XXVIII NOTICE
écouta pourtant la proposition d'appeler un médecin dont on racoîitait des merveilles. Ce docteur procédait , disait-on , par des voies tout-à-fait neuves ( cette Aanîère annonçait déjà Tempirique ). Enfin , Monsieur R. . . . était vanté comme Thomme de France le plus salutaire. Il examina long-temps son malade , ne fit pas même les questions nécessaires, et sortit d'une méditation profonde , par une décision digne de Sganarelle. Il prononça que la faiblesse du baron tenait à la rigueur de sa dîète^ et lui prescrivit à Tagonie, ce que l'homme le mieux portant ne digère pas toujours , des truffes , du jambon y de la croûte de pâté. Le baron le prit pour un fou , mais ne recula pas; ce qui n'était guère plus sage : «•Ecoutez , lui dit- il , si vous me tuez, on en parlera. » Votre réputation peut en souflrir. Vous jouez plus gros » jeu que moi. Voyez , c'est votre affaire ! »
Le docteur persévéra dans son ordonnance (i), et le premier effet qu'elle obtint parut miraculeux. Le malade sentit ses forces renaître ; les accidens cessèrent. Mais , le lendemain , ils recommencèrent avec plus de fréquence et de gravité. Le péril devint imminent.
Quoiqu'il ne doutât point dèf sa fin prochaine , il ne gardait point le lit , et quittait rarement sa société , toujours très-nombreuse. Il avait vingt-cinq personnes à diner le 2 juin, jour de sa mort : pendant qu'on était à table ,
(i) Un ami de M. de Besenvai (le comte dePusignieu ) rendit compte au roi de l'opinion du docteur R... , sur Tëtat du baron , des remèdes qu'il avait prescrite , et de leur succès, contre toute attente. « Ce docteur, » répondit Louis XVI , est un charlatan que j'ai fait renvoyer de Thô- » pital militaire de la Rochelle , parce qu'il faisait des essais sur les » soldats. Dites, de ma part, au baron qu'il se dëfie d'une médecine M insensée. »
SDR LE BARON DE BËSENVAL. XXIX
il entra dans la salle à manger^ en disant à ses convives : « C^est Fombre du Commandeur qui vous fait sa visite. » Cette apparition., ces mots que rendaient encore plus sinistres une pâleur affreuse , un vêtement blanc et traînant , une voix pénible , dés traits décomposés , répandirent un effroi qu'on eut peine à dissimuler. Il s'^n aperçut , sourit et rentra dans le salon. Une heure aprèsy il n^était plus.
Les Mémoires du baron de Besenvâl ne sont pas proprement des Mémoires. . Il n'a donné suite à ce qui le concernait, que depuis les derniers jours de Tannée 1 788, jusqu a Févénement de son procès. Le reste se compose de souvenirs épars «t sans liaison , jetés sur le papier dans le peu de momens que lui laissaient les^ détails du régiment des Gardes et ceux de sa compagnie , son inspection générale , son commandement , sa correspondance , ses assiduités à la cour ^ mais ces fragmens sont précieux par un caractère de vérité qu'il est difficile de méconnaître \ déjà même ils font autorité. Des historiens estimés , et notamment M. Lacre telle , citent trèssouvent le baron de Beseirval à l'appui des faits qu'ils rapportent. Ses Mémoires réunissent en effet , d'après la pensée d'un moderne , toutes les conditions d^un bon témoignage historique : Grai^is igùur testù ïlle qui vidit sua tempora; melior, qui vidit et par^ aliqijLa fuit^ optimus y qui res scripsit quas gesserat , aat ndju^erctt. (Salm. inFLOR. )
Le vicomte de Ségur, à qui ces Mémoires ont été dérobés en 1794? et qui s'est' trouvé contraint d'en autoriser la publication, eût f^t sagement de supprimer des historiettes qui les déshonorent. Un autre motif semblait l'exiger. Ou est maître de livrer lies confessions
XIX lïOTIGB 60R LE BAltON DE 9fi9fi9\AL.
au public ; mais on ne Test pas de lui lirrer la confession des autres. Quant à nous q\ii condamnons franchement ces réTëlations indiscrètes 9 il nous serait impossible , sans donner une édition incomplète et tronquée , de réparer un tort qui ne doit être imputé qu'au premier éditeur. Nous croyons nième qu*îl n'atteint pas Vautetir 4ies Mémoires: car on sait que le baron de Besenval écrivit ces aventures pour amuser son loisir, comme poiH* ae les raconter à lui-même , et qu'il ne se proposait pas de mettre le publie dans sa confidenee.
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