CHAPITRE VIT
Retour à l’Ile-de-France. — Départ pour la France. — Île Bourbon. — Tempête.— Retour en France.
Le 27 mars, nous appareillâmes sous toutes voiles, gouvernant au sud sud-ouest pour nous mettre en dehors de la pointe ouest du banc. À midi , la Grande-Mosquée nous restait au sud sud-est, et la sonde marquait huit brasses de sable blanc. Nous estimant au large du banc, on gouverna au sud, pris au sud un quart sudest, pour l’arrondir. Le fort du sud de la rade nous restait alors à l’est. A six heures du soir, le Grand-Minaret fut relevé à l’est 19° nord, et les terres les plus sud , au sud 34° est, à trois lieues de distance des terres par notre travers. À deux heures du matin, le cap Bab-el-Mandeb se montra dans le sud-est; à trois heures et demie , nous eûmes connaissance de l’île Mehun et de celles des Frères, situées au sud-ouest de la première. À quatre heures, on releva le milieu äu cap Bab-el-Mandeb à l’est sud-est, et
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la pointe la plus est de l’île Mehun , au sudest un quart sud 4° est. Pour ne pas donner dans le détroit avant le jour, on mit en panne, et toute la nuit on sonda de quart d’heure en quart d'heure, sans rapporter de fond avec vingt-cinq brasses de ligne. À cinq heures, nous donnâmes dans la passe du sud, entre l’île Mehun et celle des Huit-Frères ; à sept heures, nous étions au sud de la première, à une lieue et demie de distance. À midi, le cap Raz-Bel, montagne très élevée au nord de la baie de Zeila, nous restait au sud 32° ouest, le cap Bab-el-Mandeb, ouest , 4° nord , et le cap Saint-Antoine, à l’est, 2° sud; ces deux derniers sont situés sur la côte d’Arabie, à l’est du détroit. Le 28, la brise toujours faible du sud-est au nord-ouest par l’est nous forca de nous tenir le plus près possible de la côte d'Arabie, dont, à six heures du soir, nous n’étions qu’à deux lieues de distance, relevant le cap Bab-el-Mandeb ouest, 25° nord, celui de Saint-Antoine, à l'est, 2° sud, et le cap Raz-Bel, ouest, 38° sud, la sonde rapportant du sable blanc par quatorze brasses. On gouverna au sud un quart sud-est , avec une vitesse de deux à trois nœuds par heure, ce qui à midi nous placait à six
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lieues de distance du cap Saint-Antoine, qui nous restait alors au nord-est un quart-nord; notre latitude était au même instant de 12°, 9’. Le 29 et le 50, les vents varièrent beaucoup; ce dernier jour, à six heures du soir, le cap Aden nous restait au nord-nord-est, dix lieues de distance. Le 2 juillet, à sept heures, nous eûmes connaissance, entre le sud et l’ouest, de montagnes très élevées, situées dans l’intérieur del’Afrique; mais l'atmosphère, chargée de légers brouillards à l'horizon , ne nous permit de distinguer ni caps, ni pointes, ni même aucun rivage. À midi, notre latitude était de 11° 24 et la longitude de 46° 44’, ce qui nous plaçait à peu près ouest-nord-ouest de l’île de Mette , à la distance de vingt lieues. Le 3, à inidi, nous découvrimes l'ile de Mette au sudest un quart, 2° est, distance de sept à huit lieues ; notre latitude était alors de 11° 28’, et la longitude de 47° 8’, orientale de Paris. Le 4, avec un beau temps, nous longeîmes la côte d'Afrique; les 5, 6 et 7. calmes fréquents et chaleur insupportable. Le 8, le cap Saint-Félix nous restait à l’est, 4° nord , quatre à cinq lieues de distance. Le 11, à midi, nous nous vimes à l’est du cap Saint-Félix; nous le 1. 7
relevämes au sud, 40° ouest, ainsi qu’un autre ap situé entre celui de Saint-Félix et de Gardafui, à l'est, 35° sud; latitude 12° 4’, et lonvitude 49° 38’. Le 12, un gros vent et l’agitation de la mer couchèrent le vaisseau sur le côté; nous eûmes beaucoup de peine à le relever. Le 13, nous gouvernâmes pour nous rapprocher de l'ile de Socotora, dont nous eùmes connaissance à onze heures du soir :
elle nous restait alors au sud-est. Le 14, à cinq heures du matin, les montagnes élevées de l’intérieur de l’île parurent depuis le sud-ouest jusqu'au sud un quart-sud-est ; nous nous trouvâmes, sur les quatre heures de l’après-midi, sous le vent et à environ trois lieues de l’île. Je dois remarquer ici que nous avions eu tort de nous tenir aussi près des côtes d'Afrique, tandis que nous étions dans le Golfe; cette faute nous a valu des calmes qui nous ont retardés , et qui ne se font pas sentir à vingt ou trente lieues plus au nord. Les terres sont très élevées, et, dans la partie du nord , défendent la mer contre les vents venant du sud-ouest.
Le 20 juillet, plusieurs volées d'oiseaux de moyenne grosseur et des paille-en-queues venant de l’est, nous annoncèrent le voisinage
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des Laquedives , dont nous nous estimions à la distance de soixante-dix lieues; notre latitude était alors de 9° 23’, et la longitude de 67° 2’. Ce même jour des grains se formèrent dans l'ouest et nous donnèrent enfin de la pluie, qui fut reçue par nous comme la manne par les Hébreux: depuis cinq mois nous n'avions pas vu de nuages.
Le 22 à midi notre latitude fut déterminée à 9° 9’; la longitude à 70° 25’, ce qui nous plaçait entre l’île Keloi et celle de Scheueli, la plus méridionale des Laquedives, environ vingt lieues au nord de la première, située par 8° 10’ de latitude, 70° 30’ de longitude, et quatorze lieues au sud de la seconde, située par 9° 48’ de latitude, et 69° 45’ de longitude.
Le 25 juillet, avec un beau temps, à deux heures de l’après-midi, nous vimes passer le long du bord un hydrophis flottant, d’environ trois pieds de long ; sa couleur était grise, à l'exception d’une raie jaune sur le dos, qui se prolongeait de la tête à la queue: il est probable qu'il avait été entraîné par les courants de la côte du Malabar, dont nous n’étions alors éloignés que d’environ cinquante lieues.
Depuis le 23 juillet, époque à laquelle nous 7:
nous estimions à l’est des Maldives, jusque vers la fin d'août, les courants nous portérent dans le sud avec une vitesse de quatre à cinq milles par vingt-quatre heures.
Autant que les vents purent le permettre pendant les derniers jours d’août , nous fimes valoir la route du sud pour laisser à l’ouest les iles d'Adu, Candu, Polveyrera, etc. Le 1 septembre , nous dépassâmes cette dernière par 77° de longitude, sans obtenir aucun indice qui pût nous faire croire à sa proximité. De là nous gouvernâmes au sud-ouest, jusque par 18° latitude sud , et enfin à l’est un quart sud-est, jusqu'au parallèle de l’île Rodrigue. Nous ne le quittâmes pas jusqu’au 12 septembre; et ayant laissé cette île au sud, nous vinmes mouiller le 15, par vingt-trois brasses, au Pavillon, et le lendemain dans le Port- Louis, Ile-de-France.
Pendant notre traversée de Moka à l’Ile-de- France, le Mathurin nous avait donné de vives inquiétudes ; il fut reconnu que ses mauvaises qualités le rendaient peu propre à un voyage aussi long que celui de France , et les armateurs se déterminèrent à fréter l’Æigle, du port de sept cents tonneaux. M. Brion en
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eut le commandement; je fus nommé lieutenant.
Nous mimes à la voile vers la fin de novembre (1), et le lendemain nous arrivâmes à Saint-Denis, rade foraine , île de Bourbon, où uous avions le projet de rester quelque temps pour compléter notre chargement.
Nous étions depuis quatre jours en rade; le capitaine Brion et moi, seuls de l'état-major, nous restions à bord. Le plus profond silence régnait au loin, et la mer, majestueuse et paisible, semblait nous inviter au repos. Tout-àcoup les oiseaux . abandonnant le large, prennent leur vol et se réfugient vers l’intérieur de l'ile; leurs cris plaintifs font retentir les airs ; les vagues s'agitent, se soulèvent et se précipitent:furieuses contre les rochers qui cernent la baie.
Le pavillon rouge est hissé sur le fort qui domine la côte; les habitants se pressent sur le rivage , et, parmi eux. ceux de nos ofliciers qui étaient descendus à terre, et tous semblent je-
(1) Dans les quatre voyages qui vont suivre, on ne trouvera ni dates précises ni observations nautiques; mes journaux furent perdus dans un naufrage; il sera fait mention, en son lemps , de cet événement.
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ter sur nous des regards de terreur et de compassion. C'est l'ouragan qui s'approche, le terrible géant de ces contrées!
A l'aspect du danger qui nous menace , chacun se prépare à soutenir la lutte: le bâtiment est prêt à lever l'ancre.
Cependant , des nuages sombres s’avancent et planent sur nos têtes ; l'écho des montagnes répète en mugissant le bruit des flots qui couvrent le rivage ; les éclairs sillonnent la nue, l'horizon est en feu, et la voix du tonnerre se fait entendre.
Les heures s’écoulaient ; la nature, inquiète et tremblante, semblait reculer devant son propre ouvrage, et la baie jusqu'alors avait été pour nous un asile.
À deux heures de la nuit, l'ouragan, sorti de l'océan, nous saisit de sa puissante main; de toutes parts les rochers nous présentent leurs pointes menaçantes, et le vaisseau roule sur les flots , jouet du caprice des vents. Il n’y a plus un moment à perdre ; l'ancre est levé, et, gouvernant à l’ouest, nous nous éloignons de la rive.
Le vent du nord semble s’indigner à l'aspect de la proie qui lui échappe; il embrasse nos
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mâts dépouillés de leurs voiles, et, s’appesantissant sur eux, il les courbe en arcs ; les nuaes s'unissent à lui et s'étendent au-dessus du pont comme un épais rideau. La mer, tour à tour, nous couvre de ses lames écumeuses ct nous entraîne avec elle au fond de ses abimes.
Un jour et une nuit sont témoins de nos périls et de nos efforts; notre courage épuisé commençait à s’éteindre, et le navire ne résislait plus aux éléments conjurés ; enfin, vers trois heures de l'après-midi, le temps se calme; les vagues moins agitées nous permettent de relever quelques voiles, et le soleil, chassant devant lui les vents et les nuages, reparaît sur l'horizon. Deux jours après, nous rentrons au port, où nous attendent les cris de joie et les félicitations de nos amis.
Le 15 décembre, nous appareillâmes de nouveau; aucun accident ne troubla notre navigation, et dans les premiers jours d'avril 1789, je revis la terre de France.
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