FRANCE
(Juillet 1831)
Rappel de Mgr Rotelli. — Le Saint-Père m'envoie comme nonce à Paris. — Premier entretien avec M. Ribot, ministre des Affaires étrangères. — Remise des lettres de créance. — Première réception officielle. — Visite aux ministres pendant les vacances parlementaires.
On voit quelle était la situation en France après le toast du cardinal Lavigerie et après la lettre du cardinal Rampolla à l'évêque de Saint-Flour.
Du côté des monarchistes et des radicaux, une opposition acharnée à la politique du Saint-Siège ; du côté du gouvernement, une défiance voisine de l'hostilité ; du côté des catholiques obéissants et sans passion, de l'incertitude et presque de la peur, comme il arrive en présence d'un nouvel ordre de choses dont on ne peut connaître les résultats.
Le Saint-Père se décida à mettre fin à la mission de Mgr Rotelli en l'élevant aux honneurs de la pourpre. C'était une nonciature d'expectative et d'observation; mais le sort en était jeté désormais, et il convenait de prendre résolument et nettement une position conforme à la nouvelle direction, pour ne point voir augmenter la confusion et perdre les avantages de la politique qui venait d'être inaugurée.
Le Saint-Père me dit dans une des audiences accoutumées : « Il faut que vous vous prépariez à partir en France; car vous connaissez toute ma pensée, ainsi que l'état des choses en ce pays. Ces deux années que vous venez de
passer à Rome n'auront pas été inutiles pour vous, et il faut que vous repreniez maintenant le chemin de l'étranger ».
Je compris que sa détermination était irrévocable, mais connaissant les difficultés de la situation en France, je me permis de lui dire brièvement que, puisque la nonciature de Lisbonne était également vacante, j'aurais de beaucoup préféré celle-là ; car, plus calme et plus tranquille, elle convenait mieux à ma santé un peu 'maladive en ce temps-là. Le Saint-Père me répondit en souriant : « Je le sais bien ; mais vous ne pouvez pas me demander raisonnablement la nonciature de Lisbonne : là je puis envoyer facilement un autre prélat; mais, pour Paris, c'est tout différent; vous y êtes déjà allé, vous connaissez et aimez ce pays : je ne puis faire un autre choix ».
Je fis encore quelques observations qui ne furent pas mieux accueillies. Le Pape conclut en disant : « Prenez courage, et comptez en toutes choses sur le secours de Dieu, sur ma constante bienveillance et ma confiance. En toute occasion, à chaque difficulté, ouvrez-vous clairement et franchement, et je vous donnerai des instructions à l'appui ».
Le Saint-Père eut aussi la bonté de me dire spontanément que si les honoraires que l'on donnait habituellement au nonce >de Paris (qui sont les 'mêmes que ceux de Vienne, Madrid et Lisbonne) n'étaient pas suffisants, comme certains en avaient jugé avec raison, je pouvais m'en rapporter à lui librement et qu'il me viendrait en aide. Je fus très touché de cette offre gracieuse du Saint-Père et l'en .remerciai chaudement ; 'mais je n'en profitai point dans la suite.
Je lui demandai comme grâce spéciale qu'il me permît de .revenir chaque année passer quelques jours à Rome, pendant la période des vacances parlementaires, afin de lui exposer de vive voix la situation et obtenir des lumières et des instructions.
Il répondit qu'en réalité les nonces n'avaient point l'habitude 'de revenir souvent, mais qu'il ne voyait aucune difficulté à consentir à ma demande ; il fit même remarquer que les représentants des gouvernements civils ont l'habitude de
prendre de nombreux congés temporaires pour aller trouver leurs chefs respectifs, et que cet exemple avait beaucoup de bon.
Je fus heureux et même un peu surpris de cette autorisation, car il est bien connu que Léon XIII s'est toujours montré difficile pour accorder des congés soit aux cardinaux, soit aux nonces, soit aux autres prélats. Je n'en abusai point cependant, car je ne retournai en Italie que deux fois pendant les cinq ans et demi que dura ma nonciature en France ; et je dois dire que le Saint-Père, qui avait sans doute oublié sa promesse, fit chaque fois une certaine difficulté, bien que j'eusse démontré au cardinal Rampolla l'utilité pratique, pour le bien de la cause, de pouvoir m'entretenir parfois de vive voix avec le Saint-Père et avec le Secrétaire d'Etat.
Ma destination pour la nonciature de France étant définitivement réglée, le Saint-Père fit part de son choix au gouvernement français et lui demanda son agrément. Le gouvernement répondit immédiatement par télégraphe, et je commençai à faire mes préparatifs de- départ.
Je pris cependant quelques jours de congé pour aller saluer les miens dans mon pays natal.
De retour à Rome, j'eus quelques entretiens avec le Saint-Père et le cardinal Rampolla sur les choses de France, et aussi avec le cardinal Rotelli, récemment arrivé de Paris. Ce dernier cependant, à eause peut-être de la nouvelle direction à laquelle il était resté complètement étranger, se tint toujours sur une prudente réserve touchant les questions politiques. Il .ne me fut cependant pas difficile de lire sur son visage une certaine mélancolie et un certain découragement, de sorte que je fus très sobre de questions à ce sujet. Il fut d'ailleurs toujours très gracieux et très courtois à mon égard ; et par quelques confidences qu'il me fit je compris qu'il avait beaucoup souffert moralement et qu'il souffrait encore. Trois mois après, j'appris à Paris sa rapide maladie et sa mort; et j'en éprouvai une vive affliction. Il avait été pendant plusieurs années évêque de Montefiascone, mon diocèse d'origine; il avait été pendant quatre ans mon
prédécesseur immédiat à Paris; il avait éprouvé durant le cours de sa mission des chagrins et des peines d'autant plus graves qu'il avait une nature extrêmement, sensible; c'étaient là autant de titres qui me faisaient plus regretter sa perte subite et prématurée. Paix à son âme bénie !
Je partis de Rome le 14 juillet 1891, salué à la gare par un bon nombre de mes amis. Tous faisaient des vœux pour l'heureux succès de .ma mission, mais tous m'exprimaient aussi leurs craintes en même temps que leur compassion pour moi en cette difficile destination. Lorsque seul dans mon compartiment je vis disparaître rapidement les murs de Rome, j'éprouvai un serrement de cœur et il me sembla que j'étais jeté dans l'inconnu. Le poids des responsabilités et La perspective des attaques et des rancunes dont j'allais être l'objet me remplirent l'âme de préoccupation et de tristesse. Le silence et l'obscurité de la nuit assombrirent davantage encore mes pensées; je ne me décourageai point cependant, ayant conscience d'obéir à la volonté expresse du Saint-Père; il n'en est pas «moins vrai que les continuels et douloureux incidents de mon séjour de six années en France me prouvèrent que mes pressentiments d'alors étaient bien fondés. J'espère que le lecteur, en parcourant ces pages, voudra bien m'excuser si quelque expression un peu vive ou parfois un peu acerbe tombe de ma plume; qu'il l'attribue uniquement à la peine que j'éprouvai à certains moments de voir attaquer de tant de manières la politique pacificatrice du Saint-Siège.
Je fis le trajet sans aucun arrêt, et j'arrivai à Paris le jeudi 16 juillet, vers les 7 heures du matin. Je me rendis à l'hôtel de la nonciature, 58, rue de Varenne, et peu après je fis part de mon arrivée à M. Ribot, ministre des Affaires étrangères.
Avant d'aller plus loin, je ne crois pas inutile de faire connaître l'accueil bienveillant que me réserva la presse italienne et la presse française. Ma nomination, qui était attendue depuis quelque temps, ne surprit personne : elle fut saluée tant en France qu'en Italie avec une satisfaction générale.
CH. I. — LES DÉBUTS DE MA NONCIATURE A PARIS 8i
Dans l'après-midi, le comte d'Osmesson, introducteur des ambassadeurs, homme aimable et distingué, vint me rendre visite, m'apportes la bienvenue de la part de M. Ribot, et m'exprimes le regret qu'éprouvait celui-ci de ne pouvoir me recevoir 'que le 18, à cause d'une interpellation de M. Laur qui devait se discuter à la Chambre le 17. M. Ribot me faisait exprimes son vif désir d'entrer au plus vite en rapports personnels avec moi.
En effet, le 18, je me présentai à l'heure indiquée au quai d'Orsay, où M. Ribot me fit un accueil des plus gracieux. Il fine demanda avec intérêt des nouvelles du Saint- Père, mais s'abstint de parler de religion ou de politique, et ne fit que touches au vol à quelques questions selatives au protectorat français en Orient. Dans cette première conversation, je 'me bornai moi aussi à des généralités; j'indiquai en quelques 'paroles la bienveillance spéciale du Saint- Père envers la France et son vif désir d'obtenir la pacification religieuse; comme aussi mon attachement personnel déjà ancien pour ce .pays où je venais en mission pour la seconde fois.
Le 21 juillet fut le jour choisi pour la remise des lettres de créance; la solennité eut lieu avec le cérémonial accoutumé. Voici les deux petites allocutions que M. Carnot et moi échangeâmes en cette circonstance :
Monsieur le Président,
J'ai l'honneur de remettre à Votre Excellence les lettres par lesquelles le souverain Pontife daigne m'accréditer, en qualité de nonce apostolique, auprès du gouvernement de la République française.
En me confiant ce noble mandat avec 'toutes, ses délicates responsabilités, mon auguste maître m'a chargé de vous renouveler ses sentiments, si souvent exprimés, de haute et particulière bienveillance pour cette nation, dont les gloires et l'action civilisatrice dans le monde ont été, en tout temps, .si étroitement liées à cellesde la religion catholique.
Il m'a chargé, en outre, Monsieur le Président, de vous oifrir les vieeux les plus sincères qu'il forme pour le bonheur de Votre Excellence.
Quant à moi, je suis très heureux de saluer de nouveau cott*
terre de France, à laquelle me rattachent oéjà tant et de si chers souvenirs. C'eet vous dire, Monsieur le Président, que je ferai tous mes efforts, avec l'aide de Dieu et le bienveillant concours de votre gouvernement, pour assurer les heureux résultats de la mission pacifique de l'Eglise et pour resserrer de plus en plus les (relations amicales qui existent entre le Saint-Siège et la Fiance.
Le Présidant de la République répondit ;
Monsieur le Nonce,
Je vous remercie des paroles si sympathiques pour la France, par lesquelles vous avez tenu à inaugurer la mission diplomatique dont le souverain Pontife vient de vous, investir et qui vous ramène aujourd'hui parmi nous.
Vous connaissez déjà la nation française, vous savez quel est son attachement éprouvé à ses institutions républicaines, dont vous avez pu suivre de près, jadis, le jeu régulier.
Cette expérience des hommes et des choses vous aidera, j'en suie persuadé, à remplir à la satisfaction de tous un mandat dont vous rappeliez tout à l'heure les délicates responsabilités. Les qualités que nous avons déjà pu apprécier alors que vous étiez le dévoué collaborateur d'un sage diplomate, qui fut depuis un membre éminent du sacré Collège, sont un gage de succès pour votre pacifique mission qui trouvera un •concours bienveillant auprès du gouvernement de la République.
Vous pouvez en donner l'assurance au 'Saint-Père, en le rmievciant des vœux qu'il forme par votre bouche pour le bonheur de la France et en lui répétant ceux que nous renouvelons, à notre tour, pour sa personne.
Ces paroles produisirent généralement bonne impression. Le National du 24 juillet disait :
Ces paroles ne sont pas Testées enfermées dans les limites l'une courtoisie banale, et les déclarations qui, de part et d'autre, ont été prononcées auront certes du retentissement par delà nos frontières. Quant à nous, nous nous réjouissons de la netteté et ce îa fermeté avec lesquelles des deux côtés a été affirmé le désir d'une entente de plus en plus intime et cordiale.
Un télégramme envoyé de Paris le 23 juillet au Moniteur de Rome exprimait le même sentiment :
Les discours de Mgr Ferrata et de M. Carnot ont produit l'impression la plus heureuse. A gauche il se produit même un mou-
vement très sympathique pour le nonce et pour la politique d'union avec la France. Les journaux se montrent toujours respectueux ou sympathiques.
Quelques journaux libéraux italiens eurent seuls une note discordante, et manifestèrent quelque mécontentement pour ces paroles de bonne harmonie entre la France et le Saint-Siège. Le Moniteur de Rome du 24 juillet, protestant contre cette attitude mesquine de ces journaux, faisait ces très justes réflexions : « En se voyant (le nonce e.t M. Carnot) auraient-ils dû se jeter des pavés à la tête ? Tout cela est ridicule et bouffon ».
La conversation que j'eus avec M. Carnot à cette» occasion n'eut aucune importance spéciale. Il me demanda avec courtoisie des nouvelles du Saint-Père ; et dans ma réponse j'indiquai à grands traits les vues parternelles de l'auguste Pontife sur la société en général et sur la France en particulier. Le Président écouta mes paroles avec intérêt ; et conservant une attitude digne et en même temps bienveillante, il dit quelques .paroles d'éloge pour la grande sagesse de Sa Sainteté. Il n'aborda cependant aucune question particulière.
Madame Carnot, à qui je demandai à être présenté, me fit un accueil aimable et gracieux, exprima sur le Pape et sur la religion des sentiments parfaitement chrétiens ; et sa physionomie ouverte et loyale attestait sa pleine et entière sincérité. Certains ont dit qu'elle exerçait sur son mari un véritable ascendant moral ou tout au moins une influence sérieuse ; et je crois que cette opinion était bien fondée. Cependant, soit à cause de la situation très effacée! qu'occupent, sous le régime républicain, les femmes des Présidents, soit pour ne point créer d'embarras à son mari, elle cacha toujours avec soin son influence sur M. Carnot, disant qu'elle n'entendait rien aux questions poilitiqués, et que, d'ailleurs, il ne lui était point permis de s'en occuper. Du reste, le Président de la République lui-même, à moins qu'il ne soit doué d'un prestige et d'une intelligence supérieurs, n'a pas de véritable influence sur le cours des événements en France. Le ministère et surtout les Chambres imposent leur volonté, et le Président est obligé de la subir. Celte résignation sou-
vent forcée, on l'appelle, pour la colorer, l'observation respectueuse de la constitution du pays.
Après la remise des lettres de créance entre les mains de M. Carnet, j'avais fixé, d'accord avec le 'ministre dos Affaires étrangères, le jour de ma première réception officielle qui eut lieu le 28 de ce même mois de juillet. Tous les ministres présents à Paris, ainsi que tous les grands fonctionnaires de l'Etat se rendirent à la nonciature et se montrèrent affables et courtois. Une circonstance est à noter. Dans l'invitation adressée au corps diplomatique, l'on avait indiqué la permission de sa présenter en frac et cravate blanche ; et cependant les ambassadeurs, ministres, chargés d'affaires, ainsi que leur personnel respectif, par un sentiment d'égard et de respect pour le représentant du Saint-Siège, se présentèrent tous en grand uniforme ; ce qui ne manqua pas de produire une certaine impression sur les hommes du gouvernement républicain.
Dès les premiers jours de mon arrivée en France, je crus opportun de me mettre en rapport avec tous les ministres, et jo leur fis à chacun une visite personnelle, ce qui est, du reste, conforme aux usages diplomatiques. Il était très important de connaître l'impression qu'avaient produite sur leurs esprits les nouvelles directions du Saint-Siège* et à quel point l'on pouvait espérer de leur part un concours vrai et sérieux pour la pacification religieuse, le principal but visé par le Saint-Siège.
Les Chambres étant en ice moment en vacances, plusieurs ministres étaient absents de la capitale en ces jours d'été ; les plus influents d'entre eux étaient cependant restés : MM. de Freycinet, Constans, Ribot, Bourgeois et Fallières, ce dernier alors ministre des cultes. J'en avais connu quelques-uns lors de mon premier séjour en France; il me fut par suite facile d'avoir avec ceux-là, dès ma première conversation, un échange d'idées d'une certaine importance, d'autant plus que l'accueil qu'ils me firent fut non seulement courtois, mais cordial.
La politique du Saint-Siège n'avait pas encore été en ce
moment aussi clairement tracée qu'elle le fut dans la suite par l'Encyclique du Saint-Père.. Cependant elle avait été indiquée par le toast du cardinal Lavigerie, qui reflétait, quant à la substance, la pensée du Saint-Siège, et par la lettre du cardinal Rampolla à l'évêque de Saint-Flour. Les ministres/ s'ils n'avaient pas saisi toute la portée de la nouvelle direction systématique! contre le régime républicain et de se catholiques une route différente de celle qu'ils avaient suivie jusqu'alors, en leur conseillant de se désister d'une opposition systématique contre le ..régime républicain et de se placer sur le terrain légal.
Tous me firent comprendra qu'ils voyaient avec satisfaction cette initiative du Saint-Siège, et qu'ils louaient le Saint-Père de ces dispositions bienveillantes et conciliantes envers la République. Je notai cependant qu'ils n'étaient point parfaitement rassurés sur le résultat pratique que pouvait amener le rapprochement des catholiques de la République. Ils ne doutaient point, ils s'abstinrent au moins de le dire, de la sincérité du Saint-Siège ; mais ils conservaient une certaine •défiance, une certaine appréhension, que leur inspirait le langage peu mesuré et peu prudent de certains journaux catholiques ; ceux-ci, en effet, déclaraient ouvertement que l'adhésion à la République avait pour but d'éliminer les hommes actuellement au pouvoir, parce que sectaires et ennemis de la religion. Ce sentiment était conforme à la nature humaine et on ne pouvait leur en faire un reproche. Moi-mùnn, je me rendis facilement compte, à la lecture de ces journaux, que les républicainis, par instinct de conservation, devaient accueillir avec défiance une politique qu'on leur représentait comme tendant à les supplanter.
Je m'employai donc à obtenir que ces journaux cessassent de traiter un point aussi délicat. Pour amener plus facilement le parti monarchiste à accepter la politique du Saint-Siège., ils répétaient constamment que leur intention était d'entrer dans l'édifice républicain pour en chasser tous les éléments mauvais.
C'était là une fanfaronnade inutile, qui n'avait d'autre effet que de stimuler les républicains à monter la garde
devant la porte de la République et à en empêcher l'entrée par tous les moyens. C'était aussi rapetisser la politique du Saint-Siège en la rabaissant à des intérêts /personnels, et en faisant ainsi d'une œuvre de conciliation et de paix un élément nouveau de conflit.
Je crus opportun de signaler dès ce moment cette erreur de tactique à certains catholiques ; car elle fut la cause d'une longue défiance de la part des républicains, 'même modérés, qui, à certains moments, non seulement ne se montrèrent point disposés à favoriser la politique du Saint-Siège, mais firent cause commune avec les radicaux pour la combattre. Certains catholiques parurent vraiment par trop naïfs, lorsque, voyant le gouvernement ne point correspondre à l'initiative du Saint-Siège, ils s'en étonnaient hautement, l'accusaient de noire ingratitude et en prenaient motif pour affirmer l'insuccès de la politique pontificale ; 'alors qu'ils auraient dû réfléchir que la tactique imprudente qu'ils suivaient était pour quelque chose d'ans cette ingratitude et cet insuccès. Comment, en effet, peut-on espérer être bien reçu dans la maison d'un individu que l'on menace ouvertement de mettre à la porte dès que l'on sera entré ?
Dans toutes mes conversations avec les hommes du gouvernement, j'eus soin, afin de dissiper ces craintes, de bien déclarer que l'unique but du Saint-Siège était d'arriver à la pacification religieuse, et qu'il attendait ce résultat de leur bonne volonté et de leur sagesse, qu'il n'en faisait point une question de personnes," mais de principes et d'intérêts supérieurs.
Avec MM. Constans, Ribot et Fallières, je pus conférer plus longuement et j'entrai davantage dans les détails ; je leur indiquai certaines lois qui, faites à une époque de combat, auraient dû être supprimées ou sensiblement modifiées pour obtenir la paix religieuse. MM. Ribot et Fallières se montrèrent sur ce ppint réservés et circonspects, disant qu'il n'était pas en leur pouvoir de modifier ces lois si l'opinion de leur parti ne changeait point, et se bornant à promettre qu'ils procéderaient dans leur application avec équité et modération. Mais M. Constans m'assura que le gouverne-
ment présenterait bientôt un projet acceptable relativement à l'impôt sur les congrégations dit « droit d'accroissement », et me fit entrevoir comme chose probable que le gouvernement adoucirait un jour le service militaire du clergé.
Sur cette question il me fit les considérations suivantes : d'après la loi française, les 'séminaristes sont obligés pendantun an de vivre à .la caserne avec les autres soldats, pour s'exercer au maniement des armes, dont ils ne se serviront jamais en temps de guerre, puisqu'ils sont destinés, d'après la loi elle-même, à servir dans les hôpitaux et les ambulances. Ne serait-il donc pas plus logique et plus utile que les séminaristes, en temps de paix, apprissent à soigner les malades et les blessés, recevant un enseignement correspondant dans les séminaires et pendant quelqueis jours dans les hôpitaux, plutôt que d'être distraits pendant un an de leurs études ecclésiastiques et d'être obligés de vivre dans les casernes, dans un milieu si peu convenable pour leur vocation et pour la délicatesse de leur futur, ministère ? Les séminaristes et l'armée y gagneraient : et la loi actuellement contradictoire en deviendrait un peu plus raisonnable.
Quant à la suppression arbitraire et anticoncordataire des traitements du clergé, à laquelle le gouvernement avait si souvent recours, les ministres me dirent qu'ils s'étaient abstenus d'exercer de nouvelles rigueurs, et que le nombre des prêtres ainsi frappés ne s'élevait pas à une centaine, nombre rqu'ils étaient disposés à réduire de beaucoup si les ecclésiastiques se montraient plus circonspects et plus prudents.
On parla aussi de la politique extérieure et des intérêts communs de la France et du Saint-Siège. Et je ne manquai pas de faire remarquer à mes interlocuteurs combien il était important pour la nation française d'avoir l'appui moral du Saint-Siège.
Je compris parfaitement, d'après leur réponse, qu'ils se rendaient bien compte de l'utilité de cet appui, mais qu:à l'intérieur de la France ils n'osaient faire une politique franche et conforme à ces intérêts, par peur du parti radical. Ceci me donna l'occasion de constater que la nouvelle direc-
tion du Saint-Siège, si bienveillant envers la nation française avait fait impression sur leur esprit et diminué l'âpreié de leurs préjugés envers la Papauté et l'Eglise catholique. L'on pouvait donc espérer qu'ils ne continueraient pas la lutte religieuse avec le même acharnement que par le passé, et, qu'en outre, lorsque le. Saint-Siège aurait réussi à modifier l'opinion publique en France, ces hommes n'auraient plus été opposés à la pacification, ou tout au moins à un arrêt de la lutte religieuse. Il apparaissait donc clairement que notre effort principal ne devait pas tant viser à changer les idées du gouvernement que celles de l'opinion publique ; le second résultat devait nécessairement amener le premier, comme il arrive du reste ordinairement dans tous les pays soumis au suffrage universel. Et plusieurs fois à Rome je m'étais permis d'exprimer cet avis au Saint-Père et au cardinal Secrétaire d'Etat. La France, disais-je, est un pays généreux et sensible, et lorsqu'elle aura acquis la conviction que le Saint-Siège, loin de s'inféoder à des partis politiques qui représentent un passé glorieux mais qui lui sont suspects, suit une politique élevée, supérieure et amie, il n'est pas possible qu'elle ne réponde pas à cette politique avec déférence et gratitude et qu'elle n'oblige pas 'le gouvernement à cesser ces vexations contre la religion et contre le clergé. On .pourrait objecter qu'une pareille politique, qui s'appuie sur le sentiment d'un pays, n'a pas de base solide et se trouve exposée aux continuelles oscillations que subit l'opinion publique elle-même. Mais cette objection est plus forte en apparence qu'en réalité. Toute nation a un fond stable de bon sens, de générosité et de bonté, qui finit par émerger et par s'imposer, malgré les 'menées et les tromperies d'une poignée de sectaires. Et si cela est vrai pour toutes les nations, cela est surtout vrai pour la France. En effet, bien que souvent agitée par de fortes tempêtes à cause du tempérament fougueux et ardent de ses habitants, elle conserve, comme la mer, un fond calme et tranquille qui résiste aux agitations de surface et les rend moins intenses et 'moins durables.
De toute manière, il valait la peine d'en faire l'expérience.
Le Saint-Siège apprit avec intérêt ces premières conversations (dont je lui donnai connaissance par le rapport n° 5 du 31 'juillet 1891). Le cardinal Rampolla, dans sa dépêche du 8 août, n° 3007, répondit que Sa Sainteté avait manifesté « une vive satisfaction de la manière dont je m'étais comporté avec les divers «ministres que j'avais eu l'occasion de voir les jours précédents. Ces débuts de la mission que le Saint-Père vous a confiée font concevoir de joyeuses espérances pour l'avenir. Dans la certitude où se trouve Votre Excellence d'apporter en cela de grandes consolations à l'auguste Pontife, qu'elle s'attache à se rendre favorables les hommes du gouvernement, de manière à les amener à respecter les droits et les intérêts de l'Eglise, en faisant disparaître graduellement de la législation et des faits les mesures hostiles à la religion «dont vous avez entretenu vos interlocuteurs, et celles que vous aurez à l'avenir occasion de faire connaître et de combattre ».