‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 14 sur 19 · NONCIATURE APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

NONCIATURE APOSTOLIQUE

EN Paris, le 3 mai 1894.

FRANCE {Circulaire confidentielle).

58, Rue de Varenne

Le Saint-Père, désirant vivement que l'épiscopat français garde une attitude uniforme dans la question des fabriques, afin d'éviter des conflits dangereux, m'a chargé d'exposer ce qui suit, en voie confidentielle et réservée, à tous les Ordinaires des diocèses de France :

1" le Saint-Siège n'a pas omis de soutenir, vis à vis du gouvernement, les droits de l'Eglise, affirmant que cette question est au moins mixte et qu'elle doit être résolue par un accord des deux pouvoirs : le Saint-Siège continuera à défendre ces principes avec fermeté ;

2° le gouvernement français a fait déclarer au Saint-Siège qu'il est disposé à tenir compte des observations de l'épiscopat pour les modifications à apporter aux règlements dont il s'agit: le Saint-Siège aura soin d'insister pour que ces promesses soient mises à exécution;

3° le Saint-Père désire que les évêques, dans leurs réponses au gouvernement, tout en évitant de se mettre en opposition directe avec la loi, formulent les réserves nécessaires et opportunes et fassent tous leurs efforts en vue d'obtenir la modification des règlements et la réforme de la loi sur la comptabilité des fabriques, s'appuyant à cet effet sur les difficultés générales et locales que rencontre l'appli cation de cette loi.

Je saisis, avec empressement, l'occasion de renouveler à

Votre , l'assurance de mes plus respectueux et dévoués

sentiments.

Dominique, Arch. de Thessalonique Nonce Apostolique.

Dans cette même journée du 3 mai, au moyen d'une petite machine à lithographier, on tira environ 90 exemplaires de ce document, et le soir, vers 6 heures, elles furent signées, puis mises à la poste, non par les domestiques de la nonciature, mais par le secrétaire et par l'auditeur. Pour ne point trop attirer l'attention des employés de la poste sur ces nombreux plis, on les jeta dans les boîtes aux lettres de divers points de la ville.

Le cardinal Eampolla ne m'ayant point dit si je devais donner avis de cette circulaire au gouvernement, j'hésitai un moment. Je me décidai toutefois à le faire pour deux raisons : d'abord parce que le gouvernement en aurait sans aucun doute connaissance, soit par la poste, soit par quelque

évêque qui n'aurait point su garder strictement le secret: ensuite, comme le gouvernement méditait encore quelque mesure de rigueur contre l'évêque de Montpellier et les autres évêques qui se trouvaient dans le même cas, il me parut opportun de lui donner un aperçu des instructions du Saint- Siège, afin qu'il s'abstînt de toute nouvelle mesure de ce genre.

Pour ne pas donner un caractère officiel à ma communication, je me rendis non point chez M. Casimir Perier, ministre des affaires étrangères, mais chez M. Spuller, sous un prétexte quelconque ; au cours de la conversation je lui dis que le Saint-Siège avait décidé de donner quelques instructions aux évêques dans un sens conciliant, et je lui résumai la teneur de la circulaire, sans lui dire toutefois que je l'avais envoyée moi-même.

. M. Spuller fut très heureux de cette nouvelle, et me pria d'en faire part à M. Casimir Perier. Je lui répondis que, puisqu'il devait le voir dans la journée, il pouvait le mettre facilement au courant d'une manière confidentielle et réservée. Profitant de cette occasion, je démontrai de nouveau à M, Spuller la nécessité de réformer, d'accord avec l'autorité ecclésiastique, la loi et le règlement sur les fabriques. M. Spuller, dans sa loyauté, reconnut que l'on avait mal fait de ne pas établir dès le commencement une commission mixte, que la loi au fond n'était pas nécessaire, et que les règlements étaient réellement imparfaits. Il conclut en promettant que les observations des évêques seraient examinées avec grand soin et que, s'il y avait lieu, on reviendrait sur ces règlements pour les modifier.

Le lendemain, 4 mai, je vis moi-même M. Casimir Perier, et lui donnai un résumé des instructions du Saint-Siège, lui faisant bien remarquer que, à raison de ces mêmes ins-

tructious, le Saint-Siège et l'épiscopat insisteraient désormais plus que jamais, le gouvernement ne devait pas se faire d'illusion à ce sujet, pour que la loi et les règlements fussent modifiés. Le ministre, comme M. SpuUer, se montra très satisfait de la teneur de ces instructions et avoua que le Saint- Siège et l'épiscopat étaient parfaitement en droit de réclamer la modification des lois et règlements, qui n'étaient pas immuables ; il reconnut lui aussi l'imperfection de ces règlements. Quant aux évoques, il m'assura qu'on s'abstiendrait d'autres mesures de rigueur, s'ils suivaient les instructions du Saint-Père ; il loua la sagesse et l'esprit conciliant du souverain Pontife, ajoutant que, malgré la belliqueuse correspondance du Monde, il était persuadé que le Pape ne se départirait pas de son habituelle modération.

Dans l'espace de quelques jours, tous les évêques français m'accusèrent réception de la circulaire et se déclarèrent prêts à y conformer leur conduite : aucun d'eux ne fit la moindre objection ou remarque; beaucoup de prélats distingués, comme le cardinal Bourret et Mgr. l'archevêque de Bourges, louèrent la sagesse et l'opportunité de ces instructions.

Il semblait donc que la chose prenait pour le moment bonne tournure et que là controverse marchait vers une solution calme et équitable. Mais le démon devait susciter un nouvel incident très grave, qui m'occasionna à moi-même de grands ennuis et me mit à deux doigts d'un conflit aigu avec le gouvernement. Voici de quoi il s'agit.

Le 12 mai au matin, ma circulaire confidentielle aux évêques était publiée par le Journal sous la signature d'un certain Jean de Bonnefon. Je n'ai jamais pu savoir d'où vint cette coupable indiscrétion. Le texte de la circulaire produisit dans le public une impression profonde : d'aucuns l'in-

terprétèreiît dans un sens modéré, d'autres y virent un encouragement à la résistance.

Quelques heures après cette publication, le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, qui avait conféré avec M. Casimir Perier, me rapporta que la circulaire avait produit bonne impression sur le ministre.

. En même temps, M. Ernest Daudet publiait dans le Figaro un article malveillant contre moi, m'accusant d'avoir changé d'attitude, d'encourager la résistance des évêques, de me laisser guider entièrement par l'archevêque de Paris. Toutes ces inventions d'un réfractaire de mauvaise foi, la France Nouvelle les réfutait péremptoirement et de sa propre initiative dans son numéro du soir de ce même jour.

Quant aux vrais catholiques, ils furent très heureux de la teneur de ce document. Ij Univers y trouvait les deux notes principales de la politique du Saint-Siège: fermeté dans la défense des principes, et souci d'éviter de dangereux conflits. « Nous ignorons si ce document est authentique ; nous faisons donc nos réserves à cet égard. S'il l'était, on y retrouverait, il nous semble, la pensée principale de la politique du Saint-Siège, politique qui consiste à défendre les principes avec fermeté, tout en évitant des conflits dangereux » . Le Monde publiait le soir même un article plein de bon sens, dans lequel on mettait en relief la véritable signification de la circulaire. « La lecture de ce document est faite pour réjouir et rassurer les catholiques, que les insinuations de la presse officieuse et de ses auxiliaires imprévus avaient pu attrister et inquiéter. Le ton très posé et très conciliant du document ne fait que mieux ressortir la fermeté de la pensée. Le souverain Pontife, par l'organe de son représentant, y exprime d'abord le désir si éminemment apostolique, et dont la réalisation serait si souhaitable et si salutaire, que

Ferrata, Mémoires - Tom. II. 29

« l'épiscopafc français garde une attitude uniforme dans la » question des fabriques». Les droits de l'Eglise sont nettement afSrmés et maintenus par la déclaration d'importance capitale, « que cette question est au moins mixte et qu'elle » doit être résolue par un accord des deux pouvoirs », et par cette assurance infînement précieuse, mais sur laquelle, d'avance, les catholiques devaient tous compter avec une confiance filiale, c'est à dire que « le Saint-Siège continuera à » défendre ces principes avec fermeté » .

» Cela dit, la circulaire nous apprend que le gouvernement français « est disposé à tenir compte des observations » de l'épiscopat pour les modifications à apporter aux règle- » ments dont il s'agit » . C'est^ tout au moins en' pratique et en fait, la reconnaissance de la part du gouvernement du principe de la commission mixte. Quand ensuite la circulaire ajoute que le Saint-Père, tout en conseillant aux évoques d'éviter « de se mettre en opposition directe avec la » loi », les exhorte à formuler « les réserves nécessaires et op- » portunes » et à faire « tous leurs efforts en vue d'obtenir la » modification des règlements et la réforme de la loi sur la » comptabilité des fabriques», la précision et la fermeté de ces conseils ne sont pas moins évidents que leur esprit conciliant et leur accent pacifique».

Quelques jours après, dans la chronique politique du Correspondant (25 mai 1894), on émettait un jugement semblable : « Une indiscrétion, qu'on ne peut assez condamner, avait livré aux journaux une circulaire confidentielle adressée aux évêques par le nonce apostolique. Cette circulaire, qui touchait la question des fabriques, traçait aux évêques une ligne de conduite qui, tout en faisant valoir les droits méconnus de l'Eglise, fût de nature à éviter « des conflits dan- » gereux » et à faciliter l'accord des deux pouvoirs. Elle rap-

pelait la promesse qu'avait faite le gouvernemerit de tenir compte des observations de l'épiscopat, et engageait les évoques à réunir toutes leurs informations sur « les difficultés » générales et locales que rencontre l'application de la loi » , afin de mettre le gouvernement en mesure de réaliser les dispositions qu'il avait lui-même manifestées au Saint-Siège.

» Tout était vrai dans cette circulaire. Elle indiquait des deux parts une pensée de conciliation » .

Mais la note des journaux républicains était bien différente. Le Temps et les Débats reproduisaient le document sans aucun commentaire ; V Estafette en arguait que le Pape ne voulait pas déclarer la guerre, dans l'espoir que le gouvernement français viendrait à composition, ce qui serait possible, ajoutait-il, dans les limites de la légalité. Le Rappel notait que le Pape, en donnant ces instructions, se montrait plus habile que le clergé français, et qu'au fond, tout en conseillant de faire les observations voulues, il ne voulait pas que les évêques s'insurgeassent contre la loi; c'était un indice que, à un certain point de vue, il acceptait le fait accompli.

Tout cela était inoffensif. Mais le lendemain, 13 mai, la Lanterne publiait un article d'une violence extrême. Ce n'était pas la teneur de la circulaire qui la mettait en fureur, mais le fait que l'ambassadeur d'une puissance étrangère avait osé écrire à toute une catégorie de fonctionnaires français (pour la Lanterne les évêques ne sont que des fonctionnaires du gouvernement), pour leur dicter l'attitude à prendre vis à vis d'une loi française. D'après elle, le gouvernement aurait dû me donner purement et simplement mes passeports. Rien que cela! Voici ses paroles: «Si nous avions un gouvernement, l'auteur de cette circulaire, dont l'authenticité n'a pas été contestée et qui dès lors, doit être considérée comme authentique, aurait déjà reçu ses passeports.

» S'imagine-t-on, en effet, l'ambassadeur d'une puissance étrangère écrivant à toute une catégorie de fonctionnaires français pour leur tracer, au nom de son souverain, l'attitude qu'il entend leur voir prendre en présence d'une loi française? Il y aurait d'un bout à l'autre du pays un soulèvement unanime de l'opinion, qui verrait là une offense à la dignité nationale.

» La circulaire du nonce n'est pas autre chose. Elle constitue un acte d'ingérence dans nos affaires intérieures, qu'un gouvernement soucieux de l'indépendance de son pays ne peut tolérer » .

La Justice de M. Clemenceau, dans son numéro du 15 mai, bien que dans un langage moins violent, reprochait sévèrement au nonce d'avoir outrepassé ses attributions, et citait différents précédents sous la monarchie, après lesquels les nonces avaient été rappelés à leur devoir. Parmi ces précédents, on en notait deux, qui s'étaient passés sous l'empire, relatifs à Mgr. Chigi, alors nonce pontifical en France, l'un en 1865, l'autre en 1870.

Bien que les journaux républicains modérés, £omme le Matin, le Temps et quelques autres, eussent pris la défense du nonce, les journaux radicaux n'en continuèrent pas moins leurs violentes attaques. C'était là pour eux une bonne occasion de mettre le ministère à une dure épreuve, et de causer des ennuis au nonce et au Saint-Siège ; je crois même que le premier motif les excitait plus encore que le second, car leur principal objectif était de renverser le cabinet pour en prendre la succession.

Etant donné les circonstances, cette affaire présentait une sérieuse gravité, et différents personnages politiques que je vis à la nonciature s'en montrèrent préoccupés, d'autant plus qu'on annonça presque immédiatement trois interpellations

à la Chambre sur cette question, une de M. Raiberti, député de Nice, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, les autres de M. Goujat et de M. Pourquery de Boisserin. Ces trois députés appartenaient au parti radical.

Pendant quatre jours, je ne sus rien des intentions du gouvernement, et je me gardai bien de m'en enquérir, pour ne pas laisser croire que je doutais de mon bon droit. Je connaissais d'un côté la faiblesse de M. Casimir Perier devant les exigences des radicaux, et je craignais que leurs violents articles ne l'amenassent, malgré lui, à exiger de moi quelque déclaration concernant l'envoi de ma circulaire ; mais d'autre part, comme il s'agissait d'un acte que le parti républicain modéré et le ministre lui-même avaient approuvé, d'un acte fait par le Saint-Siège pour épargner un conflit au gouvernement et résoudre une question que ce même gouvernement avait maladroitement suscitée, j'espérais que M. Casimir Perier allait prendre une attitude énergique et mépriser les clameurs intéressées et grotesques des radicaux. Mais je dus bien vite me persuader du contraire.

Dans l'audience hebdomadaire accoutumée, le 16 mai, le ministre me donna communication de deux télégrammes qu'il avait adressés, coup sur coup, à l'ambassadeur près le Saint- Siège, par lesquels il le chargeait de faire connaître au Saint-Père la gravité de la situation. Il y notait les précédents survenus à l'époque de Mgr. Chigi et concluait qu'il était nécessaire que je fisse une déclaration analogue à celle que fit ce prélat pour éviter des conséquences graves.

Je connaissais parfaitement ces précédents de Mgr. Chigi.

En 1865, il avait félicité Mgr. Dupanloup, évêque d'Orléans, au sujet de son opuscule sur la convention du 15 septembre, et Mgr. Pie, évêque de Poitiers, au sujet de sa lettre pastorale par laquelle il avait publié le^yllabus. En 1870, il

avait remercié les évêques qui avaient voté le dogme de l'infallibilité pontificale. Ces actes du nonce avaient déplu au gouvernement de Napoléon III parce que, en substance, ils étaient une approbation éclatante et explicite de ce qu'il avait lui-même désapprouvé et combattu.

Il voulut donc témoigner son dépit et força le nonce, dans les deux circonstances, à faire une déclaration de regret; cette déclaration, l'une spécialement, en raison des phrases dont le ministre des affaires étrangères la fit précéder, était humiliante pour le nonce et avait tout l'air de reconnaître la valeur des fameux articles organiques et des circulaires ministérielles de 1823 et 1824. D'après ces circulaires, le nonce n'a pas, selon le gouvernement, le droit de faire des communications aux évêques sans passer par le gouvernement ou tout au moins sans son assentiment. En effet, dans une espèce de note ou de déclaration, l'on disait que le ministre des affaires étrangères avait fait connaître au nonce que son acte était contraire au droit international et aux lois intérieures de l'Etat et que le nonce avait exprimé son regret.

Pour en revenir à mon entretien avec M. Casimir Perier, j'avoue que sa prétention me surprit beaucoup, et je Jui déclarai en toute franchise que je ne ferais jamais aucune déclaration qui pût blesser nos principes, ou ne fût conforme à ma dignité de nonce. Si le gouvernement exigeait une déclaration de ce genre, je préférais demander au Saint-Siège d'être rappelé.

Quant à la question en elle-même, je lui fis observer:

1° que le Saint-Siège avait, par cet acte, rendu au gouvernement un service signalé, dont le ministre lui-même avait été très satisfait ; ce serait une véritable ironie si le gouvernement voulait maintenant le retourner contre le Saint-Père

et en faire un motif d'humiliation pour le nonce qui, par un sentiment de déférence envers le gouvernement et par désir de la paix, avait contribué à l'obtenir du Saint-Siège ;

2° qu'il ne fallait pas confondre la mission toute spéciale d'un nonce avec celle d'un ambassadeur d'une puissance civile. Le nonce est le représentant du Pape, qui est le véritable souverain spirituel des catholiques d'une nation, et a, comme tel, le devoir et le droit de les instruire, de les diriger, par le moyen du clergé local et par l'intermédiaire de son légat ou nonce ; tandis que les autres ambassadeurs, étant les représentants de souverains qui n'ont aucun droit, aucune juridiction sur les citoyens d'un autre pays, ne peuvent accomplir aucun acte intérieur concernant ces citoyens et doivent se borner à traiter les affaires extérieures concernant les rapports entre les deux gouvernements. Si le nonce n'avait pas le droit de s'intéresser à tout ce qui concernait la vie catholique dans un pays et aux questions intérieures qui surgissaient entre les catholiques et les gouvernements, sa mission, maintenant surtout, après la perte du domaine temporel du Pape, se réduirait à presque rien ;

3" que le Saint-Siège n'a jamais reconnu la valeur intrinsèque des articles organiques, contre lesquels il a toujours protesté, pas plus qu'il n'a reconnu la valeur des circulaires ministérielles de 1823 et 1824. Mais même en faisant abstraction de cette considération, je fis remarquer au ministre que ce document ne pouvait tomber sous les dispositions des articles organiques ou des circulaires ministérielles, parce qu'elles visaient les communications officielles et publiques, et non lescommunications confidentielles et réservées, telle qu'était ma circulaire, qui n'était point destinée à la publicité et concernait de plus une matière que l'on ne peut qualifier de politique. Des commentateurs français, comme Mgr. André,

qui n'était en rien lié au Saint-Siège, admettaient en effet que le nonce pouvait, même selon la législation française, correspondre avec le clergé; et M. Gaudry {Traité de la législation des cultes) interprétait le deuxième article organique et les circulaires ministérielles de 1823 et 1824 dans le sens que le nonce « doit s'abstenir de communications ayant un caractère officiel » ;

4° que supposé même que la circulaire eût un caractère oiËciel, ce serait une mesquinerie pour un gouvernement républicain d'évoquer les précédents des anciennes monarchies ; les temps et les circonstances étaient alors tout différents ; de plus les deux actes du nonce Chigi sous l'empire étaient contraires aux vues du gouvernement et ne pouvaient venir à l'appui de la thèse. La république actuelle, en plusieurs circonstances et notamment en 1884, sous le ministère Ferry, ne réclama point contre une circulaire publique envoyée par Mgr. Di Rende et relative à une certaine presse catholique qui se permettait de censurer l'œuvre des évêques.

Comme conclusion de ces réflexions, j'exhortai M. Casimir Perier à se montrer énergique et à ne pas s'en laisser imposer par les radicaux. Il pouvait très bien dire à la Chambre que, si dans la circulaire il s'était agi d'ordres ou de conseils politiques, ou contraires aux lois et aux intérêts de l'Etat, il aurait été le premier à faire au nonce les observations nécessaires, mais qu'il s'agissait au contraire d'un document de nature confidentielle et rédigé dans le but d'éviter un conflit en donnant aux évêques des conseils de sagesse et de prudence, et qu'il ne voyait aucune raison de faire des représentations pour ce motif.

Mais tous mes raisonnements furent inutiles. M. Casimir Perier reconnaissait l'opportunité et l'esprit conciliant de la circulaire; il était très affligé que cet incident eût été sou-

levé ; il aurait voulu ardemment m'épargner cet ennui ; mais il soutenait que, sans une déclaration de ma part, le ministère était en très grave danger et que l'incident pouvait avoir de très sérieuses conséquences. Je répondis toujours nettement que, sûr de mon droit, je ne me prêterais à aucune déclaration et que je ne pouvais en aucune manière être responsable de ce qui arriverait.

Je retournai à la nonciature l'esprit profondément attristé, regrettant surtout qu'un service rendu au gouvernement et à la pacification religieuse fût ainsi retourné contre moi.

Le Saint-Siège, averti avant moi par l'ambassadeur des prétentions du gouvernement, ne me faisait point parvenir des instructions. Le cardinal Eampolla, habituellement si diligent et si soigneux dans ses informations, oublia en cette circonstance, sans doute par suite de la multiplicité des affaires, de me communiquer une nouvelle qui était d'une importance capitale et qui m'aurait donné une force énorme vis à vis de M. Casimir Perier.

Voici ce que le cardinal me communiqua dans la suite, une fois l'incident terminé, dans sa dépêche du 29 mai, n. 18342. Je rapporte textuellement ses paroles : « Avant de vous envoyer le télégramme qui forme la base de votre circulaire confidentielle aux évêques, j'en donnai lecture à J 'ambassadeur de France près le Saint-Siège, et lui permis, d'après son désir, d'en prendre un résumé qu'il transmit immédiatement à son gouvernement. Cette communication fut si loin de déplaire au gouvernement, que M. Lefebvre de Béhaine fut chargé, au nom de M. Casimir Perier, de m'en exprimer ses sentiments de gratitude et de reconnaissance » .

Comment donc le gouvernement pouvait-il faire des observations et prétendre obtenir des déclarations pour un acte

que non seulement il connaissait avant qu'il eût été expédié, mais pour lequel il avait déjà fait présenter des remerciements au Saint-Siège? Si cette circonstance avait été connue du public, dans quelle situation M. Casimir Perier se serait-il trouvé devant la Chambre?

Mais continuons notre récit.

Les interpellations devaient avoir lieu le 17 mai. Le matin de ce jour, M. Casimir Perier m'adressa un billet pour me prier d'aller le voir à une heure de l'après-midi, c'est à dire une heure avant la séance de la Chambre, J'y allai à l'heure indiquée, après avoir sérieusement réfléchi sur l'attitude que je prendrais et avoir prié Dieu de m'inspirer.

Le ministre me donna lecture d'un télégramme reçu le matin même de l'ambassadeur ; on y disait que le cardinal Rampolla désirait que l'incident s'arrangeât entre M. Casimir Perier et moi avant la séance de la Chambre, moyennant une déclaration dans laquelle je pouvais dire que la publicité donnée au document avait eu lieu contre ma volonté et à mon grand regret.

M. Casimir Perier, après avoir lu ce télégramme, ajouta qu'une pareille déclaration n'était pas suffisante dans l'état et qu'il ne pouvait point l'accepter. Il me montra alors une formule qui avait été rédigée en conseil des ministres et me pria de la signer. Je m'y refusai formellement, car j'avais trouvé qu'elle blessait nos principes. Je lui déclarai ensuite explicitement que je n'avais reçu aucune instruction de mon gouvernement et que l'indication indirecte qui m'arrivait ainsi par le moyen de l'ambassadeur ne pouvait me suffire ; mais que toutefois, pour prouver ma bonne volonté, j'acceptais de faire la déclaration indiquée par le cardinal Rampolla.

M. Casimir Perier me répéta et m'expliqua que celle-là n'était pas suffisante et m'invita à signer au moins l'une de

celles de Mgr. Chigi, me donnant la liberté de choisir entre les deux celle qui me paraissait la moins accentuée.

Je m'y refusai nettement, lui démontrant que le cas était bien différent, et que, pour un service que j'avais rendu au gouvernement de la République, il n'avait pas le droit de me demander une déclaration semblable à celle que le gouvernement impérial avait exigée de mon prédécesseur.

Le ministre me répliqua que, devant mon refus, il ne prenait point la responsabilité de l'issue de la discussion à la Chambre, et qu'avant la séance il télégraphierait à l'ambassadeur pour décliner toute responsabilité devant le Saint-Siège.

Je répondis qu'en cela il était libre, mais qu'on ne se déchargeait pas d'une responsabilité au moj^en d'un télégramme. « Depuis plusieurs mois, ajoutai-je, c'est le gouvernement qui, malgré tous les efforts du Saint-Siège pour aboutir à la pacification religieuse, soulève les plus désagréables incidents pour la troubler. Je suis découragé de voir comment on récompense les efforts du Saint-Siège, et les miens. Je suis persuadé qu'après cet incident le gouvernement en soulèvera un autre ; je préfère en finir une bonne fois et demander au Saint-Siège de me rappeler : en définitive cette détermination ne me coûtera pas beaucoup, car je considère le jour de mon départ comme celui de ma délivrance » .

M. Casimir Perier parut impressionné de ce langage ; et d'un ton doux et affable il me dit que lui aussi se trouvait dans des conditions bien difficiles vis à vis de la Chambre, et fatigué du pouvoir; que, cet incident terminé, il s'emploierait de toutes ses forces, il m'en donnait l'assurance formelle, pour ramener les choses au calme. La situation n'était pas telle que je dusse prendre une pareille résolution. Enfin il me pria vivement de vouloir bien l'aider à sortir de ce grave embarras.

Je demeurai ferme dans ma résolution ; et nous nous levâmes tous les deux, comme on a coutume de faire à la fin d'une conversation quand le sujet à traiter est épuisé de part et d'autre. Toutefois nous étions agités et perplexes, et nous continuions de parler; mais l'heure était arrivée pour lui de se rendre à la Chambre, et de conclure définitivement et brièvement dans un sens ou dans un autre. Alors, du ton le plus courtois, il me fit deux réflexions qui me parurent sérieuses. Il me fit observer d'abord que, s'il n'apportait pas à la Chambre une solution, il devrait ajourner la réponse aux interpellations et négocier avec le Saint-Siège la manière de terminer cet incident : dans ce cas, il y aurait deux séances parlementaires, toujours périlleuses sur de pareilles questions. En second lieu, avant la séance, il était possible de combiner librement entre lui et moi une formule satisfaisante pour tous les deux ; tandis que si la Chambre fixait elle-même le sens de la déclaration ou de la satisfaction à donner, il serait lié par la délibération de la Chambre, et la solution de l'incident deviendrait beaucoup plus difScile. ,

Cette seconde réflexion, spécialement, me frappa beaucoup, car je connaissais bien l'esprit anticlérical de la Chambre française. Nous nous mimes alors à rechercher quelque formule ; mais nos idées étaient trop divergentes pour que nous puissions tomber d'accord. Il voulait naturellement que j'exprimasse le regret d'avoir envoyé la circulaire, tandis que je voulais absolument que ce regret visât, non l'envoi du document, mais seulement la publicité qui lui avait été donnée par le fait de l'indiscrétion commise. Je n'étais pas pris au dépourvu par rapport à la rédaction d'une formule qui ne fût pas compromettante, car pendant la matinée, j'avais réfléchi, avec le personnel de la nonciature et Mgr. Gasparri^

professeur de droit canonique à l'Institut catholique de Paris, sur les termes d'une déclaration éventuelle.

Finalement, je proposai au ministre la formule suivante :

« Le nonce a déclaré que le document, conçu dans une pensée d'apaisement et de conciliation, a été publié contre son gré, qu'il regrette cette publication et qu'il aura soin qu'un pareil incident ne se reproduise pas » .

M. Casimir Perier fit remarquer aussitôt que cette déclaration, qui ne visait que la publicité donnée au document, ne signifiait rien ; mais je lui répondis que je n'y consentais que pour cette raison, et lui déclarai en même temps que je n'ajouterais pas un iota à cette formule. Le ministre me dit alors qu'il se résignait à l'accepter et qu'il ferait tous ses efforts pour la faire passer à la Chambre.

Il fut convenu, à ma demande, que cette déclaration, bien que limitée à la seule publicité, ne serait pas signée par moi ; c'était assez que j'eusse autorisé de vive voix le ministre à la faire devant la Chambre. Je lui demandai aussi de me promettre formellement qu'il annoncerait ma déclaration sans faire aucun commentaire qui pût en altérer la signification. Le ministre m'en donna la promesse formelle. Cette précaution me parut nécessaire, parce que les deux déclarations de Mgr. Chigi paraissaient quelque peu compromettantes, du moins à mon avis, en raison du préambule dont les fit précéder le ministre des affaires étrangères de cette époque.

De retour à la nonciature, j'expédiai au cardinal Eampolla un long télégramme chiffré pour le mettre au courant de tout; puis j'attendis la fin de la séance avec une certaine anxiété, car dans une Chambre si nerveuse, si oscillante et en grande partie hostile à l'Eglise, il pouvait surgir quelque désagréable incident qui eût compliqué la situation. Le

débat dura cinq heures, car les radicaux prirent prétexte de ma déclaration pour attaquer violemment la politique du gouvernement vis à vis de l'Eglise.

Mgr. Gasparri, que j'avais prié d'assister à la discussion, revint à la nonciature à 7 heures et me rapporta que les radicaux, comprenant immédiatement que ma déclaration se rapportait à la seule publicité donnée au document, avaient jeté les hauts cris, la déclarant insuffisante et illusoire, mais que M. Casimir Perier était demeuré ferme et avait réussi, non sans de grands efforts, à la faire passer.

Quelques minutes après arrivait à la nonciature le comte de Levy-Mirepoix, député de la droite, qui m'assura que le résultat de la séance avait été relativement satisfaisant, de l'aveu même de la droite monarchique. M. Casimir Perier, ajouta-t-il, a affirmé avec trop d'insistance et avec une exagération évidente les prétendus droits de l'Etat ; mais il a été très convenable dans son langage, soit quand il a parlé du Pape, soit quand il a parlé du nonce. Quant à ma déclaration, le comte me dit qu'elle avait été trouvée très habile et inoffensive par rapport aux principes; la preu^^ la plus évidente en avait été fournie par les radicaux eux-mêmes qui l'avaient proclamée complètement illusoire. Ce jilgement fut confirmé le lendemain par tous les catholiques qui lurent le texte de ma déclaration. Aucun d'eux n'en fit la critique; plusieurs catholiques de Paris m'envoyèrent même leurs félicitations. En province, l'impression fut la même; ma déclaration fut jugée diplomatiquement fine et compatible avec nos principes.

La Lanterne du lendemain (18 mai) se montra très mécontente du résultat de la séance et constata avec dépit que tous les honneurs avaient été pour le nonce. Cette appréciation, bien qu'exagérée à dessein, avait cependant quelque

fondement de vérité. Comme le faisait remarquer le Correapondant du 25 mai 1894, dans sa chronique politique, il était vraiment à noter que, malgré les passions religieuses dont ils étaient animés, aucun des orateurs radicaux n'avait dit une parole blessante à l'égard du Saint-Siège. M. Pourquery de Boisserin, tout en parlant de l'autorité pontificale comme d'une puissance étrangère, ne put s'empêcher de dire : « Le Chef qui dirige cette puissance avec une habileté remarquable, je dirai même avec un grand génie, Léon XIII, mérite le respect de tous ceux qui appartiennent à la religion catholique et même des autres; je dirai plus: il l'impose».

Il rendit ensuite à la personne du représentant pontifical un hommage très significatif dans la bouche d'un radical. « Quelle que soit l'autorité, dit-il en parlant du nonce, qui s'attache à sa qualité de prêtre et à sa personne si justement estimée, même par ses adversaires . . . » .

M. Dupuy, président de la Chambre, constata publiquement, pendant, la séance, que « les orateurs qui se sont succédés à la tribune et qui ont parlé du nonce apostolique l'ont fait dans des termes qui n'avaient absolument rien de blessant à aucun point de vue, et que notamment M. Pourquery de Boisserin a rendu hommage non seulement à sa fonction, mais à sa personne » {marqiies cV assentiment).

Entendant ces paroles, M. Casimir Perier qui se trouvait à la tribune ajouta : « Il m'aurait appartenu assurément à moi aussi, comme ministre des aifaires étrangères, de protester contre tout ce qui aurait pu être dit contre une puissance étrangère, ou son ambassadeur. Mais je rends cet hommage à la Chambre que, malgré la vivacité des opinions, on n'a pas prononcé une parole qui ait été de nature à porter ombrage au nonce apostolique. Je tiens à constater que la discussion ne s'est jamais départie dû caractère de courtoisie

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C[u'elle devait conserver» (très bien! très bien!). Pais, parlant de l'esprit conciliant dont le nonce avait été animé en envoj'ant la circulaire, M. Casimir Perier déclara : « Je rends absolument justice à qui en est digne», et comme les radicaux l'interrompaient en ricanant, il ajouta: « Je vous assure, Messieurs, que je n'ai pas l'habitude de calculer mon langage sur ce que je puis lire sur les visages : ce que je pense, je le dis » {vifs applaudissements à gauche et au centre).

Le moment le plus curieux et le plus important fut celui où le ministre lut ma déclaration. ]M. Millerand s'écria aussitôt: «L'incident, c'est la publicité». Et M. Camille Pelletan s'écria à son tour: «Elle est un peu équivoque, cette déclaration». Mais M. Casimir Perier répondit nettement à tous les deux : « Quant à moi, comme chef du gouvernement, j'estime que l'incident est clos ». Mais ce n'était pas l'avis du radical Alphonse Hubard qui insista avec ténacité sur le sens équivoque de la déclaration. Il faut dire toutefois que M. Casimir Perier ne se laissa pas ébranler et répondit sèchement: «J'ai dit tout à l'heure que je regardais l'incident comme clos. J'ajoute qu'il me paraît impossible d'engager ici un débat pour savoir quelle rédaction pouvait être exigée ou pouvait être obtenue. Si l'on estime que la solution est mauvaise, vous avez. Messieurs, une manière toute m;turelle d'exprimer votre opinion, c'est de trouver d'autres négociateurs {mouvements divers). Pour ma part, je le déclare et je le répète encore, Tincident est clos >^ {applaudissement^ au centre et sur divers bancs à gauche).

Ainsi se termina la discussion. On ne peut nier que M. Casimir Perier n'ait montré dans cette circonstance une certaine énergie. Il garda aussi, en vrai gentilhomme, l'a promesse qu'il m'avait faite de n'altérer le sens de ma déclaration par aucun préambule ou commentaire.

Son attitude et l'esprit anticlérical d'un bon nombre de députés peuvent aider à excuser, au moins en partie, les théories erronées et gallicanes de son discours. Le Correspondant, dans l'article déjà cité, faisait ces réflexions : « On n'appi'écierait pas équitablement la réponse de M. Casimir Perier, si l'on ne tenait compte de l'auditoire à qui il avait aifaire et du but qu'il se proposait. Son but était évidemment de sauver la situation, en obtenant un vote qui ne fût pas une rupture ouverte de la France avec le Saint-Siège. Mais, pour l'atteindre, il avait besoin de rallier une majorité dont les membres en sont encore pour un grand nombre à ce cri de Gambetta : « L'ennemi c'est le cléricalisme » .

Et plus loin, le Correspondant ajoutait: «Nous reconnaissons volontiers l'art avec lequel, dans ce laborieux débat du 17 mai, le président du conseil a fait valoir, entendant « rendre justice à qui en est digne » , les intentions louables du représentant du Saint-Siège, la fermeté qu'il a mise à repousser toute discussion sur la note acceptée par le nonce, note dans laquelle les regrets exprimés par Mgr. Ferrata ne touchaient évidemment que la publicité donnée, malgré lui, à la circulaire, et nullement le fait ou les termes de cette circulaire » .

En somme, le résultat de la séance, étant donné le coup monté par les radicaux, fut satisfaisant, au jugement de tous les hommes compétents et impartiaux.

Mais Y Agence Havas, qui était souvent malveillante quand il s'agissait de questions religieuses, publia un télégramme dans lequel on affirmait que le nonce avait dû présenter des excuses et émettre une espèce de rétractation de sa manière d'agir. Ce télégramme, qui donnait une nouvelle erronée et viciait le sens de ma déclaration, produisit au premier mo-

Ferrata, Mémoires - Tom. II. 30

ment à Rome une impression pénible. Mais l'arrivée des journaux radicaux qui exhalaient leur mécontentement, et surtout le compte-rendu officiel de la séance, firent cesser toute équivoque. Le Saint-Père, comme je l'appris par lettre particulière, fut content de mon attitude, et déclara formellement que j'avais agi comme je le devais et le mieux qu'il était possible en cette circonstance.

Ceci me fut du reste confirmé par la dépêche du cardinal Eampolla du 29 mai, n. 183-J2. Le cardinal faisait remarquer d'abord l'attitude inexplicable de M, Casimir Perier qui, après avoir fait remercier le Saint-Siège des instructions contenues dans la circulaire, avait censuré devant les Chambres l'envoi de ce même document ; puis, il ajoutait : « Toutefois, si de ce côté Sa Sainteté a regretté ce déplorable incident. Elle s'est plu d'autre part à constater que dans le débat parlementaire la personne de son représentant a été respectée et que les adversaires eux-mêmes n'ont eu dans leurs discours que des paroles d'éloges à son adresse. Que cela serve de réconfort et d'encouragement à Votre Excellence au milieu des difficultés dans lesquelles Elle se trouve et qui lui occasionnent des ennuis et des peines pour lesquelles nous lui présentons notre entière sympathie. Je suis persuadé que Votre Excellence ne se laissera pas abattre outre mesure, mais qu'au contraire, confiant dans la bienveillance du Saint-Père, elle puisera dans les difficultés et les obstacles une plus grande vigueur pour continuer à servir le Saint-Siège avec aèle et empressement » .

La séance du 17 mai marqua le point le plus aigu de la question des fabriques dans ses rapports avec l'action du Saint-Siège. Du côté du gouvernement, on eut une nouvelle circulaire, au mois d'août de l'année suivante 1895. Ayant remarqué que beaucoup de fabriques ne s'étaient pas encore

conformées aux formalités prescrites par les règlements, le ministre des cultes M. Poincaré envoya une lettre à tous les 'préfets pour les inviter à prendre les mesures opportunes pour que les fabriques ne tardassent pas à observer les prescriptions.

M. Poincaré, après avoir rappelé toutes les conséc^uences auxquelles s'exposaient les comptables des fabriques et les fabriques elles-mêmes en n'observant pas les règlements, concluait en ces termes : « Ce n'eët qu'après cette exécution, comme l'ont indiqué à diverses reprises mes honorables prédécesseurs, notamment dans la circulaire aux évêques du 19 avril 1894, que pourraient être examinées les simplifications et modifications de détails dont l'examen des conseils de préfecture aurait démontré l'utilité » . Quelle générosité en ces paroles ! Après cette exécution, pourraient être examinées les simplifications de détails, et non pas les détails, reconnues utiles, non par les évêques ou les conseils de fabrique, mais par les conseils de préfecture !

Le Journal des Débats lui-même, dans son numéro du 27 août, ne put s'empêcher de faire cette juste observation concernant ces paroles de M. Poincaré : « Nous ne doutons nullement, disait-il, de la, bonne volonté du ministre. Mais il est permis de faire remarquer que, si la loi a besoin de simplifications, c'est précisément parce que ses exigences au point de vue de la comptabilité embarrassent grandement beaucoup de petites fabriques (et même les grandesj, qui ne peuvent entretenir un employé suffisamment instruit pour tenir leurs livres. C'est donc créer un cercle vicieux que de leur demander d'établir ces comptes d'après une méthode compliquée, puisqu'elles ne peuvent le faire, et de leur promettre des simplifications ensuite. S'il est vrai que la loi doit être modifiée dans certains détails, ces modifications, semble-t-ij.

doivent être faites avant l'application ». Et d'accord avec l'autorité ecclésiastique, aurait dû ajouter le journal.

Du côté des catholiques, la loi sur les fabriques rencontra encore dans la suite une juste et légitime opposition, mais qui, malheureusement, fut loin d'être générale, et pas toujours habile. Dans quelques diocèses, les évêques conseillèrent aux fabriques, et spécialement à celles qui ne pouvaient faire face à leurs dépenses sans le concours des communes, d'observer, autant qu'il leur était possible, les règlements du gouvernement. Dans d'autres, on demanda aux fabriques de les exécuter, mais non dans toutes leurs exigences: l'on défendit par exemple, et avec raison, de rendre compte du casuel du clergé. Dans d'autres enfin, on essaya de continuer l'ancien système de comptabilité, en redoublant de soin et de diligence dans l'administration, mais sans tenir compte des récentes prescriptions.

Pour atteindre le but, il aurait fallu une attitude calme, silencieuse et unanime de toutes les fabriques. Il aurait fallu faire valoir auprès du gouvernement, comme l'avait conseillé le Saint-Siège, les mille difficultés pratiques que soulevait l'application d'une comptabilité bureaucratique et minutieuse, faire une espèce d'obstruction et démontrer par les faits, ou par la force d'inertie, que les fabriques n'étaient pas en mesure d'exécuter les prescriptions du règlement, que l'on n'arrivait même pas à comprendre, surtout dans les petites paroisses où il y a très peu de personnes instruites. M. Marques de Braga, conseiller d'Etat, aurait pu fournir un bon argument contre les prétentions du gouvernement. Comme nous l'avons dit, il avait dû publier tout un volume pour commenter la loi et les règlements sur les fabriques, et il en préparait un second. Comment le personnel des fabriques, surtout dans les petites paroisses qui ont un bilan

de 100 ou 200 francs, aurait-il pu digérer tout cet amas de dispositions plus ou moins obscures, et remplir quatre ou cinq registres pour une somme aussi modeste?

Au lieu de cela, les catholiques jetèrent quelque cris isolés, écrivirent des articles dans les journaux, émirent des protestations bruyantes ; quelques-uns publièrent leur résolution d'opposer à la loi la résistance passive ; mais tout cela sans ordre, sans discipline, sans unité et, par suite, sans aucun résultat concret. Il est probable toutefois qu'avec le temps les prétentions excessives du gouvernement se modéreront par la force des choses, et que l'on trouvera une combinaison moyenne conforme au bon sens et à cet esprit d'équité et de justice qui doit régner en de semblables controverses.

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