CHAPITRE X
Continuation des jalousies et des ombrages réciproques du duc de Guise et de Gennaro Annésé. — Résolution du baron de Modène pour le siège de Gapoue. — Prise de Sainte-Marie de Gapoue et autres lieux. — Mauvais succès de Grazzanise.
Pendant ces diverses révolutions , la mauvaise intelligence qui était entre le duc de Guise et Gennaro Annésé s'aqgraentait d'heure en heure, étant sans cesse fomentée parles secrètes jalousies et par les continuels soupçons qui agitaient réciproquement leurs esprits. L'un et l'autre, quoique de trempe différente , étaient naturellement ombrageux , et les partisans espagnols étaient trop bien éclairés pour ne pas profiter de cet avantage. Dans le même tems qu'ils figuraient au duc de Guise que Gennaro avait mis le Torrion des Carmes en vente à qui lui en donnerait le plus; qu'il traitait tantôt avec les Français et tantôt avec les Espagnols ; qu'il travaillait de tout son possible pour obliger la populace à se soulever contre ce Prince , et même pour convier quelque scélérat à l'empoisonner, ou à l'assassiner; et qu'il fallait
iÊÈÊ'
\1 ri
Ui
38o HISTOIRE DU SOULÈVEMENT
le devancer et le perdre avant qu'il fût en état d'exécuter ses mauvais desseins : ils fesaient en« tendre à Gennaro Annésé , que le duc n étant pas satisfait de lui avoir ôté le commandement absolu de la ville et du royaume , il lui voulait encore ôter la vie ; qu'il tâchait non-seulement de le ruiner parmi la populace , en fesant courir le bruit qu'il traitait du Torrion avec les Français et avec les Espagnols , mais qu'il cherchait les moyens de se défaire de lui par le poison ou par le fer. Ces rapports firent les effets que l'on pouvait désirer sur des esprits soupçonneux et défians , qui donnent tout à l'apparence , et qui , sans examiner les motifs de ceux qui leur parlent, embrassent tous leurs sentimens , et tombent souvent , par cette voie , dans les périls qu'ils s'imaginent éviter. Plus Je repasse en ma mémoire les défiances mutuelles qui agitèrent l'un et l'autre , plus j'ose me persuader que si le duc de Guise eût voulu employer, en cette rencontre, quelques-unes de ces grâces , dont il se servait si heureusement quand il voulait gagner les cœurs, il se fût conservé celui de Gennaro Annésé , même après l'avoir dépouillé de l'autorité souveraine. J'avoue que ce maître arquebusier était méchant, faible et changeant; mais je sais aussi qu'il était sensible aux caresses du duc , et il y a beaucoup d'apparence que si ce Prince , en le dépossédant du commandement absolu , lui eût laissé quelque dignité apparente , et quelque part dans les affaires ^ pour rendre sa chute plus
douce et plus supportable, ce malheureux ne se serait pas peut-être abandonné dans le désespoir qui le contraignit enfin d'écouter les Espagnols, comme nous verrons dans les chapitres suivans. Après que le baron de Modène eut travaillé au ravitaillement de Naples , il jugea que son principal objet devait être d'investir Capoue, et de tâcher à la réduire à l'obéissance du Peuple. Cette ville est trop connue dans l'Europe pour en faire ici une description particulière. Elle fit autrefois une République presque aussi renommée que celle de Rome ; on peut même dire que cette maîtresse du monde lui fut redevable de son salut, lorsqu'elle arrêta, par ses délices, le fameux Annibal , et que, par les plaisirs qu'elle lui offrit et qu'il préféra à sa gloire , elle l'empêcha d'en triompher. Elle est située sur le Vulturne, fleuve dont le lit est étroit, mais fort profond; et on l'appelle la seconde clé du Royaume. Le baron de Modène , jugeant que le plus grand bonheur de son parti dépendait de la prise de cette place, songea à tous les moyens possibles de s'en rendre le maître ou par un siège, ou par quelque intelligence, ou par tous les deux ensemble. Après avoir occupé Marcianise , Mataloni , Arienzo et Santa- Agalha de Gothi , il envoya, avec la participation du duc de Guise, le sieur Malet, gentilhomme français, de la province de Guyenne, sage et brave officier, à Santa-Maria di Capûa, lieu peu éloigné de la ville de Capoue , et de grande considération. Il s'en rendit maître fort
fi
aisément ; et quoique attaqué par les ennemis , il défendit si courageusement ce poste, qu'il leur fit perdre l'envie de l'inquiéter : de sorte que peu après il se vit en état de leur aller rendre leurs visites en courant jusqu'aux capucins de Capoue, sans que personne en osât sortir.
Ces heureux succès augmentèrent l'espérance du baron de Modène, et le portèrent à redoubler ses soins pour faire réussir cette entreprise. Il avait écrit au Paponé , qui tenait le duché de Sessa, de s'avancer de l'autre côté du Vullurne, afin de bloquer Capoue de toutes parts. Mais la défaite de ce bandit ne lui permettant pas de se confier sur ses forces, il se résolut d'y marcher lui-môme.
11 avait assez de gens pour garder la ville d'Averse en la quittant, et rien ne pouvait s'opposer à son départ, que la crainte du soulèvement de ses troupes , auxquelles il était dû beaucoup de payes, et qui, depuis quelque tems , n'avaient point d'autre subsistance que la simple ration de pain. Le baron n'oubliait ni artifices, ni caresses pour les maintenir en repos , et ayant trouvé une grande quantité de vins dans Averse, il en avait fait distribuer une bonne partie aux officiers de son armée pour le paiement de deux payes. Cela eût été plus agréable en Allemagne qu'en Italie. Mais le baron leur représenta que le duc de Guise n'avait point d'argent, qu'il en attendait de chez lui de jour en jour, que cependant il fallait se servir des choses que la fortune leur
mettait entre les mains ; que le vin d'Averse était bon , et qu'ils ne manqueraient pas de marchands pour le débiter, et pour en tirer de l'argent; et par ces raisons, accompagnées de nouvelles espérances , fondées sur les futures conquêtes , il satisfit pour quelque tems ces officiers, qui se chargèrent, en prenant ce vin à un juste prix, d'en faire contenter leurs soldats pour les deux payes dont on était convenu.
Mais comme il en était dû beaucoup d'autres, le murmure recommença aussitôt que le vin fut bu, ce qui obligea le baron d'aller expressément à Naples, pour représenter au duc de Guise qu'il était à la veille de faire de merveilleux progrès, ou de perdre la vie et son armée; que l'un et l'autre dépendaient du paiement de ce qui était dû aux troupes; que si l'on les satisfesait, il s'assurait d'occuper, dans peu de tems, toute la Terre de Labour, et de prendre toutes les places que les Espagnols y tenaient; qu'au contraire, si l'on négligeait de les contenter, on courait risque de les voir soulever tout à coup, et de voir marquer les premiers traits de leur révolte par le sang de leurs commandans; qu'il considérait bieo moins sa vie que la perte que le Peuple ferait par la dissipation d'un corps d'armée qui tenait tant de places dans le devoir, aussi bien que toute la campagne ; que pour éviter les malheurs qui pourraient suivre ce soulèvement, il croyait que si le duc lui envoyait seulement six mille écus pour
Al
■Vi
les distribuer à ses troupes, cela les obligerait a servir avec joie dans toutes les occasions où l'on les employerait pour le bien du parti.
Ces raisons étaient trop pressantes pour ne convier pas le duc de Guise à les approuver; et il répondit au baron de Modène, qu encore qu'il n'eût point d'argent, il ferait tout son possible pour lui envoyer, dans deux jours, la somme qu'il demandait ; mais le baron lui répliquant qu'il savait bien qu'il y en avait plus que cela dans son palais , et que si l'on voulait aller visiter la chambre du secrétaire Fabrani, on y trouverait de bien plus grandes sommes, le duc ne repartit rien, et souriant un peu, lui dit qu'il s'en retournât à Averse, et que Nicolo Maria Mannara lui porterait bientôt ce qu'il désirait. Dès que le baron fut de retour, il n'eut plus d'autre pensée que de poursuivre le dessein d'investir Capoue; et en attendant que ses troupes fussent en état de marcher, il se résolut d'occuper Grazzanise, poste sur le Vulturne, assis entre Capoue et l'embouchure de ce fleuve. Comme ce bourg lui sembla très-propre pour empêcher la communication de cette place avec la ville de Naples, et pour lui faciliter le passage de son armée au-delà du Vulturne, il commanda au sieur de Beauregard , Français de nation, major de son régiment d'infanterie, de s'en saisir avec quatre cens hommes commandés et choisis dans toutes les troupes; mais en lui donnant cet ordre , il lui enjoignit très-expressément de se for-
tiûer dans ce poste, et de ne point passer le fleuve, pour ne pas diviser ses forces, et donner lieu aux ennemis de les combattre séparément.
Le major Beauregard ayant quitté le baron, qui lui promit de le suivre dans peu de jours, prit la route de Grazzanise, où il arriva si heureusement, qu'il s'en saisit d'abord, et commença, dès le même instant, à s'y retrancher, et à fermer toutes les avenues du bourg, surtout celles qui regardaient Capoue. Pendant qu'il s'appliquait à ce travail , que le silence des ennemis lui permettait de faire en toute liberté , le baron de Modène fit tous ses préparatifs pour l'aller joindre, dans l'espérance de passer le Vulturne pour bloquer Capoue de l'autre côté de la rivière, comme elle l'était déjà du côté de Santa Maria di Capua, où était le sieur Mallet, avec plusieurs troupes de cavalerie et d'infanterie. On n'a jamais fait d'entreprise dont l'issue ait semblé plus favorable et plus prompte que celle-là ; car il est vrai qu'encore que le Paponé eût été défait par le Prince de la Rocca Romana, dans cette partie de la Terre de Labour qui est entre le Vulturne et l'État Ecclé* siastique, ce bandit n'y avait pas perdu son crédit avec ses forces, et il est apparent que ses amis eussent repris courage , s'ils eussent vu le baron de Modène passer ce fleuve à la tête des troupes du Peuple, puisqu'il eût pu non-seulement serrer Capoue de tous côtés; mais même s'étendre jusqu'à Gayette et dans tout le reste de la Terre de Labour.
HISTOIRE DU SOULÈVEÎÏENT
Maïs la bonne fortune des Espagnols ou plutôt les secrets partisans qu'ils avaient auprès du duc de Guise, ruinèrent ce grand dessein. Agostino Mollo, qui prévoyait bien que si ce Prince envoyait de l'argent au baron de Modène, la perle de Capoue était inévitable, l'en empêcha par son adresse ordinaire. Le payeur- général, Nicolo Maria Mannara, Tétant venu voir à Averse, le lendemain du départ du major Beauregard, lui témoigna, la larme à l'œil, qu'il était au désespoir de ce que les artifices du Mollo étaient cause qu'il ne lui apportait point l'argent que le duc lui avait promis. Le baron fut touché de ce discours; mais n'y voyant point de remède, il lui dit qu'encore qu'il n'eût point d'argent, et qu'il se vît exposé à la mutinerie de ses troupes, par le manquement de la parole qu'il leur avait donnée de ce petit rafraîchissement, cela n'empêcherait pas qu'il ne fît une tentative pour son départ. Il assembla le Conseil de guerre , et fit entendre à ses officiers, que ne pouvant avoir d'argent que dans quelques jours , il ne fallait pas que ce retard empêchât les grands progrès qu'il espérait faire en s'allant poster à Grazzanise ; qu'ayant appris que le major Beauregard s'y était fortifié, et que les ennemis ne lui disaient rien, cela lui fesait espérer qu'il n'aurait pas grande peine à passer le Vulturne , et à s'emparer de tout ce beau et riche pays qui est de l'autre côté ; qu'ils y trouveraient de quoi satisfaire la nécessité des soldats, aussi bien que l'ambition et la gloire de leurs chefe, et
qu'il était résolu de partir deux jours après, si le Conseil le trouvait bon , ne doutant point que cette marche ne lui fût extrêmement avantageuse. Comme le plus grand nombre des ofliciers de Tannée estimait et aimait chèrement la baron, ses sentimens furent suivis ; et quoique quelquesuns témoignassent d'appréhender un soulèvement des soldats, il fut conclu de marcher. Le jour pris, le baron sortit d'Averse pour voir partir les troupes et les faire filer vers la route de Grazzanise. Mais comme elles se virent sur le point de marcher, tous les soldats s'écrièrent d'yne commune voix qu'ils voulaient de l'argent absolument, et qu'ils n'iraient pas plus avant si Ton ne leur en donnait, et si Ton n'exécutait les promesses qu'on leur avait si souvent faites. Le baron se trouva alors dans une étrange extrémité, et crut que ce bruit finirait par un soulèvement général : toutefois, sans témoigner d'en être touché, il se mit à la tête des troupes, et fesant signe de la main, pour obliger chacun h se taire , il leur dit qu'il venait de remarquer qu'il était trop tard pour pouvoir arriver ce jour-là à Grazzanise , que chacun reprît ses premiers quartiers, et que le lendemain il tâcherait de leur donner quelque soulagement sur leurs plaintes. Par un effet de l'affection que cette armée avait pour le baron, les soldats, sans pousser plus avant leurs murmures, sq turent en un instant, et rentrèrent, sans tumulte et sans bruit, dans Averse.
A peine les troupes furent-elles rentrées, que le major Beauregard arriva pour être le premier porteur de la perte de Grazzanise. Il parut devant le baron de Modène, avec une consternation qui fesait assez connaître cette disgrâce, et lui dit que s étant saisi de ce poste, et sy étant fortifié en vingt-quatre heures, le repos des ennemis lui avait donné occasion de passer audelà du Vulturne, et dy tracer une demi-lune, afin de s^y retrancher, et se rendre maître du passage de ce fleuve; que les ennemis ly avaient laissé jusqu'à la nuit précédente ; mais que vers la pointe du jour, don Luigi Podérico l'était venu attaquer avec toutes les forces qu'il avait dans Capoue, et qu'après une vigoureuse résistance, il avait emporté cette demi- lune, et taillé en pièces les gens qui la défendaient. Le baron l'interrompant, lui demanda pourquoi il avait abandonné Grazzanise après ce malheur, puisqu'il pouvait , nonobstant cette perte , garder ce poste qui était séparé clés ennemis par le Yuïlume qui passait entre eux et lui. Le major ne sut que répondre, de sorte que le baron fit appeler le sieur Berna do Spirito, auditeur général de l'armée et lui com-nanda de le faire mettre en prison et de lui faire son procès, tant pour avoir passé la rivière contre son ordre, que pour avoir abandonné Grazzanise , avoir fui et laissé tous ses gens à la merci des ennemis ; en effet, ils furent tellement encouragés par ce premier succès.
qu'ils passèrent ensuite le Vulturne, et défirent le reste des troupes qui étaient dans Grazzanise, qui, se voyant abandonnées de leur commandant, songèrent plutôt à fuir qu'à se défendre. Le déplaisir de ce désastre , arrivé par la faute de ce major, et par le retardement de l'argent promis au baron pour ses troupes , le toucha vivement et le fit résoudre de ne s'engager plus dans aucun dessein , que son armée ne fut un peu plus satisfaite qu'elle n'était alors. Il donna avis au duc de Guise de cet étrange événement; mais ce Prince au lieu d'approuver le châtiment exemplaire qu'il voulait faire du sieur de Beauregard, lui manda qu'il le lui envoyât à Naples; cela surprit toute cette ville aussi bien que son voisinage : on le fut pourtant bien davantage lorsque le duc , au lieu de faire punir exemplairement cet officier, non -seulement loi donna sa grâce, mais encore le commandement de l'artillerie.
•oH5»S*io«
HISTOIRK DU SOULEVEMENT
Mv\ w\i vw vw w\ ^^^t\^l\i^^lv^^l\iV^^)^^lvvvv•^l^t^lVvvvv\l\l^lv\lv\;><wv^)v>l