‹ Mémoires du chevalier de Qunicy (volume 2)Chapitre 156 sur 203 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

2^4 MÉMOIRES [Juin 1713]

enfin tout ce c|ui est nécessaire pour l'artillerie^.

Siège de Laiidau. — La ville de Landau est une des plus fortes places de l'Europe; elle est située dans la Basse-Alsace, sur la Queisch, près des frontières du Palalinat, dans le Wasj^au-. Elle avoit été cédée à la France par la paix de Munster. Elle a souffert quatre sièges pendant le courant de cette dernière guerre : le premier, l'année 1702, par le roi des Romains ; M. de Mélac', qui étoit chargé de sa défense, tint quatrevingt-quatre jours de tranchée ouverte; le second, par le maréchal de Tallard en 1 703 ; c'étoit le comte de Frise qui en étoit gouverneur pour l'Empereur; il ne tint pas un mois; car la tranchée fut ouverte la nuit du 1 7 au 1 8 octobre, et le comte de Frise capitula le 1 5 novembre ; le troisième, en 1 704, encore par le roi des Romains, qui avoit sous lui le prince Eugène de Savoie et le duc de Mariborough; elle tint soixanteneuf jours; et enfin le quatrième, par les maréchaux de Villars et de Bezons. Le prince Alexandre de Wurtemberg'* défendit cette place pendant cinquante-quatre jours; mais il se rendit, lui et sa garnison, prisonniers de guerre, comme il se verra dans la suite.

Tranchée ouverte. — M. de Valori, chef des ingénieurs, ayant fait faire tous les préparatifs nécessaires

1. Ces détails sur l'artillerie sont pris dans V Histoire militnire du marquis de Quincy, t. VII, p. 123.

2. Le Wasgau ou Wasgow, par opposition à Brisgau, ••tait le pays de la rive gauche du Rhin, depuis Saverne juscjuà Spire, comprenant une partie de la Basse-Alsace et du Palatinat et le duché de Deux-Ponts.

3. Ézéchiel du Mas, comte de Mélac, lieutenant général et gouverneur de Landau en 1693, mort en 1704.

4. Toujo I, p. !)0. C'était le lils aîné de ce duc Frédéric-Charles

[Juin 1713] DU CHEVALIER DE QUINCY. 225

pour ce siège*, la tranchée fut ouverte, la nuit du 24 au 25 juin-, du côté de la Justice^. Le comte du Bourg, lieutenant général, commandoit les troupes de la tranchée, composées de huit bataillons ; il avoit avec lui M. de Mimeure, maréchal de camp, et deux brigadiers. Comme notre régiment n'eut point de part à ce siège, à l'exception de nos deux compagnies de grenadiers, je n'en ferai aucun détail.

Pendant presque tout le temps du siège, nous fûmes assez tranquilles dans notre camp de la Petite- Hollande et dans celui près de Frankenthal. Le 29, je fus détaché, avec cinquante hommes, pour aller à Neustadt y relever le même nombre d'hommes. J'y restai vingt-quatre heures. Le pays qui environne cette petite ville est charmant; les promenades y sont belles. Neustadt est située sur le Spirebach.

Huit jours après, je fus détaché à Frankenthal pour mes vingt-quatre heures. En y allant, je passai sur une chaussée près de Spire, où il y a une grosse tour dans laquelle un lieutenant d'infanterie, avec trente hommes, s'étoit très bien défendu contre un corps considérable des ennemis, il y avoit trois ans; il tint

qui avait administré le Wiirtemberg pendant la minorité de son neveu.

1. Il y a dans les Pièces des Mémoires militaires (p. 590-592) une lettre de Valori au ministre Voysin, datée du 22 juin et relative aux difficultés que devait présenter le siège, à l'état des fortifications, etc.

2. Mémoires militaires, p. 273; Histoire militaire, p. 226. Il y a dans l'atlas des Mémoires militaires un plan du siège de Landau en 1713, joint à celui du siège de 1703.

3. On appelait ainsi un ouvrage avancé, au sud de la place, construit pendant l'hiver en prévision du siège.

226 MÉMOIRES [Juin 1713J

si longtemps, que M. dciMélac, lieutenant général, vint à son secours avec beaucoup de troupes. M. de Mélac, qui ne pouvoit s'empêcher de jurer comme un grenadier, voyant que ce lieutenant ne faisoit point tirer ses soldats, se mit à crier : a B... (tout à droit), fais « donc tirer tes soldats. » — « Jean-f..., répliqua « l'officier, envoie-moi de la poudre, et je ferai tirer. » Il falloit répondre à ce général avec les mêmes termes dont il se servoit, et c'étoit le moyen d'en avoir raison. Un jour, il trouva un soldat en maraude : « Viens a à moi, b..., dit-il au soldat, afin que je te punisse « de ta désobéissance. » Le soldat, qui le connoissoit, lui répondit : « Si tu avances un pas vers moi, « je te briserai la cervelle avec mon fusil. » Ce général, surpris de la fermeté du soldat, lui jeta un écu, en lui disant : « Va-t'en, tu es un brave homme. Tu « as bien fait de ne m'avoir pas obéi ; car je t'aurois « cassé la tête avec mon pistolet^. »

Frankenthal. — La ville de Frankenthal est du Bas-Palatinat, située dans une belle plaine et sur une petite rivière qui la traverse; elle est fort jolie, les rues en sont bien percées. Elle étoit autrefois une des plus fortes places du Bas-Palatinat; mais elle a été démolie par les François. Ses habitants sont presque tous de la religion prétendue réformée; il y a aussi beaucoup de juifs. Il y a un couvent de capucins.

En allant à Frankenthal, je passai près de la

1. Sur le caractère de Mélac, ses brusqueries et son langage soldatesque, on peut voir les portraits qu'en ont donnés Saint- Simon {Mémoires, éd. Boislisle, t. X, p. 286-289) et Villars [Mémoires, l. I, p. 147).

[Juin 1713] DU CHEVALIER DE QUINCY. 227

Rehiitte^ village où il y avoit une maison de plaisance appartenant à l'Électeur palatin, père de Madame belle-sœur du Roi. On m'a dit que cette princesse y étoit née^.

Pendant que nous faisions le siège de Landau, le prince Eugène étoit toujours dans son camp de Miihlberg^, bourg près du Rhin, vis-à-vis d'Hagenbach^, selon toutes les apparences très fâché de n'avoir pas assez de forces pour s'opposer à nos conquêtes. Il fit la distribution suivante des troupes qui composoient son armée ^. Le général Bûlow étoit près de Mayence, avec seize bataillons et vingt-neuf escadrons. Le prince de Wurtemberg^, avec cinq bataillons et quatre escadrons des troupes du duc de Wurtemberg, étoit près de l'embouchure du Mein^. Neuf escadrons et sept bataillons de Saxe, aux ordres du général Milkau, étoient répandus le long du Mein jusque par delà Francfort. Depuis cette rivière jusqu'à Mannheim, le comte de Weltheim gardoit les bords du Rhin avec huit bataillons et quatre-vingt-onze escadrons. Depuis

1. Ou plutôt Rehûtt, sur le ruisseau du Rebach, à peu de distance du Rhin, entre Spire et Mannheim.

2. C'est une erreur : elle naquit à Heidelberg ; elle-même le dit [Lettres, rec. Brunet, t. I, p. 271).

Page 1