François-Gaspard-Léonor de Dyo-Palatin, marquis de I
242 MÉMOIRES [Août 1702]
Réflexion. — Faisons une petite réflexion sur le prétendu gain de cette affaire que le prince Eugène a voulu s'attribuera Le dessein de M. de Vendôme, lorsqu'il marcha à Luzzara, étoit de faire un pont sur le Pô où se trouve une île, vis-à-vis un village nommé l'Estrade^, qui est de l'autre côté de cette rivière, afin de pouvoir communiquer avec l'armée de M. de Vaudémont, qui étoit restée dans les retranchements de la Fossa-Maestra ; de mettre Luzzara, Guastalla et Brescello derrière nous, afin de pouvoir prendre à la face du prince Eugène ces deux premières villes, et de pouvoir, par un blocus, faire tomber la troisième. Le tout fut bien exécuté. La garnison du château de Luzzara fut obligée de se rendre à discrétion le lendemain de la bataille; Guastalla, après six jours de tranchée ouverte, fut pris, et Brescello, qui étoit une des plus fortes places de l'Italie, se rendit après un blocus de...^, comme je le dirai dans la suite. Outre cela, nous prîmes deux pièces de canon et un étendard; les ennemis ne nous en prirent point. Le seul avantage du prince Eugène est que la droite de son armée gagna une centaine de pas de terrain sur la gauche de la nôtre. Ceci est-il à comparer aux succès que nous eûmes après ce combat? Il est vrai que ce
Montperoux, était brigadier de cavalerie; il parviendra au grade de lieutenant général en 1710.
1. Ces réflexions semblent être prises presque textuellement dans VHistoire militaire, t. III, p. 682-683.
2. Villa-Strada, à quelque distance de la rive gauche du Pô. Sur le plan donné dans VHistoire militaire, t. III, p. 674, on voit très bien le village de l'Estrade, l'île et les ponts de bateaux.
3. Un blanc dans le manuscrit. Le blocus dura un an, jusqu'en septembre 1703.
[Août 1702] DU CHEVALIER DE QUINCY. 243
prince prit son parti, en grand capitaine, de venir nous attaquer dans notre marche, sachant de quelle manière nous nous y conduisions; car, sans la maraude dans laquelle une grande partie de nos soldats s'abandonna, il est à présumer que nous aurions remporté une victoire complète.
Le lendemain de la bataille, nous travaillâmes à perfectionner les retranchements que nous avions faits pendant la nuit, afin de nous mettre à couvert et du canon et de la mousqueterie ; mais, malgré l'élévation que nous leur donnâmes, les boulets de canon et les balles de fusil tomboient continuellement dans notre camp : aussi eûmes-nous bien du monde de tué et de blessé pendant que notre armée y resta. Nous n'étions nullement en sûreté dans nos tentes. Je me souviens qu'un jour un seigneur de Mantoue vint dîner avec nous. Nous dînions hors de la tente, et les balles nous siffloient de temps en temps aux oreilles. Cette musique ne flattoit point celles de notre Italien, qui, voyant qu'elle ne discontinuoit point, nous pria d'achever de dîner dans la tente, croyant qu'il y seroit plus en sûreté; mais, s' étant aperçu qu'une balle venoit de la percer, il fit promptement brider son cheval, monta dessus, et ajouta, en nous disant adieu, que, lorsqu'il mangeoit, il vouloit être sûr de sa digestion.
Le 18, nous apprîmes que le marquis de Flamarens, guidon des gendarmes^, avoit été tué. Il com-
1. Emmanuel-Félix de Grossolles, guidon des gendarmes anglais. Le marquis de Sourches (t. VII, p. 59) rapporte les paroles flatteuses que le Roi lui adressa, le 5 mai 1701, en lui donnant cette charge.
244 MÉMOIRES [Sept. 1702J
mandoit un détachement de la gendarmerie pour soutenir les fourrageurs, qui furent attaqués par trois cents cuirassiers de la garnison de Guastalla. Ce même jour, nous commençâmes à travailler au pont sur le Pô, afin de pouvoir communiquer, comme je l'ai déjà dit, avec M. de Vaudémont, et à établir une batterie sur la pointe de l'île pour battre les troupes de la droite de l'armée ennemie, qu'on voyoit en flanc. L'on établit aussi des batteries le long des retranchements. Je suis persuadé qu'il n'y a jamais eu deux armées campées si près l'une de l'autre, et si longtemps.
Lorsque notre armée fut bien établie, le roi d'Espagne envoya le comte de Vaubecourt, lieutenant général, pour faire le siège de Guastalla. Il avoit pour maréchaux de camp MM. de Villepion, d'Asfeld^ et d'Estaing^, et vingt escadrons et douze bataillons, dix pièces de canon et deux mortiers. Cette petite place fut investie le 29.
Guastalla. — La ville de Guastalla a titre de duché. Elle est située dans une plaine sur le Grostolo, à cinq cents pas du Pô ; elle appartient à un prince de la maison de Gonzague^ héritier présomptif des États de Mantoue*. Le palais du duc est assez beau ; il y a
1. Benoît Bidal, baron d'Asfeld (1658-1715), avait commandé la cavalerie à Luzzara. C'est le père du futur maréchal d'Asfeld, qui servait alors sur le Rhin et devait obtenir, à la fin de la présente année 1702, le grade de maréchal de camp, que son père avait depuis 1688.
2. François III, comte d'Estaing (1654-1732), était maréchal de camp de 1702; il sera nommé lieutenant général en 1704.
S.Vincent de Gonzague (1634-1714), duc de Guastalla depuis 1692.