CHAPITRE V
don retour en France; ses aventures au siéçe d’Arras; ses réponses au Cardinal; son exil.
Le chevalier de Gramont, de retour en France, y soutint merveilleusement la réputation qu'il avait acquise ailleurs. Alerte au jeu, actif et vigilant en amour, quelquefois heureux et toujours craint dans les tendres commerces : à la guerre, égal dans les événements de l’une et de l’autre fortune ; d’un agrément inépuisable dans la bonne, plein d’expédients et de conseils dans la mauvaise.
Attaché d’inclination à M. le Prince, témoin, et si on ose le dire, compagnon de la gloire qu'il avait icquise aux fameuses journées de Lens, de Norlingue et de Fribourg les récits qu’il en a si souvent faits n’ont rien diminué de leur éclat.
Tant qu’il n’eut que quelques scrupules de devoirs
En 1648 1645 et 1644.
30N RETOUR EN FRASCE. 73
et plusieurs avantages à sacrifier, il quitta tout pour suivre un homme * que de pressants motifs et des ressentiments, qui semblaient en quelque sorte excusables, ne laissaient pas d’écarter du bon chemin. Il l’a suivi dans la première disgrâce de sa fortune, d’une constance dont on voit peu d’exemples. Mais il n’a pu tenir contre les sujets de plainte qu’il lui a donnés dans la suite, et que ne méritait pas cet attachement invincible pour lui. C’est pourquoi, sans craindre aucun reproche sur une conduite qui se justifiait assez d'elle-même, comme il était un peu sorti de son devoir pour entrer dans les intérêts de M. le Prince, il crut pouvoir en sortir pour rentrer dans son devoir.
Sa paix fut bientôt faite à la cour. De plus coupables y rentraient en grâce dès qu’ils le voulaient. La reine, encore effrayée du péril où les troubles avaient mis l’État au commencement de sa régence, ne cherchait qu’à ramener les esprits par la douceur. La politique du ministre * n’était ni sanguinaire ni vindicative. Ses maximes favorites étaient d’assoupir plutôt que d’employer les derniers remèdes ; de se contenter de ne rien perdre dans la guerre, sans se mettre en frais
* Le Grand Condé.
* Le cardinal Masarin.
f4 MÉMOIRES DE GRAMONT
pour gagner quelque chose sur les ennemis ; de souffrir qu’on dît beaucoup de mal de lui, pourvu qu’il amassât beaucoup de bien ; et de pousser la minorité tout aussi loin qu’il lui serait possible.
Cette avidité d’amasser ne se bornait pas à mille moyens que lui en fournissait l’autorité dont il était revêtu : son industrie n’avait pour objet que le gain. Il aimait naturellement le jeu ; mais il ne jouait que pour s’enrichir, et trompait tant qu’il pouvait pour gagner.
Le chevalier de Gramont, à qui il trouvait beaucoup d’esprit, et auquel il voyait beaucoup d’argent, fut bientôt de son goût et de son jeu. Il s’aperçut des subtilités et de la mauvaise foi du cardinal, et crut qu’il lui était permis de mettre en usage les talents que la nature lui avait donnés, non-seulement pour s’en défendre, mais pour l’attaquer dans les occasions Ce serait ici le lieu de parler de ses aventures ; mais qui peut les conter avec assez d’agrément et de légèreté üour remplir 1 attente de ceux qui en auraient déjà entendu parler 7 C’est en vain qu’on écrirait mots pour mots ses narrations divertissantes : il semble que leur sel s’évapore sur le papier; et de quelque mamère qu elles y soient placées, la vivacité ne s’y trouve plus.
11 suffira donc de dire que, dans les occasions où l’adresse fut réciproquement employée, le chevalier emporta l’avantage, et que, s’il fit mal sa cour au ministre, il eut la consolation de voir que ceux qui s’étaient laissé gagner ne retirèrent pas dans la suite de grandes utilités de leur complaisance. Cependant ils restèrent toujours dans une soumission rampante, tandis que dans mille rencontres le chevalier de Granîont ne se contraignait guère sur son chapitre. En voici une.
L’armée d’Espagne, commandée parM. le Prince et par l’archiduc S assiégait Arras. La cour s’était avancée jusqu’à Péronne. Les troupes ennemies auraient donné, par la prise de cette place, de la réputation à leur armée. Elles en avaient besoin ; car celles de France étaient depuis quelque temps en possession d’avoir partout de l’avantage sur elles.
M. le Prince soutenait un parti chancelant, autant que leurs lenteurs et leurs irrésolutions ordinaires le permettaient ; mais, comme aux événements de la guerre il faut agir indépendamment dans de certaines occasions qui ne se retrouvent plus lorsqu on les laisse échapper, toute sa capacité leur était souvent inutile. L’infanterie espagnole ne s’était jamais relevée depuis
* Léopold, frère de l’empereur
Ferdinend III
MÉMOIRES DE GRAMüNT
la bataille de Rocroi‘; et celui qui l’avait ruinée par cette victoire, en combattant contre eux, était le seul qui, combattant alors pour eux, pût réparer le mal qu’il leur avait fait. Mais la jalousie des chefs et la méfiance du conseil lui liaient les mains.
Cependant Arras ne lassait pas d’être vivement attaqué. Le cardinal voyait assez la honte qu’il y avait à laisser prendre cette place à sa barbe et presque à la vue du roi. D’un autre côté, c’était beaucoup hasarder que d’en tenter le secours. M. le Prince n’était pas homme à négliger la moindre précaution pour la sûreté de ses lignes. Quand on les attaque sans les forcer, on ne s’en retire pas comme on veut. Plus les efforts sont vifs, plus le désordre est grand dans la retraite ; et M. le Prince était l’homme du monde qui savait le mieux profiter de ses avantages. L’armée que commandait M. deTurenne, plus faible beaucoup que celle des ennemis, était pourtant la seule ressource qu on eût de ce côté-là. Cette armée battue, la prise d’Arras n’était pas la seule disgrâce qu’on eût à craindre.
Le génie du cardinal, heureux par les conjonctures où les négociations peu sincères tiraient d’un mauvais pas, s'effrayait à la vue d’un péril pressant et d'un
* Cette fameuse bataille fut gagnée le 16 mai 1643, cinq jours après la mort de Louis XIII.
événement décisif. Il crut que, faisant le siège de quelque autre place, sa prise dédommagerait de celle d’Arras; mais M. de Turenne, qui pensait tout autrement que le cardinal, prit la résolution de marcher aux ennemis, et ne lui en donna 1 avis qu’après s être mis en marche. Le courrier arriva au fort de ses inquiétudes, et redoubla ses alarmes ; mais il n y avait plus moyen de s’en dédire.
Le maréchal, dont la haute réputation lui avait acquis la confiance des troupes, n’avait pas manqué de prendre son parti devant qu’un ordre précis de la cour pût l’interdire. L’occasion était de celles ou les difficultés rehaussent la gloire du succès. Quoique la capacité du général rassurât un peu la cour, on était à la veille d’un événement qui devait terminer, de manière ou d’autre, les alarmes et les espérances ; et, tandis que le reste des courtisans raisonnait diversement sur ce qui devait arriver, le chevalier de Gramont se mit en tête de s’en éclaircir par lui-même. Sa résolution surprit assez la cour. Ceux qui avaient autant d occasions que lui semblaient dispensés de ces sortes d empressements ; mais ses amis lui en parlèrent en vain.
Le roi lui en sut bon gré. La reine n’en parut pas moins contente. Il l’assura qu’il lui rapporterait de bonnes nouvelles. Elle lui promit de 1 embrasser s il
tenait parole. Le cardinal lui en promit autant. Il ne fit pas grand cas de cette promesse; mais il la crut sincère, parce qu’elle ne devait rien coûter.
Il partit à l’entrée de la nuit avec Caseau, que M. de Turenne avait dépêché vers Leurs Majestés. Le duc d’York et le marquis d’Humières commandaient sous ses ordres. Le dernier était de jour , et à peine paraissait-il quand le chevalier arriva. Le duc d’York ne le reconnut pas d’abord ; mais le marquis d’Humières, courant à lui les bras ouverts ; « Je me doutais bien, dit-il, que, si quelqu’un nous venait voir de la cour dans une occasion comme celle-ci, ce serait le chevalier de Gramont. Eh bien, poursuivit-il, que fait-on à Péronne ? — On y a grand’peur, dit le chevalier. — Et que croit-on de nous? — On croit, poursuivitil, que SI vous battez M. le Prince, vous n’aurez fait que votre 'devoir : si vous êtes battus, on croira que vous êtes des fous et des ignorants d’avoir tout risqué sans avoir égard aux conséquences. — Voilà, dit le marquis d’IIumières, une nouvelle bien consolante que tel nous apportes. Yeux-tu que nous te menions au quartier de M. de Turenne pour lui en faire part, ou si tu aimes mieux te reposer dans le mien? car tu as couru toute la nuit, et peut-être n’as-tu pas eu plus de repos de la précédente. — Où
prends-tu que le chevalier de Graraonl ait jamais eu besoin de dormir? lui répondit-il. Fais-moi seulement donner un cheval , afin que j’aie l’honneur d’accompagner M. le duc d’York ; car apparemment il n’est en campagne de si bon matin que pour visiter quelques postes. »
La garde avancée n’était qu’à la portée du canon de celle des ennemis. Dès qu’ils y furent : « J’aurais envie, dit le chevalier de Gramont, de pousser jusqu’à la vedette qu’ils ont avancée sur cette hauteur. J’ai des amis et des connaissances dans leur armée, dont je voudrais bien demander des nouvelles ; M. le duc d’York voudra bien me le permettre. » A ces mots, il s’avança. La vedette, le voyant venir droit à son poste, se mit sur ses gardes. Le chevalier s’arrêta dès qu’il en fut à portée. La vedette répondit au signe qu’il lui fit, et en fit un autre à l’officier, qui, s’étant déjà mis en marche sur les premiers mouvements qu’il avait vu faire au chevalier, fut bientôt à lui. Voyant le chevalier de Gramont seul, il ne fit point de difficulté de le laisser approcher. Il pria cet officier de faire en sorte qu’il pût avoir des nouvelles de quelques parents qu’il avait dans leur armée, et en même temps lui demanda si le duc d’Arscot était au siège. « Monsieur, lui dit-il, le voilà qui vient de
»0 MÉMOIRES DE GRAMOHl.
mettre pied à terre sous ces arbres que vous voyez sur la gauche de notre grand’garde. Il n'y a qu’un moment cpi’il était ici avec le prince d’Aremberg, son frère, le baron de Limbec et Louvigny. — Pour rais-je les voir sur parole? lui dit le chevalier. — Monsieur, lui dit-il , s’il m’était permis de quitter mon poste, j aurais l’honneur de vous y accompagner; mais je vais leur envoyer dire que M. le chevalier de Gramont souhaite de leur parler ; » et, apres avoir détaché un cavalier de sa garde vers eux, il revmt. « Monsieur, lui dit le chevalier de Gramont, puis-je vous demander comment je suis connu de vous ? — Est-il possible, lui dit l’autre, que M. le chevalier de Gramont ne reconnaisse pas La Motte, qui a eu l’honneur de servir si longtemps dans son régiment? Quoi ! c'est toi, mon pauvre La Motte ! Vraiment j ai eu tort de ne pas te reconnaître, quoique tu sois dans un équipage bien différent de celui où je te vis la première fois à Bruxelles, lorsque tu montrais à danser les triolets à madame la duchesse de Guise , et j’ai peur que tes affaires ne soient pas en aussi bon état qu’elles étaient la campagne d'après que je t’eus donné cette compagnie dont tu parles. » Ils en étaient là quand le duc d’Arscot, suivi de ceux dont on vient de parler, arriva au galop. Le chevalier
de Gramont fut embrassé de toute la troupe avant que de pouvoir leur parler. Bientôt arrivèrent une infinité d’autres connaissances, avec autant de curieux des deux partis, qui, le voyant sur la hauteur, s’y assemblaient avec tant d’empressement, que les deux armées, sans dessein, sans trêve et sans supercherie, s’allaient mêler en conversation, si, par hasard, M. de Turenne ne s’en fût aperçu de loin. Ce spectacle, le surprit : il y accourut : et le marquis d’Humières lui conta l’arrivée du chevalier de Gramont qui avait voulu parler à la vedette avant que d’aller au quartier général , il ajouta qu’il ne comprenait pas comment diable il avait fait pour rassembler les deux armées autour de lui depuis un moment qu’il les avait quittés. « Effectivement, dit M. de Turenne, voilà un homme bien extraordinaire , mais il est juste qu’il nous vienne un peu voir, après avoir rendu sa première visite aux ennemis , » et, à ces mots, il fit partir un aide de camp pour rappeler les officiers de son armée, et pour dire au chevalier de Gramont l’impatience qu’il avait de le voir.
Cet ordre arriva dans le temps qu’il en vint un semblable aux officiers des ennemis. M. le Prince, averti de cette paisible entrevue, n’en avait point été surpris d’abord qu’on lui eut dit que c’était le cheva-
lier de Gramont. Il avait seulement ordonné à Lussan de rappeler les officiers, et de prier le chevalier qu’il pût lui parler le lendemain sous ces mêmes arbres. Il le promit, en cas que M. de Turenne le trouvât bon, comme il n’en doutait point.
On le reçut aussi agréablement dans l’armée du roi qu’on avait fait dans celle des ennemis. M. de Turenne estimait sa franchise autant qu’il était charmé de son esprit. Il Ini sut bon gré d’être le seul des courtisans qui le fût venu voir dans nne conjonctnre comme celle-là. Les qnestions qu’il lui lit sur la cour étaient moins pour en apprendre des nouvelles que pour se divertir de la manière dont il lui en conterait les inqniétudes et les différentes alarmes. Le chevalier de Gramont lui conseilla de battre les ennemis, s’il ne voulait être chargé de l’événement d'une entreprise qu’il voyait que le cardinal ne Ini avait pas ordonnée. M. de Turenne lui promit de faire de son mieux pour •uivre cet avis, et lui promit de plus qu’en cas qu’il réussît, il lui ferait tenir parole par la reine. Il ajouta qu’il n’était pas fâché que M. le Prince eût souhaité de lui parler. Ses mesures étaient prises pour l’attaque des lignes. Il en entretint le chevalier de Gramont en particulier, et ne lui cacha que le jour de 1 execution. Cela fut inut le; il avait trop vu pour ne
pas juger, par ses lumières el les observations qu’il fit, que, dans le poste qu’il avait pris, la chose ne SQ pouvait plus différer.
Il partit le lendemain pour son rendez-vous, accompagné d’un trompette ; et, à l’endroit que M. de Lussan lui avait marqué la veille, il trouva M. le Prince. Dès qu’il eut mis pied à terre : « Est-il possible, lui dit-il en l’embrassant, que ce soit le chevalier de Gramont, et que je le voie dans le parti contraire? — C’est vous-même que j’y vois, répondit le chevalier de Gramont, et je m’en rapporte à vous, monseigneur, si c’est la faute du chevalier de Gramont ou la vôtre, que nous ne soyons plus dans le même parti. — Il faut l’avouer, dit M. le Prince, s’il y en a qui m’ont abandonné comme des ingrats et des misérables, tu m’as quitté, comme j’ai quitté moi-même, en honnête homme qui croit avoir raison. Mais oublions tout sujet de ressentiments, et dis-moi ce que tu viens faire ici, toi que je croyais à péronne avec la cour. — Le voulez-vous savoir? dit-il. Je viens, ma foi, vous sauver la vie : je vous connais, vous ne sauriez vous empêcher d’être au milieu des ennemis dans un jour d’occasion. Il ne vous faudrait qu’avoir votre cheval tué sous vous, et être pris les armes à la main, pour être traité par ce cardinal-ci
comme votre oncle de Montmorency * le fut par Tautre. Je viens donc vous tenir un cheval tout prêt, en cas de semblable malheur, afin qu’on ne vous coupe pas la tête. — Ce ne serait pas la première fois, dit M. le Prince en riant, que tu m’aurais rendu de ces services; quoique le danger alors fût moins grand qu’il pourrait l’être à présent, si j’étais pris. »
De cette conversation ils tombèrent sur des discours moins sérieux. M. le Prince le questionna sur la cour, sur les dames, sur le jeu, sur l’amour; et, revenant insensiblement à la conjoncture dont il était question, le chevalier de Gramont ayant demandé des nouvelles des officiers de sa connaissance qui étaient restés auprès de lui, M. le Prince lui dit qu’il ne tiendrait qu’à lui d’aller jusqu’aux lignes, où il pourrait voir non-seulement ceux dont il demandait des nouvelles, mais la disposition des quartiers et tous les retranchements. Le chevalier de Gramont y consentit, et M. le Prince, après lui avoir tout montré, l’ayant ramené jusqu’à leur rendez-vous ; « Eh bien ! chevalier, quand crois-tu que BOUS te revoyions? — Ma foi, lui dit-il, vous venez
• Henri, duc de Montmorency, qui fut fait prisonnier au combat de Gastelnaudary, lel" septembre 1632, et eut la tête tranchée à Toulouse dans le mois de novembre suivant
d’en user si galamment, que je ne veux point vous le cacher. Tenez-vous prêt une heure avant le jour ; car vous pouvez compter que nous vous attaquerons demain au matin. Je ne vous en avertirais peut-être pas si on m’en avait fait confidence ; mais, quoi qu’il en soit, fiez-vous à ma parole. — Non, tu ne te démens point, dit M. le Prince, » en Payant encore embrassé. Le chevalier de Gramont regagna le camp de M. de Turenne à l’entrée de la nuit. Tout s'y disposait à l’attaque des lignes, et ce n’était plus un secret parmi les troupes.
« Eh bien ! monsieur le chevalier, on a été bien aise de vous voir, lui dit M. de Turenne-, et M. le Prince vous aura fait bien des questions et des amitiés? — Il en a usé le plus civilement du monde, lui dit le chevalier de Gramont; et, pour me faire voir qu’il ne me prenait pas pour un espion, il m’a mené jusqu’aux retranchements et aux lignes, où il m’a fait voir de quoi vous bien recevoir. — Et qu’en croit-il?
Il est persuadé que vous l’attaquerez cette nuit ou
demain à la petite pointe du jour ; car, vous autres grands capitaines, poursuivit le chevalier, vous connaissez la manœuvre les uns des autres, que c’est une merveille. »
M. de Turenne reçut volontiers cette louange d un
MËUOIRES DE GRAMONT
homme qui n’en donnait pas indifféremment à tout le monde. Il lui communiqua la disposition des attaques, en lui témoignant qu’il était bien aise qu’un homme qui avait vu tant d'occasions fût témoin de celle-là, et qu’il comptait pour beaucoup de l’avoir auprès de lui. Mais, comme il crut qu’il n’avait pas trop du reste de cette nuit pour se reposer, après avoir passé l’autre sans dormir, il le laissa au marquis d’Humières qui lui donnait à souper, et qui le logeait.
La journée suivante fut celle des ligues d’Arras, où M. de Turenne victorieux vit ajouter un nouvel éclat à sa gloire, et dans laquelle le prince de Condé, quoique vaincu, ne perdit rien de celle qu’il avait acquise ailleurs*.
Il y a tant de relations de cette fameuse journée, qu’il serait superflu d’en parler ici. Le chevalier de Gramont, à qui, comme volontaire, il était permis de se trouver partout, en a rendu meilleur compte
‘ Louis le Crevan, maréchal de France. Il mourut en 1694. Voltaire dit qu’il fut le premier générai qui, au siège d’Arras, en 1658, fut servi à la tranchée en vaisselle d’argent, et fit mettre sur la table des ragoûts et des entremets.
* Voltaire remarque que le sort de Turenne et de Condé fut d’être toujours vainqueurs quand ils combattirent ensemble A la tête des Français, et d’être battus quand ils commandèrent les Espagnols. Le prince de Condé eut le même sort devant Arras.
que pas un autre. L’armée du roi tira de grands avantages de l’activité qui n’abandonnait le chevalier de Gramont ni en paix ni en guerre, et de sa présence d’esprit, qui lui fit porter des ordres comme venant du général, si à propos, que M. de Turenne, délicat d’ailleurs sur ces matières, l’en remercia, quand l’affaire fut finie, en présence de tous les officiers, et le chargea d’en porter la première nouvelle à la cour.
Il ne faut d’ordinaire, pour ces expéditions, que trouver les postes bien fournis, être en haleine, ou s’être pourvu de relais ; mais il eut bien d autres obstacles à surmonter. En premier lieu, des partis d ennemis répandus de tous côtés s opposaient à son passage; ensuite, des courtisans avides et officieux qui, dans ces occasions, se postent sur les avenues pour escamoter la nouvelle d’un pauvre courrier. Cependant son adresse le sauva des uns, et trompa les autres.
Il avait pris, pour l’escorter jusqu’à moitié chemin de Bapaume, huit ou dix maîtres, commandes par un officier de sa connaissance, persuadé que le plus grand danger serait entre le camp et la première poste. Il n’eut pas fait une lieue, qu’il en fut convaincu ; et se retournant vers l’officier qui la suivait de près : « Si
TOUS n’êtes pas bien monté, dit-il, je vous conseille de regagner le camp ; car moi, je vais bientôt passer à toute bride. — Monsieur, lui dit l’officier, j’espère vous tenir compagnie, quelque train que vous alliex, jusqu’à ce que vous soyez en lieu de sûreté. — J’en doute, lui dit-il; car voilà des messieurs qui se disposent à vous venir voir. — Et ne voyez-vous pas, lui répondit cet officier, que ce sont de nos gens qui font repaître leurs chevaux... — Non; mais je vois fort bien que ce sont des cravates de l’armée ennemie ; » et là-dessus, lui ayant fait remarquer qu’ils montaient à cheval, il ordonna aux cavaliers qui l’escortaient de se disperser pour faire diversion, et donna des deux vers Bapaume.
Il montait un cheval anglais fort vite; mais, s’étant enfourné dans un chemin creux dont le terrain était mou et bourbeux, il eut à ses trousses messieurs les cravates, qui, jugeant que c’était quelque officier de considération, n’avaient eu garde de prendre le change, et s’étaient attachés à le poursuivre sans se mettre en peine des autres. Le mieux monté du parti commençait à l’approcher, car les chevaux anglais, qui vont vite comme le vent en terrain uni, se démêlent assez mal des mauvais chemins. Le cravate avait le mousqueton haut, et lui criait de loin bon quartier. Le che-
to
valier de Gramont, qui voyait qu’on gagnait sur lui, et que, quelques efforts que fît son cheval dans un terrain pesant, il serait joint à la fin, quitta tout à coup le chemin de Bapaume pour se jeter dans une chaussée à droite , qui s’en éloignait. Dès qu’il y fut , s’arrêtant comme pour écouter la proposition du cravate, il laissa prendre un peu d’haleine à son cheval, tandis que l’autre, qui croyait qu’il ne l’attendait que pour se rendre, faisait tous ses efforts pour s’en mettre en possession, et crevait son cheval pour arriver avant le reste de ses conujagnons qui suivaient à la file.
Un moment de réflexion fit envisager au chevalier de Gramont la désagréable aventure que ce serait, au sortir d’une victoire si glorieuse et des périls d’un combat si bien disputé, d’être pris par des coquins qui ne s’y étaient point trouvés ; et au lieu d’être reçu en triomphe, et d'être embrassé d’une grande reine pour la nouvelle importante dont il était chargé, de se voir traîné et en chemise par les vaincus.
Pendant cette courte méditation, le cravate éternel s’était approché jusqu’à la portée de sa carabine, qu’il présentait toujours en Ini offrant bon quartier. Mais le chevalier de Gramont, à qui cette offre et la manière dont on la faisait déplaisaient également, fit un
petit signe de la main pour qu’on cessât de le coucher en joue; et, sentant son cheval en haleine, il baissa la main, partit comme un éclair, et laissa son cravate si étonné, qu’il ne s’abusa pas seulement de lui tirer son coup.
Dès qu’il eut gagné Bapaume , fl prit des chevaux frais. Celui qui commandait dans la place avait toutes sortes d’égards pour lui. 11 l’assura que personne n’avait encore passé; qu’il lui serait fidèle, et qu’il arrêterait tous ceux qui viendraient après lui, excepté les courriers de M. de Turenne.
Il ne lui restait plus qu’à se garantir de ceux qui devaient se mettre à l’affût aux environs de Péronne, pour courir d’aussi loin qu’ils le verraient, et porter sa nouvelle à la cour sans le savoir. 11 savait que le maréchal du Plessis, celui de Villeroi et Gabouri s'en étaient vantés à M. le cardinal avant son départ. Ce fut donc pour éluder cette embuscade qu’il prit deux cavaliers bien montés à Bapaume ; et dès qu’il fut à une lieue de la ville, après leur avoir donné à chacun deux louis d’or pour être fidèles, il leur ordonna de prendre les devants, de faire fort les effrayés, de dire à ceux qui les questionneraient que tout était perdu : que le chevalier de Gramont était resté à Bapaume, n’étant pas pressé de porter une mauvaise
nouvelle, et que, pour eux, ils avaient été poursuivis par des cravates répandus partout depuis la défaite.
Tout réussit comme il l’avait projeté. Les cavaliers furent interceptés par Gabouri, dont l’empressement avait devancé les deux maréchaux; mais quelques questions qu’on leur fît, ils jouèrent si bien leur rôle, que la consternation avait déjà gagné Péronne, et que des bruits incertains de la défaite se disaient à 1 oreille parmi les courtisans, lorsque M. le chevalier de Gramont arriva.
Rien ne rehausse tant le prix d’une bonne nouvelle que la fausse alarme d’une mauvaise. Cependant, quoique la sienne fût accompagnée de ce relief, il n’y eut que Leurs Majestés qui la reçurent avec les transports de joie qu’elle méritait.
La reine lui tint parole de la meilleure grâce du monde. Elle l’embrassa devant tous les courtisans. Le roi n’y parut pas moins sensible; mais le cardinal, soit pour diminuer le mérite d’une nouvelle qui demandait une récompense de quelque prix, soit par le retour de cette insolence que lui donnait la prospérité, fit semblant de ne le pas écouter d’abord ; et ayant appris ensuite que les lignîs avaient été forcées, que l’armée d Espagne était battue, et qu’ Arras était secouru ; « Et M. le Prince, dit-il, est-il pris? — Non,
dit Je clievalier de Gramont. — Il est donc mort? ajouta le cardinal. — Encore moins, répondit le chevalier de Gramont. — Belle nouvelle I » dit le cardinal d’un air dç mépris; et à ces mots, il passa dans le cabinet de la reine avec Leurs Majestés. Il le fit heureusement pour le chevalier de Grammont, qui n aurait pas manqué de lui faire quelque réponse emportée, dans l’indignation que lui donnaient ces deux belles questions et la conclusion qu’il en avait tirée*.
La cour était remplie des espions de Son Éminence. Une foule de courtisans et de curieux l’ayant environne, selon la coutume, il fut bien aise de dire devant les esclaves du cardinal une partie de ce qu’il avait sur le cœur, et qu il lui aurait peut-être dit à lui-même. En reprenant son air ironique : « Ma foi, messieurs, dit-il, rien n est tel que d avoir du zèle et de l’empressement pour les rois et les grands princes dans les services qu on leur rend. Vous avez vu l’air gracieux que Sa Majesté m’a fait; vous êtes témoins comme la reine
On a soupçonné cette fierté de s’être démentie à l’occasion de l’entrée du roi, dans l’année 1660. < Le chevalier de Gramont, Rou- « ville, Bellefond, et quelques autres courtisans, suivaient la maison « de M. le cardinal; ce qui surprit tout le monde. On dit que c’était € par flatterie; et Je m’en informerai. Le chevalier était tout couvert « de couleur de feu, et fort brillant. « (Voy. Lettres de Maintenon, 1. 1 P- 52.)
m’a tenu parole ; mais, pour M. le cardinal, il a reçu ma nouvelle comme s’il n’y gagnait pas plus qu’il n’a fait à la mort de Pierre Mazarin*. »
Il y avait là de quoi faire évanouir des gens qui se seraient intéressés sincèrement pour lui, et la fortune la mieux établie eût été ruinée par une plaisanterie beaucoup moins sensible dans d’autres temps; car il la faisait en présence de témoins qui n’attendaient que l’occasion de la pouvoir rendre dans toute sa malignité, pour se faire un mérite de leur vigilance auprès d’un ministre puissant et absolu. Le chevalier de Gramont en était trop persuadé ; cependant, quelque inconvénient qu’il en prévît, il ne laissa pas de s’en applaudir.
Les rapporteurs s’acquittèrent dignement de leur devoir. Cependant l’affaire tourna tout autrement qu’ils ne l’avaient espéré. Le lendemain, comme le chevalier de Gramont était au dîner de Leurs Majestés, le cardinal y vint ; et s’approchant de. lui, comme tout le mande s’en éloignait par respect : « Chevalier, lui ditil, la nouvelle que vous avez apportée est bonne : Leurs Majestés en sont contentes ; et pour vous montrer que je crois y gagner beaucoup plus qu’à la mort de Pierre
• Pierre Mazarin, père du cardinal, était né à Palerme, qu’il quitU pour se fixer à Rome, où il mourut en 1654.
Mazarin, si vous voulez venir dîner chez moi, nous jouerons, car la reine nous veut donner de quoi, et cela pàr-dessus le premier marché. »
Voilà de quelle manière le chevalier de Gramont avait osé choquer un si puissant ministre, et voilà tout le ressentiment qu’en témoignât le moins vindicatif de tous les ministres. Il y avait véritablement quelque chose de grand à un homme de son âge de ne respecter l’autorité des ministres qu’autant qu’ils étaient respectables par leur mérite. Il s’en applaudissait avec toute la cour, et se laissait agréablement flatter d’avoir seul osé conserver quelque espèce de liberté dans une servitude générale. Mais ce fut peut-être l’impunité de cette insulte au cardinal qui lui attira depuis quelques inconvénients sur des témérités moins heureusement hasardées.
Cependant la cour revint. Le cardinal, qui sentait bien qu’il n’y avait plus moyen de tenir son maître en tutelle, accablé de soins et de maladies, comblé de trésors dont il ne savait que faire, et raisonnablement chargé de la haine publique, tourna toutes ses pensées à terminer le plus utilement qu’il pourrait pour la France un ministère qui l’avait si cruellement agitée. Ainsi, tandis qu’il mettait sur pied les commencements sincères d’une paix ardemment désirée,
les plaisirs et l’abondance commençaient à régner dans la cour.
Les fortunes du chevalier de Gramonl y furent longtemps diverses dans l’amour et dans le jeu. Estimé des courtisans, recherché des beautés qu’il ne servait pas, redoutable à celles qu’il servait ; mieux traité de la fortune que de l’amour, mais se dédommageant de l’un par l’autre; toujours gai, toujours vif, et dans les commerces essentiels toujours honnête homme.
C’est dommage qu’il faille interrompre ici la suite de son histoire par un intervalle de quelques années, comme on a déjà fait dans le commencement de ces Mémoires. Il n’y a point de vide qu’on ne doive regretter dans une vie dont les moindres particularités ont eu quelque chose de divertissant ou de singulier. Mais, soit qu’il ne les ait pas crues dignes d’occuper une place parmi les autres événements, ou qu il n’en ait conservé qu’une idée confuse, il faut passer à des endroits de ces fragments plus éclaircis pour en venir au sujet de son voyage en Angleterre.
La paix des Pyrénées *, le mariage du roi *, le
* Ce traité fut conclu le 7 novembre 1659.
® Avec Marie-Thérèse d’Autriche, née le 20 septembre 1638 ; elle lut mariée le l*' juin 1660 à Louis XIV, et fit son entrée â Paris le 26 août suivant. Elle mourut i Versailles le 30 juillet IClsS.
96 MÉMOIRES DE GRAMOIfT.
retour de M. le Prince et la mort du cardinal donnaient une autre face à l’État. Toute la France avait les yeux sur son roi. Rien ne l’égalait ni par les grâces de sa personne, ni pour la grandeur de son air; mais on ne lui connaissait pas encore ce génie supérieur qui, remplissant ses sujets d’admiration, l'a dans la suite rendu si redoutable à toute l’Europe. L’amour et l’ambition, ressorts invisibles des intrigues et des mouvements de toutes les cours, étaient attentifs aux premières démarches qu’il ferait. Les plaisirs se promettaient un empire souverain sur un prince tenu dans l’éloignement des connaissances nécessaires pour gouverner, et l’ambition ne se flattait de régner dans la cour que sur l’esprit de ceux qui pouvaient se disputer le ministère ; mais on fut surpris de voir tout à coup briller des lumières qu’une prudence, en quelque façon nécessaire, avait si longtemps dissimulées.
Une application ennemie des délices qui s’offrent à cet âge, et qu’une puissance illimitée refuse rarement, 1 attacha tout entier aux soins du gouvernement. Tout le monde admira ce changement merveilleux, mais tout le monde n’y trouva pas son compte. Les grands devinrent petits devant un maître absolu, les courtisans n’approchaient qu’avec vénération du seul
objet de leur respect et du seul arbitre de leurs fortunes. Ceux qui naguère étaient de petits tyrans dans leurs provinces ou dans les places frontières n’en étaient plus que les gouverneurs. Les grâces, selon le bon plaisir du maître, s’accordaient tantôt au mérite, tantôt aux services. Il n’était plus question d’importuner ou de menacer la cour pour en obtenir.
Le chevalier de Gramont regardait comme un prodige l’attention de son maître pour les soins de son État. Il ne pouvait comprendre qu’on voulût l’assujettir à cet âge aux règles qu’il s’était prescrites, et qu’o^ ôtât tant d’heures aux plaisirs pour les donner aux devoirs ennuyeux et aux fonctions fatigantes du gouvernement; mais il louait le Seigneur de ce qu’on n’avait désormais plus d’hommages à rendre, ni plus de cour à faire, qu’à celui auquel ils étaient légitimement dus Impatient des cultes serviles qu’on rend à la fortune d’un ministre, il n’avait pas fléchi devant l’autorité des cardinaux qui s’étaient succédé. Jamais il n’avait encensé le pouvoir arbitraire du premier, ni donné ses suffrages aux artifices de l’autre ; mais aussi jamais il n’avait tiré du cardinal de Richelieu qu’une abbaye, qu'on ne pouvait refuser à sa qualité, et jamais il n’avait eu de Mazarin que ce qu’il lui avait gagné au jeu.
MÉMOIRES DE GRAMOHT.
L’expérience de plusieurs années à la suite d’un grand capitaine lui avait donné de la capacité pour la guerre ; mais, dans une paix universelle, il n’en était plus question. Il jugea qu’au milieu d’une cour florissante en beautés et abondante en argent, il ne devait s’occuper que du soin de plaire à son maître, de faire valoir les avantages que la nature lui avait donnés pour le jeu, et de mettre en usage de nouveaux stratagèmes en amour.
Il réussit assez bien dans les deux premiers de ces projets; et, comme il s’était dès lors établi pour maxime de sa conduite de s’attacher uniquement au roi dans toutes les vues de son établissement, de ne respecter la faveur que lorsqu’elle serait soutenue du mérite, de se faire aimer des courtisans et craindre des ministres, de tout oser pour rendre de bons offices et de ne rien entreprendre aux dépens de l’innocence, il se vit bientôt des plaisirs du roi, sans que l’envie des courtisans en parût révoltée.
Le jeu lui fut favorable, mais l’amour ne le fut pas, ou, pour mieux dire, l’inquiétude et la jalousie l’emportèrent sur sa prudence naturelle dans une conjoncture où il en avait le plus de besoin.
La Motle-Houdancourt était une des filles de la reine mère. Quoique ce ne fût pas une beauté écla-
tante, elle avait ôté des amants à la célèbre Meneville. Il suffisait alors que le roi jetât les yeux sur une jeune personne de la cour pour ouvrir son cœur aux espérances, et souvent à la tendresse ; mais, s’il lui parlait plus d’une fois, les courtisans se le tenaient pour dit, et ceux qui avaient eu des prétentions ou de l’amour retiraient très -humblement l’un et l’autre pour ne lui offrir plus que des respects; mais le chevalier de Gramont s’avisa de faire tout le contraire, peut-être pour conserver un caractère de singularité qui ne valait rien dans cette occasion.
Il n’avait jamais songé à elle; mais, dès qu’il la crut honorée de l’attention de son maître, il crut qu’elle méritait la sienne; et s’étant mis sur les rangs, il lui devint bientôt fort incommode, sans lui persuader qu’il fût fort amoureux. Elle se lassa de ses persécutions ; il ne se rebuta point pour ses mauvais traitements ni pour ses menaces. Ses premières tracasseries ne firent pas beaucoup d’éclat, parce qu’elle espéra qu’il s’en corrigerait; mais, s’étant témérairement obstiné dans ses manières, elle s’en plaignit. Ce fut alors qu’il s’aperçut que si l’amour rend les conditions égales, ce n’est pas entre rivaux. Il fut banni de la cour, et ne trouvant aucun lieu en France qui pût le consoler de ce qu’il y regrettait le plus, la
présence et la vue de son maître; après avoir fait quelques légères réflexions sur sa disgrâce et quelques petites imprécations contre celle qui la causait, il prit enfin la résolution de passer en Angleterre.
ÜBÜPITRÎ Vî
arrivée à la eour d’Angleterre; caractères des personnM de cette oour-
La curiosité de voir un homme également fameu* par ses forfaits et par son élévation avait déjà fail passer une première fois le chevalier de Gramont eû Angleterre. La raison d’État se donne de beaux privilèges. Ce qui lui paraît utile devient permis, et tout ce qui est nécessaire est honnête en fait de politique. Tandis que le roi d’Angleterre cherchait la protection de l’Espagne dans les Pays-Bas, ou celle des États en Hollande, d’autres puissances envoyaient une célèbre ambassade à Cromwell.
Cet homme, dont l’ambition s’était ouvert le chemin à la puissance souveraine par de grands attentats, s'y maintenait par les qualités dont l’éclat semblait l’en rendre digne. La nation la moins soumise qui soit en Europe subissait patiemment un joug qui ne lui lais-
sait pas seulement l’ombre d’une liberté dont elle est si jalouse; et Cromwell, maître de la république sous le titre de protecteur, craint dans le royaume, plus redoutable encore au dehors, était au plus haut point de gloire lorsque le chevalier de Gramont le vit, mais il ne lui vit aucune apparence de cour. Une partie de la noblesse proscrite, l’autre éloignée des affaires, une affectation de pureté dans les mœurs au lieu du luxe que la pompe des cours étale : tout cela n’offrait que des objets tristes et sérieux dans la plus belle ville du monde, et le chevalier de Gramont ne remporta de ce voyage que l’idée du mérite d’un scélérat, et l’admiration de quelques beautés cachées, qu’il n’avait pas laissé de déterrer.
Ce fut tout autre chose au voyage dont nous allons parler. Lajoie du rétablissement de la royauté paraissait encore partout. La nation, avide de changement et de nouveauté, goûtait le plaisir d'un gouvernement naturel, et semblait respirer au sortir d’une longue oppression. Enfin ce même peuple qui, par une abjuration solennelle, avait exclu jusqu’à la postérité de son prince légitime, s’épuisait en fêtes et en réjouissances pour son retour.
Il y avait près de deux ans qu’il était rétabli lorsque le chevalier de Gramont arriva. La réception qu’il
eut dans cette cour lui fit bientôt oublier l’autre ; et les engagements qu’il prit dans la suite en Angleterre adoucirent le regret d’avoir quitté la France.
C’était une belle retraite pour un exilé de son caractère. Tout y flattait son goût; et, si les aventures qu’il y eut ne furent pas les moins considérables, ce furent sans doute les plus agréables qu’il ait eues. Mais avant que d’en parler, il ne sera pas hors de propos de donner une idée de la cour d’Angleterre telle qu’elle était alors.
La nécessité des affaires avait exposé Charles II, dès sa première jeunesse, aux travaux et aux périls d’une guerre sanglante. L’étoile du roi son père ne lui avait laissé pour héritage que sa mauvaise fortune et ses disgrâces. Eli es l'accueillirent partout; mais ce ne fut qu’après avoir lutté, jusqu’à l’extrémité, contre une fortune ennemie, qu’il s’était soumis aux decrets de la Providence.
Ce qu’il y avait de grand pour la noblesse ou pour la fidélité l’avait suivi dans son exil ; et ce qu’il y avait de plus distingué parmi la jeunesse, s’étant rassemblé dans la suite auprès de sa personne, composait une cour digne d’une meilleure fortune.
L’abondance et les prospérités ' qui ne font, à ce qu’on prétend, que corrompre les sentiments, ne trou-
vèrent rien à gâter dans une cour indigente et vagabonde. La nécessité, au contraire, qui fait mille biens, malgré qu’on en ait, leur tenait lieu d'éducation; el l’on ne voyait que de l’émulation parmi eux, sur la gloire, sur la politesse et sur la vertu.
Au milieu d’une petite cour si florissante en mérite, le roi d’Angleterre était repassé deux ans avant le temps dont on parle pour monter sur un trône qu’il devait, selon les apparences, remplir aussi dignement que les plus glorieux de ses prédécesseurs. La magnificence étalée dans cette occasion s’était renouvelée à son couronnement La mort du duc de Glocester et celle de la Princesse Royale*, qui la suivit de près, avaient interrompu ces magnificences par un long deuil, dont on sortit enfin pour se préparer à la réception de l’infante de Portugal *.
Ce fut au fort des fêtes que l’on faisait pour cette .nouvelle reine, dans tout l’éclat d’une cour brillante,
‘ Le couronnement n’eut cependant lien que les 22 et 23 août 1661, après la mort du duc de Glocester, mort de la petite vérole le 5 septembre 1660.
* Marie, fille aînée de Charles I", née le 4 novembre 1631, épousa, le 2 mai 1641, le prince d’Orange, qui mourut le 14 mars 1647. Elle revint en Angleterre, le. 23 septembre, et (ut emportée par la petite vérole le 24 décembre 1660.
• L'infante de Portugal débarqua à Poi lsraouÜj au mois de mai 1662
SON ARRIVÉE A LA COUR D’ANGLETERRE. 105 que le chevalier de Gramont vint contribuer à sa tnagnificence et à ses plaisirs.
Tout accoutumé qu’il était à la grandeur de celle de France, il fut surpris de la politesse et de la pompe dé celle d’Angleterre. Le roi ne le cédait à personne, ni pour la taille, ni pour la mine. Il avait 1 esprit agréable, l’humeur douce et familière. Son àme, susceptible d’impressions opposées, était compatissante pour les malheureux, inflexible pour les scélérats, et tendre jusqu’à l'excès. Il était capable de tout dans les affaires pressantes, et incapable de s y appliquer quand elles ne l’etaient pas. Son cœur é!ait souvent la dupe, plus souvent encore l’esclave de ses engagements.
Le duc d’York ‘ était d’un caractère bien différent. On lui attribuait un courage à toute épreuve, une religion inviolable pour sa parole, de l’économie dans les affaires, de la hauteur, de l application, de la fierté, placées chacune en leur rang. Observateur scrupuleux des règles du devoir et des lois de la justice, il passait pour ami fidèle et pour implacable
ennemi.
Sa morale et sa justice, quelque temps comhattuef
* Depuis Jacijucs U.
par la bienséance, en avaient enfin triomphé, en reconnaissant mademoiselle Hyde ‘ fille d’honneur de madame la princesse Royale, qu’il avait épousée secrètement en Hollande. Son père, dès lors ministre d’Angleterre, appuyé de cette nouvelle protection, se vit bientôt à la tête des affaires, et pensa les gâter. Ce n’est pas qu’il manquât de capacité, mais il avait encore plus de présomption *.
Le duc d’Ormond* avait la confiance et l’estime de son maître. 11 en était digne par la grandeur de ses services, l’éclat de son mérite et de sa naissance, et par les biens qu'il avait abandonnés pour suivre la fortune de Charles II. Les courtisans mêmes n’osèrent murmurer de le voir grand maître de la maison du
* L’aînée des filles du lord chancelier Clarendon.
* Édouard Hyde, comte de Clarendon, auteur de l’Histoire de la Rébellion, publiée pour la première fois à Oxford en 1702. Ses contemporains accumulèrent sur lui les outrages les plus injustes. Dans la siècle suivant, où les partisans de la prérogative royale, quoique les moins nombreux, criaient le plus fort, ils s’engouèrent d’un ouvrage qui déifiait leurs martyrs, et furent sans bornes dans leurs louanges. Lord Orford (Horace Walpole), qui se pique d’être impartial, sépare ses vertus comme homme de ses qualités comme historien, et avoue qu’il possédait presque toutes les qualités propres à faire respecter le caractère d’un ministre. Il mourut en exil, en 1674.
* Jacques Butler, comte d’Ormond, né le 19 octobre 1610, mourut le 21 juillet 1688. Lord Clarendon dit de lui qu’il dévoua généreusement sa vie et sa fortune au service du roi dès le commencement d-s troubles.
roi, premier gentilhomme de la chambre, vice-roi d’Irlande. C’était justement le maréchal de Gramont parle caractère de l’esprit et la noblesse des manières ; et, comme le maréchal de Gramont, c’était l’honneur de la cour de son maître.
Le duc de Buckingham et le comte de Saint-Albans* étaient en Angleterre ce qu’on les a vus en France; l’un, plein d’esprit et de feu, dissipait sans éclat les biens immenses où il était rentré ; l’autre, d’un génie médiocre, s’était élevé de rien à une fortune considérable, et semblait l’augmenter en perdant au jeu et en tenant une grosse table.
Le chevalier Berkeley, depuis comte de Falmouth, était confident et favori du roi, commandait la compa gnie des gardes du duc d’York, et le gouvernait Immême*. Il n’avait rien de brillant dans l’extérieur.
Son esprit était à peu près de même ; mais ses sen timents étaient dignes de la fortune qui l’attendait,
* Henri Germyn, comte de Saint-Albans et baron de Saint-Edmund’s Bury. Il était écuyer de la reine Henriette, et membre du conseil privé de Charles II. II mourut le 2 janvier 1683.
* Il fut le principal favori du duc d’York, et son compagnon dans toutes ses campagnes. Il mourut à l’affaire de Southvold-Bay , le 2 jmn 1665, d’un coup de canon qui tua en même temps lord Muskerry et M. Boyle. Le duc d’York, qui était auprès d’eux sur le pont, fut couvert de leur sang. Berkeley fut extrêmement regretté du roi, au grand étonnement de ceux qui l’avaient vu insensible à d’autres coups du sor*
lorsque, sur le point de son élévation, il fut tué sui mer. Jamais le désintéressement n’a si bien marqué la noblesse d’une âme; il n’avait pour objet que la gloire de son maître. Son crédit n’était employé qu'à lui faire récompenser les services, ou répandre de§ grâces sur le mérite : si poli dans le commerce, qu’il paraissait humilié par la faveur; et si vrai dans tous ses procédés, qu’on ne l’eût pas pris pour un homme de cour.
Les fils du duc d’Ormond et ses neveux avaient été à la cour du roi dans son exil, et ne la déshonoraient pas depuis son retour. Le comte d’Arrans * avait une adresse singulière dans toutes sortes d’exercices : grand joueur de paume et de guitare, et galant avec assez de succès. Le comte d’Ossory *, son frère aîné, n’avait pas tant de brillant, mais beaucoup d’élévation et de probité.
L’aîné des llamilton*, leur cousin, était l’homme
' Richard Butler, comte d’Arren, cinquième fils de Jacques Butler premier duc d'Ormond, né le 11) juin 1639, mourut à Londres en 1686,
* Thomas, comte d’Ossory, fils aîné du premier duc d’Ormond, et père du dernier, naquit à Kilkenny le 8 juillet 1654, et mourut le 30 juillet
* Jacques, frère de fieorge llamilton et d’Antoine, auteur de ces Mémoires. Us étaient fils du chevalier George Hamilton, quatrième fils du comte d’Abercorn, et de Marie, troisième fille de Thomas, vicomte de Tliurles, comte d’Ormond.
Jacques Hamilton était un des favoris de Charles II, qui le fit gentil-
SON ARRIVÉE A LA COUR D’ANGLETERRE. iOfl
de la cour qui se mettait le mieux. Il était bien fait de sa personne, et possédait ces talents heureux qui mènent à la fortune, et qui font réussir en amour. C’était le courtisan 'e plus assidu, l’esprit le mieux tourné, les manières les plus polies, et l’attention la plus régulière pour son maître qu’on pût avoir. Personne ne dansait mieux, et personne n’était si coquet : mérite qu’on comptait pour quelque chose dans une cour qui ne respirait que les fêtes et la galanterie. Il n’est pas étonnant qu’avec ces qualités il ait occupé dans la suite la place de mylord Falmouth , mais il est étonnant que la même destinée l’ait enlevé, comme si cette guerre n’eût été déclarée que contre le mérite, et que ce genre de combat n’eût été fatal qu’aux espérances presque certaines d une fortune éclatante. Cela n’arriva pourtant que quelques années après.
Le beau Sydney*, moins dangereux qu’il ne le pa-
homme de sa chambre, et colonel d’un régiment. Dans une affaire contre les Hollandais, il eut une jambe emportée d’un coup de canon «t mourut de cette blessure le 6 juin 1673.
George Hamilton fut créé chevalier en Angleterre, comte en France, et ensuite maréchal de camp. Il épousa mademoiselle Jennings, dont il est beaucoup question dans ces Mémoires, et mourut en 1667. laissant
*'^'»'*Selo? Walpole, il s’agit id de Robert, troisième fils de Robert, comte de Leicesler, et frère du fameux Algernon Sydney, qui fut déca-
îiO
raissait, avait trop peu de vivacité pour soutenir le fracas dont menaçait sa figure ; mais c'était le petit Jermyn ^ sur qui pleuvaient de tous côtés les bonnes fortunes. Le vieux Saint-Albans, son oncle, l’avait dès longtemps adopté, quoique cadet de tous ses neveux. On sait quelle table le bon homme tenait à Pans, tandis que le roi son maître mourait de faim à Bruxelles, et que la reine mère*, sa maîtresse, ne faisait pas grande chère en France ‘.
Jermyn, soutenu de 1 opulence de son oncle, n’avait pas eu de peine à faire une figure considérable à son arrivée chez la princesse d’Orange. Les pauvres courtisans du roi, son frère, n’avaient rien à lui disputer
pué. Dans l’édition de Londres, 1792, in-4*, d’où sont tirées la plupart des notes ajoutées à celles-ci, on croit qu’au contraire il est question de Henri, son jeune frère, qui, selon Burnet, était un homme rempli de grâces, et qui vécut longtemps à la cour, où il eut quelques aventures qui devinrent très-publiques. Il fut créé comte de Rumnev et mourut le 8 avril 1704. Dryden et Howard, dans leur Essay ou Satire en parlent en termes peu honorables. ’
Robert Sydney mourut à Penshurst, en 1674.
* Henri Jermyn, fils cadet de Thomas, frère aîné du comte de Saint- Alhans, fut fait baron de Douvres l’année 1685, et mourut sans enfants à Cheverly, au mois d’avril 1708.
* Le chevalier Jean Reresby prétend, dans ses Mémoires, que la
reine mère avait épousé secrètement le comte de Saint-Albans, et qu’elle en avait eu des enfants. ^
® On peut voir, dans les Mémoires du cardinal de Retr, 1. 1 n. 226
édition de 1731, à quel misérable état elle était réduite
sur l’équipage et la magnificence ; et ces deux articles font souvent autant de chemin en amour que le vrai mérite. Il n’en faut point d’autre exemple : car, quoiqu’il fût brave et bien gentilhomme, il n’avait ni action d’éclat, ni naissance distinguée pour lui donner du relief; et, pour sa figure, il n’y avait pas de quoi se récrier. Il était petit ; il avait la tête grosse et les jambes menues. Son visage n’était pas désagréable; mais il avait de l’affectation dans le port et dans les manières. Il n’avait pour tout esprit qu’une routine d’expression qu il employait tantôt pour la raillerie, tantôt pour les déclarations, selon que l’occasion s’en présentait. Voilà sur quoi se fondait un mérite si redoutable en amour.
La princesse Royale y fut prise toute la première*. Mademoiselle Hyde avait fait quelques pas sur ceux de sa maîtresse. Ce fut ce qui le mit d abord en crédit. Sa réputation s’était établie en Angleterre avant son arrivée. Il ne faut que de la prévention dans l’esprit des femmes pour trouver de l’accès dans leur cœur. Jermyn les trouva dans des dispositions si favorables pour lui, qu’il n’eut plus qu’à parler.
• On soupçonnait cette princesse d’avoir eu un pareil engagemem avec le duc de Buckingham, et que ce pouvait être la cause pour laquelle elle ne voulut point voir ce duc à son second voyage en Hollande, l’année 1652.
Ce fut en vain qu’on s’aperçut qu’une réputation si légèrement établie était encore plus faiblement soutenue. L’entêtement continua. La comtesse de Castelmaine vive et connaisseuse, suivit le faux brillant qui l’avait séduite; et, quoique détrompée sur une vogue qui promettait tant et qui tenait si peu, son entêtement ne voulut point se démentir. Elle soutint la gageure, jusqu’au point de se brouiller avec le roi, tant elle avait bien placé la constance pour la première fois.
Tels sont les héros de la cour. Pour les beautés, on ne pouvait s’y tourner sans en voir. Celles de réputation étaient cette même comtesse de Castelmaine, depuis ducbesse de Cleveland, madame de Cbesterfield, madame de Sherwsbury, mesdames Roberts, madame Middleton, mesdemoiselles Brook, et cent autres du même éclat qui brillaient à la cour ; mais c’étaient
‘ Celte dame se nommait Barbe, et élail fille et héritière de Guillaume Villiers, lord vicomte Grandison en Irlande. Elle épousa, quelque temps avant la restauration, Roger Palmer, esq,, alors étudiant au iTemple et héritier ,d une fortune considérable. La treizième année du régne de Charles II, il fu t créé comte de Castelmaine en Irlande. Elle en eut unefille qui naquitau mois de féwier 1661 ; mais peu de temps laprès elle devint la maîtresse publique du roi, qui continua ses liaisons avec elle jusqu en 1672, qu’elle mit au monde une fille qu’on supposa être de M. Churchill, depuis duc de Marlborough, et que le roi désavoua. Elle mourut d’une hydropisie le 9 octobre 1709, âgée de 69 ans
mademoiselle d’Hamilton et mademoiselle Stewart qni en étaient le principal ornement.
La nouvelle reine n’y ajouta guère d’éclat, ni par sa présence, ni par sa suite Cette suite était alors composée de la comtesse de Panetra, passée avec elle en qualité de dame d’atours; de six monstres qui se disaient filles d’honneur; et d’une duègne, autre monstre, qui se portait pour gouvernante de ces rares beautés.
Pour les hommes, c’étaient Francisco de Melo, frère de la Panetra; un certain Taurauvedez, qui se faisait appeler don Pedro Francisco Correo de Silva, fait à peindre, mais plus fou lui seul que tous les Portugais ensemble. Il était beaucoup plus fier de ses noms que de sa bonne mine ; mais le duc de Buckingham, plus fou que lui, mais plus railleur, y ajouta celui de Pierre du Bois. II en fut tellement indigné, qu’après beaucoup de plaintes inutiles, et quelques menaces sans effet, le pauvre Correo de Silva fut contraint de quitter l’Angleterre, tandis que l’heureux duc de Buckingham héritait d’une nymphe portugaise qu’il lui avait enlevée, aussi bien que deux de ses noms, et qui était plus affreuse encore que les filles de la
* Voyez ce que dit Clarendon de cette cour, pages 168 et 179. Continuation de sa vie
reine. Il y avait outre cela six aumôniers, quatre bou* langers, un parfumeur juif, et un certain officier, apparemment sans fonctions, qui s’appelait le barbier de l’infante‘. Catherine de Bragance n’avait garde de briller dans une cour charmante où elle venait régner. Elle ne laissa pas d'y réussir assez dans la suite. Le chevalier de Gramont, dès longtemps connu de la famille royale et de la plupart des hommes de la cour, n’eut qu'à faire connaissance avec les dames. Il ne lui fallut point d’interprète pour cela. Elles parlaient toutes assez pour s’expliquer; et toutes entendaient le français assez bien pour ce qu’on avait à leur dire.
La cour était toujours grosse chez la reine. Elle l’était moins chez la duchesse ; mais elle y était plus choisie. Cette princesse avait l’air grand, la taille assez belle, peu de beauté, beaucoup d’esprit, et tant de discernement pour le mérite, que tout ce qui en avait dans l’un ou l’autre sexe était distingué chez
* Ün prétend que la flotte qui avait été chercher la reine attendit six semaines à Lisbonne, sans qu’on en dit la raison. On imagina qu’il y avait eu quelque changement dans la personne de la princesse, et qu’il lallait ce temps pour que tout fût revenu dans l’état naturel avant son départ. Ce qui donna lieu à l’allusion que fit le chevalier Guillaume Davenant, un jour que le roi était à la comédie. Dans ce temps-là, il n’y avait point d’actrices, c’étaient les hommes qui jouaient les rôles de femmes. Le roi s’impatientant de ce que la pièce ne couimen;ail pas, le chevalier Devenant lui dit : « Sire, c’est qu’on rase la reine. »
elle. Un air de grandeur dans toutes ses manières la faisait considérer comme née dans un rang qui la mettait si près du trône. La reine mère était de retour ‘ après le mariage de Madame ; et c’était dans sa cour que les deux autres se rassemblaient.
Le chevalier de Gramont fut bientôt du goût de tout le monde. Ceux qui ne l’avaient pas encore vu furent surpris qu’un Français pût être de son caractère. Le retour du roi, qui avait attiré toutes sortes de nations dans sa cour, y avait un peu décrié les Français ; car, loin que les personnes de distinction y eussent paru des premières, on n’avait vu que de petits étourdis, plus sots et plus emportés les uns que les autres, méprisant tout ce qui ne leur ressemblait pas, croyant introduire le bel air en traitant les Anglais d’étrangers dans leur propre pays.
Le chevalier de Gramont, au contraire, familier avec tout le monde, s’accommodait à leurs coutumes, mangeait de tout, louait tout, et s’accoutumait facilement à des manières qu’il ne trouvait ni grossières, ni sauvages : et faisant voir une complaisance naturelle au lieu de l’impertinente délicatesse des autres, toute l’Angleterre fut charmée d’un esprit qui dé-
‘ Elle était revenue le 2 novembre 1660, après une absence de diuneuf ans.
dommageait agréablement de ce qu on avait souffert du ridicule des premiers.
Il fit d’abord sa cour au roi, et fut de ses plaisirs. Il jouait gros jeu, et ne perdait que rarement. Il trouvait SI peu de différence aux manières et à la conversation de ceux qu’il voyait le plus souvent, qu’il ne lui paraissait pas qu’il eût changé de pays. Tout ce qui peut occuper agréablement un homme de son humeur s’offrait partout aux divers penchants qui l’entraînaient, comme si les plaisirs de la cour de France l’eussent quittée pour l’accompagner dans son exil.
Il était tous les jours retenu pour quelque repas ; et ceux qui voulurent le régaler à leur tour furent obligés enfin de prendre leurs mesures, etdelepiier huit ou dix jours devant celui qu’ils devaient lui donner à manger. Ces empressements devinrent fatigants à la longue; mais, comme ces devoirs semblaient indispensables pour un homme de son caractère, et que c’étaient les plus honnêtes gens de la cour qui l’en accablaient, il en subit la nécessité de bonne grâce ; mais il se conserva toujours la liberté de souper chez lui.
L’heure de ses repas, à la vérité, dépendait du jeu, c’est-à-dire qu’elle était fort incertaine; mais on y mangeait délicatement, avec l’aide d’un valet ou deux
qui s’entendaient en bonne chère, qui ne servaient pas mal, et qui volaient encore mieux.
La compagnie n’était pas nombreuse à ces petits repas ; mais elle était choisie. Ce qu’il y avait de meilleur à la cour en était d’ordinaire ; mais l’homme du monde qui lui convenait le plus pour ces occasions n’y manquait jamais. C’était le célèbre Saint- Évremond, historien exact, mais trop libre, du Traité des Pyrénées; exilé comme lui, quoique pour des raisons fort différentes.
La fortune, heureusement pour l’un et pour l’autre, l’avait conduit en Angleterre quelque temps avant le chevalier de Gramont, après avoir eu le temps de se repentir en Hollande de la beauté de cette fameuse satire.
Le chevalier de Gramont était dès ce temps-là son héros. Ils avaient l’un et l’autre ce que l’expérience du grand monde et le commerce des honnêtes gens peuvent ajouter aux naturels heureux. Saint-Evremond, moins occupé des entêtements frivoles, faisait de temps en temps de petites leçons au chevalier de Gramont; et, par des réflexions sur le passé, tâchait à le redresser sur le présent, ou à l’instruire sur l’avenir.
« Vous voilà, lui disait-il, dans le plus agréable
train de vie qu’un homme de votre humeur puisse souhaiter. Vous faites les délices d’une cour toute jeune, toute vive et toute galante. Pas une partie de plaisir que le roi ne vous y mette : vous jouez du matin jusqu’au soir, ou, pour mieux dire du soir, au matin, sans savoir ce que c’est que de perdre. Loin de laisser ici l’argent que vous y avez apporté, comme vous faites ailleurs, vous l’avez doublé, triplé, multiplié presque au delà de vos souhaits, malgré cette dépense exorbitante que vous faites imperceptiblement. Voilà sans doute la plus heureuse situation du monde. Tenez-vous y, chevalier, et n’allez pas gâter vos affaires par le renouvellement de vos vieux péchés. Fuyez l’amour en cherchant les autres plaisirs ; il ne vous a pas été favorable jusqu’à présent. Vous savez ce que la galanterie vous coûte. Tout le monde ici n’en sait pas tant que vous. Jouez tort et ferme, et réjouissez la cour par votre agrément. Divertissez le roi par votre esprit et vos récits singuliers , mais fuyez des engagements capables de vous ôter ce mérite, et de vous faire oublier que vous êtes étranger et banni dans cet heureux séjour.
« La fortune peut se lasser de vous y favoriser. Que •fussiez-vous devenu, si votre dernière disgrâce vous eût accueilli dans ces épuisements d’argent où nous
VOUS avons vu ? Ménagez ce dieu nécessaire en renonçant à l’autre. On s’ennuiera plus tôt de ne plus vous voir à la cour de France que vous ne vous lasserez de celle-ci ; mais , quoi qu’il en soit, faites provision d’argent. Quand on en a beaucoup, on se console de son exil. Je vous connais, mon cher crievalier ; s’il vous vient en tête de séduire une femme, ou de supplanter un homme, les gains du jeu ne suffiront pas pour vos présents et pour vos corruptions. Non, le jeu, tcut favorablç qu’il puisse vous être, ne vous saurait tant faire gagner que l’amour vous fera perdre, si vous y succombez.
a Vous êtes en possession de miiie qualités brillantes qui vous distinguent ici *. libéral, officieux, poli, délicat, et, pour l’agrément de l’esprit, inimitable. Dans un examen rigoureux, peut-être tout cela ne se trouverait-il pas au pied de la lettre ; mais ce sont de beaux endroits ; et, puisqu’on vous les passe, ne vous montrez point ici par d’autres : car en amour vous n’êtes rien moins que ce que je viens de dire, si tant est qu’on puisse donner le nom d’amour à vos façons de faire.
— Mon petit faquin de philosophe, dit le chevalier de Gramont, tu fais ici le caton de Normandie *•••
‘ U était né à Saint-Deais-le-Guast, en Basse-Normandie.
— Est-ce que je mens? pouruivit Saint-Évremond, N’est-il pas vrai que, dès qu’une femme vous plaît, votre premier soin est d’apprendre si elle est aimée d un autre; et le second, de la faire enrager? carde vous en faire aimer n’est que le dernier de vos soins. Vous ne vous mettez d’ordinaire sur les rangs que pour troubler le repos de quelque autre. Une maîtresse qui n’aurait pas d’amants serait sans attraits pour vous, et sans prix pour elle, si elle en avait. Tous les lieux par où vous avez passé n’en fournissent-ils pas mille exemples? Parlerai-je de votre coup d’essai à Turin, du tour que vous fîtes à Fontainebleau au courrier de la princesse palatine, que vous volâtes sur le grand chemin? Et ce bel exploit n’était que pour vous mettre en possession de quelques marques de sa tendresse pour un autre, et pouvoir lui donner de la confusion et des inquiétudes par des reproches et des menaces que vous n’étiez pas en droit de lui faire.
« Qui jamais avant vous s’était avisé de se mettre en embuscade sur un degré pour troubler un homme en bonne fortune, pour le retirer par le pied, à moitié monté dans la chambre de sa maîtresse ? Cependant voilà comme il vous plut d’en user pour votre ami le duc de Buckingham, comme il se glissait la nuit chez... et cela, sans être seulement son rival. Que de
SON ARRIVÉE A LA COUR D’ANGLETERRE. l’I
grisons en campagne pour la d’0lonne‘ 1 Que de stratagèmes, de supercheries et de persécutions pour la comtesse de Fiesque ! elle qui peut-être vous eût été fidèle, si vous ne l’aviez forcée vous-même à ne l’etre pas. En dernier lieu (car le détail de vos iniquités serait infini), permettez-moi de vous demander pourquoi vous êtes ici. N’en sommes-nous pas obligés à ce mauvais génie qui vous a temerairement inspire la tracasserie jusque dans les amusements galants de votre maître? Soyez donc sage ici sur ce chapitre. Toutes les places sont prises auprès des beautés de la cour ; et de quelque docilité que soient les Anglais à l’égard de leurs épouses, ils ne sont point gens à s’accoutumer aux inconstances d’une maîtresse, ni à souffrir patiemment les avantages d’un rival. Laissez-les en repos, et ne vous faites point inutilement
haïr.
« Vous ne réussirez point auprès de celles qui ne sont point mariées. On veut ici des desseins sérieux et des fonds de terre. Vous avez aussi peu des uns que des autres. Chaque pays a ses manières. En Hollande, les
* MaderaoiseUe de La Loupe, dont il est fait mention dans les M«moires du cardinal de Retz, t. III, p. 93. Elle épousa le comte d’Olonne, et se rendit fameuse par ses aventures galantes, dont Eussy-Rabutin parle beaucoup dans son Histoire amoureuse des Gaules.
tilles sont de facile accès et de bonne composition ; et des qu elles sont mariées, ce sont autant de Lucrèces. Chez vous, les femmes sont fort coquettes avant le mariage, et beaucoup plus après; mais, pour ici, c est un miracle quand une fille écoute sur un autre ton que celui du sacrement : et je ne vous crois pas encore assez abandonne du Seigneur pour y songer. »
Tels étaient les sermons de Saint-Évremond. Mais il avait beau prêcher, le chevalier de Gramont ne lecoutait que pour le plaisir; et, quoiqu’il convînt des vérités, il faisait peu de cas des conseils. En effet, se lassant des faveurs de la fortune, ce fut justement
en ce temps-là qu il se mit à poursuivre celles de l’amour.
La Middleton fut la première qu’il attaqua. C’était une des plus belles femmes de la ville, peu connue encore à la cour; assez coquette pour ne rebuter personne ; assez magnifique pour vouloir aller de pair avec celles qui l’étaient le plus ; mais trop mal avec la fortune pour pouvoir en soutenir la dépense. Tout cela convenait au chevalier de Gramont. Ainsi, sans s’amuser aux formalités, il ne s’adressa qu a son portier pour être introduit, et choisit un de ses amants pour son confident.
Cet amant, qui avait bien autant d’esprit qu’un autre, est le comte de Ranelagh * d’aujourd’hui, et s’appelait Jones en ce temps-là. Ce qui 1 engageait à servir le chevalier de Gramont, était le dessein de traverser un rival des plus dangereux, et d être relayé par un autre d’une dépense qui commençait à lui peser. Le chevalier de Grammont pourvut à l’un et à l’autre comme il l’avait souhaité.
Bientôt grisons furent en campagne ; lettres et présents trottèrent. On l’écouta tant qu’il voulut ; on se laissa lorgner , on répondit même ; mais ce fut tout. Il s’aperçut que la belle prenait volontiers, mais qu’elle ne donnait ^ue peu. Cela fit que, sans renoncer à ses prétentions sur elle, il se mit à chercher fortune ailleurs.
Il y avait une des filles d’honneur de la reine, qui s’appelait Warmestré *. C’était une beauté toute diffé-
‘ Richard, premier comte de Ranelagh, membre de la chambre dei communes du parlement d’AngleteiTe, et vice-trésorier d’Irlande en 1674. Il eut plusieurs charges sous le roi Guillaume et la reine Anne. Il mourut le 5 janvier 1711.
* Le dernier comte d’Arran, qu» vécut peu après ce temps-là, assurait que la fille d’honneur dont il s’agit ici s’appelait mademoiselle Marie Kirck, sœur de la comtesse d’Oxford, et que, trois ans apres qu’elle fut chassée de la cour, elle épousa le chevalier Richard Vernon, sous l’état supposé de veuve ; c’était apparemment sous le nom de Warminster
rente de l’autre. La Middleton bien faite, blonde et blanche, avait dans les manières et le discours quel que chose de précieux et d’affecté. L’indolente langueur dont elle se parait n’était pas du goût de tout le monde. On s’endormait aux sentiments de délicatesse qu’elle voulait expliquer sans les comprendre; et elle ennuyait en voulant briller. A force de se tourmenter là-dessus, elle tourmentait tous les autres; et 1 ambition de passer pour bel-esprit ne lui a donné que la réputation d’ennuyeuse, qui subsistait longtemps après sa beauté.
L autre était brune. Elle n’avait point de taille, encore moins dair; mais, avec des couleurs très-vives, c étaient des yeux pleins de feu, des regards agaçants, qui n’épargnaient rien pour engager, et qui promettaient tout pour retenir. La suite n’a que trop fait voir qu’elle consentait à ce qu’ils promettaient de plus téméraire.
C'était entre ces deux déités que flottaient les vœux du chevalier de Gramont, et que ses présents étaient partagés. Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les pâtes d’abricot, les essences et autres menues denrées d’amour, ar-
* Son portrait est dans la galerie de Windsor
rivaient de Paris chaque semaine avec quelque nouvel habit pour lui ; mais à l’égard des présents plus solides , comme vous diriez boucles d oreilles , diamants, brillants, et belles guinées de Dieu, cela se trouvait en espèces dans la ville de Londres, et les belles s’en accommodaient, comme si cela fût venu de plus loin.
La beauté de mademoiselle Stewart ‘ commençait alors à faire du bruit. La comtesse de Castelmame s’aperçut que le roi la regardait. Mais, au heu de s’en alarmer, elle favorisa tant qu’elle put ce nouveau goût, soit par une imprudence ordinaire à celles qui se croient au-dessus des autres, soit qu elle voulût par cet amusement détourner l’attention du roi du commerce qu’elle avait avec Jermyn. Elle ne se contentait pas de paraître sans inquiétude sur une distinction dont toute la cour commençait à s apercevoir; elle affecta d’en faire sa favorite, la mit de tous les soupers qu’elle donnait au roi ; et, dans la confiance de ses propres charmes, poussant la témérité jusqu’au bout, elle la retenait souvent à cou-
• Françoise, fille de Walter Stewart, fils de Walter, baron de Blantyre. épousa Charles Stewart, duc de Richmond, de la maison de Lenox. La figure en cire de cette ducheise ee voit dans l’abbaye de West-
muisier
cher. Le roi, qui ne manquait guère à venir chez la Castelmaine avant qu’elle se levât, ne manquait guère d’y trouver aussi mademoiselle Stewart au lit avec elle. Les objets les plus indifférents ont des attraits dans un nouvel entêtement ; cependant l’imprudente Castelmaine ne fut point jalouse que cette rivale parût auprès d’elle en cet état, sûre, quand bon lui semblerait, de triompher, de tout ce que ces occasions auraient eu de plus avantageux pour la Stewart: mais il en alla tout autrement.
Le chevalier de Gramont vovait ce manège sans y pouvoir rien comprendre ; mais comme il était attentif aux penchants du roi, il se mit à lui faire sa cour, en exagérant le mérite de cette nouvelle maîtresse. C’était une figure de plus d’éclat qu’elle n’était touchante. On ne pouvait guère avoir moins d’esprit ni plus de beauté. Tous ses traits étaient beaux et réguliers; mais sa taille ne l’était pas. Cependant elle était menue, assez droite, et plus grande que le commun des femmes. Elle avait de la grâce, dansait bien, parlait le français mieux que sa langue naturelle; elle était polie, possédait cet air de parure après lequel on court, et qu’on n’attrape guère, à moins que de 1 avoir pris en France dès sa jeunesse. Tandis que ses charmes faisaient leur chemin dans le cœur du
roi, ceux de la Gastelmaine se donnaient du bon temps au gré de tous ses caprices.
Madame Hyde ‘ tenait un rang assez considérable parmi les beautés qu’une prévention aveugle avait coiffées du mérite de Jermyn, Elle venait d’épouser un homme qu’elle avait aimé. Par ce mariage, elle était belle-sœur de madame la duchesse : brillante par son propre éclat, pleine d'agrément et d’esprit. Cependant elle crut que, tant qu’on ne parlerait point d’elle pour Jermyn, tous les autres avantages ne seraient rien pour sa gloire ; et ce fut pour y mettre la dernière main qu’elle s’avisa de se jeter à «a tête.
Elle était d’une taille médiocre ; elle avait la peau d’une blancheur éblouissante, les mains jolies et le pied surprenant, en Angleterre même. Une longue habitude avait tellement attendri ses regards, que ses yeux ne s’ouvraient qu’à la chinoise; et, quand elle lorgnait, on eût dit qu’elle faisait quelque chose de plus.
Jermyn la reçut d’abord ; mais, ne sachant bientôt qu’en faire, il trouva bon de la sacrifier à la Castelmaine. Le sacrifice ne lui déplut pas. C’était
* Tbéodosie, fille d’Arthur, baron de Cajv>, et première fenmu» d’Henri Hyde, deuxième comte de Clarendon
beaucoup pour sa gloire d’avoir enlevé Jermyn à tant de concurrentes, mais ce n’était rien pour b reste.
Jacob Hall, fameux danseur de corde, était en vogue à Londres dans ce temps-là. Sa disposition e\ sa force charmaient le public : on voulait voir ce que c’était en particulier, car on lui trouvait dans son habit d’exercice toute une autre conformation, et bien d’autres jambes que celles du fortuné Jermyn. Le voltigeur ne trompa point les conjectures de la Castelmaine, à ce que prétendaient celles du public et ce que publiaient maints couplets de chansons, beaucoup plus à l’honneur du danseur que de la comtesse ; mais elle se mit bien au-dessus de tous ces petits bruits, et n’en parut que plus belle.
Pendant que la satire s’exerçait à ses dépens, on se battait tous les jours pour les faveurs d’une autre beauté, qui n'en était guère plus chiche qu’elle. C’était madame de Shrewsbury *.
Le comte d’Arran, qui Pavait servie des premiers, n’avait pas été des derniers à la quitter. Cette beauté,
* Anne-Marie, tille aînée de Robert Brudenel, comte de Cardigan, et femme de François Talbot, comte de Shrewsbury. On dit qu’elle coucha avec le duc de Buckingham, le soir même que celui-ci venait de tuer son mari en duel, et que, travestie en page, elle avait tenu le cheval de son amant pendant le combat.
moins fameuse pour ses conquêtes que pour les malheurs qu’elle a causés, mettait son plus grand mérite à être plus sémillante que les autres. Comme personne ne pouvait se vanter d’avoir été seul dans ses bonnes grâces, personne aussi ne pouvait se plaindre d’en avoir été mal reçu. Jermyn trouva mauvais qu’elle ne lui eût point fait d’avances, sans considérer qu’elle n’en avait pas le temps. Sa gloire en fut piquée ; mais ce fut mal à propos qu’il s’avisa de l’enlever à ses autres amants.
Thomas Howard *, frère du comte de Carlisle, en était un. Il n’y avait point d’homme en Angleterre ni plus brave ni mieux fait. Quoique son air fût froid, et que ses manières parussent douces et pacifiques, personne n’était ni plus lier ni plus emporte. La Shrewsbury, donnant tête baissée dans les premières agaceries de l’invincible Jermyn, Howard ne le trouva pas bon. Elle s’en mit peu en peine; cependant, comme elle voulait le ménager, elle consentit a recevoir une collation qu’il lui avait si souvent proposée, qu’elle n’osa nlus s’en défendre ; on certain jardin «qipelé Sprmg-Garden devait être la scene decettefête.
‘ Quatrième fils du chevalier Guillaume Howard. D épousa Marie, duchesse d« Richmond, et fiUe de George Yilliers, duc de Buckingham. Il •»
Dès que la partie fut liée, Jerrnyn en fut averti sous main, howard avait une comoa^nie dans le régiment des gardes, et un des soldats de cette compagnie jouait assez bien de la musette. Cette musette fut de la fête ; et Jerrnyn se trouva dans le jardin comme par hasard : enflé de ses premières prospérités, il s’était mis sur son air vainqueur pour achever cette dernière conquête. Dès qu’il parut dans le jardin, la Shrewsbury parut sur le balcon.
Je ne sais comme elle trouva son héros ; mais Howard ne le trouva pas à son gré. Gela n’empêcha pas Jerrnyn de monter au premier signe qu’elle lui fit; et, ne se contentant pas de faire le petit tyran dans une fête qui n’était pas à son intention, après s’être emparé des lorgneries de la belle, il épuisa ses lieux communs et toute sa petite ironie à railler le repas et à tourner la musique en ridicule.
Howard n’était pas grand railleur ; mais, comme il était encore moins endurant, trois fois le festin fut sur le point d’être ensanglanté ; mais trois fois il supprima son impétuosité naturelle pour faire éclater ailleurs son ressentiment sans obstacle.
Jerrnyn, sans faire attention à sa mauvaise humeur, poursuivit sa pointe, parla toujours à madame Shrewsbury, et ne la quitta point qii’après le repas.
U se coucha fier et triomphant, él fut réveillé le lendemain par un cartel. Il prit pour second Gilles Rawlings, homme de bonne fortune et gros joueur. Howard se servit de Dillon, adroit et brave, fort honnête homme, et, par malheur, intime ami de Rawlings.
Dans ce combat, la fortune ne fut point pour les favoris de l’amour. Le pauvre Rawlings y fut tué tout roide, et Jermyn, percé de trois grands coups d’épée , fut porté chez son oncle avec fort peu de signes de vie.
Pendant que le bruit de cet événement occupait la cour, selon les divers intérêts que l’on y prenait, le chevalier de Gramont eut avis par Jones son ami, son confident et son rival, qu’un autre s empressait auprès de la Middleton. C’était Montagu S peu dangereux pour sa figure, mais fort à craindre par son assiduité, par l’adresse de son esprit, et par d’autres talents qui sont comptés pour quelque chose quand il est permis de les faire valoir.
Il n’en fallait pas la moitié tant pour mettre en
* Ralph Montagn, second fils d’Édouard, lord Montagu. Il fut ambassadeur en France en 1669, admis au conseil privé en 1672; joua un rôle dans la révolution ; fut, en 1705, élevé au rang de marquis de Monthemiei et de duc de Montagu. Il mourut le 7 mars 1708, âgé de 73 ans.
mouvement toute la vivacité du chevalier de Gramont sur la concurrence. Ses inquiétudes réveillèrent en lui ce que le désir de vengeance, le malin vouloir et l’expérience peuvent imaginer d’expédients pour troubler le repos d’un rival et pour désespérer une maîtresse. Son premier mouvement fut de lui renvoyer ses lettres et de lui redemander son argent avant que de commencer à la tourmenter ; mais rejetant ce projet comme indigne de l’injustice qu’on lui faisait, il était sur le point de travailler à la désolation de la pauvre Middlelon, lorsqu’il vit par hasard mademoiselle d’Hamilton. Dès ce moment, plus de ressentiment contre la Middleton, plus d’empressement pour la Warmestré, plus d'inconstance, plus de vœux flottants. Cet objet les fixa tous ; et, de ses anciennes habitudes, il ne lui resta que l’inquiétude et la jalousie.
Ses premiers soins furent de plaire ; mais il vit bien que, pour réussir, il fallait s’y prendre tout autrement qu’il n’avait fait jusqu’alors.
La famille de mademoiselle d’Hamilton, assez nombreuse, occupait une maison grande et commode près delà cour. Celle du duc d’Ormond n'en bougeait pas. Ce qu’il y avait de plus distingué dans Londres s’y trouvait tous les jours. Le chevalier de Gramont y fut reçu selon son mérite et sa qualité. 11 s’étonna d’avoir
employé tant de temps ailleurs , mais, après avoir fait cette connaissance, il n’en chercha plus.
Tout le monde convenait que mademoiselle d’Hamilton était digne de l’attachement le plus sincère et le plus sérieux. Rien n’était meilleur que sa naissance, et rien de plus charmant que sa personne.