‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 152 sur 207 · Dans le Mantouan, entre Mantoue et Crémone · texte numérisé non relu

Dans le Mantouan, entre Mantoue et Crémone

3. A vingt kilomètres de Mantoue, sur la rive droite de rOglio.

j'allois de temps en temps à Garpenedolo et voir les environs du pays. Tous les vendredis, nous allions, une dizaine d'officiers, dînera Desenzano^ petite ville entourée d'une muraille sèche, qui appartient aux Vénitiens et qui est située sur les bords du lac de Garde, entre Vérone et Brescia. Nous y menions un cuisinier. L'hôtellerie où nous allions étoit sur le bord du lac; c'est le plus beau coup d'œil du monde, une vue charmante. Ce lac produit du poisson excellent, truites saumonées, sardines 2, carpillons et quantité d'autres poissons d'un goût exquis. Desenzano est à deux heures de Gastiglione.

Un vendredi, comme nous y allions à notre ordinaire, nous trouvâmes au bas d'une colline un de nos sergents qui venoit d'être dépouillé par les housards impériaux. 11 se mit à crier : « Messieurs, n'avancez « point ; il y a une centaine d'housards de l'autre côté « de la colline. Ils viennent de dépouiller aussi le maître « d'hôtel de M. de Médavy, qui alloit à la provision à « Desenzano; ils lui ont pris cent louis et son cheval. » La curiosité m'excita à monter cette colline. Je ne fus pas plus tôt en haut que j'aperçus mes housards qui venoient fort vite à moi. J'en avertis mes camarades, et sur-le-champ je donnai des deux. En très peu de temps nous arrivâmes sains et saufs à Gastiglione, ayant les housards à nos trousses. Le comte de Médavy fut très fâché des cent louis et du cheval qu'on lui avoit enlevés, et de la mauvaise chère que Messieurs les

1. A vingt-neuf kilomètres de Brescia, sur la rive occidentale.

2. En français, ce nom ne s'appliquait alors, comme maintenant, qu'à un poisson de mer.

housards lui avoient fait faire. Il m'ordonna d'aller le lendemain, avec Bibion, à la tête des deux compagnies de grenadiers du régiment, brûler une grosse cassine qui étoit à une lieue de Gastiglione et qui appartenoit à un gentilhomme vénitien. J'exécutai l'ordre de notre général avec toute l'exactitude possible, non sans un véritable chagrin, d'autant plus que cette cassine étoit remplie de toutes sortes de grains. Le fermier, sa femme et ses enfants se jetèrent à mes genoux pour me prier de ne les point mettre à la mendicité ; mais malheureusement j'avois des ordres précis de ne point retourner sans les avoir exécutés. On me demandera peutêtre pourquoi cet ordre si barbare. En voici la raison : le comte de Médavy avoit envoyé des ordres dans tout le plat pays, quoique vénitien, de venir l'avertir lorsqu'il y auroit des troupes ennemies qui passeroient ou qui séjourneroient dans quelque village, hameau ou cassine, sous peine d'être brûlés; les cent housards avoient passé dans cette cassine la nuit qui avoit précédé le jour où ils avoient si mal traité le maître d'hôtel : ainsi le fermier se trouva dans le cas malheureux d'être puni.

Je fis une grande faute auparavant de partir, qui étoit de n'avoir pas demandé à notre général un ordre par écrit. Les Vénitiens, avec qui nous étions en paix, pouvoient demander au Roi une réparation et un dédommagement de la cassine brûlée, et de tous les grains qui avoient eu le même sort. N'ayant point d'ordre par écrit, M. de Médavy pouvoit rejeter sur moi tout ce qui s'étoit passé ; il y a bien des exemples à ce sujet. Ainsi un officier ne doit jamais manquer, dans cette circonstance, d'exiger un ordre par écrit,

afin que rien ne tombe sur lui. Bellecourt, premier capitaine des grenadiers du régiment, eut plus d'esprit que moi. Un mois après l'affaire de la cassine, le comte de Médavy, qui n'étoit point content des Vénitiens par rapport à quelques intérêts, ordonna à cet officier d'aller brûler, à la tête de nos deux compagnies de grenadiers, Salo^ qui est une très jolie ville située sur le bord du lac de Garde, où plusieurs nobles Vénitiens ont des palais et où ils vont passer l'été; elle est à neuf lieues de France de Castiglione. Sans la fermeté de Bellecourt, qui ne voulut jamais exécuter l'ordre du général sans un écrit, il est certain que nous déclarions par cette action la guerre aux Vénitiens. Je ne sais à quoi pensoit le comte de Médavy ; car il y avoit une garnison à Salo, qui étoit fermée de murailles ; il falloit dix-huit lieues, pour y aller et pour revenir, dans le pays vénitien : ainsi il hasardoit à perdre entièrement les deux compagnies de grenadiers, sans espérer aucun succès. M. de Vérac, qui étoit présent, voyant l'opiniâtreté de notre capitaine des grenadiers et l'embarras où se trouvoit notre général de ne pouvoir se faire obéir, les tira tous deux d'affaire. Il dit à Bellecourt : « Monsieur, allez-vous-en dîner ; ensuite vous « reviendrez prendre votre ordre par écrit. > Pendant le diner, M. de Vérac eut le temps de faire faire réflexion à M. de Médavy sur la téméraire entreprise qu'il vouloit faire exécuter et sur les inconvénients qui en arriveroient. Ainsi, lorsque M. de Bellecourt vint pour prendre son ordre, M. de Médavy lui dit qu'il

1. Dans le Bressan, au fond d'un golfe pittoresque. C'est encore aujourd'hui une ville de plaisance.

l'enverroit un autre jour et qu'il le feroit avertir. Ce jour n'est jamais arrivé.

Un jour que je fus dîner à Galcinato^ bourg qui appartient aussi aux Vénitiens (j'y étois allé pour acheter un cheval), le hasard me fit dîner avec le gentilhomme à qui appartenoit la cassine que j'avois fait brûler. 11 se plaignit pendant tout le repas de la cruauté du comte de Médavy et du capitaine qui avoit exécuté ses ordres. « Faut-il, me disoit-il, qu'un propriétaire « d'un bien soit puni parce que son fermier fait une faute? « Il m'en coûtera plus de vingt mille francs pour réta- « blir ma cassine, peut-être deux années de revenu. » Je n'eus garde de dire que c'étoit moi qui avois exécuté cet ordre ; peut-être m'auroit-il fait arrêter. J'excusai le mieux que je pus et notre général et l'officier, en tâchant de faire tomber la cause de son malheur sur son fermier. Je ne fus pas longtemps à table; je m'en retournai à Gastiglione avec le cheval que j'avois acheté. Nous nous préparions à rentrer en campagne au premier jour; nous avions reçu les ordres pour nous tenir prêts. Ils ne furent pas longtemps à arriver. Ainsi nous sortîmes de Gastiglione le 10 de mai 1703, comme je le dirai dans la relation suivante.

1. Bourg du Bressan, sur une colline qui domine la Chiese. Nous verrons le duc de Vendôme y remporter une victoire sur les Impériaux en 1706.

[Mai 1703] DU CHEVALIER DE QUINCY. 277

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