CHAPITRE IV
Son arrivée à la cour de Turin. Comme il y passe son temps.
La gloire dans les armes n'est tout au plus que la moitié du brillant qui distingue les héros. Il faut que l'amour mette la dernière main au relief de leur caractère , par les travaux , la témérité des
' Le 4 niai ifiBg.
' Cet officier, devenu ambassadeur d'Espagne en Angleterre, blessa la cour de France par ses prétentions à la préséance sur le comte d'Estrades, à l'entrée publique que fit à Londres l'ambassadeur de Suède; prétentions dont Louis XIV tira une satisfaction si éclatante.
46 MÉMOIRES DK GRAMMONT.
entreprises, et la gloire des succès. Nous en avons des exemples , non seulement dans les romans , mais dans l'histoire véritable des plus fameux guerriers et des plus célèbres conquérants.
Le chevalier de Grammont et Matta , qui ne songeoient guère à ces exemples, ne laissèrent pas de songer qu'il étoit bon de s'aller délasser des fatigues du siège de Trin en formant quelque siège aux dépens des beautés et des époux de Turin. Comme la campagne avoit fini de bonne heure, ils crurent qu'ils auroient le temps d'y faire quelques exploits avant que la fin des beaux jours les obligeât à repasser les monts.
Ils se mirent donc en chemin , tels à peu près qu'Amadis ou don Galaor après avoir reçu l'accolade et l'ordre de chevalerie , cherchant les aventures et courant après l'amour , la guerre et les enchantements. Ils valoientbien ces deux frères; car s'ils ne savoient pas autrement pourfendre géants, dérompre harnois, et porter en croupe belles damoiselles sans leur parler de rien , ils savoient jouer, et les autres n'y connoissoient rien.
Ils arrivèrent à Turin , furent agréablement reçus , et fort distingués à la cour. Cela pouvoitil manquer? Ils étoient jeunes, bien faits, ils avoient de l'esprit, et faisoient de la dépense. Dans quel pays du monde ne réussit-on pas avec de tels avantages ? Comme Turin étoit alors celui
MliMOIRF.S DE GRAMMONT. 4?
de l'amour et de la galanterie , deux étrangers de cet air, qui n'aimoient pas à s'ennuyer, n'avoient garde d'ennuyer les dames de la cour.
Quoique les hommes y fussent faits à peindre , ils n'avoient pas trop le don de plaire. Ils avoient du respect pour leurs femmes et de la considération pour les étrangers; et leurs femmes, encore mieux faites, avoient pour le moins autant de considération pour les étrangers , et n'en avoient que médiocrement pour eux.
Madame Royale , digne fille de Henri IV ^ , rendoit sa petite cour la plus agréable du monde : elle avoit hérité des vertus de son père à l'égard des sentiments qui conviennent au sexe ; et à l'égard de ce qu'on appelle la foiblesse des grands cœurs , son altesse n'avoit pas dégénéré.
Le comte de Tanes étoit son premier ministre. Les affaires d'état n'étoient pas difficiles à manier durant son ministère. Personne ne s'en plaignoit ; et cette princesse paroissoit contente de sa capacité sur les autres; et, voulant que tout ce qui composoit sa cour le fut aussi , l'on y vivoit assez selon l'usage et les coutumes de l'ancienne chevalerie.
Les dames avoient chacune un amant d'obligation, sans les volontaires, dont le nombre n'étoit
I Christine, seconde fille de Henri IV, mariée à Victor Amédée, prince de Piémont , et ensuite duc de Savoie.
48 MÉMOIRES DE GRAMSIONT.
point limité. Les chevaliers déclarés portoient les livrées de leurs maîtresses , leurs armes , et quelquefois leurs noms. Leur fonction étoit de ne les point quitter en public, et de n'en point approcher en particulier; de leur servir partout d'écuvers, et, dans les carrousels, de chamarrer leurs lances, leurs housses et leurs habits, des chiffres et des couleurs de chaque Dulcinée.
Matta n'étoit point ennemi de la galanterie : mais il l'auroit souhaitée plus simple que celle qu'on pratiquoit à Turin. Les formes ordinaires ne l'auroient pas choqué ; mais il trouvoit de la superstition dans le culte et les cérémonies que l'amour sembloit exiger mal à propos : cependant, comme il avoit soumis sa conduite aux lumières du chevalier de Gmmraont sur cet article , il fallut suivre son exemple et se conformer aux coutumes du pays.
Ils s'enrôlèrent en même temps au service de «leux beautés, que les premiers chevaliers d'honneur cédèrent aussitôt par politesse. Le chevalier de Grammont choisit mademoiselle de Saint-Germain , et dit à Matta d'offrir ses services à madame (le Sénantes. Matta le voulut bien, quoiqu'il eût mieux aimé l'autre; mais le chevalier de Grammont lui fit entendre que madame de Sénantes lui convenoit mieux. Comme il s'étoit bien trouvé de la capacité du chevalier dans les premiers projets
MÉMOIRES DE GRAMMOJVT. 49
qu'ils avoient formés ensemble, il suivit ses instructions en amour comme il avoit fait ses conseils sur le jeu.
Mademoiselle de Saint-Germain, dans le premier printemps de son âge, avoit les yeux petits, mais fort brillants et fort éveillés : ils étoient noirs comme ses cheveux. Elle avoit le teint vif et frais, quoiqu'il ne fût pas éclatant par sa blancheur; elle avoit la bouche agréable, les dents belles, la gorge comme on la demande , et la plus aimable taille du monde. Elle avoit les bras bien formés , une beauté singulière dans le coude, qui ne lui servoit pas de grand'chose ; ses mains étoient passablement grandes, et la belle se consoloit de ce que le temps de les avoir blanches n'étoit pas eiicore venu : ses pieds n'étoient pas des plus petits, mais ils étoient bien tournés. Elle laissoit aller cela tout comme il plaisoit au Seigneur, sans employer l'art pour faire valoir ce qu'elle tenoit de la nature; mais, malgré cette nonchalance pour ses attraits, sa figure avoit quelque chose de si piquant que le chevalier de Grammont s'y laissa prendre d'abord. Son esprit et son humeur étoient faits pour assortir le reste. Tout y étoit naturel et tout en étoit agréable : c'étoitde l'enjouement, de la vivacité , de la complaisance et de la politesse. Tout cela couloit de source; point d'inégalité.
Madame la marquise de Sénantes passoit pour
5o MÉMOIRES DE GRAMMONT.
blonde. 11 n'eût tenu qu'à elle de passer pour rousse ; mais elle aimoit mieux se conformer au goût du siècle que respecter celui des anciens; elle avoit tous les avantages dont les cheveux roux sont accompagnés, sans aucun de leurs dégoûts. Une attention continuelle corrigeoit ce qu'il pouvoit y avoir de trop à ses agréments. Qu'importe, après tout, quand on est propre , si c'est par art ou naturellement ? 11 faut être bien malin pour y regarder de si près. Elle avoit beaucoup d'esprit , autant de mémoire , plus de lecture , et beaucoup plus de penchant à la tendresse.
Elle avoit un mari ^ que la sagesse même eût fait conscience d'épargner. Il se piquoit d'être stoïcien , effaisoit gloire d'être salope et dégoûtant en honneur de sa profession. 11 y réussissoit parfaitement, car il étoit fort gros, et suoit en hiver comme en été.
L'érudition et la brutalité sembloient être ses talents favoris. L'une et l'autre brilloient dans sa conversation, tantôt ensemble, tantôt tour à tour, mais toujours mal à propos. 11 n'étoit point jaloux; cependant il ne laissoit pas d'être incommode. 11 vouloit bien qu'on eût de l'attention pour sa femme , pourvu qu'on en eût davantage pour lui.
Dès que nos aventuriers furent déclarés , le che-
' La famille de Sénantes existe encore en Piémont , et possède le titre de marquis de Ci^'ailles,
MÉMOIRES DE GRAMMONT. 5l
valier de Grammont prit le vert, et farcit Matta de bleu : c'étoient les couleurs que donnoient leurs nouvelles maîtresses. Ils entrèrent d'abord en fonction. Le chevalier de Grammont apprit et pratiqua tout le cérémonial de cette galanterie, comme s'il n'eut jamais fait autre chose. Matta d'ordinaire en oublioit une moitié , et ne s'acquittoit pas trop bien de l'autre : il ne pouvoit se souvenir que sa charge étoit de servir à la gloire, et non pas à l'utilité de sa maîtresse.
Madame de Savoie donna dès le lendemain une fête à la Vénerie ^ : toutes les dames en étoient. Le chevalier de Grammont disoit tant de choses agréables et divertissantes à sa maîtresse qu'elle en rioit à gorge déployée. Matta , menant la sienne à son carrosse, lui serra la main, et, au retour de cette promenade, il la pria d'avoir pitié de ses souffrances. C'étoit aller un peu vite ; et quoique madame de Sénantes ne fût pas plus inhumaine qu'une autre, elle ne laissa pas d'être choquée qu'on s'y prît si cavalièrement ; elle se crut obligée d'en témoigner quelque peu de ressentiment; et, retirant sa main qu'on lui serroit de plus belle à cette déclaration , elle monta chez Madame Royale sans regarder son nouvel amant. Matta , sans s'imaginer qu'il l'eût offensée , la laissa faire , et
' Palais situé à une lieue de Turin, et que la cour habitoit ordinairement pendant la belle saison.
5a MÉMOIRES DE GRA-MMOrfT.
fut chercher quelqu'un dans la ville qui voulût souper avec lui. Rien n'étoit phis facile pour un homme de son caractère. Il trouva bientôt ce qu'il cherchoit, fut long-temps à table pour se remettre des fatigues de l'amour, et se coucha fort content de sa journée.
Pendant tout cela, le chevalier de Grammont faisoit parfaitement son devoir auprès de mademoiselle de Saint-Germain; et, sans préjudice à ses assiduités, il trouvoit le moyen de briller, en chemin faisant, par mille petits récits qu'il mêloit à la conversation générale.
Madame de Savoie les écoutoit avec plaisir, et la solitaire Sénantes y donnoit son attention. Il s'en aperçut, et quitta sa maîtresse pour lui demander ce qu'elle avoit fait de Matta : Moi! dit-elle, je n'en ai rien fait; mais je ne sais ce qu'il n'auroit pas fait de moi, si j'avois eu la bonté d'écouter ses très humbles propositions; et là dessus elle se mit à lui conter de quelle manière son ami l'a voit traitée dès le second jour de leur connoissance.
Le chevalier de Grammont ne put s'empêcher d'en rire. 11 lui dit qu'il étoit un peu naïf, mais qu'elle en seroit contente dans la suite ; et, pour la consoler, il l'assura qu'il n'auroit pas autrement parlé quand son altesse royale eût été dans sa place; mais qu'il ne laisseroit pas de lui en laver la tête.
MJÎMOmES DE GRAMMOjVT. 53
11 fut le lendemain dans sa chambre pour cela; mais il étoit parti dès le matin pour une partie de chasse où ses connoissances de table l'avoient engagé la veille.
A son retour, il prit deux perdrix de sa chasse et fut chez sa maîtresse. On lui demanda si c'étoit monsieur qu'il venoit voir ; il dit que non ; et le suisse lui dit que Madame n'y étoit pas. Matta lui laissa ses deux perdrix , et le pria de lui en faire présent de sa part.
La Sénantes étoit à sa toilette, qui se coiffoit de
toute sa force en faveur de Matta, tandis qu'on
lui refusoit la porte. Elle n'en savoit rien; mais
monsieur son mari le savoit à merveille. Il avoit
trouvé fort mauvais que la première visite ne fût
pas pour lui ; c'est pourquoi, résolu qu'elle neseroit
pas pour sa femme , le suisse en avoit reçu ses
ordres, et pensa bien être battu pour le présent
qu'on avoit laissé. Les perdrix furent renvoyées
sur l'heure; et Matta, sans examiner pourquoi,
ne fut pas fâché de les revoir. 11 partit pour la cour
sans changer d'habit ; il n'avoit garde de songer qu'il
n'y falloit pas paroître sans les couleurs de sa dame.
11 l'y trouva parée : ses yeux lui parurent brillants
et sa personne ragoûtante. Il commença dès ce
jour à se savoir bon gré de sa complaisance pour
le chevalier de Gram mont; cependant il remarqua
qu'elle avoit l'air assez froid pour lui : cela lui
parut extraordinaire, après avoir tant fait pour elle. S'imaginant qu'elle ignoroit toutes ces obligations, il fut l'en entretenir, et la gronda fort d'avoir renvoyé ses perdrix avec tant d'indifférence.
Elle ne savoit ce qu'il vouloit dire ; et , choquée de ce qu'il ne s'humilioit pas après la réprimande qu'elle comptoit qu'on lui eût faite, elle lui dit qu'il falloit qu'il eût trouvé des personnes de bonne composition en son chemin , puisqu'il prenoit des manières auxquelles on n'étoit pas encore accoutumé chez elle. Matta lui demanda comme quoi ses manières étoient donc si nouvelles. Comme quoi? dit-elle; le second jour que vous m'honorez de votre attention vous me traitez comme si j'étois à votre service depuis mille ans. La première fois que je vous donne la main, vous me la serrez de toute votre force. Après ce début je monte en carrosse, et vous à cheval; mais, loin de vous tenir à la portière comme les autres, il ne part pas un lièvre que vous ne poussiez après; et , vous étant bien amusé durant la promenade à prendre du tabac sans songer à moi, vous ne vous en souvenez, au retour, que pour me prier de mon déshonneur en termes honnêtes, mais fort intelligibles : aujourd'hui vous me parlez de chasse, de perdrix, et d'une visite que vous avez apparemment rêvée comme tout le reste.
MliMOIRES DE GRAMMONT. 55
Le chevalier de Grammont arriva comme ils en étoient là. Matta fut grondé de ses empressements. Son ami se tuoit de lui dire qu'ils étoient insolents plutôt que familiers; Matta s'excusoit du mieux qu'il pouvoit, mais toujours fort mal. Sa maîtresse en eut pitié, voulut bien recevoir ses excuses sur la manière plutôt que son repentir sur le fait , et témoigna qu'il n'y avoit que l'intention qui pût justifier ou condamner ses transgressions; qu'on pardonnoit ce que les mouvements de tendresse faisoient hasarder, mais qu'on ne pardonnoit point les témérités, qui n'étoient fondées que sur la facilité qu'on se promettoit de trouver. Matta jura qu'il ne lui avoit serré la main que par un excès d'amour; qu'il ne lui avoit demandé du secours que par nécessité; qu'il ne savoit pas la manière de demander des grâces; qu'il ne la trouveroit pas plus digne d'être aimée au bout d'un mois de service qu'elle le paroissoit dans ce moment, et qu'il la prioit de se souvenir de lui quand l'occasion s'en présenteroit. La Sénantes ne s'en offensa pas; elle vit bien qu'il ne falloit pas s'arrêter aux formalités de la sévère bienséance en écoutant un homme de son caractère; et le chevalier de Grammont, après cette espèce de raccommodement, fut songer à ses propres affaires auprès de mademoiselle de Saint-Germain.
Ce n'étoit pas tout-à-fait son bon naturel qui le
portoit à se mêler de celles de Matta. Bien au contraire; dès qu'il s'aperçut que les penchants de madame de Sénantes devenoient favorables pour lui-même, comme cette conquête lui parut plus facile que l'autre , il crut qu'il falloit s'en saisir, de peur qu'on ne la laissât échapper, et pour ne pas perdre tout son temps, en cas qu'il ne pût rien gagner auprès de la petite Saint-Germain.
Cependant, dès le même soir, pour conserver l'air de supériorité qu'il avoit usurpé sur la conduite de son ami malgré qu'il en eût, il lui fit des reproches d'avoir bien osé se montrer à la cour en habit de campagne et sans les couleurs de sa maîtresse ; de n'avoir pas eu l'esprit ou la prudence de rendre la première visite à M. de Sénantes , au lieu de s'amuser à demander madame; et, pour toute conclusion, lui demanda de quoi diable il s'avisoit de lui faire présent de deux méchantes perdrix rouges. Et pourquoi non? lui dit Matta. Ne faudroit-il point qu'elles fussent bleues aussi, à cause de la cocarde et du nœud d'épée bleu que tu m'avois mis l'autre jour? Eh ! va te promener, mon pauvre chevalier, avec tes niaiseries. Je me donne au diable si dans quinze jours tu ne deviens plus sot que tous les benêts de Turin. Mais , pour répondre à toutes tes questions, je n'ai point été voir le mari de madame de Sénantes, parce que je n'ai que faire à lui ; que c'est un animal
MÉMOIRES DE GRAMMONT. Sj
qui me déplaît et me déplaira toujours. Pour toi, te voilà ravi d'être empanaché de vert; d'écrire des billets à ta maîtresse; d'emplir tes poches de cédrats, de pistaches et d'autres rogatons, dont tu farcis la pauvre fille malgré qu'elle en ait. Tu crois trouver la pie au nid , et qu'en lui chantant quelque chanson faite du temps de Corizande et de Henri lY , tu peux lui jurer que tu l'as faite pour elle. Heureux de pouvoir mettre le cérémonial de la galanterie en pratique, tu n'as point d'ambition pour l'essentiel. A la bonne heure; chacun a sa façon de faire, aussi bien que son goût : le tien est de baguenauder en amour; et, pourvu que tu fasses bien rire la Saint-Germain, tu ne lui en demandes pas davantage. Pour moi , qui suis persuadé que les femmes sont ici ce qu'elles sont ailleurs, je ne croirai jamais qu'elles s'offensent qu'on quitte quelquefois la bagatelle pour en venir au sérieux. En tout cas, si madame de Sénantes n'est pas de cette humeur, elle n'a qu'à se pourvoir ailleurs; car je lui réponds bien que je ne ferai pas long -temps le personnage d'estafier auprès de sa personne.
Cette menace étoit des plus inutiles. Madame de Sénantes le trou voit à son gré, pensoit à peu près de même , et ne demandoit pas mieux que d'en venir aux preuves; mais Matta s'y prit tout de travers. Il étoit prévenu d'une telle aversion
58 3IÉMOIRES DE GRAMMONT.
pour son mari , qu'il ne pouvoit se vaincre sur la moindre avance pour l'apprivoiser. On lui faisoit entendre qu'il falloit commencer par endormir le dragon avant de posséder le trésor ; cela fut inutile quoiqu'il ne pût voir madame de Sénantes que dans les assemblées publiques. 11 en étoit impatient; et, lui faisant un jour ses plaintes : Ayez la bonté, madame, lui dit-il, de me faire savoir où vous logez. Il n'y a point de jour où je n'aille trois fois chez vous, pour le moins, sans vous y avoir encore pu trouver. J'y couche pourtant d'ordinaire, lui dit-elle en riant; mais je vous avertis que vous ne m'y trouverez jamais que vous n'y ayez trouvé M. de Sénantes; je n'en suis pas la maîtresse. Je ne vous le donne pas, poursuivitelle, pour un homme dont on voulût rechercher le commerce pour son agrément. Au contraire, je conviens que son humeur est assez bizarre, et ses manières peu gracieuses ; mais il n'y a rien de si farouche qu'on ne puisse familiariser avec un peu de soin et de complaisance. Il faut que je vous répète un rondeau fait à ce sujet; je l'ai retenu , parce qu'il donne un petit conseil dont vous userez comme il vous plaira.
Meltcz-vous bien dans la mémoire, Et retenez ces documents, Vous qui vous piquez de la gloire De réussir en faits galants , Ou qui voulez le faire croire.
En équipage, en airs bruyants, En lieux communs, en faux serments, En habits, bijoux, dents d'ivoire.
Mettez-vous bien.
Ayez, pour plaire aux vieux parents, Toujours en main nouvelle histoire, Pour les valets force présents ; Mais, eùt-il l'humeur sombre et noire.
Avec l'époux , malgré ses dents, Mettez-vous bien.
Ma foi, madame, ditMatta, le rondeau dira ce qu'il lui plaira , mais il n'y a pas moyen , l'époux est trop sot. Quelle diable de cérémonie ! poursuivit-il. Quoi ! dans ce pays-ci l'on ne sauroit voir la femme sans être amoureux du mari ?
Madame de Sénantes trouva cette manière de répondre très offensante; et, comme elle crut en avoir assez fait pour le mettre dans le bon chemin, s'il en eût été digne, elle jugea qu'il ne valoit pas la peine qu'elle s'expliquât davantage , puisqu'il ne pouvoit se contraindre sur si peu de chose ; et dès ce moment elle eut fait avec lui.
Le chevalier de Grammont avoit donné congé à sa maîtresse à peu près dans le même temps ; il étoit tout-à-fait refroidi sur cette poursuite. Ce n'est pas que mademoiselle de Saint-Germain ne fût plus digne que jamais de sa persévérance ; au contraire, ses agréments se multiplioient à vue d'œil. Elle se couchoit avec mille charmes , et le
6o MÉMOIRES DE GRAMMONT.
lendemain paroissoit avec quelque chose de nouveau : la phrase croître et embellir sembloit n'avoir été faite que pour elle. Le chevalier de Grammont ne pouvoit disconvenir de ces vérités , mais il n'y trouvoit pas son compte. Un peu moins de mérite , avec un peu moins de sagesse , eût été plus son fait. 11 s'aperçut qu'elle l'écoutoit avec plaisir , qu'elle rioit tant qu'il vouloit de ses contes, et qu'elle recevoit ses billets et ses présents sans scrupule , mais qu'elle en vouloit demeurer là. Son adresse l'avoit tournée de toutes les manières sans avoir pu lui tourner la tête. Sa femme de chambre étoit gagnée; ses parents, charmés de ses bons mots et de son assiduité , n'étoient jamais plus aises que quand ils le voyoient chez eux : bref, il avoit mis les préceptes du rondeau de la Sénantes en usage , et tout livroit la petite Saint-Germain à ses embûches, si la petite Saint-Germain eût été d'humeur à se livrer ; mais elle ne le voulut jamais. Il avoit beau lui dire que la grâce qu'il lui demandoit ne coûtoit rien; que, puisque ces trésors se trouvoient rarement compris dans le bien qu'une fille apportoit en mariage, elle ne trouveroit personne qui , par une tendresse éternelle et par une discrétion inviolable , en fût plus digne que lui. Il lui contoit ensuite que jamais mari n'avoit su donner la moindre idée de ce que l'amour a d'agréable, et qu'il n'y avoit rien de si différent que
MEMOIRES DE GRAMMONT. 6l
les empressements d'un amant toujours tendre , toujours passionné, mais toujours respectueux, et la nonchalance indifférente d'un époux.
Mademoiselle de Saint-Germain , ne voulant pas prendre la chose sérieusement, pour n'être pas obligée de s'en offenser, lui dit que, comme c'étoit assez la coutume de son pays de se marier, elle seroit bien aise d'en passer par là devant que de prendre connoissance de ces distinctions et de ces détails merveilleux qu'elle ne comprenoit pas extrêmement et dont elle ne vouloit pas de plus grandes explications; qu'elle l'avoit bien voulu écouter pour cette fois; mais qu'elle le supplioit de ne lui plus parler sur ce ton , puisque ces sortes de conversations n'étoient point divertissantes pour elle , et qu'elles seroient très inutiles pour lui. La belle , qui rioit plus volontiers qu'un autre, savoit prendre un air fort sérieux dès qu'il en étoit question. Le chevalier de Grammont vit bien qu'elle lui parloit tout de bon; et, voyant qu'il lui faudroit un temps infini pour lui faire changer de sentiment, il s'étoit tellement ralenti sur cette poursuite qu'il ne la servoit plus que pour cacher les desseins qu'il avoit sur madame de Séaantes.
Il voyoit cette princesse fort choquée du peu de complaisance de Matta. Cette apparence de mépris pour elle rebuta ce qu'elle avoit eu de plus favo-
rable pour lui. Dans ces intentions , le chevalier de Grammont lui dit qu'elle avoit raison , exagéra la perte que son ami faisoit , ia mit mille fois au dessus des charmes de la petite Saint-Germain , et demanda grâce pour lui-même , puisque son ami ne la méritoit pas. Il fut bientôt écouté favorablement sur cette proposition; et, dès qu'ils furent d'accord, ils songèrent aux mesures qu'il falloit prendre , l'une pour tromper son époux , et l'autre son ami. Cela n'étoit pas fort difficile ; Matta n'étoit point défiant , et le gros Sénantes , auprès de qui le chevalier de Grammont avoit déjà fait tout ce que l'autre n'avoit pas voulu faire , ne pouvoit se passer de lui. C'étoit 1 eaucoup plus qu'il ne lui demandoit ; car , dès que le chevalier de Grammont étoit chez madame , son mari s'y trouvoit par politesse , et pour chose au monde il ne les auroit laissés ensemble, de peur qu'ils ne s'ennuyassent sans lui.
Matta , qui ne savoit cependant pas qu'il fût disgracié , continuoit à servir sa maîtresse à sa manière. Elle étoit convenue avec le chevalier de Grammont que les choses iroient en apparence selon le premier établissement; et. de cette manière , la cour croyoit toujours que madame de Sénantes ne songeoit qu'à Matta, tandis que son ami ne songeoit qu'à mademoiselle de Saint-Germain.
On faisoit de temps en temps de petites loteries de bijoux. Le chevalier de Grammont y mettoit toujours, en retiroit par hasard quelque chose; et, sous prétexte des lots qu'il gagnoit, il achetoit mille choses qu'il donnoit imprudemment à la Sénantes; et la Sénantcs les recevoit plus imprudemment encore. La petite Saint-Germain n'en tâtoit plus que bien rarement. Il y a des tracassiers partout. On fit des remarques sur ce procédé; ceux qui les firent les communiquèrent à mademoiselle de Saint-Germain. Elle fit semblant d'en rire; mais elle ne laissa pas d'en être piquée. Rien n'est si commun au beau sexe que de ne vouloir pas qu'une autre profite de ce qu'on refuse. Elle n'en sut pas bon gré à madame de Sénantes. D'un autre côté, on fut demander à Matta s'il n'étoit pas assez grand pour faire lui-même ses présents à madame de Sénantes , sans les envoyer par le chevalier de Grammont. Cela le réveilla; car il ne s'en seroit jamais aperçu : il n'en eut pourtant que des soupçons assez légers; et, voulant s'en éclaircir : Il faut avouer, dit-il au chevalier de Grammont, que l'amour se fait ici d'une façon toute nouvelle. On y sert sans gages; on s'adresse au mari quand on est amoureux de la femme; et l'on fait des présents à la maîtresse d'un autre pour se mettre bien avec la sienne. Madame de Sénantes t'est fort obligée de... C'est toi-même, répondit le chevalier de
Grammont, puisque c'est sur ton compte. J'étois honteux de voir que tu ne t'étois jamais avisé de lui faire le moindre petit présent. Sais-tu bien que les gens sont faits si extraordinairement à cette cour , qu'on croit que c'est plutôt par vilenie que par inadvertance que tu n'as pas eu le courage de donner la moindre bagatelle à ta maîtresse ? Fi ! que cela est ridicule , qu'il faille qu'on songe toujours pour toi !
Matta se laissa gronder, sans qu'il en fût autre chose, persuadé qu'il l'avoit un peu mérité; outre qu'il n'étoit ni assez défiant, ni assez épris pour y faire plus de réflexion. Cependant, comme il convenoit aux affaires du chevalier de Grammont qu'il fît connoissance avec M. de Sénantes, il en fut tellement persécuté , qu'il le fit à la fin. Son ami fut l'introducteur de cette première visite ; sa maîtresse lui sut bon gré de cet effort de complaisance, résolue pourtant qu'il n'en profiteroit pas; et l'époux, ayant l'esprit en repos sur une civilité qu'il attendoit depuis long-temps, voulut dès le même soir leur donner à souper dans une petite maison qu'il avoit à la campagne, au bord de la rivière , à deux pas de la ville.
Le chevalier de Grammont répondit pour tous deux, accepta l'offre; et, comme c'étoit la seule que Matta n'eût pas refusée de Sénantes, il y consentit. Le mari vint chez eux pour les prendre à
l'heure marquée; mais il n'y trouva que Matta. Le chevalier de Grammont s'étoit mis à jouer tout exprès pour les laisser partir sans lui. Matta vouloit l'attendre, tant il avoit peur de se trouver seul avec M. de Sétiantes; mais le chevalier de Grammont les ayant envoyé prier d'aller toujours devant, et qu'il seroit à eux dès que son jeu seroit fini, le pauvre Matta fut obligé de s'embarquer avec l'homme du monde qui lui revenoit le moins. Ce n'étoit pas l'intention du chevalier de Grammont de le tirer sitôt de cet embarras , et le perfide ne les sut pas plus tôt en campagne qu'il fut chez madame de Sénantes , sous prétexte d'y trouver encore son mari, pour aller ensemble où ils dévoient souper.
La trahison étoit en beau train; et, comme il paroissoit à madame de Sénantes que l'indifférence de Matta ne méritoit pas autre chose de sa part, elle n'avoit pas de scrupule d'en être. Elle attendoit donc le chevalier de Grammont avec des intentions d'autant plus favorables, qu'il y avoit longtemps qu'elle l'attendoit, et qu'elle avoit quelque curiosité pour une visite de sa part dont son mari ne fût pas. Il est donc à croire que cette première occasion ne se fût pas perdue, si mademoiselle de Saint-Germain, qu'elle n'attendoit pas, ne fût arrivée presque en même temps que celui qu'elle al-
tendoit.
GG MlÎMOIRES DE GRAMMONT.
Elle étoit plus jolie et plus enjouée ce joui-là qu'elle ne l'avoit été de sa vie ; cependant on ne laissa pas de la trouver fort laide et fort ennuyante. Elle s'aperçut bientôt qu'elle importunoit; et, ne voulant pas que ce fût pour rien qu'on lui voulût du mal, après avoir passé plus d'une grosse demiheure à se divertir de leur inquiétude , et à faire mille petites singeries, qu'elle voyoit bien ne pouvoir être plus mal placées, elle ôta ses coiffes, son écharpe, et tout l'attirail dont on se défait quand on prétend s'établir familièrement quelque part pour le reste du jour. Le chevalier de Grammont la maudissoit intérieurement, tandis qu'elle ne cessoit de hii faire la guerre sur la méchante humeur dont il étoit en si bonne compagnie : madame de Sénantes , qui ne se possédoit pas mieux que lui, dit assez sèchement qu'elle étoit obligée d'aller chez Madame Royale. Mademoiselle de Saint-Germain lui dit qu'elle auroit l'honneur de l'accompagner, si cela ne lui faisoit point de peine. On ne lui répondit pas grand'chose ; et le chevalier de Grammont, voyant qu'il étoit inutile de pousser sa visite plus loin , sortit de belle humeur.
Dès qu'il fut dehors, il fit partir un de ses grisons pour prier M. de Sénantes de vouloir bien se mettre à table avec sa compagnie sans l'attendre , parce que le jeu ne finiroit peut-être pas sitôt; mais
qu'il seroit à lui avant la fin du repas. x\près avoir dépéché ce courrier, il mit une sentinelle à la porte de madame de Sénantes, dans l'espérance que l'éternelle Saint-Germain en sortiroit avant elle; mais ce fut inutilement , et son espion lui vint dire , au bout d'une heure d'impatience et d'agitation , qu'elles étoient sorties ensemble. Il vit bien qu'il n'y auroit pas moyen de se voir ce jour-là, tout allant de travers pour ses desseins. Il fallut donc se passer de madame, pour aller trouver monsieur.
Pendant que ces choses se passoient à la ville , Matta ne se divertissoit pas beaucoup à la campagne. Comme il étoit prévenu contre le seigneur de Sénantes, tout ce que le seigneur de Sénantes lui disoit ne faisoit que lui déplaire. Il maudissoit de bon cœur le chevalier de Grammont du têteà-téte qu'il lui procuroit. Il fut sur le point de s'en retourner, quand il vit qu'il falloit se mettre à table sans un. troisième.
Cependant , comme son hôte étoit assez délicat sur la bonne chère , qu'il avoit le meilleur vin et le meilleur cuisinier de tout le Piémont, la vue du premier service le radoucit; et, mangeant fort et ferme, sans faire attention à Sénantes, il se flatta que le souper finiroit sans avoir rien à démêler avec lui ; mais il se trompa.
Dans le temps que le chevalier de Grammont vouloit le mettre bien avec M. de Sénantes, il en
avoit fait un portrait fort avantageux pour lui donner envie de le connoître : dans l'étalage de mille autres qualités , connoissant l'entêtement qu'il avoit pour le nom d'érudition , il l'avoit assuré que Matta étoit un des savants hommes de l'Europe.
Sénantes avoit donc attendu, dès le commencement du souper , quelque trait d'érudition de la part de Matta, pour mettre la sienne en jeu : mais il étoit bien loin de compte. Personne n'avoit moins lu, personne aussi ne s'en soucioit moins, et personne n'avoit si peu parlé pendant un repas que lui. Comme il ne vouloit point entrer en conversation, sa bouche ne s'étoit ouverte que pour manger ou pour demander à boire.
Ij'autre, s'offensant d'un silence qui lui paroissoit affecté, las de l'avoir inutilement agacé sin* d'autres sujets, crut qu'il en auroit quelque raison en le mettant sur l'amour et la galanterie , et l'attaqua de cette manière, pour entamer le sujet.
Comme vous êtes le galant de ma femme... Moi! lui dit Matta, qui vouloit faire le discret, ceux qui vous l'ont dit en ont menti, morbleu!... Monsieur, dit Sénantes, vous le prenez là d'un ton qui ne vous convient guère : car je veux bien vous apprendre, malgré vos airs de mépris, que madame de Sénantes en est peut-être aussi digne qu'aucune de vos dames do France; et que nous
MÉMOlllES DE GRAMMOJNT. 69
en avons vu, qui vous valoient bien , qui se sont fait un honneur de la servir. A la bonne heure, dit Matta. Je l'en crois très digne; et puisque vous le voulez ainsi, je suis son serviteur et son galant, pour vous obliger.
Vous croyez peut-être , poursuivit l'autre , qu'il en va dans ce pays-ci comme dans le vôtre, et que les belles n'ont des amants que pour accorder des faveurs : désabusez-vous de cela, s'il vous plaît, et sachez que, quand même il en seroit quelque chose dans cette cour, je n'en aurois aucune inquiétude. Rien n'est plus honnête , disoit Matta ; mais pourquoi n'en avoir aucune inquiétude? Voici pourquoi, reprit-il : je connois la tendresse de madame de Sénantes pour moi; je connois sa sagesse envers tout le monde; et, plus que tout cela, je connois mon propre mérite.
Vous avez là de belles connoissances, monsieur le marquis , dit Matta ; je les salue toutes trois. A votre santé. Sénantes lui en fit raison ; mais, voyant que la conversation tomboit d'abord qu'on ne buvoit plus, après deux ou trois santés de part et d'autre, il voulut faire une seconde tentative, et provoquer Matta par son fort, c'est-à-dire du côté de l'érudition.
H le pria donc de lui dire en quel temps il croyoit que les AUobroges fussent venus s'établir dans le Piémont? Matta, qui le donnoit au diable avec ses
no MÉMOIRES DE GRAMMONT.
Allobroges, lui dit qu'il falloit que ce fût du temps des guerres civiles. J'en doute, dit l'autre. Tant qu'il vous plaira, dit Matta. Sous quel consulat? poursuivit Sénantes... Sous celui de la Ligue, quand les Guises firent venir les Lansquenets en France, dit Matta. Mais que diable cela fait-il?
M. de Sénantes étoit passablement prompt, et volontiers brutal : aussi Dieu sait de quelle manière la conversation se seroit tournée , si le chevalier de Grammont ne fût survenu pour y mettre ordre. Il eut assez de peine à comprendre ce que c'étoit que leur débat; mais l'un oublia les questions qui l'avoient choqué, l'autre les réponses, pour reprocher au chevalier de Grammont cette fureur éternelle pour le jeu, qui faisoit qu'on ne pouvoit jamais compter sur lui. Le chevalier de Grammont, qui se sentoit encore plus coupable qu'ils ne disoient, prit le tout en patience, et se donna plus de tort qu'ils ne voulurent. Cela les apaisa. Le repas finit plus tranquillement qu'il n'avoit commencé. L'ordre fut rétabli dans la conversation ; mais il n'y put mettre la joie comme il avoit coutume. Il étoit de très mauvaise humeur ; et, comme il les pressoit à tout moment de sortir de table, M. de Sénantes jugea qu'il avoit beaucoup perdu. Matta dit au contraire qu'il avoit beaucoup gagné, mais que la retraite avoit peutêtre été malheureuse faute de précautions, et lui
MÉMOIRES i)i; (;r\mmont. yt
demanda s'il n'avoit pas eu l^esoin du sergent I-.a Place avec son embuscade.
Ce trait d'histoire passoit l'érudition de Sénantes; et, de peur que Matta ne s'avisât de l'expliquer, le chevalier de Grammont changea de discours , et voulut sortir de table ; mais Matta ne le voulut pas. Cela le raccommoda dans l'esprit de Sénantes. 11 prit cette complaisance pour son compte : cependant ce n'étoit pas lui, mais son vin , que Matta trouvoit à son gré.
Madame Royale , qui connoissoit le caractère de Sénantes, fut charmée du récit que le chevalier de Grammont lui fit de cette fête et de cette conversation. Elle appela Matta pour en savoir la vérité de lui-même. Il avoua que , devant qu'il fût question des AUobroges, M. de Sénantes l'avoit voulu quereller parce qu'il n'étoit pas amoureux de sa femme.
Cette première connoissance faite de cette manière, il sembloit que toute la bonne volonté que Sénantes avoit d'abord eue pour le chevalier de Grammont se fût tournée vers Matta. Il étoit tous les jours à sa porte, et Matta tous les jours chez sa femme. Cela ne convenoit point au chevalier de Grammont. Il se repentit des réprimandes qu'il s'étoit avisé de faire à Matta , le voyant d'une assiduité qui rompoit toutes ses mesures. Madame de Sénantes en étoit encore plus embarrassée-.
ni MÉMOIRES DE GRAMMONT.
Quelque esprit qu'on ait, on n'est point plaisant pour ceux qu'on importune ; elle eût été bien aise de n'avoir pas fait de certaines démarches inutilement.
Matta commençoit à trouver des charmes dans sa personne. Il en eût trouvé dans son esprit , si elle l'avoit voulu ; mais il n'y a pas moyen d'être de bonne humeur avec ceux qui traversent nos desseins. Tandis que son goût augmentoit pour elle, le chevalier de Grammont n'étoit occupé que des moyens qui pouvoient mettre son aventure à fin. Voici le stratagème dont il se servit enfin pour avoir la scène libre, en éloignant l'amant et le mari tout à la fois.
11 fit entendre à Matta qu'il falloit donner à souper chez eux à M. de Sénantes, et se chargea de pourvoir à tout. Matta lui demanda si c'étoit pour jouer au quinze , et l'assura qu'il auroit beau faire, qu'il mettroit ordre pour cette fois qu'il ne s'engageât pas au jeu, pour le laisser tête à tête avec le plus sot gentilhomme de l'Europe. Le chevalier de Grammont n'avoit garde d'y songer, persuadé qu'il seroit impossible de profiter de cette occasion , de quelque manière qu'il s'y prît , et qu'on le relanceroit dans tous les coins de la ville, plutôt que de le laisser en repos. Toute son attention fut donc de rendre le repas agréable, de le faire durer et d'y faire survenir quelques contestations entre
Sénantes et Matta. Pour cet effet, il se mit d'abord de la plus belle humeur du monde ; les autres s'y mirent à force de vin.
Le chevalier de Grammont témoigna qu'il étoit bien malheureux de n'avoir pu donner un petit concert de musique à M. de Sénantes, comme il l'avoit résolu le matin, mais que les musiciens s'étoient engagés. Le marquis de Sénantes se fit fort de les avoir à sa maison de campagne le lendemain au soir, et pria la compagnie d'y souper. Matta leur demanda que diable ils vouloient faire de musique, et soutint que cela n'étoit bon dans ces occasions que pour des femmes qui avoient quelque chose à dire à leurs amants pendant que les violons étourdissoient les autres, ou pour des sots qui ne savoient que dire quand les violons ne jouoient pas. On se moqua de ses raisonnements; la partie fut liée pour le lendemain , et les violons passèrent à la pluralité des voix. Sénantes, pour en consoler Mattà, comme pour faire honneur au repas, porta force santés. Il aima mieux lui faire raison de cette manière que sur la dispute.
Le chevalier de Grammont, voyant qu'il ne falloit pas grand' chose pour leur échauffer la tête, ne demandoit pas mieux que de les voir aux mains par quelque nouvelle dissertation. Il avoit inutilement jeté de temps en temps quelques propos dans la conversation pour parvenir à ses fins. S'é-
y 4 MÉMOIRES DE GRAMMONT.
tant heureusement avisé de lui demander le nom de famille de madame son épouse, Sénantes, fort en généalogie , comme sont tous les sots qui ont de la mémoire, se mit à celle de madame de Sénantes, par un embrouillement de filiations qui ne finissoit point. Le chevalier de Grammont fit semblant de l'écouter avec une grande attention ; et, voyant que Matta commençoit à perdre patience, il le pria d'écouter bien ce que monsieur disoit, et qu'il n'y avoit rien de plus beau. Cela est bien galant, dit Matta; mais, pour moi, j'avoue que, si j'étois marié, j'aimerois mieux m'informer du véritable père de mes enfants que de savoir quels sont les grands-pères de ma femme. Sénantes, se moquant de sa grossièreté , ne cessa point qu'il n'eût conduit les ancêtres de son épouse, de branche en branche , jusqu'à Yolande de Sénantes. Cela fait, il offrit de faire voir, en moins d'une demi -heure, que les Grammont venoient d'Espagne. Eh! que nous importe d'où les Grammont viennent? lui dit Matta. Savez-vous bien, monseigneur le marquis , qu'il vaut mieux ne rien savoir que de savoir trop de choses ?
L'autre lui soutint le contraire avec chaleur, et préparoit un argument en forme pour prouver cju'un ignorant est un sot. Mais le chevalier de Grammont, qui connoissoit Matta , ne douta point qu'il n'envoyât promener le logicien , s'il en venoit
à la conclusion du syllogisme : c'est pourquoi , se mettant entre deux, comme leurs voix commençoient à s'élever , il leur dit que c'étoit se moquer que de s'échauffer ainsi pour rien , et traita la chose sérieusement , afin qu'elle fût plus marquée. Le souper finit donc tranquillement, par le soin qu'il eut de supprimer les disputes , et d'admettre force vin en leur place.
Le lendemain Matta fut à la chasse, le chevalier de Grammont chez le baigneur, et Sénantes à sa maison de campagne. Tandis qu'il y préparoit toutes choses , sans oublier les violons , et que Matta chassoit dans la plaine pour gagner de l'appétit, le chevalier de Grammont pensoit à l'exécution de son projet.
Dès que la manière en fut réglée dans sa tête , on fut avertir sous main l'officier des gardes qui servoit auprès de son altesse que M. de Sénantes avoit eu quelques paroles avec M. de Matta la nuit précédente en soupant ; que l'un étoit sorti dès le matin, et qu'on ne trouvoit point l'autre dans la ville.
Madame Royale , alarmée de cet avis , envoya promptement chercher le chevalier de Grammont. Il parut surpris quand son altesse en parla. Il avoua bien qu'ils avoient eu quelques paroles; mais qu'il n'avoit pas cru que l'un ou l'autre s'en fût souvenu le jour d'après 11 dit que , si le mal
n6 MÉMOIRES DE GRAMMONT.
n'étoit déjà fait, le plus court seroit de s'en assurer, jusqu'au lendemain ; et que , si l'on pou voit les trouver, il se faisoit fort de les raccommoder sans qu'il en fût autre chose. Cela n'étoit pas difficile. On apprit chez M. de Sénantes qu'il étoit à sa maison de campagne. On y fut; on le trouva; l'officier lui donna des gardes , sans lui dire autre chose , et le laissa fort étonné.
Dès que Matta fut revenu de sa chasse , Madame Royale envoya ce même officier le prier de lui donner sa parole qu'il ne sortiroit pas jusqu'au lendemain. Ce compliment le surprit. On ne lui en rendit aucune raison. Un bon repas l'attendoit, il mouroit de faim , et rien ne lui paroissoit si déraisonnable que de l'obliger à la résidence dans cette conjoncture; mais il avoit donné sa parole; et, ne sachant ce que tout cela vouloit dire, toute sa ressource fut d'envoyer chercher son ami.
Mais son ami ne le vint trouver qu'au retour de la campagne. Il y avoit trouvé Sénantes au milieu de ses violons , fort indigné de se voir prisonnier dans sa maison sur le compte de Matta , qu'il attendoit pour faire bonne chère : il s'en plaignit aigrement au chevalier de Grammont, et lui dit qu'il ne croyoit pas l'avoir offensé ; mais que , s'il aimoit tant le bruit, il le prioit de l'assurer que, pour peu que le cœur lui en dît , il auroit contentement à la première occasion. Le chevalier de
MKMOIRKS Di: GUAMMONT, 77
Grammont l'assura que Malta n'y avoit jamais songé; qu'il savoit au contraire qu'il l'estimoit infiniment; qu'il falloit que ce fiit la tendresse extrême de madame sa femme , qui , s'étant alarmée sur le rapport des laquais qui les avoient servis à table , seroit allée chez Madame Royale pour prévenir quelque accident funeste; qu'il le croyoit d'autant plus, qu'il avoit souvent dit à madame de Sénantes, en parlant de Matta, que c'étoit la plus rude épée de France; comme en effet ce pauvre garçon ne se battoit jamais sans avoir la malheur de tuer son homme.
M. de Sénantes , un peu radouci , dit qu'il étoit fort son serviteur, qu'il gronderoit bien sa femme de son impertinente tendresse, et qu'il mouroit d'envie de se revoir avec le cher Matta.
Le chevalier de Grammont l'assura qu'il y alloit travailler , et recommanda bien à ses gardes de ne point le laisser échapper qu'ils n'eussent des ordres de la cour, parce qu'il paroissoit qu'il mouroit d'envie de se battre, et qu'ils en répondroient. Il n'en fallut pas davantage pour le faire garder à vue, quoiqu'il n'en fût pas besoin.
Son homme étant en toute assurance de cette manière , il fallut pourvoir à ses sûretés à l'égard de l'autre. Il regagna la ville; et dès que Matta le vit : Que diable est-ce , lui dit-il , que cette belle farce qu'on me fait jouer ? Pour moi , je ne connois
y8 MliMOIRES DE GRAMMONT.
plus rien aux sottes manières de ce pays-ci. D'où vient qu'on me met prisonnier sur ma parole? D'où vient? dit le chevalier de Grammont. C'est que tu es encore plus extraordinaire toi-même que tout cela. Tu ne saurois t'empècher d'entrer en dispute avec un bourru dont tu ne devrois faire que rire. Quelque valet officieux aura sans doute été redire le beau démêlé d'hier soir. On t'a vu sortir de la ville dès le matin ; Sénantes quelque temps après : en faut-il davantage pour que son altesse royale se soit crue obhgée de prendre ces précautions ? Sénantes est aux arrêts ; on ne te demande que ta parole : ainsi, bien loin de prendre la chose comme tu fais, j'enverrois très humblement remercier son altesse de la bonté qu'elle a eue de te faire arrêter, puisque ce n'est qu'à ta considération qu'elle s'intéresse dans la chose; je m'en vais faire un tour au palais, où je tâcherai d'éclaircir ce mystère. Cependant , comme il n'y a guère d'apparence que cela se puisse raccommoder de cette nuit, tu feras bien de commander à souper, car je suis à toi dans un moment.
Matta le chargea de ne pas manquer à témoigner sa très humble reconnoissance à Madame Royale de ses bontés , quoiqu'il ne craignît pas plus Sénantes qu'il ne l'aimoit ; c'est tout dire.
Le chevalier de Grammont revint au bout d'une demi-heure avec deux ou trois des con-
MÉMOinES DE GRAMMONT. -yo
îioissances que Matta avoit faites à la chasse. Ces messieurs avoient voulu venir sur le bruit de la querelle , et chacun offrit ses services séparément à Matta contre l'unique et paisible Sénantes. Matta les ayant remerciés les retint à souper, et se mit en robe de chambre.
Sitôt que les choses furent dans le train que souhaitoit le chevalier de Grammont, et que, vers la fin du repas , il vit trotter les santés à la ronde , il se tint assuré de son homme jusqu'au lendemain. Ce fut alors que, le tirant à l'écart, avec la permission des conviés, il lui fit une fausse confidence pour déguiser une trahison véritable , et lui dit, après avoir exigé plusieurs serments de n'en jamais parler, qu'il avoit enfin obtenu de la petite Saint-Germain qu'elle le verroit cette nuit; c'est pourquoi il alloit quitter la compagnie, sous prétexte d'aller jouer à la cour; qu'il le prioit de leur bien faire entendre qu'il ne les quittoit que pour cela, parce que les Piémontois étoient volontiers soupçonneux.
Matta lui promit de s'en acquitter discrètement, lui dit qu'il feroit ses excuses sans qu'il fût besoin de prendre congé de la compagnie; et, l'ayant embrassé pour le féliciter sur l'heureux état de ses affaires, il le congédia le plus tôt et le plus secrètement qu'il put , tant il eut peur qu'il ne manquât cette occasion.
8o MÉMOIRES UE GRAMMONT.
Il se remit à table, charmé de la confidence qu'on venoit de lui faire , et de la part qu'il avoit au succès de cette aventure. Il fit fort le plaisant pour donner le change à ses hôtes; fit mille invectives contre la fureur du jeu, qui possédoit tellement ceux qui s'y livroient, qu'ils quittoient tout pour y passer les nuits. Il se moquoit tout haut de la folie du chevalier de Grammont sur cet article, et tout bas de la crédulité des Piémontois qu'il trompoit si finement.
Le repas ne finit que bien avant dans la nuit; et Matta ^ se coucha très content de ce qu'il avoit fait pour son ami. Cet ami cependant jouissoit du fruit de sa perfidie, s'il en faut croire les apparences. La tendre Sénantes l'avoit reçu chez elle , dans l'état où se met une personne qui veut rehausser le prix de sa reconnoissance. Ses charmes n'étoient point négligés ; et s'il y a des occasions où l'on déteste le traître , tandis que l'on profite de la trahison, celle-là n'en étoit pas; et, quelque discret que fût le chevalier de Grammont sur ses bonnes fortunes, il ne tint pas à lui qu'on ne crût le contraire. Quoi qu'il en soit, persuadé qu'en amour on gagne toujours de bonne guerre ce qu'on peut obtenir par adresse, on ne voit pas qu'il ait jamais témoigné le moindre repentir de cette supercherie.
• Il mourut en 1674'
Mais il est temps que nous le tirions de la cour de Savoie pour le voir briller dans celle de France.