; elle était grande, parce qu'il était difficile de diriger les événements qui l'ont remplie. Plus grand encore est le résultat de l'accord qui s'est établi entre ceux qui possèdent la force de vouloir et d'agir.
Dans trois mois personne ne parlera plus de ce qui s'est accompli en mars et en avril. Tout le monde se taira : les bons, parce qu'ils se taisent toujours; les méchants, parce qu'ils ne sont pas flattés de leur défaite; les sots, parce qu'ils ne savent pas du tout ce qui s'est passé, et que les autres ne le leur disent pas. Les incorrigibles ne renoncent pas à l'espérance de profiler de ce silence pour ourdir de nouvelles intrigues. Mais nous avons pénétré trop avant dans leurs retranchements pour les craindre, et c'est là encore un résultat aussi grand qu'inattendu.
SOUVENIRS DU CONGRÈS DE LAYBACII (1821). i61
15 mai.
522. Le printemps est merveilleux dans ce pays-ci; nous avons de dix-huit à vingt degrés de chaleur, et l'heureuse influence du soleil agit sur moi de toute sa puissance. La partie matérielle de mon être est amoureuse du soleil.
J'ai gravi une montagne du haut de laquelle on embrasse plus de cinquante lieues de pays; la vue est admirable. A l'aspect de ces beaux sites, je ne manque jamais de me demander comment on peut se fixer dans un vilain pays. Les diplomates sont partis fort tristes ; le Midi a quelque chose qui attire, et c'est ce qui explique bien des faits historiques. L'histoire n'est, à vrai dire, que la peinture du cœur humain, qui est plein de vertus et de passions, et qui, au fond, n'a que très-peu de côtés pervers. Peut-être est-ce l'influence du soleil qui m'inspire une aussi douce philosophie.
10 mai.
525. A Londres, personne ne pense plus aux derniers événements. Je le prévoyais; le fait prouve combien l'on a torl de flatter l'opinion publique. Si un de ses apôtres la considérait comme une religion, ce serait le cas pour elle de montrer sa force dans un moment où elle reçoit un tel soufflet. Mais une opinion publique de cette espèce n'est qu'une farce mise en scène par de méchants acteurs. Elle offre aux charlatans d'inépuisables trésors, mais pour l'homme sage elle ne vaut pas un sou. En effet, les sages qui la choient sont des enfants ou des imposteurs, et partant ce ne sont pas des sages. Ce sentiment a pour moi la valeur d'une véritable religion, qui me donne ce que les fous nomment la force, mais ce qui, en dernière analyse , n'est que de la raison ; encore n'est-ce que ce genre de raison qui n'est autre chose que l'absence de bêtise. Voilà mon secret, mais je ne le dévoile pas, parce qu'il m'importe d'être pris pour un homme extraordinaire.
Je sais ce qui en est, mais je n'aime pas que les autres le sachent.
18 mai.
524. La ville n'est plus qu'un village ; les rues sont désertes. Tout passe, même la grandeur de Laybach. Le seul plaisir qui me reste, c'est l'opéra italien, qui a fini par devenir bon après de nombreux changements dans le personnel. On donne en ce moment Edoardo e Cristina, de Rossini; c'est certainement une de ses meilleures œuvres. On chante aussi la Cenerentola, et cela fort bien.
21 mai.
525. Je suis au moment de quitter cette bonne et belle ville ; elle a fait dans le monde bien du bruit, mais il passera comme le fait tout bruit. Ce qui, toutefois, durera davantage, c'est le résultat. Nous avons fait de bonnes et grandes choses. Il est vrai qu'on ne le reconnaîtra pas comme il convient, parce qu'un homme se tourmente plus de huit jours de fièvre qu'il ne s'occupe de huit années de santé. Mon métier a bien des rapports avec celui d'un médecin : quand le malade meurt, on dit que c'est le médecin qui l'a tué; s'il guérit, c'est la nature qui l'a sauvé. Je partirai demain; je compte faire, en compagnie des propriétaires du château de Radmannsdorf, une petite excursion au lac de Veldes, et revenir ensuite à Vienne en passant par les Wurzen.
EXTRAITS DE LETTRES PARTICrLIERES DE METTERMCU, ÉCRITES DU 28 MAI AU 1" OCTOBRE 1821.
526. Arrivée à Vienne. — Metternich est nommé chancelier d'État. — Sur les résultats du Congrès de J^ayLacli. — 527. Réflexions inspirées par le retour. — 528. La villa du Rennweg. — 529. L'imbécile. — Course à Eaden. — 530. Ennuyeux dîner. — 531. Ronnes nouvelles de .Saint-Pétersbourg. — - 532. Comment l'Empereur Alexandre envisage les événements.
— 533. Tristes souvenirs que rappelle Baden. — 534. Lettre de l'Empereur Alexandre. — 535. Le sort en est jeté. -— 536. Faux bruits.
— 537. L'ouvrage de madame de Staël intitulé : Dix Années d'exil. — 538. Embarras de la situation. — 539. Désagréments occasionnés par la question grecque. — 540. Des volumes de nouvelles arrivent de Saint-Pétersbourg. — 541 . Les miracles de Hohenlolie. — 542. Le Pioi d'Angleterre viendra-t-il à Vienne?
Vienne, le 28 mai 1821.
526. Avant-hier, à quatre heures, je suis arrivé ici, après avoir passé une horrible nuit à voyager par un temps affreux. Les voyages m'épuisent. Les voitures me sont insupportables; je m'y sens tellement gêné dans l'usage de mes facultés physiques et morales, que, même pendant un trajet d'une durée raisonnable, je tombe dans une sorte d'engourdissement. Il est certain que je me deviens insupportable à moi-même en voyage .
Les feuilles publiques annoncent les nouveaux honneurs qui m'ont été décernés (nomination aux fonctions de chancelier de Cour et d'Etal). C'est une boml)e qui a éclaté sur ma tête et que je n'ai pu éviter, parce que je ne l'avais point vue venir. Si j'avais soupçonné le coup, j'aurais fait tout au monde pour le détourner, ce qui eût été très-facile. Mon auguste Maître, en m'imposant cette charge nouvelle, a procédé avec la plus grande bienveillance possible. Je dirai mieux: il y amis une prévenance recherchée qui n'est pas dans ses habitudes. Mais, d'autre part, le résultat n'est que le coup de grâce pour le
470 IlECUEIL DE DOCUMENTS (lS18-1822).
patient. Dans ma nouvelle position, ma sphère d'action s'est considérablement étendue. Je n'aime pas embrasser beaucoup de choses à la fois, parce que je préfère tenir ferme ce qui est de mon domaine. C'est assurément une bizarrerie du sort que bien souvent des hommes soient portés aux emplois auxquels ils tiennent le moins. Aujovnxriuii m'échoit un lot qui pourrait faire le bonheur de vingt ambitieux subalternes. Dieu sait que je n'ai pas d'autre ambition que celle de faire le bien. Si, pour atteindre ce but, je pouvais me retirer dans mon trou, je serais heureux et content au delà de toute expression. Mais la chose est faite, il n'y a plus à y revenir. Toutefois, ma nouvelle charge ne m'impose ni perruque ni manteau d'hermine. Ce serait, pour le coup, le comble du malheur.
Me voilà de retour dans ma bonne ville. Naturellement chacun avait tout prévu, tout prédit. Personne ici n'admet qu'on eût pu procéder autrement qu'on ne l'a fait : la chose était si simple et si claire ! Qui se serait jamais avisé ici de voir des héros en Pepe ou Ansaldi? Carbonarisme et intrépidité, libéralisme et bon sens ne sont-ils pas en tout tenqis des extrêmes inconciliables? Tout s'est passé très-simplement, tous ont constamment désiré et vonlu la même chose, tout comme mon valet de chambre Giroux, qui, lorsqu'on soutient le contraire de ce qu'il vient de dire, ne manque pas de répondre : « C est ce que je vous disais. » Après un succès , il n'est jamais possible de discuter ; les héros d'occasion sortent de terre comme les chamjiignons.
30 mai.
527. Quelle singulière impression l'on éprouve à revenir dans un endroit que l'on retrouve tel que si on ne l'avait jamais quitté! On revoit la même installation, le même entourage; rien n'est changé. On a été seul entraîné parle mouvement, et rien autour de nous ne l'a suivi. Si, dans ces cas, je rentre en moi-même et me demande ce qui a changé chez moi, je trouve que tout est resté tel quel. J'ai déjà vu plusieurs
centaines de personnes; chacun se croit obligé de me dire quelque chose, et parmi tous ces gens-là il n'en est pas un qui oserait me re'péter ce que naguère encore il a dit certainement à d'autres ; c'est que les gens de Tespèce de mon valet de chambre se comptent par milliers.
2 juin.
528. J'ai profité aujourd'hui du premier rayon de soleil pour visiter ma villa, qui s'est bien embellie. Sur le devant de la villa j'ai fait graver ces mots : Parva domiis, magna qiiies. La première partie de la devise est parfaitement vraie ; la seconde me paraît tant soit peu mensongère.
La ville se vide exactement comme un œuf qui coule. Les bonnes gens se figurent que l'été est là parce que le calendrier le dit. INIais moi je réponds bien que cela n'est pas vrai. Il faut qu'il y ait d'énormes masses de glace qui descendent de Terre- Neuve; ce n'est qu'ainsi que peut s'expliquer la rigueur de la température.
7 juin.
529. Personne n'est plus affairé qu un imbécile, parce que pour lui tout devient une affaire importante; personne ne se démène davantage, parce que l'activité d'un sot ne mène à rien. Il ne tarde pas à s'en apercevoir et ne sait comment se tirer d'embarras. Il a beau faire, il a beau se donner toute la peine du monde, il ne pai^vient à mettre en mouvement que sa propre personne
Je veux passer deux jours à Baden, où je dois prendre quelques bains. Je cherche donc à y trouver un gîte. J'ai vendu la maison que j'avais à Baden, vu que j'étais bien décidé à ne plus franchir le seuil de cette funeste demeure où m'attendaient les tristes souvenirs de la mort de ma chère Hlle Marie.
13 juillet.
350. Enfin il cesse de faire froid ; j'ai pu passer la journée dans mon jardin. J'ai eu à ma table la quintessence des gens ennuyeux. Notre ville est complètement déserte. Il est vrai qu'elle ne regorge jamais de gens très-aimables, mais il y a des moments où je me sens moi-même aimable en comparaison de tout ce qui m'approche. Heureusement que cette comparaison ne flatte pas ma vanité.
Mes fleurs sont belles; c'est la seule impression qui me soit restée de ma journée. Je ne me rappelle pas un seul mot de tout ce qui m'a été dit. Les journaux eux-mêmes n'apportent pas d'idées nouvelles bien gaies. Les Turcs dévorent les Grecs, et les Grecs coupent la tête aux Turcs; ce sont les nouvelles les plus agréables que j'aie apprises.
18 juillet.
531. En somme, j'ai reçu d'excellente marchandise de Saint-Pétersbourg. Jusqu'à présent l'Empereur Alexandre tient bon comme au jour de notre séparation. Mais cela ne suffit pas pour faire avancer les affaires; il faut pour cela que je donne mon coup d'épaule.
Au point où en sont les choses, il y a trois éventualités possibles : l'explosion immédiate de la lutte, une intervention, ou la localisation de la querelle.
Si les deux premières hypothèses se réalisent, je serai retenu par cent liens divers; il n'en serait pas de même dans le dernier des trois cas. Dieu sait quelle solution l'emportera. L'éventualité la moins probable est celle que le monde regarde comme la plus probable de toutes, c'est-à-dire la première. J'ai dépéché cinq ou six courriers, tous très-diligents : c'est qu'il ne s'agit de rien moins que de la vie ou de la mort du sens commun.. Le bon sens, voilà la meilleure définilion du droit, du re])Os cl de la réalisation du but que je considère avec un petit nombre d'hommes comme étant le meilleur,
RETOUR A VIENNE (ISSl). i73
et qu'une niasse d'imbéciles, de fous et de coquins nomment la mauvaise cause.
illet.
«552. J'en ai fini avec mes différentes expéditions. J'ai le sentiment de me trouver au milieu d'une toile que je tisse comme mes amies les araignées, que j'aime parce que je les ai si souvent admirées.
L'Empereur Alexandre et moi nous avions la même manière d'envisager ce qui se passe aujourd'hui. Mais l'Empereur a changé de résidence ; aussi ne peut-on pas affirmer qu'il restera fidèle au point de vue que nous avions adopté, moi si facilement, lui si difficilement. Le cadre dans lequel un homme se trouve exerce une grande influence sur lui ; il a besoin d'une grande force d'âme pour résister à l'action de son entourage, d'une plus grande encore pour la braver. L'Empereur tient encore bon, mais il se trouve seul au milieu des siens. Les uns veulent le contraire de ce qu'il veut, et l'ont bien prouvé; les autres n'ont pas la force de rien vouloir. Pour ne pas faire fausse route, il faut séparer le Czar de son entourage. Il veut ce que je veux moi-même, mais son entourage veut le contraire.
Dans cette situation morale, l'Empereur Alexandre a pris la seule résolution qu'il fûtpossible de prendre : il didifféré toute action réelle et s'est replié moralement sur moi. C'est parla que s'explique ma toile d'araignée. Des toiles de ce genre sont jolies à voir, tissées avec art, et résistent à de légères attaques, mais non pas à un coup de vent.
J'ai fait valoir mes moyens moraux dans toutes les directions; ce serait donc une affaire faite. Mais cet état de choses enchajne la pauvre araignée au centre de sa mince toile.
Yoilà qui va bien pour le moment; quant à l'avenir, ou l'unité de vues qui existe entre 1 Empereur et moi amènera un heureux résultat, ou bien un coup de vent déchirera la toile.
Raden, le 24 juillet.
o33. Pendant deux jours je prendrai ici des bains, puis j'irai passer trois jours à Vienne, et ainsi de suite.
J'ai éprouvé une impression pénible en revoyant la ville où j'ai perdu la moitié de ce qui m'attacbaità la vie. Beaucoup de gens, qui peut-être valent bien mieux que moi, se plaisent précisément aux lieux où les attendent de tristes souvenirs. INIoi je voudrais, au contraire, faire disparaître du sol de tels endroits; je voudrais non-seulement les rendre inhabitables, mais encore les anéantir de manière à en effacer jusqu'à la moindre trace. Je voudrais les voir couverts de ronces et de hautes herbes, semblables à un désert; car c'est la seule image qui soit en rapport avec l'état de mon cœur. C'est pour cela même que j'aime les cendres, et les anciens avaient bien raison de les aimer et de les honorer. La mort est l'opposé de la vie, le passé est le contraire du présent, le néant est la négation de l'existence. Avoir trouvé le moyen de conserver les restes d'êtres aimés, en en changeant la forme et la substance, cela constitue une belle <lécouverte; c est la seule qui réponde à ma manière de voir et de sentir. Où la vie a disparu, il ne faut pas la rappeler; ce qui a tenu à la vie doit finir avec elle.
Ma femme a de tout autres idées, et elle est toute désolée de voir que j'ai vendu la maison qui me rappelle de si cruels souvenirs. l^Ile aurait aimé la garder, quitte à ne plus l'habiter jamais. Pour ma part, j'ai la consolation de savoir qu'elle sera démolie prochainement. Dans quelques années il n'en restera plus rien.
Vienne, le 11 août.
554. Il est arrivé de Saint-Pétersbourg une longue lettre de ri'mporeur Alexandre à l'Empereur François, et une autre à mon adresse*. La situation du Gzar est difficile. Ce n'est pas
* Voici ce que l'Empereur écrit de CzarsUoé-Sélo à Metternicli, le ITjiiil- Jcl 1821 : « L'union entre les trois Cours dont la divine Providence a si corn-
RETOLR A VIENNE (1821). ilà
une petite affaire de s'engager tout à coup dans une voie toute différente de celle qu'on a suivie pendant sa vie entière. Ma situation à moi est bien plus facile à cause de mes antécédents ; quoi qu'd en soit, elle ne laisse pas d'avoir ses difficultés.
Le Prince Régent est décidé à venir à Vienne au mois d'octobre prochain.
21 août.
533. Le sort en est jeté. Strangford a quitté Constantinople. Ce n'est pas la guerre, il est vrai; mais je suis pris, comme je le craignais, et je ne puis songer à quitter Vienne, parce que je porte tout le fardeau sur mes épaules. Il n'est pas admissible qu'un soldat s'éloigne pendant le combat.
Je provoquerai immédiatement la réunion d'un nouveau Congrès.
28 août.
536. Il y a huit jours, ma mère ni'invitaà venir la voir dans sa villa, qui se trouve à une demi-lieue de distance de Vienne. A huit heures du soir je montai en voiture. Dès neuf heures le bruit courait en ville que j'étais parti en poste pour aller à la rencontre de l'Empereur Alexandre ; on tirait de mon départ toutes sortes de conclusions alarmantes; la situation était fort grave, disait-on. Et cependant le même soir, à onze heures, vingt-cinq personnes de ma société habituelle étaient réunies chez moi. Cela prouve une fois de plus que je ne puis faire un pas sans mettre tout le monde en émoi.
plétement béni les efforts ne saurait désormais se fonder que sur la confiance la plus réciproque comme la plus illimitée : celle que votre auguste Souverain a bien voulu placer dans mes intentions et dans mes vues ne se démentira pas, malgré toutes les difficultés plus particulièrement iidiérentes à la position de la Russie que les affaires de l'Orient amènent journellement. Je me suis expliqué à cet égard sans réserve vis-à-vis de l'Empereur François. Il trouvera dans ma lettre, j'aime à l'espérer, une nouvelle preuve de la constance de mes principes, comme de toute l'étendue de mon amitié. » [X oie de l'Éditeur.^
29 août,
337. Je Ii5 en ce moment l'ouvrage de madame de Staël, intitulé : Dix Années d'exil. C'est un livre riche d'idées, plein d'imagination, mais écrit dans un style insupportable comme tout ce qui sort de la plume de cette femme extraordinaire. Tous les portraits, à l'exception de celui de Bernadotte, sont marqués au coin de la vérité et de l'esprit. Le portrait de Fouché, par exemple, se trouve tout entier dans la phrase que voici : « Fouché est le seul homme qui peut véritablement seconder Bonaparte, en portant, malheureusement pour le monde, une sorte de modération adroite dans un système sans bornes. »
Elle dit très-justement en parlant des Français : « Les besoins de l'amour-propre chez les Fiançais l'emportent beaucoup sur ceux du caractère. Une chose bizarre, c'est que les Français, qui saisissent le ridicule avec tant d'esprit, ne demandent pas mieux que de se rendre ridicules dès que leur vanité y trouve son compte d'une autre manière. 11 est inouï combien il est facile de faire prendre une bêtise pour étendard au peuple le plus spirituel de la terre! »
Comment cette femme, qui a si bien dit, si l)ien senti tout cela, n'a-t-elle pas senti naître en elle quelques doutes au sujet de la question de savoir si ce même peuple est réellement fait pour l'égalité, la fraternité et la liberté? IMadame de Stacl ne s'élève pas au-dessus des hommes de parti doués d'imagination ; elle voulait une chose, mais n'en acceptait pas les conséquences. Chaque fois qu'elle aborde le domaine de la politique ou de l'administration, ou qu'elle parle des actions d'un homme quelconque, elle ressemble à quelqu'un qui prétendrait que rien n'est meilleur pour la santé que l'arsenic, qui, à chaque page de son livre, ferait les descriptions les plus ingénieuses et les plus saisissantes des horribles souffrances qu'entraîne l'absorption de ce poison, et qui dépeindrait les angoisses des victimes tremblant à ra[)proche de la mort. Avec des gens qui ont une tête pareille, la discussion est diflicile.
RETOUR A VIENNE (l82l). 417
Napoléon m'a souvent parlé d'elle. Elle m'a même prié une fois de demander pour elle la permission de faire ce qu'elle désirait le plus au monde, c'est-à-dire de pérorer dans les salons de Paris. Du reste, il ne semble pas facile de me tourner la tête, vu que je lui ai résisté sans faire grand effort.
L'histoire de son passage par Vienne en 1812 mérite d'être rappelée. M. Rocca , qui l'accompagnait, était assigné à comparaître devant la justice comme déserteur de l'armée française et menacé d'extradition.
Il ne suffit pas à madame de Staël d'avoir obtenu simplement la promesse que M. Rocca ne serait pas remis aux autorités françaises, car elle voulait le présenter dans les salons de Vienne. Le fonctionnaire dont elle s'est plainte si amèrement (le directeur de la police, Hager) était le meilleur, le plus honnête des hommes, mais il était, à coup sûr, très-roide. Elle lui avait demandé la permission de présenter M. Rocca ; il lui répondit : « Mais, madame, faut-il que nous fassions la guerre pour l'amour de M. Rocca?» A quoi madame de vStaël répliqua : «Pourquoi pas? M. Rocca est mon ami et sera mon époux. » Cela prouve que dans ce monde l'esprit tout seul n'est pas bon à grand'chose. Talleyrand disait avec raison : «L'esprit sert à tout et ne mène à rien. » La célébrité était pour madame de Staël une puissance. Plus je vis, plus je m'approche avec défiance de cette puissance-là.
3 septembre.
tj58. Chaque jour m'apporte une preuve nouvelle de ce fait, que l'Empereur Alexandre est ancré dans mon école. Je le comprends, et c'est beaucoup. Sa situation est extrêmement difficile. A quoi cela aboutira-t-il ? L'ami Wellington a dit : « Le diable m'emporte si je le sais. » J'en dis tout autant. Quoi qu'il en soit, je marche en avant, comme si j'étais sûr de dominer les événements à mon gré. L'homme le moins fanfaron du monde est obligé, dans de certaines situations, d affecter une assurance qui, dans des circonstances
ordinaires , est l'apanage exclusif de la jactance , ce défaut ridicule entre tous.
Capo d'Istria est dans un grand embai^ras. II veut le mouvement, tandis que son Empereur n'en veut pas.
15 septembre.
559. Le temps ma tellement accablé de fardeaux de tout genre que j'en compte plus que de cheveux sur la tète. Aussi mes cheveux sont-ils devenus tout blancs, ce qui m'étonne moins que leur persistance à ne pas vouloir me quitter.
Quels agréments on s'est mis sur les bras en Grèce ! Il n'y aurait pas de chapitre assez long pour énumérer tout ce que cette question recèle de germes malfaisants. L'envoyé de Russie à Florence est un bien vilain homme : il attise le feu de toutes ses forces. Heureusement que sa sphère d'action est plus bornée que l'espace rempli par sa volumineuse personne. Le pauvre Empereur Alexandre ne sait plus où donner de la tète, mais jusqu'à présent il ne Va pas encore perdue.
Le temps continue d'être affreux. Il n'aurait pas été difficile à madame de Stai'l de prouver que si le temps est mauvais, c'est uniquement parce que la constitution anglaise n'a [)as été introduite partout; l'abbé de Pradt pourrait dire, au contraire, que cela tient à ce que les colonies ne sont pas encore émancipées; sir Robert Wilson, que cela provient de ce que la constitution espagnole n'a pas encore fait le tour de l'Europe; enfin le professeur Thiersch, que la faute en est à la lenteur de son expédition teutonique, qui n'est pas encore entrée dans le port de Voie.
26 septembre.
540. Je suis rentré cette nuit avec l'Empereur, nous revenions de voir les manœuvres. J'ai trouvé des montagnes de lettres de .Saint-Pétersbourg. Etaient-ce de bonnes nouvelles?
RETOUR A VIENNE (l8t>l). 479
Non. De mauvaises? Non. S'agissait-il de choses sensées? Non. De choses désagiéahles? Non. De choses spirituelles? Non. Raisonnables? Non plus. Et quoi donc? Pitoyables? Oui.
Si je ne connaissais pas mon monde, il y aurait de quoi devenir fou.
26 septenilne.
541. C'est quelque chose de particulier que les miracles du prince de Hohenlohe. Le Pape et le Roi de Bavière ont mis un terme à ses exploits de thaumaturge. Chaque fois que j'entends de nos jours vanter une chose en faveur de laquelle s'élève la voix publique, je me dis que cela n'est pas sérieux ou que c'est une duperie. Mais quand on me parle d'un saint qui vient de surgir et qui fait des miracles dans les salons, je me défie tout à fait du saint ainsi que de ses œuvres. Car des princesses ne sont pas précisément le meilleur sujet d'expérience pour les faiseurs de miracles; mais, par contre, elles offient des ressources inépuisables au prestidigitateur qui les exploite. Du reste, il y a une grande distance entre saint Hohenlohe et saint Cagliostro ; le premier a établi son quartier général à Wurzbourg, le second avait établi le sien à Paris. Toutefois la question de lieu n'est pas décisive en ce qui concerne le nombre des croyants naïfs et des dupes; car partout ceux-ci sont aussi nombreux que les grains de sable qui couvrent le rivage de la mer. Jésus-Christ a lutté pendant trente ans pour faire triompher la vérité, tandis qu'il ne faut à Hohenlohe que trente minutes pour s'imposer, lui et ses tours de magicien. Ainsi va le monde. On trouverait difficilement des gens ayant une foi plus robuste que Jean Paar et Maurice Dietrichstein le père. Ce dernier prétend que les aveugles que le prince de Hohenlohe n'a pas guéris , voient fort bien, mais que c'est par pur entêtement qu'ils se heurtent à tous les coins. Quand on le serre de trop près, il se retranche derrière cet argument irréfutable : «Mais je l'ai vu. » C'est ainsi que chacun a sa manière à lui de croire ou de se laisser persuader. Je crois aux miracles de Jésus-Christ sans les avoir vus ; Die-
Irichsteln croit aux miracles de Hohenlohe qu'il se figure avoir vus réellement.
1'='' octobre.
342. . . . Nous sommes toujours dans l'attente ici : le Roi d'Angleterre se décidera-t-il à faire le voyage de Vienne? Rien n'est plus incertain que ce que doit faire Sa Majesté Britannique. Dans tous les cas, l'auguste voyageur choisirait une saison très-mauvaise. Je ne sais pas comment on s'y prendra pour qu'il se plaise chez nous. On fait des préparatifs, et les fêtes qu'on organisera à son intention réussiront comme toutes les fêtes qu'on donne à Vienne ; mais de la fête au plaisir il y a encore un abîme.
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES, ECRITES PAR METTERNICH DU 25 OCTOBRE AU 31 DECEMBRE 1821.
3V3. Do Hanovre. — Accueil amical. — 544. Du Joliannisberj;. — Soirée à Casse!. — Voyajje ennuyeux. — Slnjjulièrcs variations de l'opinion publique. — 54."). De Francfort. — Le parti de Mettcrnicli et celui de Capo d'Islria. — .540. Une heure de bonheur. — Mot de Napoléon. — Sentiment d'isolement. — Adieux à l'année 1821.
Hanovre, le 25 octobre 1821.
543. Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès toute remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant la table de la salle des conférences, je les perds à des dîners de trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient d'étouffer est encore le moindre mal qu'on ait à subir. L'accueil que m'a fait le Roi est celui (Vun c/ier ami. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été embrassé avec une pareille tendresse, et de ma vie je n'ai été dans le cas de m'entendre dire autant de jolies choses.
Après avoir essuyé un véritable déluge de compliments et d'éloges, où le Roi daigna me comparer à tous les grands hommes de Tantiquité, du moven âge et des temps modernes, je finis par pouvoir parler d'affaires, et sur ce terrain tout réussit à souhait. Je ferai de grandes et bonnes affaires sans prétendre pour cela m'élever au-dessus d'un Minos, d'un Thémistocle, d'un Caton, d'un César, d'un Gustave-Adolphe, d'un Marlborough , d'un Pitt, d'un Wellington, etc., etc.; car tous ces noms, Sa Majesté me les a donnés, de même qu'on récite une litanie de saints.
Johann sl)er{j, le 4 novembre.
544. J'ai quitté Hanovre le 31 au soir; le 1", je me suis arrêté à Cassel pour voir le Prince-Electeur. Le soir, j'ai trouvé là une brillante et nombreuse société que le comte de Spiegel avait invitée en mon honneur, afin de me faire faire la connaissance des notabilités de la ville. J'ai quitté Cassel le 2; j'ai passé par WilheJmshôhe , un des plus admirables jardins de l'Europe, pour me rendre à Marburg, où je passai la nuit. Le 3, je suis arrivé à Francfort. Aujourd'hui, je n'ai pu échapper, à Biebrich , à un grand dîner que m'a offert le duc de Nassau. Je suis ici depuis quelques heures , et je me retrouve avec bonheur chez moi.
C'est une terrible chose que de voyager dans m'a position actuelle. Je suis saturé d'ennui comme un Souverain, grâce aux Cours qui me fêtent à mon passage ; en même temps, je suis obsédé comme un devin, car tout le monde me demande conseil. Depuis que j'ai été assez heureux pour faire disparaître les carbonari , on s'imagine que je n'ai qu'à me montrer pour détruire tout ce qui gêne l'un ou l'autre. Aujourd'hui, tous les Gouvernements sont malades, et ils le sont tous par leur propre faute ; depuis mes conférences allemandes, ils me regardent comme le législateur suprême de l'Allemagne, et, depuis 1821, comme l'exterminateur des révolutionnaires. Chacun me prie de lui tuer les siens , ou du moins de lui communiquer ma recette. D'un autre côté, — et ceci est la petite ni. 31
pièce, — toute la racaille révolutionnaire vient se présenter à moi, autant que cela peut se faire, pour m'assurerde la pureté de ses intentions. Ce qui se passe, par exemple, en ce moment à Francfort, Tune des plus détestables villes de l'Allemagne, est tout à fait comique. Dès qu'on apprit que j'arrivais ici, tous les visages changèrent ainsi que le langage. Les premières figures que je vis apparaître à 1 hôtel où j étais descendu étaient celles des radicaux les plus acharnés, et je ne me souviens pas d'avoir jamais eu à subir des hommages plus lourdement présentés. A les entendre, ils n'avaient attendu que ma présence pourc hanger de religion.
J ai avec moi de Pont et un secrétaire, Langenau et Handel. Je resterai ici jusqu'au 5 ou jusqu'au 6 ; le 7 ou le 8, je serai à Francfort, et le 14 ou le 15, à Vienne.
Francfort, le 9 novembre.
54o. . . .Ici je vois à mes pieds les jacobins les plus enragés; ils n ont à la bouche que des excuses et des protestations. Pendant mon voyage, j'ai vu, en passant, pas moins de cinq universités : Leipzig, Halle, Gœttingue, Marburg et Giessen. Le 18 octobre, j'ai dîné à Halle, sous le même toit que cent cinquante étudiants qui fêtaient la bataille de Leipzig, et je n'ai reçu partout que des marques de respect. Au moment où je montais en voiture à Halle, tous les cent cinquante étudiants m'ont escorté tête nue en me saluant de leurs vivat. Pendant toute la journée, une foule considérable est restée sous mes fenêtres, et partout où j'allais j'étais accompagné d'acclamations joyeuses. Quand on demande à ces gens pourquoi ils sont là, ils répondent : k Nous voulons le voir. » Ce sont les affaires d'Italie qui m'ont valu l'espèce de célébrité dont je jouis aujourd'hui en Allemagne. Les curieux veulent savoir comment est fait l'homme qui savait que les carbonari sont purement et simplement de la canaille ; ils ne comprennent pas comment il s'y est pris pour deviner cette facile énigme. Le peuple est partout bon, mais enfantin.
En Russie et dans toute la diplomatie russe à l'étran-
ger, il y a deux partis, qui se désignent ouvertement sous les noms de Mellernich et de Capo d'Istria. Cela n'est pas précisément flatteur. Ces deux partis se détestent et sont opposés l'un à l'autre comme la droite et la gauche en France. Comme l'Empereur Alexandre est un Metternich, ce parti-là est le bon; quant à l'autre, on peut l'abandonner à son sort.
Demain je partirai ; je passerai la nuit à Wurzbourg ;
le 11, je serai à Nuremberg; le 12, à Ratisbonne ; le 13, à Schaerding, et le 15, j'arriverai à Vienne.
Vienne, le 31 décembre.
o46. Ce qu'il y a de bon dans une heure de bonheur , c'est non-seulement le bonheur qu'elle donne (ce qui en lui-même est déjà une belle et bonne chose) , mais c'est aussi qu'elle fortifie l'âme. Je me rappelle àce propos un mot de Napoléon. Dans le cours d'un de nos longs entretiens, nous avions parlé du temps que nous venions de traverser. Tout à coup il s'écria: «Ah! vous ne savez pas quellepuissance est le bonheur! Lui seul donne du courage. Ne pas oser, c'est ne rien faire qui vaille, et on n'ose jamais qu'à la suite du bonheur. Le malheur affaisse et flétrit l'âme, et dès lors on ne fait rien de bon i>
Je me sens seul maintenant comme un habitant du désert ; rien ne me sourit, rien ne m'occupe, si ce n'est ce qui me fatigue. Les sottises me sont insupportables, je déteste les paroles creuses, et certaine bonhomie superficielle me fait l'effet d'une eau stagnante. Et voilà l'image de ce qu'on nomme ici la société. Des mots et toujours des mots ; autant en emporte le vent; il n'y a qu'à se hâter d'oublier ce vain bruit de paroles. Lorsque je me demande quand cela finira , et que je me dis que probablement la fin de cet état de choses ne sera ni plus ni moins que la fin de tout ce qui existe, je sens mon âme et mon cœur oppressés plus que je ne saurais l'exprimer. Ce qui est certain, c'est que chez les hommes le vide augmente en raison de la position élevée qu'ils occupent. Si je pouvais me cacher dans un coin où tant d'autres hommes trouvent le con-
tentement, peut-être ma situation morale serait-elle différente
Minuit sonne; Tannée 1821 n'est plus! Trois cent soixantecinq iours ont été emportés dans Tespace d'une seconde. Nous sommes à l'entrée d'une ère nouvelle, comme l'enfant qui vient de naître. Espérons que la fortune nous sourira et que la dentition , cette première affaire importante dans la vie de l'enfant, se fera sans encombre.
LA QUESTION DES FRAIS DE L EXPEDITION NAPOLITAINE ET PRINCIPES ESSENTIELS POUR l'oRGANISATION DE NAPLES APRES LE RÉTABLISSE- MENT DE l'ordre.