‹ Mémoires du chevalier de Qunicy (volume 2)Chapitre 1 sur 203 · NOTICE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

NOTICE PRÉLIMINAIRE

Si l'on parcourait, il y a quinze ans à peine, le cycle de la littérature historique du xvii® et du xviii" siècle, il semblait que la haute aristocratie eût eu seule le monopole d'écrire ses souvenirs et de les léguer à la postérité. Sans parler d'une petite-fille de France comme M"" de Montpensier, d'un duc et pair comme Saint-Simon ou Luynes, d'un cardinal comme Retz et Richelieu, il n'y avait guère que des représentants du monde de la cour dans cette galerie de Mémoires, où figurent, depuis Sully jusqu'à Lauzun, les Dangeau, les Sourches, les Bussy-Rabutin, Torcy, Brienne, Argenson, M'"'^* de Motteville, de la Fayette et de Caylus. C'est à peine si quelques parlementaires, quelques bourgeois, « domestiques » ou « officiers » de grands seigneurs, se mêlaient à cette brillante phalange. Dans l'ordre militaire il en était de même : Bassompierre, Villars, Berwick, La Fare, Monglat, tous maréchaux ou généraux, semblaient être les seuls qui eussent laissé des Mémoires.

Cependant, depuis quelques années, on a exhumé des archives familiales, où ils dormaient inconnus ou oubliés, un nombre assez considérable de récits de moins grande envergure, dont les auteurs, officiers inférieurs, n'avaient pas la notoriété des noms illustres cités plus haut*. Ces souve-

1. Sans vouloir faire la bibliographie des mémoires de cette I a

n NOTICE rilKl-IMINAIlUC.

uirs modestes ont-ils doue moins d'intérêt que ceux (ies grands capitaines? Au contraire, dans la simplicité du style, dans la médiocrité des événements racontés, dans la banalité des épisodes journaliers de la vie du soldat, ne peut-on pa^i trouver une saveur particulière, un cachet plus intime, des sensations plus profondes, et surtout plus vraies? Ne sont-ils pas curieux à écouter, ces vieux officiers qui, sur le déclin de leur vie, retirés dans le château paternel ou dans la demeure plus confortable que leur a value sur le tard un mariage avec quelque veuve aisée, racontent à leurs enfants les souvenirs de leurs campagnes d'autrefois, quand, mousquetaires du roi, cornettes dans Dauphin-dragons ou dans Colonel-général, ca[iitaines dans Picardie ou dans Royal- Vaisseaux, ils battaient le prince d'Orange à Steinkerque, forçaient les lignes de Denain, bouleversaient à Fontenoy l'infanterie impériale, ou défendaient Prague avec Chevert? Ils n'ont point la préoccupation de ce que pensera d'eux la postérité; ils ne pensent point au jugement futur de l'impartiale histoire : ils écrivent pour leurs proches. Et si, parfois, on peut croire qu'ils ont quelque peu embelli leur rôle personnel, du moins la note générale est exacte, leurs sentiments, leurs appréciations sont ceux des hommes de leur temps, de leurs compagnons d'armes, de la masse

espèce publiés dans ces derniers temps, on peut citer : les Lettres d'un cadet de Gascogne (François de Sarraméa) sous Louis XIV (1890), les .Mémoires du baron de Tricornot, lieutenant-colonel du régiment de SctUinberg-Dragons (1894), les Souvenirs d'un capitaine au régiment du Roi. publiés par le manjuis de Belleval (1894), les Mémoires du cfœvalier de Mautort, capitaine au régiment d'Austrasie (1894), les Mi'moires du marquis de Franclieu (1896), les Mémoires et correspondance du chevalier et du gémirai de la Farelle (1896), etc., sans oublier les Lettres du chevalier de Mopinot, dont la publication aélt; récemment proposée à la Société de l'Histoire de France.

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enfin, qui, si elle se trompe souvent, quelquefois voit si juste et juge si sainement les gens et les choses. Cadets de petite noblesse, presque toujours dépourvus de fortune personnelle, ils vivent chichement de la maigre pension que leur fait leur famille et de la solde mesquine que le roi leur donne. Et, cependant, ils ont une gaieté robuste, un entrain communicatif, une belle insouciance, qui leur font accepter sans peine les fatigues et les privations. Leur garde-robe est pauvre et délabrée ; à force d'industrie et grâce à leur belle tournure, grâce aussi à leurs talents de musiciens* ou à leur belle voix, ils trouvent moyen de faire une figure honorable dans la bonne société des villes où se passent les quartiers d'hiver ; ils se reposent des victoires de l'été par des conquêtes plus agréables. Ils débutent très jeunes et obtiennent leurs grades à la pointe de leur épée. Tel lieutenant de dix-neuf ans, qui s'est battu vaillamment, reçoit, après la bataille, la compagnie de grenadiers qu'il a entraînée au combat et dont le capitaine a péri dans l'action. Mais, s'il n'est pas fortement appuyé à la cour, ce grade sera le terme de sa carrière ; il restera capitaine dix ans, vingt ans même, et servira sous les ordres d'un très jeune colonel que sa haute naissance ou ses puissantes protections ont pourvu d'un régiment au sortir des mousquetaires. Il en souffrira certes, il sentira que ses années de campagne lui ont donné des connaissances, des talents même, et surtout une expérience, qui manquent à son jeune chef; mais, vienne le jour du combat, et tout cela est oublié : sa bonne volonté est entière, et aucun sentiment d'envie ou de rancune ne vient retenir son bras ou amoindrir son courage.

1. On trouvera dans les Mémoires maint passage où le chevalier de Quincy raconte les menus avantages que lui procura son talent à jouer de la basse de viole.

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