CHAPITRE IV
Grandes richesses que les ministres espagnols ont exigées et emportées de ce Royaume. — Étranges misères où leurs concussions ont réduit les peuples. — Soulèvement causé par Thomas Aniello d'Amalfi, dit vulgairement Alasanielle.
Ht
C'est par ces moyens illicites que Tavarice des Espagnols a produit et fomenté tant de ravages que Ton a vus dans ce royaume ; c'est elle qui a ruiné tant de maisons , et déserté tant de pays. C'est cette avarice qui , par la rigueur des impôts , a contraint plus de trente mille personnes d'abandonner leur séjour natal ^ et d'aller demeurer dans les États du Grand-Seigneur, d'où ils ont publié, à la honte des Espagnols, qu'il y faisait meilleur vivre que chez eux, puisqu'en y professant librement le christianisme, ils reconnaissaient que celui qui à peine pour dix pistoles pouvait satisfaire aux gabelles du royaume de Naples, satisfaisait avec dix carlins à toutes les daces du Turc. Aussi l'on peut dire, sans passion et sans hyperbole , que toutes les Indes ne valurent jamais tant aux Espagnols que Naples, et qu'ils pourraient justement lui donner le nom de Potosi de l'Europe,
Sans faire mention de tout ce qu'ils en ont tiré depuis le règne de Charles-Quint , on pourra, par une partie, faire le jugement du tout. Le comte de Monterey , qui y passa en Tannée 1 63 1 , imposa , pendant les six années qu'il y fut Vice -Roi, quarante-quatre millions d'or de gabelles extraordinaires, dont il employa une partie en la levée de cinquante-quatre mille hommes de pied, et de huit mille chevaux , que pendant ce temps il tira et envoya hors de cet Etat pour le service de son maître. Le duc de Médina de las Torrès, qui lui succédant en l'an 1637, gouverna six autres années, y établit encore durant son administration, pour quarante- sept millions d'or de nouveaux impôts. L'amiral de Castille, qui y vint après, y mît encore un carlin sur chaque tomolo de farine, ce qui faisait on:ze cent mille ducats. Il est certain que suivant ses ordres secrets, il aurait surchargé le peuple de plusieurs autres subsides, si, en considérant que le royaume payait annuellement plus de onze millions d'or pour le seul intérêt des gabelles imposées de temps en temps , et dont le fonds avait été aliéné et vendu à des particuliers intéressés, au nombre de quatre-vingt-dix mille personnes, la compassion de tant de misères n'eût touché le cœur de ce Vice-Roi, qui dit et protesta hautement qu'il aimait mieux se retirer, que de contribuer davantage à la ruine d'un Etat dont la chute était apparente. Mais bien que les sommes provenues de tant d'exactions soient prodigieuses, elles ne sont rien au prix de celles qui sont pro"*
cédées des vols et des concussions privées, que ces Vice-Rois et les ministres subalternes ont faites dans ce pays, qu'ils ont toujours considéré comme l'asile et la ressource des larrons, des banqueroutiers et de tous les hôpitaux d'Espagne. Il serait malaisé de nombrer les trésors que le comte de Mon-? terey , et le duc de Médina de las Torrès emportèrent en Espagne ; non plus que ceux que le dernier employa en l'acquit des dettes d'Anne Carraffe, princesse de Stiliane, sa fename, dont il liquida la maison. Il ne serait pas moins difficile de compter ceux qu'ont volé les ministres inférieurs, dont plusieurs étant arrivés à Naples presque nuds et sans équipage, sont retournés dans peu chez eux avec des vaisseaux chargés d'une infinité de richesses, et en état de réparer les ruines d'une vieille maison, ou d'en élever plusieurs nouvelles. Aussi cette insatiable avarice avait enfin tellement détruit ce royaume , qu'il semblait qu'à l'exemple du Colisée de Rome , sa grandeur ne fût plus remarquable que par celle de ses ruines, comme s'ils eussent tenu pour une prophétie l'opinion du comte de Monterey, qui disait ordinairement qu'il prévoyait que Naples retournerait un jour entre les mains des Français, et que pour ne leur rien laisser, il fallait en tirer de bonne heure tout ce qu'il y avait à prendre. Chacun y courait comme en un pays de conquête que l'on veut tâcher de détruire , quand on ne le peut conserver. Dans la pitoyable décadence de ce royaume, on voyait agir une infinité de mains,
non pour empêcher la chute , mais pour avoir part aux débris* Le palais des Vice-Rois et les tribunauxde la justice étaient des boutiques publiques, où ion trafiquait, et dans lesquelles on faisait argent ouvertement de toutes choses. Les dignités, les commissions, les privilèges , les décrets et les grâces s'y vendaient à deniers comptans : le mérite ni l'innocence n'y avaient aucun crédit, le cabinet des ministres n'était ouvert qu'aux donneurs d'avis, et à ceux qui concouraient le plus ardemment à la destruction des peuples : le clergé voyait de moment en moment ses privilèges violés; la noblesse était méprisée , et n'avait part aux bonnes grâces des ministres, qu'autant qu'elle favorisait leur avarice ou leurs plaisirs ; le peuple était tellement chargé de subsides , que tout le travail de ses mains ne pouvant suffire à payer sa taille annuelle : il était contraint de vendre tous ses ustensiles, et jusques à son propre lit pour y satisfaire, étant même réduit au point que plusieurs pauvres malheureux , pour la payer ou pour obtenir quelque peu de répit, étaient contraints de prostituer leurs femmes ou leurs filles, tantôt aux exactenrs des. gabelles, et tantôt à d'autres ministres. Enfin, le corps de l'Etat souffrait en tous ses membres , et ,son mal semblait être hors d'espérance de remède, quand cette divine Providence , qui voulut confondre la superbe des Pharaons par un nombre de sauterelles produites dans la boue d'Egypte , permit que l'avarice de ces ministres fut confondue et châtiée par un homme de la lie du peuple^.
revendeur de poisson, nommé Thomas Anielle, ou vulgairement Masanielle d'Âmalfi, lieu de sa naissance : sa demeure était dans le marché de Naples; il était âgé de vingt-quatre ans, d'un esprit vif, prompt et hardi, etdun aspect assez agréable. Il eut pour but apparent la liberté de sa patrie ; et pour moyen dy arriver, il prit le prétexte de l'exaction de la gabelle imposée par D. Roderic Ponze de Léon, duc d'Arcos, et successeur de l'amiral de Castille en la vice-royauté de Naples , sur toutes sortes de fruits pour la somme d'un million d'or de fonds, et de soixante-dix mille ducats de rente annuelle. Comme les nochers ont souvent le moyen de prévoir les plus grandes tempêtes par des signes qui les précèdent, le^Vice-Roi eut assez lieu de prévoir l'horrible bourrasque qui survint, ensuite de plusieurs menaces, qui parurent non-seulement par des billets affichés ou jetés la nuit dans les i*ues de Naples; mais encore par le murmure et par les cris de toute la populace , qui ne se nourrissant que de fruits et d'herbages la plus grande partie de l'année , ne pouvait sbuffi'ir que les Espagnols lui enchérissent si extraordin ai rement les choses que sa pauvreté destinait à sa subsistance. Ce Vice-Roi allant faire ses dévotions à Notre-Dame des Carmes, un mercredi du mois de janvier en l'année 1647? ^^ ^^'• tout- à- coup environné d'une si grande foule d'hommes, de femmes et de petits enfans, demandant tous à haute voix qu'il les déchargeât de Ja gabelle des fruits^ qu'il fut contraint, pour les
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appaiser, de faire arrêter son carrosse, et de ïeur promettre que dans peu de jours il leur donnerait contentement. Le père dom Stéfano Pèpé (l'un des plus célèbres prédicateurs de Tordre des Théatins, et qui, par le moyen de plusieurs congrégations dont il était directeur, avait beaucoup de crédit dans la ville), l'avertit secrètement quelque temps après , que, par la voie des confessions, il s'apercevait que le peuple était entièrement aigri; qu'encore qu'il fût chargé d'une infinité de gabelles plus pesantes que celle des fruits, il n'y en avait point qui fût plus capable de l'émouvoir, d'autant que le fardeau des autres imposées sur les marchandises était partagé et porté par tous les membres de l'État, et que celle-là ne semblait peser qu'à cette populace; qu'il était à craindre qu'après le murmure et la plainte , cette multitude d'éclairs ne fût suivie de la foudre; qu'il le priait instamment de révoquer celte gabelle , et de donner cette satisfaction au peuple, qui, tel qu'un enfant est capable de faire tout ce que l'on veut, pourvu qu'on lui donne une pomme, un raisin, ou quelque autre fruit pour manger ou pour l'amuser. Mais parmi tant d'avis salutaires, le duc d'Arcos écoutait et regardait tout sans agir et sans pourvoir à rien ; il pensait qu'en temporisant , le flegme espagnol l'emporterait sur la bile napolitaine ; cependant le peuple animé par l'exemple de celui de Palerme (qui avait forcé récemment le marquis de Losvelez , son Vice-Roi , d'abolir les gabelles imposées sur les vivres, et de
lui accorder le pardon de sa rébellion) commença à faire éclater son mécontentement par Tincendie de la loge érigée dans le marché, pour l'exaction de la gabelle des fruits , ce qui arriva le 5o du mois de mai, vers les cinq heures de nuit, sans qu'on pût découvrir les auteurs de cet embrasement. Le Vice-Roi , au lieu de courir pour l'éteindre , s'arrêta pour le contempler; et comme la pire de toutes les résolutions est de n'en avoir point, il délibéra plusieurs fois d'abolir cette gabelle , suivant la parole qu'il en avait enfin donnée au père dom Stéfano Pèpé, qui, par son ordre, avait prêché et assuré publiquement le peuple qu'il en serait entièrement déchargé à la fin du mois de juin : Mais don Jean Chacon Ponzé dé Léon, visiteur général du royaume (persuadé par un régal de quinze mille ducats fait à sa femme par don Carto- Spinello et les autres intéressés dans ce parti), l'obligea, par ses remontrances, de remettre l'extinction de la gabelle jusques au mois d'août suivant. Il lui représenta qu'il ne fallait pas avoir peur de ce nombre de gueux, qui, sans force et sans appui faisaient du bruit dans le marché ; que si dans le point que ce peuple criait, on révoquait cette gabelle, il semblerait que ce tonnerre lui aurait fait peur en grondant, et qu'il aurait pris cette voie afin d'en éviter le coup : que cette vile populace, encouragée par ce succès, ferait tous les jours de nouvelles et extravagantes demandes, «'imaginant que son audace serait capable de lui fiure obtenir tout ce qu'elle voudrait; que les
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suites u'en pourraient être que mauvaises et ruineuses; qu'il fallait donc, par un mépris de tant de cris et de menaces , lui témoigner que ce n'est pas en grondant et en menaçant que les sujets doivent prétendre des grâces de leur souverain, et qu'en remettant au mois d'août l'extinction de la gabelle , la populace n'aurait pas tant de lieu de s'imaginer que la crainte de sa fureur en aurait été le sujet. Mais malgré tous ces raisonnemens , le Vice-Roi devait considérer que les soulèveraens des Etats sont comme ces torrens qui semblent être aussi méprisables en leurs sources, qu'ils sont redoutables en leurs cours : on peut facilement les arrêter en leur origine avec la main , mais on ne le peut faire dans leur progrès avec le bras de vingt ni de trente mille hommes ; aussi le prince qui les voit naître chez lui , ne doit pas tant appréhender cette multitude qui crie, que cette petite poignée de gens qui ne dit mot. En effet, les émotions des peuples sont des machines mouvantes, dont on doit plus considérer les ressorts secrets que ceux qui paraissent. Si les enfans, les femmes , les gueux et les fols en commencent les premiers efforts, les hommes faits, les riches et les plus sages en font bien souvent les derniers; ces monstres ne peuvent être étouffés qu'au berceau, et bien qu'eu accordant à une populace émue ce qu'elle demande en grondant , il semble que ce soit lui céder et l'encourager à pis faire, il est encore plus périlleux de l'inciter par un refus à sortir des bornes du respect, qui, semblable à la
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pudeur virginale, ne se recouvre plus quand elle est une fois perdue. Le duc d'Arcos ne fit aucune réflexion sur toutes ces choses , et parmi tant de matières combustibles qui s'assemblaient à sa vue, il n'eut pas le jugement de prévoir qu'il ne leur manquait qu'une main pour les allumer, et pour produire en un instant un incendie ; mais l'accident qui survint quelques jours après, lui donna un ample sujet de reconnaître son erreur.
DE LA Ville et du boyaume de naples. 4* CHAPITRE V.
Origine de la première séditîoa des Napolitains. — Singulière dcTOtion du peuple à Notre-Dame-des-C armes. — Raisons qui semblaient obliger les Espagnols à préycir ce grand orage. — Assemblée des petits enfans appelés depuis Lazares. — Soulèrement causé par la gabelle imposée sur les fruits. — Consternation et irrésolution du Yice-Roi dans les commencemens de Témeute. — Tragiques effets qu'elle produit.
La déyotion que les Napolitains ont pour Notre- Dame des Carmes , est si ardente et si générale , qu'ils la témoignent non seulement tous les ans , le seizième jour du mois de juillet ^ par la solennité de sa fête, où concourent universellement tous les habitans de cette ville, mais encore par plusieurs réjouissances publiques, et entr 'autres par la représentation d'un assaut général que Ton donne à un château de bois, construit au milieu du marché , et qui , défendu par un nombre de jeunes enfans , vêtus à la turque , est attaqué par plusieurs jeunes garçons, qui, en caleçons , pieds nuds , et armés seulement de cannes, forment une compagnie qui porte le le titre d'Alarbes. Celle-ci avait cette année pour
capitaine Scipion Gannattasio, dit vulgairement Pione, jeune garçon d'environ dix-huit ans, et qui pouvant à peine parler, ne laissait pas de témoigner d'être résolu et entreprenant; mais Masanielle , couvert d'une méchante chemise sale, d'un caleçon tout rapetassé, et d'un bonnet à la matelote , ainsi que ce ridicule chef, lui servait alors d'adjudant, et comme cette compagnie se formait quelques jours avant la fête, et faisait plusieurs revues et plusieurs montres par la ville ; à la seconde elle alla passer devant le palais du Vice-Roi, où plusieurs personnes de marque se mettant aux fenêtres au bruit que faisaient ces enfans, virent qu'en mettant tout-àcoup les caleçons à bas, ils leur montrèrent le derrière, avec tant de cris et de huées, qu'ils les obligèrent de s'en retirer : on peut dire que cette insolence (quoique peu considérée alors) fut l'avant-courière de celles qui parurent huit jours après. Ce jour (qui fut le dimanche 7 du mois de juillet) une multitude de peuple se trouvant <lans le marché, tant pour la solennité de la journée, que pour la curiosité de voir la troisième montre de ces jeunes garçons; il survint un différend dès le grand matin, entre les jardiniers de Pouzolles et les revendeurs du marché. Le sujet de la dispute fut à qui payerait la gabelle imposée sur les fruits. Ceux-là disant qu'il y avait plus de perte que de gain pour eux à vendre leurs fruits, et payer cette gabelle, et que leur évêque les avait assurés que l'intention
du Vice-Roi était que cette imposition finît avec le mois de juin; et ceux-ci qu'ils n'en voulaient point acheter que francs et quittes de Timpôt. Il était déjà seize heures sonnées, et la populace impatiente de voir finir ce difierend pour pouvoir se soûler des fruits ^ commençait à murmurer et à maudire hautement la gabelle , et ceux qui lavaient imposée , quand André Anadério, élu du peuple , parut dans le marché , par le commandement du Vice-Roi, qui, ayant appris ce désordre, l'y envoya pour tâcher de le terminer; mais sa présence ne servit qu'à augmeater la confusion : car ayant traité rudement les jardiniers de PouzoUes, et menacé quelques-uns d'eux de les envoyer aux galères, un beau-frère de Masanielle, qui était de leur nombre, et plusieurs autres à son exemple, renversèrent tout d'un temps par terre toutes les corbeilles et les paniers de fruits qu'ils avaient apportés au marché, conviant chacun d'en prendre, et disant qu'ils aimaient mieux que le pauvre peuple en eût le profit, que ces chiens qui ne s'engraissaient que de leur propre sang. Ces paroles, dites par dépit ou à dessein, attirèrent plusieurs personnes, et entre autres plusieurs enfans de la compagnie des Âlarbes qui devaient faire montre ce matin, et dans ce moment Masanielle se servant de la conjoncture, se mit tout d'un coup à crier qu'il ne fallait plus de gabelle, et au lieu de s'amuser à manger des fruits, il commença à en jeter à la tête de l'élu du peuple et des exacteurs; ce qui incita non
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seulement les jeunes enfans de sa compagnie , mais encore plusieurs hommes faits , de l'imiter et de faire succéder à une pluie de fruits, une grêle de cailloux, qui, venant à fondre de tous côtés sur l'élu , le contraignit de s'enfuir vers la marine de la conclarie , où il s'embarqua à la hâte pour aller rendre compte au duc d'Ârcos du mauvais traitement qu'il avait reçu. Masanielle et le Pione , chefs de cette compagnie d'enfans , encouragés par un si heureux commencement, firent brûler ensuite toutes les écritures et tous les bancs, sièges et tables qui étaient dans la boutique où s'exigeait cette gabelle , et , ramaSfsant à l'entour d'eux une multitude d'enfans et de jeunes hommes de leur étoffe , ils se mirent à la tête de cette ridicule milice , armée de cannes et de bâtons, et s'acheminèrent avec plus de bruit que d'ordre vers le palais du Vice-Roi, en criant vive l'Espagne , et meure le mauvais gouvernement. Le bruit de cette émotion étant arrivé aux oreilles de Don Tiberio Caraffa , frère du cardinal Caraffa, prince de Bisignano, et mestre de camp du bataillon de Naples, ce seigneur fort chéri du peuple , monta .aussitôt à cheval , et venant à la rencontre de cette troupe qui grossissait à mesure qu'elle s'avançait, il tâcha par cette douceur qui lui était si naturelle , d'en calmer la fureur ; mais ses persuasions ne servant de rien , il fut contraint de céder à la violence , et d'aller jusqu'au palais, où, étant entré pour roprcsenter au duc d'Arcos les dangereuses con-^
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séquences de cette mutiDerie, le Vice-Roi le pria d'appaîser le peuple, et de lui promettre, en son nom , l'extinction de la gabelle qui en avait été la cause. Le prince sortit du palais, assura hautement les soulevés qu'il leur apportait toute sorte de contentement , et les ramena au marché et à l'église des Carmes , où, en haranguant cette populace, et lui remontrant son devoir, il l'assura que le Vice-Roi la déchargerait de la gabelle des fruits. Les mutinés, à ces paroles , s'écrièrent tous d'une commune voix, qu'ils voulaient encore être exempts de celle de la farine ; sur quoi ce prince alléguant que son pouvoir n'allait pas si avant, et qu'il en fallait parler de nouveau à son excellence, la populace, sans vouloir l'écouter davantage , sort en foule de l'église , et retourne vers le palais, où voyant à son abord le Vice-Roi paraître aux fenêtres , elle lui crie qu'elle veut qu'il annulle toutes les gabelles imposées généralement sur les vivres. Le duc d'Arcos croyant Fappaiser, répond qu'il les peut modérer, et non les ôter tout à fait; mais si au lieu de faire des dialogues, il eut fait faire une sortie de ses gardes sur cette multitude de pieds nuds, qui n'avaient point d'autres armes pour leur défense, que des cannes et des bâtons ; et qu'au même instant, montant à cheval avec toute la noblesse et les officiers qu'il avait près de lui , il eût fait une cavalcade par tous les quartiers de la ville , il y a quelqu 'apparence que cette bourrasque se fût dissipée. Mais le peuple (qui, à l'imitation des
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chiens, fuient devant ceux qui les poursuivent, et aboient ou sautent aux jambes de ceux qui les fuient), ayant connu que l'on redoutait son audace, s'avança en foule vers les portes du palais, où les soldats de la garde espagnole et ceux de la garde Tudesque , renversés les uns sur les autres, soit par crainte , soit pour n'avoir reçu aucun ordre de ce qu'ils avaient à faire, cédèrent au premier effort de cette vile populace, qui n'avait alors en main que les armes de la fureur. Tous ceux qui connaissent la prudence et la valeur des Espagnols, auront bien de la peine à croire qu'ils aient semblé sommeiller dans un temps, et parmi ce bruit, qui, par de si puissantes raisons, les obligeaient d'être éveillés. Les ministres qui gouvernaient ce royaume , ne pouvaient ignorer que tout le clergé , la noblesse et le peuple étaient tellement mal satisfaits de leur conduite, et irrités contre leur insatiable avarice , qu'il y avait sujet de craindre quelque changement dans l'État : que cette révolution , qui , sans effusion de sang , avait dans un moment, et dans une légère occasion détaché le Portugal d'avec l'Espagne , pouvait servir d'instruction et d'exemple aux Napolitains; que non seulement le murmure du peuple devait leur en faire appréhender les conséquences, mais encore cette secrète intelligence que beaucoup de grands de ce pays avaient avec les princes étrangers, comme on le pouvait juger par les fréquentes conjurations qu'à toute heure ils découvraient de toutes parts; que cette guerre
qui durait depuis douze ans entre la France el TEspagne , les obligeait de craindre que les fleurs de lys qui florissaient secrètement parmi tant de nobles familles qui ont encore beaucoup d'ardeur pour la faction Angevine , ne produisissent quelques fruits à l'avantage des Français; qu'ils ne pouvaient prévenir ces aCcidens qu'en allégeant le fardeau dont les peuples étaient chargés, ou en se tenant sur leurs gardes, tant à la faveur des châteaux qui tiennent en bride cette cité , que par celle de quelques troupes qu'ils pouvaient avoir dans la ville ou à l'entour, pour s'en servir dans une urgente nécessité. Cependant, par l'effet d'une prodigieuse léthargie , ils reposaient aussi tranquillement au fort de tant d'agitations, que s'ils eussent été dans un profond calme ; et ne veillant que pour leur bourse, ils sommeillaient pour leur salut. Toutes
les places les plus fortes de l'Etat n'étaient pas seulement dépourvues d'hommes et de munitions, mais encore si ruinées j qu'elles étaient hors de. défense. Les châteaux de Naples n'avaient pas de quoi tenir huit jours, manque de vivres et de plusieurs autres munitions nécessaires. La milice du pays n'était point sur pied, et les troupes disciplinées et maintenues pour la garde de l'Etat et de la ville, ne faisaient pas trois mille hommes, dispersés en plusieurs endroits; il ne faut donc pas s'étonner si ce petit nombre de séditieux, en abordant le palais du Vice-Roi, y trouva si peu de défense. Après y être entrés de cette
sorte, ils cherchèrent le duc d'Arcos de tous côtés, et, ne le rencontrant point, ils déchargèrent leur rage sur les plus précieux meubles qu'ils trouyèrent dans ses appartemens, jetant les uns par les fenêtres, et brisant ou déchirant les autres, sans rien respecter que le dais sous lequel était le portrait du Roi. Cependant le Yice-Roi s'étant imaginé que la fuite était sou plus certain remède en un tel péril , tente de passer dans le château neuf, où, quelques heures auparavant , sa femme et ses enfans s'étaient retirés; mais trouvant le pont levé., ils se résout d'aller à Saint- Elme, et, descendant par une montée dérobée, il se jette dans un carrosse qu'il rencontra fortuitement. Cette fuite ne put être si secrète, que la populace, restée aux environs du palais, ne s'en aperçût; de sorte que le duc d'Arcos fut à peine entré en carrosse, qu'il se vit environné et arrêté par un grand nombre de soulevés, qui, le tirant dehors, lui dirent qu'il ne. fallait pas fuir, mais annuller les subsides imposés sur le pauvre peuple. Ils joignirent les outrages à ces parolei^; il fut tiré par les cheveux et par les moustaches, et sa vie était en grand danger, sans l'avidité de quelques jeunes garçons, qui, se baissant pour ramasser une poignée de sequins d'or qu'il leur jeta, lui firent quelque peu de place, et donnèrent lieu à quelques cavaliers qui étaient avec lui, et particulièrement à un jeune homme, parent de Jules Genuino, de le relever de terre où il était tombé , et de l'em-
porter à la hâte dans Saint-Louis ^ couvent des pères Minimes. A peine y fut-il entré , que tous les mulinés Tassiégèrent, et ils avaient déjà brisé les premières portes du monastère , quand le cardinal Ascanio Filomarino , archevêque de Naples, passant fortuitement alors dans la rue de Tolède f se rendit en ce lieu où l'attira le bruit de la sédition. La révérence et l'affection que ce peuple a pour son pasteur^ suspendirent en ce moment la furie des mutinés , qui faisant place au cardinal, le laissèrent entrer dans le couvent, ensuite de la promesse qu'il leur fit de tâcher d'obtenir du Vice-Roi tout ce qu'ils pouvaient souhaiter. En même temps, les princes de Bisignano , de Montémiléto , de Montésarchio et de Satriano, arrivèrent à cheval vers ce couvent : le duc d'Arcos les apercevant par une fenêtre, leur cria qu'il les conjurait d'adoucir ce peuple, à qui il voulait sur-le-champ accorder toutes ses demandes; en effet, un peu après le cardinal sortit avec un billet en main , qu'il remit entre celles du prince de Bisignano, lui disant tout haut qu'il était écrit et signé du Vice-Roi, et qu'il portait l'extinction de toutes les gabelles. Ce prince, et les trois autres qui l'accompagnaient, ayant fait entendre à la / populace qu'ils avaient en main tout ce qu'elle désirait, l'écartèrent adroitement du couvent, pour donner lieu au Vice -Roi de passer vers le soir au château Saint-Elme. Cependant le cardinal s'étant retiré , ces quatre princes conduisirent vers le marché cette troupe furieuse,
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qui, en chemin faisant, désarma quelques soldats espagnols au poste de la Guardiole de dom Francisco, rompit les prisons de Saint- Jacques des Espagnols , et en tira tous les prisonniers qui servirent à la grossir. Etant arrivés au marché, les princes firent publier à son de trompe Tannullation des gabelles, et alors chacun témoigna, par des acclamations et des réjouissances, la satisfaction qu'il en avait ; les soulevés résolurent d^aller saccager toutes les maisons où s'exigeaient tous les impôts, et brûler tout ce qu'ils trouveraient dedans, pour en abolir la mémoire; ils se divisèrent pour ce dessein en quatre troupes, afin de pouvoir, en môme temps, exercer les vengeances publiques en divers quartiers de la ville, où ils allèrent commencer ces horribles embrasemens qui ont paru par tout le mondé.
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