CHAPITRE XVII
Effets que Tarrivée du duc de Guise à Naplcs produit parmi les Espagnols. — Ordres secrets du Vice-Roi aux confidens qu'il avait dans les quartiers populaires de traYailler à diviser le duc et Gennaro Annésé. — Soins que prend le baron de Modène de s'informer de l'état des forces et des affaires du Peuple. — Rapport qu'il en fait au duc de Guise. — Agostino Mollo introduit dans les Conseils de ce Prince, par Agostino di Liéto. — Pressentiment qu'a le baron de Modcne sur ce sujet.
Si l'arrivée du duc de Guîse à Naples causa beaucoup de joie dans les quartiers populaires, elle produisit une grande consternation dans les royalistes , et particulièrement parmi ceux qui n'avaient point départ au secret du ministère, et qui ne savaient pas ce que le comte d'Ognatte avait écrit au duc d'Arcos touchant le passage de ce Prince dans le royaume. Comme le gouvernement de TEtat est une espèce de machine , dont les mouvemens apparens sont bien contraires aux cachés , et que ce qui fait que le vulgaire se trompe si souvent en ses jugemens , est qu'il les fonde sur des choses dont les motifs sont aussi secrets que les eifets en sont connus, les royalistes eurent un grand sujet
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de crainte voyant arriver dans Naples un duc de Guise, dont le nom et les mérites étaient si répandus dans l'Italie , et dont la venue devait être apparemment secondée de fort près de celle de l'armée navale de France, et de tous les autres secours nécessaires, ne jugeant pas possible que cette couronne eût laissé engager un Prince d'une telle importance dans cette entreprise, pour ne le pas assister de toutes ses forces ; mais le Vice- Roi, informé parle comte d'Ognatte des sentimens que le Conseil d'Espagne à Rome avait touchant le passage du duc de Guise , ne considéra pas son arrivée de cette façon ; et pour la rendre infructueuse aux Napolitains, et infortunée à ce Duc , il communiqua les avis qu'il avait reçus de Rome au régent Zuffia, qui avait beaucoup d'amis parmi les cappes noires du parti populaire , et le pria de leur ordonner secrètement d'employer toute leur adresse pour aborder le duc de Guise, et s'insinuer, peu à peu, dans son cœur et dans ses Conseils; il lui dit que le moyen de s'accréditer auprès de lui, serait de lui faire concevoir quelques espérances de ce trône que possédèrent ses aïeux, et que la plus saine partie de tout le royaume lui offrirait volontiers, pourvu qu'il la mît à couvert de la cruauté populaire et de l'insolence française; qu'il fallait lui donner de la défiance de Gennaro Annésé, et des commandans de l'armée navale que l'on attendait de Toulon, en lui faisant voir que Gennaro, jaloux de l'amour que tout Naples avait déjà pour sa personne.
s'unirait sans doute aux Français pour en empêcher les progrès ; enfin il le sollicita de faire agir aussi en même tems près de Gennaro et des autres qui demandaient la république, pour leur rendre le duc suspect, et leur faire connaître que son but ne tendait qu'à la royauté.
Après que le régent Zuffia eût un peu rêvé sur le choix des personnes les plus capables de celte négociation, dont le salut des Espagnols dépendait entièrement, il dit au Vice-Roi que, parmi tous les partisans secrets que l'Espagne avait dans les quartiers populaires, il n'en croyait point de plus propre pour ménager adroitement cette intrigue, qu'Agostino MoUo, avocat fameux, qui, passant dans Naples pour ami ardent et fidèle de la noblesse , n'aurait pas beaucoup de peine à persuader au duc de Guise tout ce qui serait nécesssaire pour ce sujet. Le duc d'Arcos approuva extrêmement cette pensée, et sur-le-champ il fut conclu que tous ceux dont on se pourrait assurer, seraient avertis de s'attacher apparemment aux intérêts du duc de Guise, et surtout qu'Agostino Mollo aurait ordre secrètement de s'approcher de sa personne , et de tâcher de s'acquérir son estime et sa confiance. Tout cela fut exécuté avec autant de secret que de diligence , et Agostino Mollo , flatté par les espérances que le régent Zufiia lui donna d'une récompense digne du plus grand service que l'on pût rendre à l'Espagne, embrassa cette commission avec un contentement extrême.
Pendant ces secrètes intrigues, le baron de Modène ayant pris possession de Ja charge de mestre- de -camp -général, crut que le premier soin qu'il devait prendre, était de s'informer et de reconnaître le véritable état des forces du Peuple, et la diversité des cabales qui régnaient dans cette cité. Il visita tous les postes que tenait le Peuple, et fit une revue de toutes les troupes ordinaires qui les gardaient, et qui ne passaient pas cinq mille hommes peu disciplinés, mal armés, sans aucunes mujiitions, hors celles que le duc avait fait apporter de Rome ; mais tous déterminés à périr pour leur liberté. En remarquant rhorreur que toute cette populace avait pour les Espagnols, il lui vit commettre des choses qu'il vaut mieux taire que dire, qui lui firent juger que la fureur qui l'animait ne s'amortirait pas facilement, et que les esprits étaient tellement aigris , qu'ils ne seraient point capables de retourner sous la domination des Espagnols, tandis qu'ils s'en pourraient garantir; mais en jetant les ieux sur les différentes conditions des personnes qui composaient ce grand parti, il reconnut que cette aversion implacable de la plus basse populace s'amoindrissait, et n'était pas si forte dans les rangs plus élevés, et qu'à mesure qu'il haussait la vue et passait d'une condition à lautre , cette haîne diminuait , et n'avait presque plus de vigueur en arrivant dans la bourgeoisie et parmi la noblesse. Ce fut par cette gradation
qu'il discerna en peu de jours les secrets et divers partis qui divisaient les soulevés, et qui étaient alors les mêmes que nous avons remarqués en parlant de la violente et injuste élection de Gennaro Annésé. Il en connut dans peu tous les chefs, et voyant que tous, dès l'abord, s'attachaient étroitement au duc de Guise, il eut peine à s'imaginer que des gens qui suivaient des routes si difierenles, pussent tendre à un même but. Il pensa durant quelques jours que ce grand concours d'officiers populaires, et des cappes noire qui, dès ce commencement, s'unirent si apparemment aux intérêts du duc de Guise, ne procédait que du mépris ou de la haine que chacun avait pour Gennaro Annésé ; mais il changea d'opinion quand il vit Agostino Mollo dans les Conseils les plus secrets du duc de Guise, qui, en moins de rien, l'avait fait passer de l'antichambre au cabinet. Agostino di Liéto fut son premier introducteur. Il l'avait connu dès sa plus grande jeunesse , et il l'avait présenté au duc comme son ami particulier, et comme un homme qui , par les habitudes qu'il avait avec la Noblesse, était capable de l'attirer toute dans son parti. Il n'en fallait pas davantage pour obliger ce Prince à recevoir à bras ouverts cet esprit, le plus complaisant et le plus adroit du royaume , lequel suivant les ordres secrets du Vice-Roi , se rendit maître en peu de tems de celui du duc , avec tant d'adresse, qu'en détruisant la confiance qu'il avait depuis si long-tems pour le baron de '2 i4
Modène, cet adroit et détestable enchanteur lui fascina tellement la vue, que depuis il n'entendit rien que par ses oreilles, et ne vît rien que par ses ieux. Comme ce subtil charlatan était extrêmement suspect au Peuple, et qu'il n osait presque se montrer pendant le jour, ses premières visites furent fort secrètes, et il n'alla chez le duc que de nuit, jusqu'au tems que ce Prince ayant en main toute l'autorité souveraine, commença à agir sans crainte, et ne se soucia pas beaucoup de déplaire à la populace : mais quelques précautions qu'il put prendre dans les commencemens de sa faveur, le baron de Modène fut bientôt averti du danger que pourrait courir le duc de Guise , s'il prêtait l'oreille à sa voix ; Philippo Prégnano, commissaire-général de la cavalerie du Peuple, et très-zélé pour son pays, fut le premier qui s'en aperçut, et qui fit entendre au baron de Modène qu'Agostino di Liéto ne pouvant, par son mérite, gouverner l'esprit du duc de Guise, et se maintenir dans le poste de capitaine de ses gardes, et de son suprême ministre, établissait dans ses Conseils Agostino Mollo, afin de s'emparer, par son adresse, du cœur du duc , à l'exclusion de ceux qui y possédaient quelque part , qu'il le priait de prendre garde à ces deux hommes, qui employant, l'un l'amitié que le duc lui fesail paraître, et l'autre le talent qu'il avait de s'insinuer dans les esprits, et de s'en rendre maître, l'obligeraient, par leurs intrigues et par leurs fascinations, à préférer ces
infidèles à ses anciecs serviteurs. Le sieur d'Orillac (qui trouvait fort étrange que ce nouveau capitaine des gardes abusât de la bonté du duc, et se servît de sa bourse avec autant de privante que de la sienne propre) dit fort souvent au baron de Modène, que cet insolent favori était mal intentionné pour lui , et n'avait autre but que de le perdre 9 et d'établir sa fortune sur ses ruines. Il y eut encore deux officiers du Peuple (à qui le Liéto fesait mille caresses avant cette surprenante faveur, mais qu'il méprisait alors) qui avertirent le baron que, par le moyen d'une femme qu'il voyait souvent, ils avaient appris que cet homme s'était vanté plusieurs fois qu'il le ruinerait dans l'esprit de ce Prince , afin de le pouvoir posséder seul; ils ajoutèrent que s'il voulait le prévenir, ils l'en déferaient fort aisément au sortir de chez cette femme , qu'il visitait régulièrement tous les soirs environ les trois heures de nuit; mais le baron les remercia de leur offre, et leur répondit que les Français n'en usaient pas de cette sorte , et qu'il aimerait mieux encourir la disgrâce du duc, que d'être cause de la mort de son favori. Ces avis pourtant l'obligèrent de parler à ce Prince, et de lui en ouvrir ses sentimens à la première occasion qu'il eut de l'entretenir. 11 lui dit que la passion qu'il avait pour sa personne et pour sa gloire, l'obligeait à le prier de lui permettre de lui montrer le fond d'une âme qui ne dépendait que de lui. Il le conjura de rappeler dans sa mémoire les images de
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tous les services passés , non pour les récompenser, puisqu'il savait qu'il lui avait donné, et non pas vendu son cœur; mais pour lui faire connaître qu'un zèle désintéressé et à l'épreuve des disgrâces, devait être à couvert des traits de l'envie et de l'imposture ; qu'il lui parlait de cette sorte, parce qu'il s'était aperçu, et qu'il était même averti que son capitaine des gardes travaillait pour lui faire perdre son estime et sa confiance; que ce jeune Napolitain, reconnaissant que son mérite ne pourrait remplir la place qu'il prétendait di lui ravir, avait appelé à son aide l'avocat Agoî tinoMoUo, l'esprit le plus subtil de Naples, e| que tout le Peuple tenait pour partisan des Espi gnols, aussi bien que de la Noblesse; qu'encoi que l'un et l'autre le regardassent de travers, qu'on jugeât que leur cabale tendait à le discret ter auprès de lui , pour se rendre seuls nécessaîn tout cela ne l'affligeait point, puisque si le b< heur du Prince n'eût dépendu que de sa pert< l'eût soufferte volontiers; mais qu'ilcraignait gostino Mollo , gagné par le Vice-Roi, ne tâcj s'insinuer dans ses Conseils, pour rendre aux Espagnols de tout ce qui se passerait, le détacher de Gennaro Annésé , et peutla France, sous des prétextes aussi doi visionaîres.
Le duc l'interrompant alors , lui répondit quelque émotion , qu'il n'avait pas sujet de craîi dre que personne pût altérer l'amitié qu'il avait pour lui; que son capitaine des gardes était un
iE LA VULB ET DU ROTAUME DE NAPLES. 3l3 iC forl zélé pour SOQ service, et qui avait ud crédit dans la cité ; que quant à Agostîoo , c'était l'esprit le plus capable qu'il pût p pour l'employer à rapprocher la Noblesse, éunir adroitement avec le Peuple ; qu'il ne pas croire que le Peuple seul, et sans elle, ïliger les Espagnols à quitter Je royaume ; ians cette pensée, son dessein était de faire ossible pour unir les membres de l'État, ue ce corps, qui avait assez de force pour lir cette entreprise , se pût maintenir de lui-
sans avoir besoin de personne. Le baron , laissant, par ce peu de paroles, le piège ;s Espagnols avaient tendu à ce Prince trop e pour les cboses qui flattaient ses désirs, lartit avec une extrême franchise : que ce
était fort juste, mais qu'il lui semblait que s, plutôt qu'une intrigue suspecte, lui devait r cette lumière; que le Peuple ne pour- -ouvcr ce repos si souhaité sans l'union de blesse, mais que la Noblesse n'était pas g en état d'enlendre aucune proposition sur jet; que les blessures qu'elle avait reçues t trop récentes pour unir sitôt l'ofTensetir 'offensé; que comme il n'y a rien de plus !e que de rétablir la confîanee après d'exs outrages, la populace aurait peut-être ; de peine que la Noblesse à se résoudre à cord; que quand cela ne serait pas, il n'y
nulle apparence, comme il le lui avait lit plusieurs fois, que cette Noblesse voulût
hazarder gi légèrement son bien , son honneur et sa vie, avant que de voir TEspagne en état de souflfrir sa révolte sans la pouvoir jamais punir; que c'était par l'entremise de la France seule qu'il pouvait procurer cette réunion, puisque c'était elle seule qui, par sa protection, pouvait donner ce grand succès aux armes du Peuple et de la Noblesse ; qu'ainsi il croyait fortement que les négociations du docteur Agostino MoUo ne serviraient à autre chose qu'à le rendre suspect au Peuple, aussi bien qu'à Gennaro Annésé, et à leur donner des ombrages de sa conduite, qui pourraient aliéner ou refroidir les volontés d'un Peuple qui lui témoignait tant d'amour.
Quoique ces raisons fussent fortes, elles ne furent pas capables de détourner le duc de Guise du chemin où Agostino Mollo , ou plutôt sa mauvaise fortune l'embarquait; et le baron, reconnaissant par l'altération de son visage et par l'obstination qu'il lui témoigna <le ne se vouloir point détacher de son sentiment, qu'il pourrait s'emporter contre lui, changea de discours, et sortit bientôt après; mais aussi affligé que persuadé de la mauvaise conduite du duc, de laquelle il prévit le triste succès dès ce même instant, et dont toutes les réflexions qu'il fit sur les choses qui étaient arrivées à ce Prince, ne le rendaient que trop convaincu.
En effet, en repassant dans son souvenir les malheurs qui lui étaient survenus de tems en tems, par la souveraine puissance qu'il donnait
DE L\ VILLE ET DU ROYAUME DE NAPLES. «l5
k ses passions, et par cette facililo qu'il avait à croire tout ce qu'il désirait , sans considérer les obstacles qui s y pouvaient opposer, il jugea dèslors que sans doute Agostino MoUo , qui s'était emparé de l'esprit et de l'estime de ce Prince, aGn de le gouverner seul et sans obstacle , tâcherait de le détruire auprès de lui^ et se servirait de l'aversion qu'il avait pour ce charlatan, pour persuader à ce Prince que le baron ne suivait pas sa route , et qu'il était uni avec Gennaro Annésé et le marquis de Fontenay, pour les servir dans les rencontres où leurs intérêts seraient joints ; qu'il ferait tous ses efforts, et emploirait toute sorte d'artifices pour le rendre suspect au duc, ou pour faire au moins que tous ses travaux fussent infructueux et tous ses avis inutiles; qu'après cela il pourrait, à la faveur de ses vaines illusions, gouverner le duc comme il voudrait^ sans que personne osât l'avertir des chutes auxquelles il Fallait exposer; car ayant éloigné le baron, il ne devait pas craindre que rien Tempôchât de tomber dans ce brillant précipice qui lui éblouissait les ieux.
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