‹ Mémoires du chevalier de QunicyChapitre 74 sur 207 · Haute-Saône, arrondissement de Gray, chef-lieu de canton · texte numérisé non relu

Haute-Saône, arrondissement de Gray, chef-lieu de canton

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lieue de Vesoul, dont, très fâché, je fus du nombre avec nion frère. J'y passai une mauvaise nuit; j'y fus mangé des punaises et des puces. Je me rendis de bon matin à la ville; je fus voir M. de Rigoville*, notre commandant. Dès qu'il me vit, il me dit : « Ghe- « valier, ne soyez point fâché; je vous ai fait réserver « un logement pour vous et pour votre frère. * J'étois logé très bien ; mon hôtesse étoit des plus jolies ; mais, ayant la gale comme la plupart des dames de ce pays, je fus très respectueux avec elle. Les deux compagnies de mousquetaires avoient ordre de rester dans cette ville ; nous y restâmes deux mois entiers. Vesoul est un aimable séjour. Cette ville est de la Franche-Comté. Il y a une petite rivière qui passe à côté et qui forme de belles prairies, et qui va se jeter dans la Saône à cinq lieues de là. Les Jésuites y ont un collège ; nous y fûmes à la tragédie, qui fut assez bien représentée. Toutes les dames, toutes les demoiselles et presque toutes les filles s'étoient retirées de la ville sur le bruit qui s' étoit répandu que nous étions de véritables diables touchant le beau sexe, que rien n'étoit capable de s'opposer à nos volontés, et que le Roi même n'avoit là-dessus aucun pouvoir sur nous. Pour nous moquer de ces dames, les plus jeunes mousquetaires s'habilloient le soir en femmes, et, ainsi vêtus, nous les promenions dans les rues et dans les promenades. Au bout de quelques jours, elles apprirent qu'on leur en avoit imposé : ce qui leur fit prendre le parti de revenir à la ville et de nous rece-

1. Louis de Vasson, marquis de Rigoville, sous-lieutenant des mousquetaires en 1692, se démit en 1702, lorsqu'il fut promu lieutenant général.

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voir chez elles. Elles s'aperçurent par elles-mêmes, tout au contraire de ce qu'on leur avoit dit, qu'il régnoit parmi les mousquetaires la politesse, le savoirvivre et tout ce que la bonne éducation peut donner à des gens de qualité. Nous les badinions souvent touchant la terreur panique qui s'étoit glissée parmi elles. Enfin elles s'apprivoisèrent si bien avec nous, que nous passions les jours entiers avec elles en concerts, en bals et en promenades. Vous entendez bien que l'amour ne fut pas longtemps sans faire sentir son empire. Je devins amoureux d'une demoiselle des plus aimables de la ville. C'étoit une jeune fille âgée de dix-huit ans, qui avoit une taille de nymphe, dont les cheveux étoient d'un blond cendré; elle avoit de grands yeux bleus, de belles dents, le teint d'une blancheur parfaite, le nez fait à peindre ; elle étoit remplie de grâces, et avoit de l'esprit comme un petit démon. Je l'aimois à l'adoration ; les moments que j'étois éloigné d'elle me paroissoient des années entières. J'étois dans la bonne foi ; je croyois en être véritablement aimé. Je m'en applaudissois dans mon cœur ; mais que ce temps dura peu ! Le comte deLannion^, un de nos camarades, l'ayant été voir dans une maison de campagne où elle étoit allée avec son père, sa mère et une de ses cousines, pour y passer quelques jours, celle-ci le pria de vouloir bien se charger d'un paquet de lettres, et de les rendre à une de ses amies. Pendant le chemin, la curiosité prit au comte de Lannion de décacheter le paquet et de lire toutes les lettres

1. Anne-Bretagne, comte puis marquis (Je Lannion, colonel d'un régiment de son nom en 1702 et de celui de Saintonge en 1704, parviendra au grade de lieutenant général en 1734.

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qui y étoient enfermées. Les ayant toutes lues et bien examinées, il se fit un grand plaisir de se donner la comédie en arrivant à Vesoul. Il étoit fort de mes amis. En me donnant la mienne, il me dit : < Cheva-

< lier, vous vous flattez que vous êtes le seul heureux, « vous vous trompez bien : vous avez un rival, et

< afin que vous en soyez convaincu, lisez cette « lettre. » Je pensai tomber de mon haut en la lisant; les mêmes termes dont elle s'étoit servie dans ma lettre étoient tout au long dans celle qu'elle écrivoit à un mousquetaire gris. Après que je les eus lues toutes deux, il ajouta : « Consolez-vous cependant, vous « n'avez qu'un rival ; mais votre ami Saint-Bonnet* en € a onze. » Saint-Bonnet étoit amoureux de la cousine, la même qui avoit remis le paquet à Lannion ; le pauvre diable s'imaginoit que sa maîtresse n'aimoit que lui : on se flatte aisément touchant ce que l'on souhaite. Après qu'il m'eut lu toutes les lettres, il les recacheta le mieux qu'il put, et il les remit dans la même enveloppe; ensuite, il les donna à l'amie de la cousine, qui s'aperçut si peu de l'infidélité du porteur, qu'elle les remit chacune à son adresse. Le lendemain, le comte de Lannion voulut exécuter sa comédie : il nous pria tous de venir prendre du café chez lui. Pendant que nous le prenions, il nous félicitoit les uns après les autres de nos bonnes fortunes. Comme j'étois dans le secret, je ne faisois semblant de rien. Enfin, après avoir badiné longtemps, il découvrit tout le mystère. Il adressa d'abord la parole au mousquetaire gris et à moi : « Messieurs, vous avez reçu cha-

1. Louis-François des Cars, titré comte de Saint-Bonnet jusqu'à la mort de son père en 1724.

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« cun une lettre de M"® de *** ; je suis persuadé que « vous êtes bien contents. Mais, chevalier, me dit-il, « changez votre lettre avec Monsieur. j> Sur-le-champ, je donnai la mienne au mousquetaire gris. Il la lut précipitamment, et, après l'avoir lue, il me donna la sienne. Comme j'étois prévenu, j'en fis la lecture avec un air d'indifférence. Mon rival fut quelque temps sans dire mot ; ensuite il me dit : « Chevalier, » en me tendant la main, « frappez là-dedans. Nous avons « été trompés tous deux ; consolons-nous, et soyons « bons amis; » ce que je fis de tout cœur, en lui disant : « Il faut oublier pour jamais cette infidèle. » La scène qui suivit celle-ci fut bien plus comique et plus risible; car, le comte de Lannion ayant prié les douze amants de la cousine d'en faire autant que nous, ils furent tous bien surpris de se voir trompés par une personne dont chacun, en particulier, s'imaginoit être le seul aimé et le seul heureux. Il régna pendant quelque temps un morne silence; ils se regardoient tous les uns après les autres. Ce moment étoit comique. Ensuite, se levant tous et se prenant par la main, en nous priant de vouloir bien être de ce branle^, un de ces Messieurs se mit à chanter une chanson qui convenoit parfaitement bien au sujet de cette histoire. Nous dansions en rond, et nous répétions les couplets de la chanson. Après la danse, nous ftmes tous serment de ne jamais voir de telles personnes. Pour nous consoler, le comte de Lannion

1. Le branle est une danse par où l'on commence tous les bals et dans laquelle plusieurs personnes dansent en rond, en se tenant par la main, avec des pas convenables aux airs qu'on joue (Furetière).

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nous pria tous de rester à dîner avec lui : ce que nous acceptâmes avec plaisir. Jamais repas n'a été si gai ; nous fîmes bonne chère ; on y but beaucoup de vin, et de toutes sortes. Nous ne laissâmes pas de boire à nos perfides, qui nous avoient trompés si lourdement, et nous tâchâmes de noyer dans nos verres le chagrin de n'avoir plus nos maîtresses. On s'imagine bien que toute la ville ne fut pas longtemps sans être instruite de tous les discours et de tout ce qui s'étoit passé chez notre camarade. Nos deux cousines en furent informées des premières : ce qui les chagrina si fort, qu'elles prirent la résolution de ne plus revenir à Vesoul pendant tout le temps que les deux compagnies y resteroient. Depuis ce moment, nous n'avons pas entendu parler d'elles.

Pour me consoler de ma triste aventure, je montois tous les jours à cheval ; j'allois me promener aux environs de la ville ; je fus voir un camp de César qui est à une lieue. Les jours que nous ne montions pas à cheval, nous concertions. Nous menions une vie des plus tranquilles. Enfin, il fallut partir; mais, avant ce départ, il se passa une scène qui mérite bien d'être racontée.

Le marquis de G***, d'une des plus anciennes maisons de France, mais dont la figure étoit des plus grotesques : il étoit petit, bossu, et des jambes bancroches. J'ai toujours remarqué que les hommes fabriqués comme lui ont un amour-propre inconcevable de leur petite personne ; vous les voyez devant les miroirs admirer leur aimable figure, paroître sur les théâtres des Comédies et dans les assemblées avec une confiance des plus parfaites. Notre petit homme

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étoit dans le même cas; dès qu'il entroit dans un appartement, on le trouvoit toujours devant les miroirs*. Il étoit devenu amoureux d'une demoiselle très jolie, fille d'un bon bourgeois. Elle ne pouvoit se débarrasser de lui; il la suivoit partout, dans les maisons, dans les églises, et aux promenades. Ennuyée et fatiguée de ses vexations, elle imagina de lui jouer un tour. Elle fit semblant de se rendre à son amour constant ; elle lui donna rendez-vous dans sa chambre à deux heures après minuit. Le petit homme, content comme un roi, et persuadé qu'il alloit être bientôt heureux, fit faire une échelle de cordes pour monter et s'y rendre par la fenêtre; car le père et la mère avoient grand soin de faire fermer la porte de la rue à clef et aux verrous. Il avoit instruit sa chère maîtresse de quelle manière il se rendroit au rendez-vous. La veille que cette comédie devoit se passer, elle nous fit part de ce qu'elle avoit prémédité, et elle nous pria, quatre ou cinq de sa connoissance, de nous cacher au coin de sa rue, afin que nous puissions en être témoins. Un quart d'heure avant deux heures après minuit, nous nous rendîmes près de la maison de la demoiselle, et nous eûmes grand soin de nous bien cacher. Nous ne fûmes pas plus tôt arrivés, que nous vîmes paroître notre champion, qui donne le

1. Si notre auteur n'avait pas donné l'initiale du nom du marquis, on pourrait croire qu'il s'agit ici du marquis de Mézières, Eugène-Marie de Béthisy, dont Saint-Simon a fait ce portrait : « Bossu devant et derrière à l'excès, la tête dans la poitrine, au-dessous de ses épaules..., avec cela squelette..., une opinion de lui jusqu'à se regarder au miroir avec complaisance. »

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signal convenu, qui étoit de tousser trois fois. La fenêtre de la demoiselle s'ouvre à l'instant. Ensuite, l'homme à bonnes fortunes lui jette son échelle de cordes, qu'elle attache à la croisée de sa fenêtre. Sans perdre un moment, il monte précipitamment et vole pour aller recevoir la récompense de ses travaux. Il étoit déjà près de la fenêtre, lorsque sa maîtresse lui jette un seau rempli d'eau sur la tête; ce qui le fit dégringoler plus vite qu'il n'étoit monté avec son échelle, que la demoiselle coupa promptement, et la fenêtre fut fermée dans l'instant. Aussitôt la tragédie jouée, nous sortîmes de notre embuscade, et, sans faire semblant de rien, et comme si nous passions par pur hasard dans cette rue, nous allâmes à lui. Il étoit étendu comme un crapaud sur le pavé. Nous lui demandâmes fort sérieusement la raison pour laquelle il étoit, dans une heure aussi indue, couché dans cette rue. Il ne fit que nous répondre : « Ah ! la malheu- < reuse! la traîtresse! la chienne! je m'en vengerai. > Il étoit mouillé comme un canard ; son échelle de cordes étoit auprès de lui. Nous eûmes beaucoup de peine à le relever; car, comme un nouveau Phaéton, il venoit de faire une chute terrible. Nous ne fûmes pas cependant sans inquiétude de ce qui pouvoit lui arriver. Nous le soutînmes, ou plutôt nous le portâmes jusque chez lui ; pendant le chemin, il ne fit que se plaindre et crier les plus hauts cris. Après l'avoir couché, nous nous en retournâmes chacun chez soi, non sans nous empêcher de faire des éclats de rire. Le lendemain, nous fûmes le voir; il venoit d'être saigné. Le chirurgien nous assura que cet accident n'auroit point de suites fâcheuses, mais qu'il falloit

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qu'il gardât le lit pendant quelques jours. La demoiselle, prudente et sage, quitta la ville, et elle s'en alla avec sa mère à la campagne. Elle fit très bien; car ce petit bonhomme n'auroit pas manqué de lui faire de la peine.

Enfin, nous quittâmes Vesoul; nous en partîmes le 121 juillet pour nous rendre en Alsace. Nous fûmes coucher dans un mauvais village. L'Alsace est une province d'Allemagne, sur la rive gauche du Rhin, qu'elle a à l'Orient, le Sundgau ou comté de Ferrette^ avec une partie de la Franche-Comté et de la Suisse au midi, la Lorraine au couchant, et le Palatinat au septentrion. Les François en ont été les maîtres jusqu'à l'empereur Othon P"^; la maison d'Autriche l'a possédée pendant plusieurs années; enfin, elle est revenue à la France par la paix de Munster, l'année 1648, en l'article XLVii. La maison d'Autriche et celle de Lorraine prétendent venir de l'ancienne maison d'Alsace; mais les personnes bien versées dans les généalogies leur disputent cette origine-.

Belfort. — Le 13, à Belfort, petite ville dans l'Alsace, pays du Sundgau ou comté de Ferrette, à deux heues de Montbéliard, frontière des Suisses. Elle est capitale d'un petit pays. Cette place a été cédée aux François par la paix de Munster en 1648. Il y a un château, dont le comte de Morton^ étoit gouverneur.

1. Les villes principales de ce comté étaient Mulhouse, Belfort, Ferrette et Maasmunster.

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