‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 2 sur 91 · Lu à l'Acadëmie des Beaux -Arts, le 26 décembre · texte numérisé non relu

Lu à l'Acadëmie des Beaux -Arts, le 26 décembre

C'est dans les termes suivants qu'il faisait remonter jusqu'au souverain ce beau titre de gloire de transformateur de Paris : « Ce rêveur ne fut pas seulement l'auteur des plans que j'ai réalisés, il resta l'appui fidèle de l'agent d'exécution que son choix était allé chercher, parmi tous les préfets de France, pour en faire l'interprète de sa pensée, je n'ose dire son « second » à Paris. »

L'idée originelle de la transformation de Paris appartient donc à Napoléon III. Une de ses premières préoccupations fut de donner à Paris tout ce qu'il avait vu de bon et de beau pendant ses séjours dans les villes étrangères, et particulièrement à Londres. Pour arriver à ce résultat il lui fallait trouver un homme. La tâche n'est pas toujours facile; les nécessités de la politique, les concessions à faire, les considérations d'ordres divers et souvent bien contradictoires, viennent restreindre le champ des recherches, et ôter parfois à ceux qui sont à la tête du Gouvernement la pleine liberté de leurs choix.

Dès le premier jour de son entrée en fonctions, M. Haussmann se mit au travail et étudia les ressources et les besoins de la Ville de Paris. Voici quelle était la situation : La Ville de Paris avait un budget d'environ cinquante millions pour subvenir à ses dépenses ordinaires et extraordinaires. Or, il était évident, à première vue, que pour , réaliser les grands travaux de voirie, d'assainissement et d'embellissement nécessaires, il fallait compter sur un certain nombre de milliards. Comment se les procurer? L'Empereur ne voulait point d'impôts nouveaux qui rendissent ses projets impopulaires aux Parisiens, et c'était là une condition que M. Haussmann devait tout d'abord accepter.

Le nouveau préfet eut alors cette idée qui semble bien simple aujourd'hui que l'expérience en a démontré la justesse, mais qui était à ce moment toute nouvelle et très audacieuse : que la prospérité résultant des grands travaux projetés devait faire naître par elle-môme des ressources suffisantes pour assurer l'amortissement des dépenses engagées pour ces travaux. Cette idée ayant été

agréée par le Souverain, M. Haussmann accepta de sou côté la grande mission qui lui était proposée.

Dans ses différents postes, comme plus tard à Paris, Haussmann montra un talent hors ligne d'administrateur, une habileté féconde en ressources, une fermeté inébranlable de caractère, une activité infatigable et une fvâSsance extraordinaire de travail.

Il aimait à dire que la tête d'un Préfet, dont Tadministration embrasse tous les services publics, devait être une sorte de dictionnaire encyclopédique. Son esprit d'investigation, toujours excité, le portait constamment vers les questions nouvelles qu'il n'abandonnait pas sans les avoir approfondies; son étonnante faculté d'assimilation lui permettait de tout comprendre et de tout retenir, à tel point qu'il prenait souvent pour siennes, avec la plus entière bonne foi, les idées qu'il avait une fois adoptées. Il trouvait le moyen de tout faire et savait mener de front sans fatigue l'accomplissement régulier des devoirs si nombreux et si variés de sa charge, sans jamais se soustraire aux obligations mondaines que lui imposait sa haute situation.

Certes, l'administrateur était doublé d'un artiste, épris de toutes les grandes choses, passionné pour le beau, « cette forme excellente, artistique, du bien », et l'Académie des Beaux-Arts, dont il suivait assidûment les séances, aimait à l'entendre prendre part à ces discussions où les intérêts supérieurs de TArt étaient en jeu.

M. Haussmann n'était peut-être pas orateur, dans le sens complet du mot, car il n'avait ni la voix puissante, ni l'éloquence entraînante qui soulèvent les foules, mais il exerçait une grande action par sa logique incomparable. Il avait le talent de convaincre les esprits par la seule force de sa dialectique et nul mieux que lui ne savait traiter et faire comprendre aux assemblées les questions les plus ardues : c'était un orateur d'affaires de premier ordre.

La raideur de formes qu'on lui a souvent reprochée n'était qu'apparente ; car, au fond, il était bienveillant pour

ses nombreux subordonnés dont il exigeait beaucoup, mais qu'il savait récompenser et que toujours il s'eiforçait de traiter avec patience.

Sénateur de l'Empire, il accepta le titre de baron ; il eût pu être duc, si l'on en croit une page de ses Mémoires.

Il fut bien plus sensible à l'honneur qui lui fut fait d'inscrire de son vivant son nom sur l'une des plus belles voies qu'il a créées. La reconnaissance publique ne devra jamais l'effacer...

Les travaux apparents, tels que ceux que je viens do passer brièvement en revue, et qui répondent aux besoins extérieurs de l'existence, ne suffisent pas à la vie d'une grande cité comme Paris ; il lui faut encore un organisme intérieur, comme dans le corps humain, et de la perfection de cet organisme dépend la santé de la population. Ce fut là aussi une des grandes préoccupations d'Haussmann. Dès son arrivée à la préfecture de la Seine, il porta une attention particulière sur les questions relatives aux eaux, aux égouts et à l'assainissement.

Si les promenades, les parcs et les squares nouvellement créés, contribuèrent à la décoration artistique de la capitale, on me pardonnera de ne pas m'y arrêter. Les promenades de Paris ont été, d'ailleurs, l'objet d'une publication spéciale dont j'ai fait hommage à l'Académie, et, si j'en parle, c'est pour ajouter qu'un des titres de gloire du baron Haussmann sera d'avoir pris ce service tout nouveau sous sa protection. 11 n'a jamais cessé de le soutenir contre les nombreuses critiques qui s'adressent toujours aux innovations : il a su faire comprendre au Gouvernement, au Parlement et au Conseil municipal, avec l'énergie et le talent qui le caractérisaient, les avantages considérables, tant pour la salubrité que pour la beauté de la ville, qui devaient résulter de la création de belles promenades et de la plantation de nos voies publiques. Mais, pour créer ces promenades, pour remplacer par de véritables arbres, d'une luxuriante végétation, les tristes baliveaux qui faisaient autrefois l'unique ornement de nos boulevards, il fallait une organisation puissante et les cré-

dits indispensables : M. Haussmann avait seul Tautorît^ nécessaire pour les obtenir.

Personne, aujourd'hui, ne regrette les sommes considérables qui ont été dépensées pour les bois de Boulogne et de Vincennes, non plus que pour les parcs Monceau, de Montsouris, des Buttes-Chaumont, et tant d'autres, qui, au grand avantage de la population, ont converti, en ver-^ doyantes oasis, des espaces souvent incultes et déserts, comme était autrefois le Champ de Mars.

Parallèlement à ce travail étaient créées ces magnifiques galeries souterraines que Ton visite aujourd'hui comme une des curiosités les plus intéressantes de Paris. Le réseau des égouts qui n'était que de 228 kilomètres en 1860, avait atteint dix-huit ans plus tard 600 kilomètres, et avait pris l'unité nécessaire à un corps dont toutes les parties, collecteurs et petites galeries, étaient agencées de manière à concourir au même objet.

Les bons effets que le baron Haussmann attendait de ces travaux n'ont pas tardé à se manifester d'une façon éclatante ; les maladies épidémiques, autrefois si fréquentes et si meurtrières, ont décru dans des proportions considérables, comme on a pu le remarquer en 1884 lors de la dernière épidémie cholérique.

Cette création d'une nouvelle ville souterraine restera l'un des plus beaux titres de gloire du baron Haussmann, qui en a posé les bases dans un Mémoire resté célèbre, au milieu de tant d'autres qui suffiraient à établir sa valeur littéraire, s'il n'était pas superflu d'ajouter un titre de plus à celui de transformateur de Paris.

Malgré toutes les résistances de l'opinion qui semblait, en partie du moins, préférer Teau de la Seine à l'eau de source, résistances que brisa M. Haussmann avec sa volonté perspicace, il accomplit la tâche gigantesque, comparable aux plus beaux travaux des Romains, de faire venir à Paris les eaux de la Vanne et de la Dhuis au moyen de deux magnifiques aqueducs se déversant l'un dans le réservoir de Montsouris et l'autre dans le réservoir de Ménilmontant.

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