Au delà de cette ville, sur la route de Lodi
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Milan. — Nous restâmes quelques jours à Gassano, le soldat campé et l'officier très bien logé. Nous étions aux ordres du marquis de Sartirana, Milanois, brigadier des armées du roi d'Espagne. Nous allions de temps en temps à Milan. Je n'avois pas encore \ii cette grande ville. Les rues sont larges, bien percées; il y a de beaux palais. La bibliothèque Ambrosienne y est fort renommée. J'y vis le tombeau de Gaston de Foix, qui fut tué à la bataille de Ravenne en 1512!; ce tombeau est en petit, et est d'ivoire ; c'est un ouvrage parfaite La galerie délia Scala est digne aussi des curieux. Le Dôme est magnifique; l'on donne ce nom à toutes les cathédrales de l'Italie. Cette église est revêtue en dehors et en dedans de marbre; il y a au moins six cents statues de même, dont une, qui représente saint Barthélémy, est un chef-d'œuvre^. Il m'a été dit que les Génois, pour l'avoir, en avoient offert autant d'or qu'elle pèse. La chapelle de saint Gharles Borromée, qui est sous terre, est d'autant plus riche que les murailles en sont revêtues d'argent. Le corps de ce saint homme est dans une châsse superbe. L'on me montra dans cette église un serpent d'airain élevé sur une colonne; l'on prétend que c'est le même que Moïse fit élever dans le désert. L'on me fit voir aussi la chapelle où saint Augustin a été baptisé. La situation de Milan est dans une grande plaine ; il n'y a point de
1. Gaston de Foix fut enterré à Milan dans l'église des religieuses de Sainte-Marthe ; son tombeau avait été détruit avant le XVII*' siècle, et le modèle qu'en vit notre chevalier n'existe plus de nos jours.
2. Elle est du sculpteur Marco Agrate et date de la fin du XVI® siècle.
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rivière qui y passe, mais plusieurs canaux qui viennent du Tessin et de l'Adda.
Un jour que nous allions dans cette ville avec un brigadier des armées du roi d'Espagne, trois cents pas auparavant d'y entrer, nous trouvâmes des fourches patibulaires, où il y avoit plusieurs personnes pendues. Je m'aperçus qu'il saluoit très profondément et très respectueusement ces cadavres. « Fi donc! « Monsieur, lui dis-je, vous saluez les pendus? » — « Oui, Monsieur, me répliqua-t-il avec un ton des « plus graves, je les salue. Il faut oublier ce qu'ils ont « été et les respecter par rapport à ce qu'ils peuvent « être présentement. » — « Ma foi ! Monsieur, lui « répondis-je, passe pour leurs âmes; mais leurs « corps font là une triste figure. » Cependant, pour faire plaisir à mon Espagnol, le lendemain, en y repassant avec lui, je leur fis un salut des plus profonds.
Au bout de huit jours que nous étions à Cassano, le marquis de Broglie^ vint relever M. de Sartirana, qui lui donna à dîner. Dans ce repas, dont j'étois, l'esprit caustique de M. de Broglie fut poussé bien loin; car, après avoir déclamé contre plusieurs personnes de la cour et de Paris, contre plusieurs princes et princesses et contre Louis XIV, il n'épargna pas même le bon Dieu, et cela avec tout l'esprit possible^.
1. Ci-dessus, p. 20; il était brigadier depuis le mois d'octobre 1704.
2. Voici le portrait que Saint-Simon fait de lui : « C'étoit un homme de lecture, de beaucoup d'esprit, très méchant, très avare, très noir, ... effronté, hardi et plein d'artifices, d'intrigues et de manèges; ... il se piquoit, avec cela, de la plus haute impiété et delà plus raffinée débauche. ... Je n'ai guères
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Ainsi il ne faut pas s'étonner de ce qui lui est arrivé pendant le ministère du cardinal de Fleury. On sait la raison pour laquelle ce ministre lui fît ôter son inspection générale ^ Un officier l'ayant prié de parler pour lui à la cour, afin de lui faire avoir une pension, il lui dit : « Monsieur, n'espérez rien. Tant que vous « aurez pour ministre un prêtre et pour secrétaire a d'État de la guerre un porte-écritoire, tous les ofïî- « ciers n'ont rien à espérer. » Ce propos fut rendu sur-le-champ à la cour, ce qui lui causa sa disgrâce^. M. de Broglie ne fut pas plus tôt arrivé, qu'il nous fit travailler à retrancher la tète du pont que nous avions sur l'Adda, vis-à-vis et au pied de Cassano. Cet ouvrage ne contribua pas peu à la victoire que nous remportâmes. Le retranchement fini, il envoya le régiment à Albignano^, village aussi sur l'Adda, à six milles de Cassano. J'y fus logé dans le château, avec le marquis de Soyecourt et un capitaine de cavalerie qui étoit Flamand. Il avoit une fort jolie femme; je commençois à en devenir amoureux, lorsqu'il fallut
vu face d'homme mieux présenter celle d'un réprouvé que la sienne. » [Mémoires, éd. 1873, t. XIII, p. 196.) Comparez encore le tome XIV, p. 362, la Correspondance de Madame (recueil Brunet, t. II, p. 221) et une anecdote racontée par M"»* de Balleroy (t. II, p. 240).
1. Il était non pas inspecteur, mais directeur général de l'infanterie depuis 1718.
2. C'est en mai 1729 qu'il fut privé de sa direction, qui fut supprimée. Le secrétaire d'Etat de la guerre était alors, depuis un an, Nicolas-Prosper Bauyn d'Angervilliers, que nous retrouverons, dans le récit de la campagne de 1707, comme intendant du Dauphiné et de l'armée de Provence.
3. Hameau de la commune actuelle de Truccazzano, au sud de Cassano, sur le canal de la Mulla.
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la quitter et nous presser de remonter l'Adda, parce que les Impériaux étoient en pleine marche pour tâcher de passer cette rivière.
Suspendons les mouvements que firent les troupes qui étoient sous les ordres du marquis de Broglie, pour reprendre ceux du prince Eugène et ceux de notre armée, que nous avons laissée à Ombriano.
Les ennemis ne perdirent point de temps, après notre retraite, à faire le siège de Soncino, qui, au bout de trois jours de tranchée ouverte, se rendit. La garnison fut faite prisonnière de guerre. M. de Vendôme, ayant appris les progrès du prince Eugène, et craignant, de la manière que ce général s'y prenoit, de perdre le Milanois, laissa le commandement de l'armée de Piémont à M. de la Feuillade, et il partit promptement pour venir joindre le Grand Prieur, son frère, après avoir ordonné à dix bataillons et à dix escadrons, aux ordres de M. d'Albergotti, de le suivre en diligence. L'on fut surpris, et charmé en même temps, de l'arrivée de ce prince*.
Le lendemain, 15 juillet, il fit décamper l'armée pour s'approcher de celle du prince Eugène : conduite excellente de M. de Vendôme, qui vouloit toujours être campé près de l'ennemi afin de savoir promptement par soi-même, comme je lui ai entendu dire plusieurs fois, si le cul de V enfant sentoit bon. Le dernier maréchal de Gréquy^ avoit aussi cette maxime : ce grand capitaine disoit qu'il vouloit toujours voir son
1. Les Mémoires militaires (t. V, p. 312-314) donnent la lettre que Vendôme écrivit au Roi le 16 juillet sur la situation de l'armée du Grand Prieur et de celle des ennemis.