LE PRINCE DE METTERNICH AU CARDINAL CONSALVI
Monseigneur,
M. le comte d'Appony fera à Votre Éminence des communications d'un haut intérêt. Tout ce qui, parmi celles-ci, dépasse les limites des communications que lui feront de leur côté MM. d'Italinsky et
Niebuhr^ n'est que pour F information particulière de Sa Sainteté et de Votre Éminence. Nous n'avons rien de secret pour vous, Monseigneur.
Ce que je vous dis du changement dans la façon de voir de l'empereur Alexandre est très*vrai. Un mois de réunion m'a confirmé en plein dans mes premiers aperçus.
L'empereur de Russie est convaincu aujourd'hui de l'influence dangereuse des Sociétés secrètes, politiques ou mystiques. Son imagination ardente lui fait passer facilement les bornes d'un calcul sévère. Aussi met-il sur leur compte tout ce qui leur appartient, et beaucoup de ce qui ne leur appartient pas. Le libéralisme, que tant d'agents et de voyageurs russes ont prêché et prêchent encore en Europe et principalement en Italie , se lie ainsi moins à l'activité des Sociétés secrètes qu'à l'incurie avec laquelle le gou* vernement russe a traité ce mal.
L'empereur A. est plus près aujourd'hui de passer les bornes de l'utile qu'à se maintenir en deçà du nécessaire. Il n'en est pas tout à fait de même encore de tous ses conseillers. Mais les conseillers en Russie sont peu de chose. L'autocratie n'est nulle part plus en évidence que dans le cabinet.
Je me réserve d'écrire à Votre Éminence par la toute première occasion , pour entrer vis-à-vis d'elle dans plusieurs détails d'iin haut intérêt pour la religion en Russie. Avec quelques démarches bien calculées , on parviendra à y écarter tous les faux apô-
très, tejs que la Lindel et d'autres, qui ne visent qu'à y corrompre les Catholiques , et à les entraîner dans les voies de toutes les erreurs auxquelles ces fanatiques s'abandonnent eux-mêmes. Je réclamerai en ceci les secours de Votre Ëminence, en ma qualité de bon catholique et en celle d'homme d'État. L'erreur en fait de religion conduit toujours à toutes les autres. Une seule puissance régit le monde moral, et aussi souvent que cette puissance est attaquée, il se prépare des secousses. Voilà une profession de foi à laquelle Votre Éminence m'a toujours trouvé fidèle.
X'Empereur attache une haute valeur à la marche que le Saint-Père suivra envers les Carbonari. Cette secte, composée de bien plus d'aveugles que de clairvoyants, doit être attaquée par toutes les armes à la fois. Tout ce que Votre Éminence pourra me dire des vues de Sa Sainteté sur cet important sujet nous servira d'éclaircissements précieux et de guide, et sera regardé par moi en particulier comme une preuve de confiance qui certes ne sera pas perdue pour la bonne cause.
Veuillez agréer, Monseigneur, les assurances renouvelées de mon plus sincère attachement et dévoq^ment.
Metternich.
Troppau, ce 22 novembre 1820.
LE MÊME AU MÊME
Monseigneur ,
L'Empereur a chargé M. de Lebzeltern de vous parler des mesures de précautions à prendre pour !a personne de Sa Sainteté dans le cas d'un mouvement des troupes napolitaines sur TÉtat de l'Église.
11 dira d'abord à Votre Éminence que toute insulte faite à cet État sera régardée par Sa Majesté Impériale comme une offense prise vis-à-vis d'elle personnellement. Ce serait/ en un mot, le premier coup de canon tiré contre l'Autriche et ses alliés.
M. de Lebzeltern vous dira que, pour la conservation intacte de l'État pontifical, Tarmée entière sur le Pô est mise dès ce moment non-seulement à la disposition de Sa Sainteté, mais qu'elle est placée sous ses ordres.
Quant au point de retraite de la personne du Saint-Père, vous apprendrez, Monseigneur, ce que nous pensons.
Soyez convaincu que l'Empereur tient autant et plus à ce qui peut servir utilement la personne de Sa Sainteté, qu'à ce qui pourrait couvrir la ^enne propre.
Un point essentiel à assurer pour tous les cas, c'est les archives secrètes. Les coquins se battent plus en 1820 avec des lignes écrites qu'en lignes serrées.
Veuillez agréer. Monseigneur, l'assurance des sentiments invariables que Votre Éminence me connaît.
Metternich.
Troppau, ce 43 décembre 4820.