‹ Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre (1783-1815) (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · A MADAME LA COMTESSE BEUGNOT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE BEUGNOT

» Je ne veux point différer, madame la comtesse, les remercîments que je vous dois pour l'envoi des jambons de Westphalie que vous m'annoncez par votre lettre du î\ de ce mois. Cette preuve de votre attention me touche inôniment et je vous prie de croire que j'y suis très-sensible.

» Recevez, madame la comtesse, l'assurance de mon sincère attachement.

» L'Àrchi-chancelier de l'Empire ,

» Cambacerès. »

Je visitai dans la môme soirée M, de Talleyrand. Là, il ne fat pas question le moins du monde de détails de cuisine. Le prince était instruit de tout ce qui s'était passé à Bayônne, et il m'en parut indigné : -— « Les victoires, me disait-il, né suffisent pas pour » effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne » sais quoi de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je » ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous » verrez que cela ne lui sera pardonné par per*- * sonne. » Le duc Decrôs m'a plus d'une fois assuré que l'Empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que celui-ci eût cherché à s'en défendre. Gela m'a toujours étonné. D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien sûr que, si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements qui le remuent fortement. Au reste, il trouva ma mission fort belle, mais me recommanda de mieux arranger ma conduite que je n'avais fait à Casse], et de travailler enfin à me rendre indépendant. Je sentis la portée du reproche, et tout en rendant justice au sentiment qui l'avait dicté, je me promis de continuer de le mériter.

J'arrive £ Dussejdorf, C'est une jolie ville, placée dans une position pittoresque, à l'embouchure de la

Dussel dans le Rhin. Le fleuve baigne ses murs et lui sert de rempart au couchant. Aux autres aspects la campagne arrive de tous côtés dans la ville ; les rues sont propres et bien espacées ; les maisons ne manquent pas d'élégance. Il est difficile de rencontrer de localité qui se prête davantage à des embellissements. J'avais trouvé beaucoup d'attrait ft m'en occuper. Depuis mon départ, des travaux que je n'avais pas eu le tempe de commencer ont été terminés, et on s'accorde à dire que c'est aujourd'hui l'une des villes les plue riantes de l'Allemagne. Dusseldorf était alors le cheflieu du grand-duché de Berg, qui venait d'être formé du duché de Berg proprement dit, cédé par la Bavière, du comté de La Marck et du pays de Munster, détachés de la Prugse par le traité de Tilsitt, du duché de Nassau-Siegen échangé avec la maison de Nassau.

La population était d'un million d'individus, composant deux cent mille ménages et distribués sur une étendue de huit cent quarante-six lieues. Je vis que cette population n'était pas mal appliquée lorsque j'eus vérifié dans quelle proportion étaient les oisifs et les travailleurs, les cultivateurs avec les ouvriers, les grandes classes 4' ouvriers entre elles et tous avec les fonctionnaires. Je trouvai l'industrie parvenue dans certaines parties à un degré de perfection et d'activité que je n'aurais jamais devine. L'agriculture n'avait pas njarché du même pas. Le pays contenait une assez forte quantité de landes, de bruyères et de marais, et je vis que c'était là ce qu'il me faudrait attaquer.

Les mœurs avaient en général le caractère de douceur et de laboriosité qui est commun à tous les Allemands : puis chaque canton offrait une nuance à part qu'il avait reçue de la différence des religions et des gouvernements sous lesquels il avait vécu, et même de sa position topographique. Le pays de Munster, par exemple, trahissait une ancienne domination ecclésiastique qui avait la première occupé la place, et à laquelle la féodalité avait ensuite fourni ses fers et son ciment. Cette ville, comme son nom l'indique assez, a commencé dans le xie siècle par un monastère; aussi contenait-elle dans son enceinte un grand nombre de communautés d'hommes et de femmes, et l'évêque en était le souverain. Lorsque la population est venue s'agglomérer autour du monastère, elle a reçu les lois féodales dans toute la pureté de l'époque, et ces lois étaient encore debout lorsque la France a pris possession du pays en vertu du traité de Tilsitt. La ville de Munster ne comptait dans son sein qu'un nombre fort borné de marchands qui lui fournissaient les premiers objets de consommation. Le reste était occupé par de spacieux hôtels où les seigneurs des environs passaient une partie de l'année. Leur luxe rappelait celui du xvne siècle en France, car ce siècle avait entraîné toute l'Allemagne dans son imitation, et on en retrouve encore les "traces dans les contrées les plus reculées de ce vaste pays. A Munster, les hôtels sont en général plus étendus que commodes; les domestiques y sont nombreux, la

vieille étiquette sévèrement gardée, les meubles et le service de table d'une lourde richesse. J'avais remarqué sous les remises une sorte de cheval de bois ou plutôt de chevalet, sur lequel il devait être pénible de garder l'équilibre, et je demandai à quelle sorte de jeu cet instrument pouvait servir. Oh me répondit que ce n'était point à un jeu qu'il était destiné, mais à punir un domestique de quelques heures de monture pour les manquements dont il s'était rendu coupable dans son service, sans préjudice de peines plus graves au besoin; mais celle-là était la plus commune, et les maîtres l'infligeaient, comme ils en infligeaient d'autres, sans qu'il soit jamais venu à un condamné la moindre idée de réclamation ou d'appel. Il y avait encore loin, à cette époque, de l'un des bords du Rhin à l'autre. Ces seigneurs, qui exerçaient sur leurs domestiques comme sur leurs colons ou leurs serfs une sorte de souveraineté, se conduisaient au reste avec eux en pères de famille. Ils accouraient quand il y avait un malheur à réparer ; ils les soignaient dans leurs maladies, donnaient des asiles à leur vieillesse; le nombre des enfants était un sujet d'orgueil pour la famille des colons et de joie pour le propriétaire. Toutes ces bonnes choses étaient si bien passées dans les mœurs qu'elles se produisaient sans qu'on s'en aperçût. Souvent, en présence de pareils faits, j'ai remonté au principe dont ils découlaient, et j'ai cessé de m'étonner que la féodalité eût duré si longtemps. Le sort de la population, enchaînée il est vrai à la culture des

terres, mais à la charge d'un profit quelconque pour prix de son travail, se trouvait au reste défendu contre les deux écueils de la pauvreté, la maladie et la vieillesse; était-elle donc, je le demande, plus malheureuse que cette nuée d'hommes que nous voyons entassés et enchaînés aussi par le besoin dans les ateliers de l'industrie qui les nourrit ou les immole avec une égale indifférence, et qui, après avoir usé leurs forces à des métiers souvent homicides, leur offre pour toutes perspectives l'hôpital s'ils sont malades, la mendicité s'ils ne peuvent plus travailler? Malheureux qui ne trouvent jamais dans ces aspérités de la vie un protecteur qui les secoure, un ami qui les console! Je ne partage assurément pas le gothique engouement du comte de Boulainvilliers, mais il se peut que ce soit encore une question indécise que celle de savoir si le système industriel est plus favorable à la classe des hommes de peine et de travail, c'est-à-dire à l'infiniment plus grand nombre, que ne Tétait jadis le système féodal. Les gouvernements se précipitent aujourd'hui sur les voies de l'industrie comme la seule voie de salut pour eux; l'éclat que jette la Grande-Bretagne les séduit et les entraîne; mais percez à travers tout cet éclat et tous ces prestiges, qu'y voyez-vous? Un petit nombre de très-grands propriétaires, de très-riches capitalistes, d'industriels gigantesques, noyés au milieu d'une population misérable de tout point, et qui finira par se compter. Le pays de Munster dont je m'occupe, appartient encore au système différent.

Les paysans y sont généralement religieux, sobres, laborieux, et tous adonnés à la culture des terres qu'ils possèdent à titre de colonat. Le colonat ressemble en quelque chose à l'espèce de servage qui subsistait encore dans certaines parties de la France avant la Révolution. Le seigneur, qui apparemment était dans l'origine propriétaire de l'universalité d'un territoire, l'avait distribué à des colons, à titre de bail perpétuel, dont les conditions variaient du plus au moins suivant la fertilité du territoire et le nombre des colons entre lesquels la concurrence s'était primitivement établie. Dans le plus grand nombre des colonats, le seigneur percevait une partie des produits de toute nature, y compris celui des bestiaux; et à la mort du chef du colonat, il prenait part à l'hérédité pour une portion quelconque; il n'avait pas toutefois le droit de retenir en glèbe un colon qui la voulait quitter; mais celui-ci perdait tous ses droits au colonat, qui, devenu libre, était dévolu au seigneur. Les conditions de détail pour le partage entre les enfants, pour les secours en cas d'incendie, ou autres espèces de pertes, pour le sort des femmes restées veuves et (tes vieillards, étaient prévues avec sagesse et humanité.

Cette sorte d'établissement 'entretenait le travail et procurait en même temps aux travailleurs une profonde sécurité, et de là l'esprit de paix qui règne entre eux. Ces hommes, uniquement occupés du travail des champs, sans cesse placés sous la voûte dii ciel, en attendent la rosée qui doit féconder leurs travaux, et

ils sont fort religieux. Nos Livres Saints leur fournissent tout ce qu'il leur faut de lumières, de consolation, d'espérance, et ils ne cherchent pas ailleurs. On a souvent dit qu'ils couchaient sous le même toit et sans séparation avec leurs bestiaux, et cela est vrai jusqu'à un certain point; mais cette vieille habitude germanique n'est pas aussi répugnante que le suppose notre délicatesse. La distribution du rez-de-chaussée d'une ferme en Westphalie est plus commode et souvent plus propre que. l'espèce d'étable où la plupart des fermiers de France sont parqués séparément de leurs troupeaux. La ferme de Westphalie reproduit la tente des patriarches., car, en ces premiers jours du monde, les hommes, apparemment par souvenir de la félicité d'Éden, vivaient familiers avec les animaux, qui avaient conservé quelque chose de leur douceur d'origine. Voltaire a versé à pleines mains la moquerie sur cette pauvre Westphalie, ses châteaux, ses habitants, et il n'est point de Français qui, en y mettant le pied, ne se souvienne de M. Thunder ten Tronkch. J'étais tout disposé à rire de ses semblables; l'embarras était d'en trouver. J'ai rencontré dans la noblesse de cette contrée des hommes qui ne manquaient ni d'instruction ni de dignité, *et presque tous signalés par une inépuisable charité. Dans les campagnes j'ai vu des hommes doux, hospitaliers, des femmes chastes, laborieuses et des enfants soumis. Là, certainement, suivant la belle expression de Tacite, corrumpere et corrumpi non sœculum vocatur. Quand j'ai visité ce

vieux pays, mon Germania à la main, j'ai reconnu la vérité des traits du grand peintre, et je ne crois plus que ses tableaux soient d'imagination.

Le comté de La Mark présentait dans le voisinage Un tableau tout différent. Cette petite province avait été détachée de la monarchie prussienne par le traité de Tilsitt. Le sol en est généralement montueux, et la partie qui est en plaine, est peu fertile; mais le comté de La Mark conservait des traces vivantes de la longue et attentive administration du grand Frédéric, et je ne crois pas qu'il soit possible de faire mieux que ce que j'ai trouvé : pas un cours d'eau qui n'eût été mis à profit, une communication utile qui n'eût été ouverte, un rapport de commerce présentant quelque avantage qui n'eût été établi. Aussi ce pays était-il couvert de fabriques fort actives où se pratiquaient de longue main des procédés ingénieux encore inconnus en France. Frédéric avait préposé à la tutelle de l'industrie de La Mark, M. Eversmann, l'un des hommes les plus capables que j'aie jamais rencontrés. Il faisait/pendant la vie du grand Frédéric, tous les ans, le voyage de Sans-Souci. Le roi avait promptement reconnu tout ce qu'il valait et aimait à l'entendre sur les matières d'économie politique; mais fidèle à son système de ne pas déranger un homme d'un poste où il faisait bien, pour le placer dans un autre où on croyaitqu'il serait mieux, Frédéric renvoyait toujours M. Eversmann à son comté de La Mark. Ce pays, je le répète, était alors le plus avancé du grandduché et peut-être de l'Allemagne ; mais les habitants

n'étaient pas des habitants du grand-duché de Berg, ni même des Allemands, ils étaient des Prussiens ; et on trouve, si on regarde de près, que grande est la différence de ces derniers avec les autres. Les Prussiens ont de commun avec les Allemands le langage, le courage, le penchant àl'illuminisme; mais ils sont devenus à l'école de Frédéric déliés, hardis et surtout irréligieux : le maître leur a appris qu'en affaires le succès était tout et les moyens indifférents. Les gloires d'un long règne, le retentissement du nom de Frédéric qui fut l'homme de guerre du xvme siècle et l'un de ses plus beaux esprits, quand l'esprit était aussi une puissance, avaient donné aux Prussiens une idée exagérée d'eux-mêmes, et aussi un amour de la patrie poussé jusqu'à l'idolâtrie. Ils le conservaient quand j'ai été administrer leurs provinces, c'est-à-dire au moment où la Prusse avait été réduite en lambeaux que Napoléon découpait ou distribuait à droite ou à gauche ; et cependant, lorsqu'alors je pris possession du comté de La Mark, je m'aperçus que tout n'était pas fini avec des hommes qui ne s'avouaient pas vaincus et qui rêvaient la vengeance lorsque l'ennemi les tenait sous ses pieds, prêt à leur porter le dernier coup.

Le pays de Nassau-Siegen composait la troisième partie du grand-duché. Ce pays est l'antique patrimoine de la maison de Nassau, fertile en guerriers et en hommes d'État de premier rang qui, à ce titre, a joué longtemps un grand rôle dans l'empire, et ensuite présidé avec sagesse aux destinées delà Hollande. Ce petit

pays est l'an des plus pittoresques de l'Allemagne. Les habitants en sont laborieux, instruits, plus vifs qu'au climat n'appartient, et disposés à tout ce qu'on peut leur demander de bien. Lorsque j'ai été visiter ce pays pour la première fois, j'ai demandé qu'on me conduisît au vieux chêne sous lequel Maurice était assis lorsqu'une députation des Gueux de la Hollande vint lui proposer de se mettre à leur tête et de les aider à défendre leur liberté. Ce respect d'une tradition chère à la contrée me réussit. Je fus accompagné dans mon pèlerinage politique par un cortège nombreux. Je trouvai en effet un chêne énorme, tel que je n'en ai jamais vu ; un banc bien entretenu, et d'ailleurs assez épais pour avoir résisté au temps, est établi au pied de l'arbre et l'entoure. C'est là, m'a-t-on dit, la place où Maurice avait l'habitude de venir se reposer et où il reçut en effet la première députation des Hollandais. Quelques doutes me venaient bien à l'esprit, non pas sur le fait en lui-même, mais sur l'identité du chêne et du banc. Je m'étonnais qu'ils eussent résisté si longtemps, mais des hommes d'un extérieur respectable l'attestaient de si bonne foi, ils ajoutaient tant d'autres histoires plus ou moins merveilleuses, mais toutes honorables pour les princes de la maison de Nassau, que je pensai que ce que je pouvais faire de mieux était de tout croire en bloc. Quegagne-t-on à attaquer par le raisonnement ces vieux contes qui se répètent avec tant de bonne foi et s'entendent avec tant de plaisir dans la contrée? Tous ils célèbrent de beaux actes de vertu ou des merveilles

nées de la religion ; ils les célèbrent dans les lieux mômes qu'on croit en avoir été les témoins, et de là un charme supérieur à toutes les recherches de l'art, et peut-être à la vérité. Je ne sais rien qui m'ait fait pleurer plus de larmes dans mon enfance que le cantique de Geneviève de Brabant, et encore aujourd'hui je ne l'entendrais pas sans émotion.

Puisque je me jette dans un épisode, tout en donnant le détail des pays dont se composait le grandduché de Berg, je veux raconter quelle singulière forme de négociation fut employée pour obtenir du prince Guillaume la cession de son duché de Nassau- Siegen. Cette contrée était indispensable à l'arrondissement du nouvel État que l'Empereur avait résolu de former sous le titre de grand-duché de Berg, et d'ailleurs elle ne pouvait pas rester, ce qu'on appelle en l'air, entre la France qui possédait alors la rive gauche du Rhin, et les États qui venaient de s'organiser sur la rive droite. L'Empereur prit le parti de traiter avec le prince Guillaume de l'échange de sa principauté contre une contrée aussi étendue et plus productive dans l'intérieur de l'Allemagne.

M. de Talleyrand était ministre des affaires étrangères. Le prince se trouvait alors à Paris, où il avait eu quelques relations avec le général Beurnonville; M. de Talleyrand jeta les yeux sur celui-ci pour traiter de l'échange; il connaissait au général un extérieur fanfaron et je ne sais quoi d'incisif qu'il croyait propre à triompher de l'entêtement du prince Guillaume qui

était passé en proverbe. Le projet d'échange avait été rédigé à l'avance ; le ministre, en le remettant au général Beurnonville , lui recommanda d'employer tout ce qu'il possédait de dextérité à obtenir l'assentiment du prince, mais de ne rien précipiter, de s'y prendre avec beaucoup de douceur et de mesure. « C'est, ajou- » tait le ministre, une cruelle extrémité pour le chef de » la maison de Nassau que d'abandonner un État héré- » ditaire où s'attachent tant de souvenirs glorieux. Sa » susceptibilité peut être extrême sans être exagérée ; » il faut la ménager, et, je le répète, mettre le temps » de notre côté. » — Beurnonville d'applaudir et d'applaudir encore aux délicates prévisions du ministre; Use charge des papiers qui contiennent sa mission. Le lendemain matin M. de Talleyrand trouve le général à son lever : « Eh bien ! avez- vous déjà vu le prince » Guillaume? Vous venez sans douté me dire que vous » en avez été fraîchement accueilli? Il fallait nous y » attendre ; mais le début n'était pas grand'chose en » une telle affaire ; de la patience, et nous réussirons. » — Pas de cela, répondit Beurnonville : tout est ter- » miné : voilà les doubles du traité signés par le prince. » — (M. de Talleyrand). Mais par quel miracle, et » comment vous y êtes- vous donc pris? — (Le gé- » néral). Ma foi, j'ai bien repassé dans mon esprit les » recommandations que vous me fîtes hier. En vous » quittant j'allai tout droit chez le prince, quejeren- » contrai seul. L'occasion était à souhait pour lui parler » d'affaires : Prince, lui dis-je, vous savez ou vous ne

» savez pas que l'Empereur a besoin de votre duché de » Siegen. Il vous offre en échange une principauté » dans l'intérieur de l'Allemagne, plus forte en popu- » lation et plus riche en produits; voilà le traité tout » dressé. Je sais bien que vous avez de bonnes rai- » sons pour refuser cet arrangement; mais, sacre- » dié ! vous n'êtes pas le plus fort : ainsi croyez-moi, » faites beau c... — Et le prince a fait beau c? » reprit froidement M. de Talleyrand. — Oui, sans bar- » guigner, dit Beurnonville, et, ma foi, je ne croyais » pas en finir sitôt. »

A quelque temps de là, ce négociateur caporal se fit peindre en pied avec l'attirail alors indispensable : costume complet de général, la main gauche soutenue par un grand sabre, et dans le lointain un hussard tenant deux chevaux en laisse. Jusque-là, rien dans ce portrait qui ne se trouvât dans celui de tout autre général, c'était la peinture de l'époque ; mais pour signaler en même temps le négociateur, le peintre avait mis dans la main droite de son personnage un rouleau de papiers déployé aux trois quarts et portant écrit en tête le mot traité. Le surplus de la page restait en blanc. Beurnonville présentait ce rouleau d'un ton capable et menaçant ; il semblait, pour qui connaissait les détails, répéter les mots sacramentels de sa négociation avec le prince Guillaume. — « Beugnot, me disait un » jour M. de Talleyrand, avez-vous vu le portrait de » Beurnonville, par Robert Lefebvre?— Oui , jePai trou- » vé ressemblant et assez bien peint. — Il ne s'agit pas

» de cela; mais il laisse quelque chose à désirer : pour- » quoi n'avoir pas écrit sur la page blanche que le gé- * néral tient à la main : Prince, faites beau c.f Alors » tout y était ; le caractère de la tête, le mouvement » des lèvres du personnage s'expliquaient, et le portrait » devenait historique. Vous êtes lié avec Beurnonville, » dites-lui donc de ne pas laisser l'œuvre imparfaite ; » il nous le doit, et il se le doit à lui-même. »

J'ai fait une excursion assez longue hors du grandduché de Berg, et quoique ce soit une notable portion de cet État qui m'en ait fourni l'occasion, je n'en suis pas plus excusable : je rentre dans mon sujet. Déjà j'ai rapidement passé sur l'évêché de Munster, le comté de La Mark et le pays de Nassau ; je termine par la partie qui aurait dû m'occuper la première, puisqu'elle est la plus considérable et donne son nom aux autres, par le duché de Berg proprement dit.

Cette province fut longtemps l'apanage de la maison Palatine et passa ensuite à celle de Bavière; la ville de Dusseldorf en est la capitale. Cette ville, très-heureusement située sur le Rhin, est bien bâtie et se ressent, soit dans ses bâtiments, soit dans les mœurs des habitants, d'avoir été le siège d'une cour polie, amie des arts. Une Médicis avait épousé le prince Palatin à qui Louis XIV fit payer cher le malheur de se trouver sur son chemin. Elle se fit suivre jusqu'au fond de l'Allemagne par les beaux-arts, anciens et nobles commensaux de sa famille. Dusseldorf y gagna une galerie de tableaux, l'une des plus belles de l'Europe, des places

publiques, quelques monuments passables, et non loin de la ville on vit s'élever à Bensberg un château dans le goût italien, et tel qu'il n'y a pas de contrée en Europe qui ne pût en être fière. Les princes qui succédèrent à Charles-Louis tinrent à gloire de soutenir le mouvement qu'il avait imprimé. Les habitants du duché de Berg contractèrent sous un tel gouvernement des mœurs douces et façonnées à la politesse, tournées vers le goût des emplois plutôt que vers des destinations indépendantes, mais ceci n'est vrai que de Dusseldorf et de son rayon. Si, en remontant au levant, on parvient aux vallées de Barmen, d'Elberfeld, et même si on côtoie les cantons de Roustorf, de Romscheit ou de Solingen, on se trouve au milieu d'un triomphe de l'industrie humaine que vainement on demanderait à un autre pays de l'Europe, l'Angleterre comprise.

Peu d'États du second ou du troisième ordre offraient autant d'avantages que le grand-duché dans la main d'un prince ami de la France : belle position sur le Rhin, population bien partagée entre l'agriculture et l'industrie; la première sollicitant quelques encouragements, mais faciles à lui procurer; la seconde, parvenue à un point où il n'y avait plus qu'à laisser faire et admirer. Chez les habitants, de l'instruction, une douceur naturelle, le goût du perfectionnement, et ne demandant aux Français pour les aimer que d'en être traités avec quelque justice. Assurément une principauté composée de la sorte pouvait satisfaire une ambition élevée, mais elle était loin de suffire à celle du

maréchal Murât, et sa femme en était presque humiliée. On avait accepté en attendant mieux.

Murât avait fait à Dusseldorf deux voyages, durant lesquels il avait déployé jusqu'au ridicule l'élégance qui lui était naturelle. Les habitants en avaient été éblouis, mais intérieurement flattés. La représentation du nouveau grand-duc dépassait de fort loin en magnificence celle des anciens souverains, et Dusseldorf crut avoir gagné au change. D'ailleurs, il faut rendre à Murât cette justice, qu'une fois reposé de ses pantomimes princières ou chevalières, il se montrait homme intelligent et bien intentionné. Sa gloire militaire lui servait de piédestal. Lorsque, dans la campagne de Prusse, les bulletins parlaient sans cesse du grand- duc de Berg et de ses prouesses, ses nouveaux sujets en étaient tout fiers; on lisait les journaux sur les places publiques, et on tremblait sérieusement pour les jours du prince intrépide. Oh ! comme il en aurait peu coûté pour s'attacher les Allemands, qui ne résistent pas au prestige de la gloire militaire, aux yeux desquels le serment de fidélité n'est pas un titre vain, et qui ressentaient pour la France je ne sais quel vieux penchant dont nous les avons cruellement corrigés !

Le maréchal Murât n'avait pas été sitôt élevé au rang de prince qu'il lui avait pris la fantaisie de l'être tout comme un autre, avec qui que ce soit et même avec l'Empereur. Le duché de Berg, tel qu'il était composé lorsqu'il l'avait reçu, comprenait la ville de Wesel, ville forte sur le Rhin et d'une importance majeure

pour la défense du fleuve, telle que l'Empereur Pavait alors conçue. L'Empereur demanda que le grand-, duché lui cédât cette ville en échange du duché de Nassau et de la principauté de Dissembourg. Le grandduc hésita longtemps. Une telle place dans ses États relevait son importance, puis, et en exagérant le prix de cette acquisition pour la France, il demandait des retours énormes. Je crois que les négociateurs de cette grande affaire avaient grand soin de ne parler à l'Empereur qu'avec beaucoup de discrétion des difficultés où son beau-frère se plaisait. Cependant on ne pouvait lui dissimuler les retards, et l'Empereur, ennuyé, prononça son dernier mot. Le maréchal Murât se montra furieux, et dit hautement « qu'il ne lui restait plus qu'un parti à prendre, celui de.se jeter avec son armée dans la ville de Wesel et de s'y défendre. On verrait si l'Empereur aurait le front d'en venir faire le siège aux yeux de l'Europe, et, quant à lui, il saurait le soutenir jusqu'à la dernière extrémité. » Ces paroles s'en allèrent en fumée comme elles étaient venues, et on en finit par un beau traité d'échange dont le double est resté dans mes papiers, d'abord par la difficulté de savoir à qui en faire la restitution, et ensuite parce que pour la richesse des caractères, de la reliure et des accessoires, il est un monument curieux de l'époque. Cette petite guerre assez ridicule de la part du grand-duc a pu contribuer pour quelque chose à sa déconvenue dans l'affaire de ce pays.

lorsque en 1808 le grand-duc de Berg commandait

à Madrid, il avait certainement l'espoir de là couronne d'Espagne. 11 se persuadait même qu'il en avait reçu la promesse de l'Empereur. C'était pour hâter le dénoûment qu'il avait attisé au sein de la capitale une fermentation qu'il avait ensuite réprimée, mais avec des accessoires si étranges qu'il faut bien chercher à sa conduite quelques motifs différents de ceux qu'il a mis en avant. Il n'est pas probable que l'Empereur ait positivement promis la couronne d'Espagne au maréchal Murât, il lui aura donné quelques paroles équivoques d'encouragement que ce dernier aura expliquées à sa manière et sous le charme de son ambition. Sa femme aura contribué à l'égarer, car cette sœur de l'Empereur se tenait pour déplacée partout ailleurs que sur un trône, et, il faut en convenir, la force de son caractère et l'élévation de son esprit semblaient l'y avoir préparée. Le mari et la femme furent déjoués dans leurs vues sur l'Espagne. Il se peut aussi que la petite guerre soutenue par le maréchal pour la place de Weselait fait que l'Empereur soit revenu de l'idée de lui confier un morceau de l'importance de l'Espagne et des Indes. Il fallut donc qu'il se résignât au trône des Deux-Siciles, qui fut reçu d'assez mauvaise grâce : ce qui est à noter pour l'instruction de la postérité.

C'est alors que j'arrivai à Dusseldorf pour prendre possession du grand-duché au nom de l'Empereur. Je le reçus des mains de M. Agard, qui l'administrait pour le compte du dernier souverain. Ce M. Agard est uq

homme de souci perpétuel, toujours en garde contre les autres et contre lui-même. Au reste, homme instruit, bon littérateur et cependant capable en affaires. Il avait commencé par quelque mince emploi dans Pinstruction publique, et s'était ensuite attaché à la fortune de Murât, son compatriote et son ami d'enfance. Il avait grandi avec elle, et comme on ne prévoit pas jusqu'où l'appétit peut venir en grandissant, il avait poussé l'ambition au point de prétendre à la main d'une cousine germaine du prince, espèce de petite niaise au demeurant, à laquelle il ne manquait que l'esprit, la figure et la santé. Le prince trouva grande d'abord la liberté que prenait l'ex-camarade Agard ; il se laissa ensuite attendrir, et finit même par le dote!1 de la commanderie de Mosbourg, qu'il érigea en sa faveur en comté. Il était fort douteux que le prince eût le droit de faire cette donation à l'époque où il la fit, mais alors on n'y regardait pas de plus près pour donner que pour prendre. Ici, et par une remarquable inconséquence, le prince, en comtifiant M. Agard, lui imposa par-devant notaire la condition de ne jamais se prévaloir à aucun titre, ni même de parler de sa parenté avec lui.

La sévérité avec M. Agard m'avait été recommandée, et je l'employai peut-être avec excès. Son humeur me jetait hors des gonds. J'étais rebuté par la discrétion, ou si Ton veut, la dissimulation qu'il poussait jusqu'à ne vouloir pas révéler qu'il fût honnête homme. Le grand-duc, qui avait rêvé le trône d'Espagne six mois avant qu'il fût donné à un autre, avait vendu des do-

maines du grand-duché autant qu'il avait pu et plus qu'il n'aurait dû. 11 avait anticipé sur les échéances des revenus et pressuré de son mieux l'orange qui .lui échappait de la main. Je relève ces faits; je les explore dans tous leurs détails, et je découvre que M. Agard a largement opéré dans les intérêts de son maître, mais toujours avec fidélité ; le droit de vendre une fois reconnu, rien n'était à reprocher à personne.

En examinant quelques parties dé la correspondance de M. Agard avec le grand-duc, je vis que le dernier la semait parfois de traits littéraires. J'en témoignai ma surprise à M. Agard, car je ne tenais pas le général Murât pour plus avancé qu'un autre en ce point. M. Agard me détrompa en me communiquant quelques morceaux de l'Enéide traduits en vers par le grandduc, et en me fournissant des preuves non équivoques de la paternité. J'ai trouvé depuis l'occasion de me convaincre que le général Murât avait fait de bonnes études et qu'il en gardait le souvenir au milieu de sa prodigieuse activité militaire. Il paraît qu'il avait été préparé par sa famille pour la carrière de l'Église, et qu'il dut à la Révolution d'en parcourir une autre où il a mieux et plus glorieusement déployé les qualités brillantes que la nature lui a généreusement départies.

Les difficultés entre M. Agard et moi furent renvoyées à l'arbitre suprême, et M. Agard quitta le grandduché pour aller prendre à Naples la place de ministre des finances. L'Empereur ne trouva pas qu'ici mon zèle

eût été tout à fait suivant la science, et porta sur ma conduite un jugement fort vif qu'il chargea son ministre de me transmettre. Ce ministre était heureusement celui des finances, qui adoucit tellement le trait qu'il me fut à peine sensible. Je n'avais pas assez réfléchi qu'en traitant M. Agard avec dureté, je trouverais derrière lui le roi de Naples, ce qui était déjà quelque chose, et derrière,. ou plutôt en avant du roi, la reine qui était beaucoup. Le couple couronné entourait l'Empereur et avait trop d'avantages sur moi, qui ne pouvais, du lieu où j'étais, parer les coups ni même les deviner.

Parmi les objets en litige entre M. Agard et moi, je trouvai le tableau de la bataille d'Aboukir, que le grand-duc avait fait transporter à Dusseldorf. Il avait commandé et payé le tableau à Gros; il était donc sa propriété. L'Empereur m'ordonna de lui faire à ce sujet un rapport spécial où je déduirais mes raisons pour retenir ce morceau à Dusseldorf. J'exposai qu'en effet j'avais considéré le tableau comme le témoin d'un des plus beaux faits d'armes de l'armée française en Egypte ; qu'à ce titre il avait reçu du public la dénomination de Bataille d'Aboukir; qu'il avait comme tel été exposé au Louvre, admiré de la France et de l'étranger, et je ne concevais pas qu'un tableau semblable pût appartenir à tout autre qu'à l'Empereur, car il entre comme pièce indispensable dans cette série de monuments qui attesteront à la postérité ces prodiges militaires à peine croyables pour ceux qui en ont été

les témoins. Seulement il peut être trouvé juste d'indemniser le grand-duc de ce que le tableau lui aura coûté. Ces raisons ne valaient pas grand'chose, et je le sentais; aussi j'ajoutai cependant qu'après avoir de nouveau considéré ce morceau sans me laisser prévenir pas plus par les jugements qu'on *en avait portés que sur le titre qu'on lui avait donné, j'avais trouvé que l'œuvre, d'ailleurs des plus estimables sous le rapport de l'art, ne présentait pas à vrai dire la bataille d'Aboukir ; tout au plus on y retrouvait un incident de cette journée, arrangé, comme il était fort naturel, au gré de la personne qui avait commandé l'ouvrage . Le général Murât, magnifiquement monté et équipé, occupait le premier plan et absorbait tout l'intérêt par son action dans le groupe du pacha et de son fils. La bataille d'Aboukir est si confusément indiquée dans le second plan, qu'il faut quelque effort pour y découvrir le vainqueur ; dès lors ce tableau n'est point historique ; c'est simplement un portrait de famille qui prend sa place comme un autre parmi les meubles du grand-duc. Je n'aurais pas mieux • dit si j'avais eu la forte intention d'obtenir que ce tableau fût restitué. Contre l'usage, le rapport me fut renvoyé, ayant en marge l'autographe de la décision : elle portait : Approuvé la restitution comme portrait de famille, et j'ai su que l'Empereur qualifiait de la sorte ce tableau de Gros, lorsque l'occasion se présentait d'en parler.

Je fus d'abord rangé, pour ma correspondance avec l'Empereur, dans les attributions de M. le ministre des

finances, duc de Gaëte : je ne pouvais pas mieux tomber; le duc de Gaëte est l'un des meilleurs entre les hommes qui ont obtenu la confiance de l'Empereur. Avant la Révolution il s'était déjà avancé dans la car* rière des bureaux, la seule qui fût alors ouverte devant lui. Il était premier commis sous M. de Vergennes, directeur général des Contributions, et déployait dès lors les qualités qui ne l'ont jamais abandonné depuis. Doué d'un esprit droit plutôt qu'étendu, exact, laborieux, rangé en tout, dans ses affaires comme dans sa toilette, assidu à l'Opéra, scrupuleux sur les devoirs de la société, inébranlable dans ses habitudes, fort révérencieux pour le pouvoir, un peu reluctant contre les nouveautés, il eût offert dans l'ancien régime le parfait modèle de ces premiers commis qui ne naissaient ni ne mouraient, parce que de génération en génération on les trouvait toujours les mêmes. M. Gaudin (c'est ainsi qu'alors il s'appelait) avait, sans trop d'encombre, traversé la Révolution, offrant ce qu'il savait faire à qui en avait besoin ; travaillant sous le financier Gambon et le ministre Ramel, pas autrement qu'il n'aurait fait sous M. dèFleury ou M. de Galonné; une utilité financière et rien de plus. Cependant le crédit de M. Gaudin se relevait insensiblement à mesure que le calme renaissait dans la société, et il était parvenu à ce point que le Directoire lui avait confié l'administration des Postes. C'est là que le trouva la révolution de brumaire.

Bonaparte, en arrivant aux affaires, était rempli de

Tidée que le Directoire n'avait rien entendu aux finances et y avait commis des fautes sans nombre, et il chercha d'abord à s'entourer d'hommes qui eussent connu l'ancien système et fussent en état de reproduire ce qui était bon et encore praticable. Le consul Lebrun lui indiqua M. Gaudin, avec lequel il était anciennement lié; il en dit beaucoup de bien, personne n'en dit de mal, et Bonaparte le nomma ministre des finances. Il se trouva tout juste de mesure à servir sous un pareil maître. Apportant au jeu quelques bonnes et vieilles notions, il les produisait sans y. mettre de prétention et les abandonnait sans plus de résistance; au reste, introduisant l'ordre partout et curant du soir au matin les étables d'Augias sans s'afficher pour un Hercule. On lui doit le retour de la discipline dans bs administrations financières, un bon établissement des recettes publiques, de louables efforts pour atteindre le but si haut placé d'une juste répartition des contributions. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser en ce point est d'avoir cédé sur le cadastre aux suggestions de son ami Hennet, et occasionné à la France des centaines de millions de dépense pour un travail toujours incomplet, qu'il sera malaisé de terminer, et qui ne le sera pas sitôt qu'il faudra le reprendre en sous-œuvre pour réparer les brèches que le temps y aura faites. L'Empereur l'avait créé duc et ne laissait pas échapper une occasion de lui témoigner la haute estime où il était auprès de lui. Le nouveau duc usait de sa faveur et n'en abusait pas ; et il faut le

noter, car son faible favori aurait induit tout autre en tentation. Au retour des Bourbons, M. le duc de Gaéte semblait préparé pour ce monde nouveau, ou, si l'on veut, ancien. Il en avait tout gardé, jusqu'à l'habillement. Seul, il avait fait traverser à la Révolution le grand habit français, l'aile de pigeon, les longues manchettes et les boucles à la d'Artois. Il n'avait pas même composé sur les deux chaînes de montre et les retentissantes breloques. Il aurait pu servir de maître des cérémonies à ceux des hommes de la nouvelle cour qui apparaissaient avec des oripeaux passés de mode depuis quarante ans. .Au reste, les Bourbons eussent retrouvé un serviteur excellent dans le duc de Gaëte; mais l'abbé Louis avait pris possession des finances dès la première heure de la Restauration, et il tenait pour ennemi nécessaire quiconque aurait pu lui disputer ce poste ou k remplir à son défaut. Il n'épargnait pas les reproches à ce pauvre duc de Gaête, ni à M. Mollien. Il était passé en chose incontestée dans la coterie de l'ahbé que ni l'un ni l'autre n'entendaient rien aux finances, qu'ils n'étaient que de pauvres instruments dans la main du maître, et que leur génie était à Sainte-Hélène. Ce jugement n'était que de l'insolence, et cependant il a suffi pour tenir à l'écart deux hommes qu'on aurait utilement employés.

J'ai pu autant que personne juger de ce qu'il y avait d'obligeant et de délicat dans la correspondance du duc de Gaëte. Il portait à l'Empereur le travail que je lui adressais et y donnait son avis. Toutes les fois que

la décision était conforme, il n'éprouvait aucun embarras; mais s'il arrivait que l'Empereur eût embrassé une opinion autre que la mienne, ou blâmât une mesure que j'avais prise, le ministre, qui ne pouvait pas se dispenser de m'en prévenir, y mettait tous les égards qui étaient en son pouvoir et choisissait les termes les plus propres à me consoler ou me rassurer. Par exemple, l'Empereur avait blâmé mon excès de sévérité avec M. Agard, et sa lettre, qui m'est tombée dans les mains depuis la Restauration, portait : « Faites » savoir au comte Beugnot que je ne veux pas de » réaction, et que je désapprouve sa conduite. Il devait » rendre compte et attendre des ordres. » Voici quelle a été la traduction : « L'Empereur me fait connaître, » monsieur le comte, qu'il eût été plus conforme à ses » intentions qu'après avoir examiné les tableaux four- » nis par M. Agard et avoir donné votre avis, vous » eussiez prisles ordres de S. M. Au surplus, M. Agard » est à Paris, et je terminerai aisément avec lui les » points restés en difficulté et que vous avea parfaite- » ment éclaircis. Vous n'aurez donc plus à vous occu- » perde ce qui tient à la précédente administration. » Il semblait qu'en me donnant M. le duc de Gaëte pour correspondant au début de mon administration du grand-duché, et M. Rœderer à la fin, FEmpereur eût voulu me faire sentir la douceur et l'amertume de deux extrêmes opposés.

C'était alors une position en Europe que d'être Français, et c'en était une grande que de représenter l'Em-

pereur quelque part ; à cela près que je n'aurais pas impunément abusé, j'étais en Allemagne ce qu'avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Môme respect, môme obéissance de la part des peuples, même obséquiosité de la part des nobles, même désir de plaire et de capter ma faveur. Nous étions à cette époque sous le charme de la paix de Tdsitt, l'invincibilité de l'Empereur n'avait encore reçu aucune atteinte; je sortais de Paris où j'avais passé ma vie à sa cour, c'est-à-dire au sein des mémorables travaux et des prestiges de son règne. Dans ses conseils, j'avais admiré de près ce génie qui dominait la pensée humaine; je croyais qu'il était né pour enchaîner la fortune, et je trouvais tout simple que les peuples fussent prosternés à ses pieds; c'était désormais à mes yeux la marche nouvelle du monde. Le pays qui m'était tombé en partage réchautfait cette disposition; l'Allemagne, où le merveilleux occupe toujours une grande place, a mis beaucoup de temps à se débarrasser de son admiration pour l'Empereur; elle était alors complète pour le héros qui n'avait eu besoin que de souffler pour la faire disparaître sur cette monarchie prussienne que n'avaient su défendre ni les armées, ni les souvenirs du grand Frédéric, réunis aux légions longtemps invincibles du successeur de Pierre le Grand. Je me présentais dans le grand- duché sous l'empire de ces idées; rien ne m'étonnait dans les égards et même dans les respects dont j'étais l'objet; toutefois je ne m'endormais pas dans ces flatteuses déceptions,

je travaillais du soir au matin avec une ardeur singulière, j'en étonnais les naturels du pays, qui ne savaient pas que l'Empereur exerçait sur ses serviteurs, et si éloignés qu'ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi lorsque je travaillais enfermé dans mon cabinet, et cette préoccupation assidue, qui m'a quelquefois inspiré des idées au-dessus de ma sphère, m'a plus souvent préservé des fautes qui naissent de la négligence ou de la légèreté. Un ancien a dit qu'il y avait grandement à gagner dans la conduite de la vie à se tenir par la pensée en présence d'un homme supérieur, et je suis tenté de croire que l'Empereur n'a été généralement si bien servi que parce que, soit par les précautions qu'il y prenait, soit par l'influence de ce nom qui se répétait tous les jours et partout, chacun de ses serviteurs le voyait sans cesse à ses côtés.

J'avais une confiance toute de bonne foi dans l'im- " portance et dans la stabilité de ma position ; mais mon caractère me préservait des écarts qui auraient pu prévenir les esprits contre moi. J'ai de l'amour-propre, car tous les hommes en ont, mais il n'a rien d'excessif; je suis plutôt enclin à m'exagérer le mérite des autres qu'à le déprécier. J'aime et je recherche ce qui est beau, ce qui est bon, et au fond du cœur je faisais beaucoup de cas des habitants du grand-duché; mais là, comme à Gassel, j'avais dans ma société le tort de traiter légèrement ce qui est grave chez les Allemands, de voir tout avec des yeux français, et surtout de lâcher

la bride à mon penchant vers la plaisanterie; c'est ce dernier défont qui m'était le moins pardonné : j'aurais réussi plus vite et plus oomplaisamment si j'avais su y résister.

Pendant les six premiers mois de mon administration les affaires marchaient avec facilité; je suivais les «rretaents'de l'ancien gouvernement ; je n'avais touché ni aux personnes ni aux choses; les habitants s'en trouvaient bien, et les affaires de l'Empereur n'en allaient pas plus mal. J'aurais voulu eontinuer pendant quelque temps sur le même pied et n'introduire des changetaents que successivement et avec mesure; 3 aurais voulu surtout conserver des anciennes institutions ce qui flattait les habitants sans nuire à l'ordre et à l'expédition des affaires. Je trouvais à chaque instant l'occasion d'appliquer ce système et de le développer à M. le duc de Gaëte dans ma correspondance avec lui. Ce ministre le partageait au fond du cœur, et me laissait toute la liberté compatible avec la crainte que l'Empereur ne vît autrement.

Je m'estimais trop heureux d'avoir été rangé sous cette douce surveillance; je demandais à Dieu d'y rester longtemps. Je ne fus pas exaucé, et je fus informé, dans les premiers jours de 1809, que l'Empereur avait décidé que le ministre secrétaire d'État de l'Empire remplirait les mêmes fonctions pour le grand-duché de Berg„ Peu après, Sa Majesté, déclara, par un décret, qu'elle faisait le don du grand-duché à Napoléon- Louis, fila aîné du roi de Hollande, jeune infant qui

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