CHAPITRE XXIII
Retraite du duc de Guise de devant Nisida. — Sa prise » et réduction de tout le royaume à l'obéissance des Espagnols.
Pendant que les Espagnols préparaient dans Naples les choses qui leur étaient nécessaires pour l'exécution de l'attaque générale qu'ils avaient résolue, le duc de Guise battait Nisida, et fesait tout son possible pour emporter ce poste. Mais l'avis qu'il eut de l'assaut et du succès des Espagnols , le força de changer de pensée. D'abord il fit son possible pour rentrer dans Naples , dans l'espérance que sa présence encouragerait le Peuple, et ferait peur aux ennemis; mais ils lui en avaient fermé les passages, et cela, joint à la fuite ou à la dissipation de toutes les troupes qu'il avait alors près de lui , lesquelles , au premier bruit des progrès des Espagnols, l'abandonnèrent daas un moment , le contraignit de penser à sa retraite. Il prit le chemin de Santa-Maria di Capoûa, ou était le sieur Malet, avec les gens qu'il y commandait, et lui ayant donné avis en passant de la perte de Naples, il résolut de lâcher à gagner l'Abruzza, où il espérait de trouver le duc de Caslel 1*
486 HISTOIIE DU SOULÈVEMENT
et Tobia Palavicino qui y fesaieat tant de progrès, et parle moyen desquels il eût po se fortifier dans cette province , et y faire tète aux Espagnols. Mais la nouvelle de son départ de Misida , et de la réduction de Maples, étant portée à CapocTe^ don Luigi Podérico, qui y commandait, envoya en diligence après lui don Prospéro di Tuttavilla, avec environ huit cens chevaux, lesquels, départis en plusieurs troupes, battirent toute la campagne pour lui couper le chemin de tous côtés, ce qu'ils firent en peu de tems : de sorte que ce Prince , accompagné de peu de gens et enfermé de toutes parts, tant par cette cavalerie que par les paysans des villages circonvoisins, se rendit aux ennemis , après s'être défendu vaillamment des premiers qui lenvironnaienf, et qui, ayant blessé son cheval , le forcèrent de s'arrêter et de se rendre à l'officier qui parut alors le plus près de lui. Don Prospéro, survenu un peu après, fit désarmer tous ceux de sa suite ; mais il laissa l'épée à ce Prince , lequel conduit vers Capoue , fut reçu dans cette route par don Luigi Podérico, qui, le traitant avec toutes les civilités et tous les respects imaginables , l'accompagna dans Capoue^ où il demeura durant quelques jours, et j^Qsqu'à l'ordre que le Vice-Roi envoya pour le faire conduire à Castel-Yulturno , et de-là dans le château de Gaëta, où il demeura prisonnier sous la garde de don Âlvaro délia Torre, jusqu'à son passage en Espagne, où puis après il fut mené par oixlre du Roi Catholique.
Quoîqqe cette aventure fut aussi fâcheuse qu'inclinée , le duc de Guise la soutint avec le même visage qu'il avait fait paraître dans ses plus grandes prospérités. Dans Capoue, et au milieu de toute cette Noblesse qui 1 environnait, il sem^ blait être plutôt leur mutre que leur prisonnier, et l'on ne vit jamais aucune marque de sa disgrâce sur son front, dans ses ieux ni dans ses paroles : tandis qu'il fut entre les mains de la Noblesse qui l'avait pris, il fut traité avec toutes les déférences et toutes les honnêtetés imaginables V mais il ne les rencontra pas en passant dans les mains des Espagnols , qui le traitèrent fort rudement, tandis qu'il demeura prisonnier dans le royaume de Naples. On assure que dans le tems qu'il séjourna à Gastel-Vulturno, où il s'arrêta pour attendre la galère qui le devait porter à Gaëta , il ne tint qu'à lui de se sauver et de passer à Rome; si cela est, je ne puis pas comprendre quel fut le sujet qui l'en empêcha, puisqu^il lui eût été plus avantageux de sortir du royaume de Naples par cette voie, que d'y demeurer prisonnier et à la discrétion de ses ennemis, lesquels furent sur le point de le faire mourir aussitôt après sa prise.
En effet , le comte d'Ognatte ayant su qu'il était pris, convoqua tout le Gonseil, et, en présence de don Juan , dit avec beaucoup de chaleur que le duc de Guise était passé dans Naples sans Ordre de son Roi, sans étendard et sans armée; qu'il y avait fait le personnage d'un perturbâtes^
du repos public , et d'un séducteur dp Peuple, plutôt que celui d'un grand Prince qui entreprend une descente dans un Etat, sous d'autres formes , et avec plus de fondement que ceux qu'il avait fait paraître; qu'il en fallait faire un exemple pour faire voir de quelle sorte on punit ceux qui viennent dans un pays, comme des boutefeux; que si les Français avaient eu quelque raison de faire mourir Conradin, quoique légitime prétendant au royaume, et quoique vaincu et pris à la tête d'une armée, les Espagnols en auraient encore plus de faire mourir le duc de Guise, qui n'avait aucun droit sur cette Couronne, et qui pour l'usurper au Roi Catholique, était passé dans le royaume, seul et dans une felouque.
L'opinion du comte d'Ognatte fut approuvée de tout le Collatéral, et sans doute ces ministres eussent conclu de faire trancher la tête au duc de Guise et à tous les Français prisonniers, si don Juan ne s'y fût opposé vigoureusement, en leur représentant qu'il ne souffrirait pas qu'un Prince de cette qualité et doué de tant de mérites mourût, à sa vue, par la main d'un bourreau; qu'il ne pensait pas que le Roi, son père, approuvât cette conclusion , en considération du duc de Lorraine, chef de la maison de ce Prince , lequel, en ces tems-là, servait si dignement les Espagnols, en Flandre, avec son armée; qu'il fallait attendre son sentiment sur cette matière, l'affaire étant d'une assez grande importance pour ne pas agir arec précipitation, et pour ne donner pas lieu
D£ LA TILLE £T DU ftOTAUHE DE KAPLES. 4^
au repentir qoe Toq aorait, au cas que le duc de Lorraine Tint à rompre avec l'Espagne pour ce sujet
Le Yice-Roi répliqua que le duc de Guise,- étant digne de mort , il y avait apparence qn*en le fesant mourir alors, le roi d'Espagne serait obligé d'approuver cette exécution, et d'en jeter toute la faute sur ses ministres, au cas que le duc de Lorraine s'en voulut plaindre. Qu'une chose faite n'est plus en état d'être contestée , et qu'il est aisé de se consoler dans les maux qui sont sans remède; mais que si l'on donnait le loisir aux parens et aux amis du duc de Guise d'employer leur crédit en Espagne, il était à craindre que Sa Majesté Catholique ne leur pût refuser sa vie , et que , par cette indulgence , on perdrait l'occasion d'un grand exemple , qui affermirait à jamais sa puissance dans cet Etat. Tout cela ne fut pas capable d'obliger don Juan à consentir aux conclusions du Yice-Roi ; et enfin il fut arrêté qu'on attendrait la résolution du Conseil d'Espagne.
La ville de Naples étant donc réduite à l'obéissance des Espagnols, de la sorte que nous avons dit, don Juan et le Yice-Roi, étant arrivés avec leur cavalcade à l'église de San-Gennaro , cathédrale de la ville, y firent chanter un Te Deum solennel , pour rendre grâces à Dieu de cette victoire, où sa main avait tant de part; et laissant ordre au baron de Batteville de ùâre applanir tous les retranchemens des quartiers populaires, et de faire conduire toute leur artillerie dans le Châ-
que lui fesaient certaines gens qui songeaient plas à profiter de sa crédolité , et à tirer de lui lar-* gent qu'ils souhaitaient, qua lui procurer une entrée dans le royaume , les peuples virent cette aventure sans se mouvoir.
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