Ci-dessus, p
[Mars 1704] DU CHEVALIER DE QUINCY. 365
Il fallut cependant en partir, après y avoir resté onze jours : tous les capitaines eurent ordre de M. de Vendôme de se rendre au plus tôt à leurs régiments. J'étois très fâché de n'être plus lieutenant ; ces Messieurs eurent ordre de rester avec les sergents pour attendre les recrues, qui ne débarquèrent que trois semaines après que nous en fûmes partis.
Il y a très peu de poissons dans la mer de Gênes, et peu de bois aux environs ; aussi l'on dit : Genua la Superba, mare senza pesci, monti senza legno; à quoi on ajoute : Uomini senza fede, donne senza vergogna, cavalieri senza spada. Les hommes y sont très bien faits; ils sont tous habillés, aussi bien que les dames, en noir. Les femmes sont assez bien faites; mais je n'en ai pas vu une jolie. Personne, excepté les officiers des troupes, ne porte l'épée. Les Spinola, les Doria, les Grimaldi et les autres nobles sont habillés comme les bourgeois. Un des beaux palais de Gênes est celui de Durazzo ^ ; le roi d'Espagne y devoit loger en 1 702, s'il avoit voulu se loger dans la ville. Le port n'est pas considérable.
Je me rendis, avec mon camarade, en quatre jours, au régiment, ayant séjourné un jour à Alexandrie. Golmenero^ en étoit gouverneur. La chronique scandaleuse le faisoit fils d'un chevalier de Malte et d'une religieuse ; il est certain qu'il étoit homme de fortune. J'en parlerai dans la suite, à cause de son insigne
1, Construit au xvi* siècle, sur la via Balbi, par l'architecte Alessi.
2. François de Colmenero, chevalier de l'ordre de Saint- Jacques et général de l'artillerie espagnole en Milanais depuis
366 MÉMOIRES [Avril-mai 1704]
trahison contre les deux couronnes^. Le soir de notre séjour dans cette ville, nous fûmes à la conversation^ chez le lieutenant de roi, où nous trouvâmes toutes les dames de la place. Nous jouâmes à la bassette^. C'est le jeu que les dames d'Italie aiment le mieux ; elles se consolent aisément de la perte de leur argent pourvu que ce soit à la bassette. Les femmes sont très jolies et très polies. J'y achetai un cheval polonois qui m'a fait toute la dernière guerre ; nous étions si contents l'un de l'autre, que nous avons été très fâchés de nous séparer à la paix.
Auparavant de parler de la campagne de 1704, il est nécessaire de dire un mot de ce qui s'étoit passé du côté de la Secchia pendant tous les mouvements que nous avions faits en Piémont.
Après la belle marche de M. de Stahremberg, M. de Vendôme, ayant établi ses quartiers d'hiver, songea à faire resserrer le plus qu'il pourroit les Impériaux qui étoient restés sur la Secchia aux ordres du prince Charles de Vaudémont^, et, pour cet effet, il fit partir le grand prieur de France pour commander nos troupes, et il le fit suivre par mille grenadiers, qui dévoient revenir en Piémont après que ce prince s'en seroit servi pour exécuter ce que les deux frères avoient projeté ensemble. Le Grand Prieur assembla les autres troupes, avec lesquelles il marcha à la Concordia et à Révère, et il s'empara de ces deux postes.