CHAPITRE XVII
La vie d'Olavidès à Paris. — Du Barry le roué. — Un dîner avec la -^ comtesse du Barry. — Le salon Sérilly. — Sérilly est ruiné. — M. Le Gendre de Villemorien à Valençay. — Les forges de Luçay. — M. de Luçay. — Son mariage. — Le duc de Choiseul et le magnétisme. — Mort du duc. — M. Amelot quitte le ministère. — Mort de MM, de Castera et de Préninville. — Le baron de Breteuil au ministère; ses défauts. — Rulhière. — Mort de madame de Cypierre. — Le docteur Bucquet et l'éther. — Pechmeja. — M. de Vizé. — Le baron de Candale. — Le comte Oginski.
Le comte de Pilos menait une vie très-agréable à Paris; comme nous n'avions plus de maison, il aurait voulu nous loger chez lui et faire tous les frais : nous ne pûmes l'accepter, mais il ne fut pas possible de refuser d'aller chez lui deux fois la semaine. Insensiblement revenu du grand monde, il passait presque tout son temps chez M. Lecouteulx du Moley (1), ou chez les savants et les artistes. Nous vîmes chez lui le prince Czartoriski (2); nous y fîmes connaissance avec La Pérouse (3), que nous avons regretté comme toute l'Europe, et avec l'aventurier, le prince de Nassau (4), compagnon
(1) Jacques-Jean Lecouteulx du Moley, de la même famille que les Lecouteulx de la Noraye, de Canteleu et de Vertron, était receveur général de la loterie, administrateur de la caisse d'escompte et inspecteur général aux l3ailliage et capitainerie royale des chasses de la Varenne du Louvre. Il était propriétaire de la Malmaison, et l'on peut lire, dans les Mémoires de madame Vigée-Lebrun (Charpentier, t. I, p. 117), le récit d'un séjour qu'elle fit dans ce château en 1788 avec Olavidès (elle le nomme Olivarès), qui n'eut pas le don de la séduire. Madame du Moley, née Germaine-Geneviève-Sophie Lecouteulx, était très-liée avec l'abbé Delille et Marmontel. M. de Chastellux, auquel j'emprunte les indications d'état civil ci-dessus, cite un enfant de M. Lecouteulx de la Noraye qui reçut au baptême les prénoms do Paul-François-Olavidé.
(2) Adam-Casimir.
(3) C'est le 1" août 1785 que La Pérouse partit de Brest pour le voyage de découvertes où il trouva la mort.
(4) Charles-Henri-Nicolas, prince de Nassau-Siegen (1745-1809), qui,
L'ANCIEN RKGIMK (1764-4 787). 463
des voyages de Bougainvillo, qui depuis s'est rendu fameux comme partisan au service de la Russie.
Je lui avais donné pour secrétaire un nommé Lutaine- Beignoux, d'une très-honnête famille de Blois. Cet homme, lompli de demi-talents agréables, faisait les honneurs de la maison du comte, et il y aurait conservé une existence tranquille s'il n'avait pas voulu vivre trop à sa fantaisie.
Lutaine avait fait louer la moitié de la maison au fameux du Barry le roué (1). Cet homme, qui avait joué un rôle de toutes les manières, jouissait d'une fortune immense et la dépensait avec une prodigalité incroyable, enfin, avec autant de facilité qu'il l'avait gagnée. Je l'avais connu petit officier dans le régiment du comte Turpin de Crissé (2); je me rappelle très-bien qu'un jour, à l'hôtel Le Camus, rue de Thorigny, Turpin me lisant quelques articles de sa tactique qu'il a fait imprimer depuis, du Barry, qui logeait chez lui, vint lui faire sa cour, et Turpin le renvoya aussi lestement que peut le faire un supérieur pour un inférieur très-marqué.
Je ne l'avais pas vu depuis, lorsque je le trouvai à dîner chez le comte de Pilos. Il avait épousé une femme charmante, fille de qualité de son pays, jolie, belle même, fraîche et régulièrement charmante, ce qui faisait un contraste avec lui qui était cacochyme, se plaignait toujours de sa santé et avait la vue si faible qu'il portait un garde-vue de taffetas vert; plaisant, ordurier même, il aimait à parler du rôle qu'il avait joué et de l'influence qu'il avait eue dans les affaires.
Sa femme nous parut très-aimable; mais n'étant pas une société pour elle, nous acceptâmes seulement un dîner et nous en restâmes là, quoiqu'il n'y eût rien de si insinuant, de si
en 1788, commanda sur la mer Noire une escadre russe avec laquelle il remporta de brillants succès.
(1) Jean-Baptiste du Barry, né en 1722, guillotiné en 1794, avait épousé en 1748 Catherine-Ursule Dalmas de Vernongrèse, qui mourut vers 1775. Il se remaria à Anne-Marie-Thérèse Rabaudy de Montoussin, veuve elle-même d'un autre du Barry. (Vatel, Histoire de madame du Barry, t. I et HT, Pièces justificatives.)
(2i Lancelol Turpin, comte de Crissé et de Sanzay, lieutenant général (1716-1799); il a public des ouvrages sur la stratégie.
caressant que ce ménage, qui cherchait à s'étayer des gens qui avaient une bonne réputation.
Nous mourions d'envie de connaître la fameuse madame du Barry. Rien n'était si aisé; elle était pour ainsi dire aux ordres du comte de Pilos, pour lequel elle avait une vénération marquée. Nous prîmes donc jour, et le comte se chargea de lui faire demander si elle voulait venir dîner chez lui ce jour-là. Elle demeurait à sa belle maison de Luciennes, que Louis XV lui avait donnée, et que Louis XVI lui avait laissée. Il gelait à pierre fendre; elle arriva en carrosse à six chevaux, et entra avec aisance et noblesse. Elle était grande, extrêmement bien faite, et c'était une très-jolie femme de toutes les manières. Au bout d'un quart d'heure, elle fut aussi à son aise avec nous que nous le fûmes avec elle. Ma femme était la seule femme; toutes les attentions de madame du Barry furent pour elle et pour le maître de la maison, et elle se montra caressante et affable pour tout le monde.
Le président de Salaberry, le chevalier de Pontgibaud, son neveu, y étaient ainsi que plusieurs autres. Elle fît les frais de la conversation et nous parla d'abord de Luciennes. Nous savions que c'était un endroit délicieux, tant pour le luxe et la magnificence que pour le goût. Elle nous invita à venir la voir et à dîner avec elle. Nous n'acceptâmes la partie qu'indéfiniment. Son joli visage était un peu échauffé, elle nous dit qu'elle prenait un bain froid tous les jours. Elle nous fit voir que sous une longue pelisse elle n'avait que sa chemise et un manteau de lit très-léger. Elle portait tout avec une si grande magnificence, reste de son ancienne splendeur, que je n'ai jamais vu de batiste plus belle. Elle voulut absolument que nous touchions ses côtes (1), pour nous assurer combien le froid lui était utile. Le dîner fut charmant. Elle en fît tous les frais.
(1) M. Vatel lit : ses cottes. Je crois bien qu'il y a au manuscrit : ses côtes. La phrase est construite de telle façon qu'aucune des deux versions ne peut s'expliquer sans une ellipse. Cela est du reste sans intérêt.
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Apercevant la croix de Cincinnalus à Ponlgibaiid, voici ce (jirclle nous dit : « Dans lo leinps que j'iMais à \'er.sailles, (( j'a\'ais six valets de pied, les plus Ixviux (pfon eût pu (( tiouxer, mais c'étaient les domestiques les plus indisci- « plinés qui aient existé. On me contait tous les jours de « leurs tours, mais il suffisait (ju'on sût ((u'ils étaient à moi (( ppui- ne pas s'en plaindre. V.nCm celui qui menait les (( autres en fit tant (ju'il sentit (|ue je serais obligée de le (( ren\ oyer. C'était au commencement de la guerre çl'Amé- « rique; il vint me trouver et me demanda des lettres de « recommandation. Je les lui donnai, trop licui^Mise d'en <( être (lél)ari'assée, et il luirlil l;i l)()urse bien g.'iiiiie. Il y a « un an qu'il entre chez moi et se présente avec la croix de (( Cincinnatus. » Cette histoire fit l'ire tout le monde, excepté le che\alier de Pontgibaud.
La conversation après dîner fut plus sérieuse. Je la mis sur la voie de plusieurs choses qui avaient trait à elle; elle fut d'une franchise charmante. A l'égard du duc de Choiseul, elle montra du regret de n'avoir pas eu son amitié et nous conta tous les frais qu'elle avait faits pour l'obtenir; elle nous dit que sans sa sœur, la duchesse de Gramont, elle en serait venue à bout. Elle ne se plaignait de personne et ne disait aucune méchanceté.
Je lui rappelai les démarches que j'avais fait faire par La Borde, premier valet de chambre du Roi, qui lui était fort attaché, afin d'obtenir pour Rousseau la place de receveur de la ville, ({ue Buffaut avait eue de préférence (1). Elle me rendit raison de tout ce qui l'avait engagée à refuser cette proposition, et finit i)ar me dire : « Pourquoi n'êtes-\ous (( pas venu me trouver? Je ra\ais dit à La Borde. Croyez- « vous (pie dans la place que j'avais, je dusse effrayer un
(1) Jean-Baptiste Buffaut, le marcliand (réloffcs dont, le nom figure si souvent dans les comptes de madame du Barry. Il devint échevin en 1700, clievalier de Saint-Michel en 1782. II occupa, de 177G à 1784, la ciiarge de receveur de la ville dans laquelle Rousseau lui succéda, mais pour peu de temps. De 1785 à la Révolution, le trésorier de la ville est M. Vallet de Villeneuve.
466 MÉiMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
« galant homme? Je ne voulais qu'obliger tout le monde, « être éclairée sur les bons choix que j'aurais pu influencer. « Si M. de Choiseul avait voulu me connaître et ne pas se « livrer aux conseils de gens intéressés, il serait resté en « place, et il m'en serait revenu quelques bons avis, au lieu « que j'ai été obligée de me livrer à des gens qui avaient inté- (( rêt à nous perdre, et le Roi ne s'en est pas trouvé mieux. »
A six heures, elle nous quitta aussi lestement qu'elle était arrivée, nous laissant l'impression qu'elle avait eu le bon goût de rentrer dans un état moyen avec une bonhomie sans exemple, qu'elle avait dû être une maîtresse charmante, et notre étonnement cessa sur le rôle qu'elle avait joué vis-à-vis d'un homme de soixante-quatre ans, blasé sur tous les plaisirs. Sa conversation ne nous laissa aucun déboire. Nous dînâmes une seconde fois avec elle chez le comte de Pilos; nous partîmes ensuite pour Cheverny, et nous ne l'avons pas revue depuis.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que mourut M. Félix, contrôleur général de la maison du Roi, secrétaire du grand maître, et homme de mérite. J'avais toujours été très-bien accueilli par cette famille qui voyait la ville et la cour, et comme parents, ils n'avaient cessé de me rendre les plus grands services. M. Félix mourut d'une maladie de langueur, à l'âge de soixante-dix-neuf ans (1).
Je vivais intimement avec Sérilly et sa famille. J'y allais dîner au moins une fois la semaine. Cette société n'était composée que de parents et de très-peu d'amis, et j'étais flatté d'en être. C'était la maison la plus respectable que j'aie connue. Le baron de Vioménil; le comte de Rercheny, leur neveu (2); M. de Turmilly, colonel (3); Boullongne; le bailli
(1) Le 21 mars 1780. La Gazelle de France (14 avril) lui donne soixantedix-sept ans.
(2) Probablement le fils de François-Antoine de Bercheny, dont il a déjà été parlé, et d'une demoiselle de Pange.
(3) Je pense qu'il faut lire M. de Thumery : c'était le nom du mesLre de camp commandant le régiment de Bercheny à cette époque. (Etats militaires.) Sa famille était alliée aux de Pange.
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<lo Saint Simon, (luckiues artislos lanicux iaisaiciiL à peu près toute la socirté. Cette maison, d'une aisance et d'une modestie sans égnh^s, avait l'air du bonheur par la franchise et la loyauté qui y (wistaient.
Les alïaires (I(^ Boullongiie et l'arrivée du cardinal de Brienne au miiiislère (1) lroul)lèrent cette maison dont les i'ondemenls paraissaient inébranlables. Sérilly, adoré de ses commis, et qui comptait ses jours par des bienfaits et des générosités, ne put échapper à la ruine. Ses biens furent mis en séquestre, il fut dépossédé, et M. de Biré, son collègue, fut chargé des deux exercices (2). On voulut présenter cette nouvelle forme comme un objet d'économie, mais ce fut le commencement de la désorganisation totale. Sérilly supporta ce coup a\ec un courage étonnant, et sa femme déploya une énergie active. Sa belle maison de Paris, rue du Temple, \is-à-vis l'égout, y passa; mais sa terre et sa manufacture lui restèrent. Il perdit sa mère et se retira l'hiver dans la première rue après les Invalides, où ils vécurent modestement avec un petit nombre d'amis.
Je m'étais, comme je l'ai dit, assuré d'un bénéfice pour mon second fils, que je destinais à l'état ecclésiastique; mais il n'avait pas de goût pour cet état. Il m'avait refusé d'entrer dans la marine, même dans l'ordre de Malte. Plusieurs de nos parents lui conseillaient d'entrer dans la robe. Il commença son droit, mais je me réservai plus tard de prendre un parti pour lui. En attendant, il était aimé de ses camarades et n'avait d'autre volonté que celle de se divertir. Son caractère ne pouvait manquer de le faire réussir.
IVI. Le Gendre de Villemorien, fermier général, administrateur des postes, jadis conseiller-clerc au Parlement et ayant quitté cet état pour épouser mademoiselle Bouret et
(1) En 1787. Il est question de la faillite de Sérilly dans la Correspondance ser.rèle publiée par M. de Lescure, t. II, p. 123,
(2j D'après Sénac de Meillian (le Gonverncmenl... en France, Poulct- Malassis, p. 237), c'est la charge de Boullonirnc qui aurait élé sup- • primée, mais les indications des Almanachs roi/aux confirment ce ([uc dit M. Dufort.
prendre deux places qui valaient mieux que toutes les places de robe ensemble, avait acheté la terre de Valençay (1). Cette terre princière était une province. Douze mille arpents, en deux forêts, en faisaient un domaine magnifique. La fortune immense de M. de Villemorien l'engagea à y dépenser plus de deux millions, dont la moitié en embellissements dans le château, qui en firent une maison vraiment royale; le reste en améliorations réellement utiles, entre autres un établissement de forges dans une terre appelée Luçay, ce qui formait un débouché pour les bois, alors presque sans valeur.
Ce galant homme, d'une belle figure, fort instruit, parlant ^^ avec aisance et élégance, d'une gaieté aimable, n'avait pu fixer sa femme, quoiqu'ils eussent vécu dix ans dans la meilleure union. Il en avait eu deux enfants; la fille (2) avait épousé le marquis de Bérenger, des sires de Bérenger; le fils était destiné à remplacer son père dans la ferme générale. Comme nous étions sur leur passage, ils venaient chez nous et nous allions chez eux tous les ans. Tant que Villemorien vécut avec sa femme, pour laquelle il avait acheté Valençay, on s'y rassemblait. Madame de Villemorien était magnifique et aimait le gros jeu, de sorte qu'apportant dans le Berry les mœurs de Paris, elle y trouvait tout ce qu'elle pouvait désirer, excepté l'Opéra.
Sans séparation juridique, elle finit par prendre une maison dans le faubourg Saint-Honoré, à côté de celle de son mari. Elle y voyait la meilleure et la plus grande compagnie.
(1) Valençay avait été vendu en 1745 à Jacques-Louis Chaumont de la Minière par Marie-Philiberle Anielot, veuve de Henri d'Elampes, marquis de Valençay. En 1765, mademoiselle Chaumont de la Millière le vendait à M. de Villemorien pour 620,000 livres. Celui-ci acquit en outre la terre de Luçay-le-Masle, dont il fit prendre le nom à son fils, qui acheta en 1787 le comté de Veuil-Argenson. En 1805, M. de Talleyrand achetait le tout à M. de Luçay, et en 1808 il donnait à Valençay au roi d'Espagne détrôné, Ferdinand VII, une hospitalité provisoire qui dura jusqu'en 18H. L'auteur n'exagère pas beaucoup en disant que celte terre était une province. Elle avait 20,000 hectares, dont 7,500 en bois et près de 5,000 en terres labourables. (Notice sur Valençay, par la duchesse oe Dino, Paris, 1848, et Documents particuliers.)
(2) Marie-Thérèse de Villemorien, mariée le 14 décembre 1773 au comte Charles de Bérenger. Le Roi signa leur contrat.
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\.c mari allait y souper, et donnait de son côté à dîner à sa société. Pour nous, vivant avec le mari et la femme, nous allions chez l'un et chez l'autre. Enfin Villemorien, ayant pris du goût pour Valençay, s'y fixa, ne faisant plus que des voyages de trois mois à Paris. Seul dans ce grand château, il n'y voyait guère que des artistes, tels que MM. Périer (1), qui lui donnaient des conseils.
Il fit épouser à son fils, M. Le Gendre de Luçay (2), une jeune personne charmante à tous égards, fille de M. Papillon d'Auteroche (3), fermier général, frère cadet de Papillon de la Ferté, intendant des menus (4). Je ferai plus lard le récit de tous les événements qui ont affligé cette famille dans le temps de la Révolution.
Le duc de Choiseul, toujours aimable, toujours estimé et au pinacle de la considération, venait, depuis qu'il était libre, passer les hivers à Paris. Quoiqu'il fût au-dessus des folies du magnétisme, il voulut voir, à la sollicitation de ses amis, une somnambule qu'on endormait et qu'on réveillait à volonté, et qui devinait les choses les plus cachées. Quelques jours après, il fut atteint d'une fluxion de poitrine. Tout Paris, toute la cour, prirent à sa santé le plus grand intérêt; sa femme fit tout ce qu'on pouvait attendre d'elle; mais tous les soins ne purent le sauver. Jusqu'à son dernier moment, il avait l'air de donner des audiences, et il parlait en rassurant tout le monde. Il fit une fin superbe (5). La duchesse, à
(Ij Probablemenl les frères Pcricr, fondateurs de rétablissement industriel de Chaillot.
(2) Jean-Baptisle-Charles Le Gendre de Luçay, chevalier, seigneur de Luray, Varenne, Veuil et Villcntrois (1754-1836). Il devint administrateur du dcpartcmcnl de l'Indre, préfet du Cher, puis préfet du palais, fonction qu'il conserva jusqu'à la chute de l'Empire. Il reçut le litre de conttc on 181(1. C'est en 17S0 qu'il é|)ousa niadouioiscllc d'Aulerocho, qui fut première dame du palais, puis dame d'atour de l'Impératrice.
(3) Nicolas-Jacques, ancien président trésorier de France de la généralité de Champagne, et intendant des menus plaisirs et affaires de Monsieur et du comte d'Artois.
(4) Denis-Pierrc-Jcan, né en 1727. On a de lui divers ouvrages scientifiques cl un Abrégé de la vie des peintres irançais. On verra plus tard la fin tragique des deux frères.
(5) Le duc de Choiseul mourut en mai 1785.
ce fatal moment, se prosterna en présence de tous ceux qui étaient là. « Grand Dieu! s'écria-t-elle, après la perte que « j'ai faite, donne-moi le temps de payer les dettes de mon « mari. » Elle tint parole, se retira dans un couvent, vécut avec une seule servante, et tout son bien passa à éteindre les moindres dettes, rare exemple de piété pour la mémoire d'un mari.
Nous partîmes de Paris : j'étais tellement attaché au duc que j'avais le cœur navré. Arrivé à Blois, j'étais tristement à me promener dans le jardin de l'évêché, tout entier à mes réflexions, quand j'aperçois dans le chemin deux voitures en poste, une voiture allemande et une berline, avec un seul courrier. C'était le duc qu'on portait dans le cimetière de Chanteloup. Le maréchal de Stainville (1) et le duc du Châtelet (2) suivaient dans une berline; le cercueil était accompagné d'un prêtre. Le duc avait désigné l'endroit où il voulait être enterré, laissant une place à sa femme à côté de lui.
M. Amelot, ministre, était tombé dans une maladie de langueur. Le baron de Breleuil, revenu d'ambassade, se targuant de la protection de la Reine, convoitait la place; il mit en jeu toutes les intrigues de cour. Il n'en fallait pas tant vis-à-vis du meilleur homme possible, qui était fatigué de sa maladie et assez insouciant. La marquise de la Force, sœur de M. Amelot, fut l'agent de cette intrigue. Il donna sa démission, avec les conditions que sa famille exigeait, car lui n'en voulait aucune; et il garda seulement sa charge de l'ordre du Saint-Esprit.
Son fils (3), à vingt-trois ans, avait été pourvu de l'intendance de Bourgogne, où il se distingua par sa probité et ses
(1) Jacques, comle, puis duc de Choiseul-Stainville. 11 était maréchal de France depuis 1783.
(2) Florent-Louis-Marie, marquis du Châtelel, d'IIaraucourt, créé duc en 1777. né en 1727; il périt sur l'échalaud en 1794. 11 était, au moment de la Révolution, colonel des gardes-françaises; c'était le fds de la i'ameuse mxarquise du Ghàtelet et, disait-on, de Voltaire.
(o) Antoine-Léon Amelot de Ghaillou, maître des requêtes depuis 1779, appelé eu 1783 à l'intendance de Bourgogne, qu'il conserva jusqu'à la Révolution,
talents. Il fallait le marier. Ce fut Rousseau, notre ami, qui fut le négociateur; il lui fît épouser mademoiselle de Biré (1), fille du trésorier de l'extraordinaire des guerres. Cette jeune fennue ])leine d'esprit, fort jolie et de la figure la plus douce, était d'une taille extraordinaire; elle avait cinq pieds six pouces sans talons. Une maladie de langueur la mit au tombeau après cin(| ans de mariage, ne laissant qu'un garçon.
Cependant Castera, riche de deux cent mille livres de rente à Saint-Domingue, avait épousé madame la marquise de Cépoy, quatrième sœur de madame de Préninville. De son premier mari, elle avait eu une fille et un garçon. Notre ami venant tous les ans passer trois mois à Cheverny, il n'avait pas voulu se marier sans nous consulter; notre amitié pour eux tous nous avait fait hésiter. En effet, la tête tourna à cette femme dès qu'elle se vit une fortune supérieure, et elle ne le rendit pas aussi heureux qu'il le méritait. Il mourut en quatre jours d'une goutte remontée. La seule vengeance qu'il tira de sa femme fut de ne pas en faire mention dans son testament.
M. de Préninville vivait dans une maison superbe rue de la Chaussée d'Antin, à côté de Castera, et tenait un état de maison magnifique. Son frère avait aussi acheté dans la même rue une très-belle maison. L'âge le gagnant, Préninville ne pouvait plus se passer de mon amitié. Ayant toute sa confiance, je lui servais d'intermédiaire avec son fils qui était en voyage, et dont j'étais le seul défenseur. Les quinze cent mille livres dont ce fils avait fait brèche à sa fortune avaient affaibli sa tête, quoiqu'il eût encore près de quatre millions. Je m'apercevais qu'il baissait.
Il exigea de moi que nous vinssions faire à Magnanville un voyage qui devait être très-brillant. On y attendait madame la marquise de Seran, que nous aimions beaucoup, ainsi que le comte de Thiard qui devait ensuite venir à
fl) Fontaine de Dire. Leur conlral lui signé i)ai' le Uoi le '}o janvier 178i.
472 MËMOlRblS DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
Cheverny, en allant à son commandement de Bretagne (1). -Mais le besoin que j'avais à Cheverny pour affaires me mit dans l'impossibilité d'accepter. Il fit donc son voyage sans moi, et il m'écrivit tous les deux jours; de retour, il continua pendant huit jours à m'écrire. Sa dernière lettre était datée de l'hôtel des Fermes; elle était pleine d'esprit, de raison, et même de politique. Deux jours après, je reçus une lettre de M. de Cypierre qui m'annonçait que M. de Préninville s'était éteint. Il était rentré chez lui, la fièvre l'avait pris; le lendemain il s'était senti mourir, avait reçu les sacrements, s'était fait lire par un valet de chambre lecteur les prières des agonisants, et il était mort à midi le plus doucement du monde.
Le baron de Breteuil ne tarda pas à déployer dans son ministère la hauteur tout allemande que la nature lui avait donnée, fortifiée par ses formes d'ambassadeur. Le public, accoutumé à la Ijonhomie de M. Amelot, commença à murmurer. M. de Breteuil voulait suivre les traces du duc de Choiseul, mais il n'avait ni son esprit, ni son amabilité, ni son bon cœur; maladroit par Tanité et ne doutant de rien, il ne contribua pas peu à préparer la Révolution.
Les sarcasmes plurent sur lui; il s'était fait graver un portrait sans lettres, mais où la place était laissée. Les plaisants firent graver au bas simplement la musique d'un opéracomique de vSedaine, Ah! cesl un superbe cheval! Oubliant (ju'un ministre ne doit faire acception ni exception, il se fit un petit tribunal de littérature dont Rulhière (2) était le prototype. Connu par de jolies pièces de vers, une Révolution de Pierre III en Russie alors manuscrite, Rulhière était aussi un des hommes les plus renommés pour leur méchanceté.
La fille du baron de Breteuil, madame la marquise de
(1) li olail goiiverncur de Brest
(2) Rulhière, secrétaire d'ambassade en Russie sous le baron dô RrelcuiJ, avait assisté à la révolution qui mit Catherine II sur le trône. Il en écrivit le récit sous le titre d'Anecdolcs sur la révolution de lUiSsic en Vannée 1762. Mais cet ouvrage, dont il fit des lectures dans ditïérents cercles, ne fut publié qu'en 1797, après la mort de l'Impératrice, conformément à la volonté de l'auteur.
Matignon (1), ayant hérité de sa mère d'un caractère altier, \ Olive, fort riche et l'air décidé, affichait les modes les plus nouvelles, et dépensait horriblement; elle était consultée par la Heine qui aimait beaucoup le genre, et donnait le ton à \ ersailles. Ma fille, lorsqu'elle l'ut présentée, dut à la parenté de cette dame avec M. et madame de Toulongeon de l'avoir pour présider à sa toilette. Le perruquier de la Reine, que j'avais vu postillon chez Cramayel, donnait alors le ton, et la seule coifïure du jour coûta dix louis. La tenue de madame de Matignon ne contrastait pas mal avec l'amabilité et l'esprit de sa tante, madame de Cypierre. Celle-ci avait réussi à se faire un faisceau d'amis; la conversation chez elle était dégantée et amusante, et elle savait ménager tout le monde. Le baron aurait dû prendre d'elle des leçons d'adresse et de conduite.
Madame de Cypierre fut attaquée d'un squirrhe qui devint cancéreux, et nous la vîmes mourir par degrés dans des douleurs affreuses. J'eus le chagrin de me trouver dans ce moment à Paris et d'assister aux tristes suites de cet événement. Deux ans auparavant, pendant qu'elle était à Cheverny, nous avions été obligés de lui annoncer la mort de madame de Sarline, femme du ministre de la marine, qui était fort notre amie, mais encore pins la sienn(\ Sa santé dès ce moment s'était trouvée très-altérée.
^L de Cypierre avait profité de son crédit et de celui de son beau-frère pour quitter son intendance, en passant à la place de conseiller d'Etat (2), et laissant l'intendance à son fils qui était âgé de vingt-cinq ans; il l'avait marié deux ans auparavant à mademoiselle de Bandeville de Bauche (3), fille d'un conseiller au Parlement ayant aimé son plaisir, et dont
(1) Angclique-Elisabelh Le Toiinolior de Brcleuil, veuve de Louis- Charles de Goyon, comte de Matignon, mort en Italie, en 1773, d'un accident de chasse. Ce Matignon était ills d'une demoiselle de Clermont d'Aml)oise, dont la famille était alliée aux Toulongeon.
(2) En 1785.
(3j On peut \oir, à propos de ce mariage, dans Paris, Versailles et les I^rouinces (t. I, p. 20Q), le mot assez drôle que Ton prêtait à la jeune tille, au moment de ses fiançailles, sur M. d Orléans, intendant de Cylhére.
j'ai fait mention. Ce mariage paraissait faire le bonheur du jeune homme; l'héritière était superbe, et la terre de Bandeville magnifique. M. de Cypierre avait aussi, comme je l'ai dit, marié sa fille, tenue sur les fonts du baptême par la ville d'Orléans, à M. de Maussion de Candé, maître des requêtes, que son crédit fit nommer à l'intendance de Rouen. La suite fera voir ce que sont devenues les plus belles dispositions que l'on puisse prendre pour une famille. La Révolution soufflera dessus, et tout s'évanouira comme un beau songe.
Je ne puis finir cette époque sans me rappeler un homme très-intéressant que j'ai été à portée de connaître, le fameux Bucquet (1), chimiste et médecin, qui est mort à trente-six ou trente-sept ans. Né de parents peu aisés qui avaient tout sacrifié à son éducation, il se destina à la chirurgie. Dès qu'il put, il travailla l'anatomie sous les maîtres les plus habiles; ensuite se livrant avec le même enthousiasme à la chimie, il fit des progrès étonnants sous Macquer (2) et les plus fameux chimistes de Paris. Convaincu des bons effets de l'éther, il s'attacha beaucoup à en tirer tout le parti possible pour l'humanité. Dès qu'il fut reçu médecin, il l'employa avec succès et en quantité dans ses guérisons. A trente ans tout au plus, ce qui est bien jeune pour un médecin à Paris, il eut de la vogue et des partisans.
Cependant son état ne le soutenant pas assez pour avoir un cabinet de chimie, il sentit la nécessité de se faire démonstrateur, afin de se procurer tout ce qui pouvait agrandir ses connaissances. Il partagea donc sa vie entre trois cours de chacun trois mois, un cours d'anatomie, un cours de physique et un cours de chimie. Dix-huit à vingt personnes s'abonnaient à ces cours, et comme il ne prenait presque aucune vacance, il ne tarda pas à être en état de
(1) Jean-Baptiste-Michel Bucquet (1740-1780), fils d'un avocat au Parlement, ami de Lavoisicr et maître de Fourcroy. C'clail,, d'après le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, un des médecins les plus méritants du dix-huitième siècle.
(2j Médecin, membre de l'Académie des sciences, professeur de chimie au jardin du Roi, mort en 1784.
soutenir sa famille et de se procurer des instruments et tout ( •' (|ui lui était nécessaire.
H parlait avec une aisance qui contribuait merveilleusement à rendre ses idées le plus nettement possible. Plein d'esprit et d'érudition, dès qu'il se voyait avec des personnes capables de le goûter, il augmentait d'imagination et de facilité.
Cependant le travail assidu le fatiguait singulièrement; il se sentait épuisé, et il voulait réparer. Il trouva de quoi se ranimer en se ser\ ant de l'éthcr, avec lequel il avait fait des expériences heureuses sur beaucoup de malades. Il poussa les doses de cet excellent confortatif jusqu'à une chopine par jour; mais les ressorts s'usèrent, la machine s'affaissa, et il finit par périr, au regret de tous ceux qui l'ont connu et qui espéraient pour l'humanité qu'il en deviendrait un flambeau.
Je vais maintenant parler de Pechmeja. Né dans la Gascogne, ayant beaucoup d'esprit naturel, après avoir fait ses études, il vint à Paris, n'ayant pour tout bien que son habit. Il fut adressé à l'évêque de son diocèse, qui ne sentit pas trop ce qu'il valait et l'envoya, par manière d'acquit et pour s'en débarrasser, au fameux abbé Raynal, qui alors était connu de peu de monde et n'avait pas encore la réputation que son livre lui a donnée depuis. Préninville cherchait un gouverneur pour Boullongne, son fils unique; il s'adressa à ral)bé Raynal, qui se mêlait de procurer des sujets, et qui lui indiqua Pechmeja. Celui-ci, dès qu'il se lut mis à cette besogne, déploya tout son esprit, toute son adresse et toutes les connaissances qu'il avait acquises; il fut assez heureux pour trouver un sujet capable d'en profiter, et si, par malheur, il ne l'avait pas induit dans les principes des philosophes du jour, analysant la piélé filiale comme il décomposait tous les autres sentiments, Préninville et son fils lui auraient eu une tout autre obligation. Aimable en société, plein d'esprit, de gaielé, de saillies et -d'érudition, il fut recherche de tous. Il suivait cette famille à Cheverny, et j'avais contracté une grande amitié pour lui. L'éducation finie, il fut assez large-
ment récompensé pour vivre avec les savants. Travaillant ai livre de l'abbé Raynal, il fît plusieurs articles, entre autres celui de Batavia, dont la chaleur et les peintures voluptueuses n'ont pas d'égales.
Cet homme, qui se croyait d'une force incroyable, fut attaqu( de vapeurs; il écouta tous les conseils, aucun ne lui réussit et son imagination devint malade. Enfin il trouva un nomm( Dubreuil (1), médecin de la maison de Noailles, homme habile mais aussi systématique que lui. Dubreuil était établi chez le.' Noailles à Saint-Germain-en-Laye. Affectant des principes d» philosophie, il visitait les hôpitaux et guérissait de telle ma nière qu'on le venait consulter de Paris, quoiqu'il se déroba le plus qu'il pouvait aux visites. Pechmeja, qui croyait lu devoir son existence, obtint de son ami de loger avec lui, et se consacrant aux malades, il se faisait un plaisir d'assisté ceux qui mouraient, en analysant leurs derniers moments les consolant, les amusant et voulant les convaincre de phi en plus du néant de toute chose. Ils vécurent ainsi six ans fêtés par la maison de Noailles et par tous les parents c amis, mais se dérobant souvent pour jouir ensemble de 1 communication de leurs idées et philosopher tout à leur aise
Cependant Dubreuil, qui était d'une santé délicate et qr se ménageait, fut saisi, malgré toutes ses précautions, d'un fièvre maligne qui l'emporta le septième jour. La tête part; à Pechmeja, et il se laissa tellement consumer par le chagri qu'il suivit son ami trois jours après. Tout ce qu'il demand en mourant, ce fut d'être enfermé dans la même tombe qu Dubreuil, ce qui fut fait. Le prince de Beauvau et sa sociét s'échauffèrent tous sur ce beau trait, et se mirent dans 1 tête de faire enchâsser les deux amis, comme un modèl d'amitié sans exemple. On fil faire une châsse de verre très épais où ils furent mis tous les deux, et on la plaça dans 1
(1) Ce médecin, donl j'ai eu occasion de parler ailleurs (Saint-Joh de Crèvecœur, p. 81), est une ligure originale donl il est souvent queî tion dans les Mémoires du temps. L'histoire de la mort des deux ami est fort connue, mais je ne me souviens pas d'avoir vu mentionne nulle part la chasse en verre dont il est parlé plus loin.
chapelle du château; allait les voir qui voulait. Cet événement (It parler la \'ille et la cour.
Avant de quitter cette époque, il faut que je fasse encore mention d'un homme qui a joué un rôle. Il s'appelait M. de \'izé (1), fils du gouverneur de Longwy, et il était peu riche; il pouvait avoir quelques années de plus que Louis XV. Encore tout jeune, il avait été porte-drapeau dans le régiment des gardes-françaises et était capitaine aux gardes, ayant (rente ans de service, sans avoir jamais obtenu un congé. D'une belle figure, quoique un peu gros, il était d'une force et d'une santé singulières. Sans grande élocution, sans aucune instruction, sans grand esprit, mais bon, franc et loyal, il allait beaucoup dans les sociétés de la robe et y était aimé et estimé. Il avait le mérite d'exécuter toutes les choses extraordinaires, soit qu'on les lui proposât, soit cju'il les eût entendu raconter. Il était tellement ignorant qu'un jour, dans la conversation, on dit qu'il y avait quelque chose de beau à voir à Bordeaux; c'était la salle de spectacle bâtie par Louis XIV; il devait partir pour le régiment qui marchait à Wesel, et il me demanda sérieusement s'il ne ferait pas bien de passer par Bordeaux, pensant que cela ne le détournerait pas beaucoup.
Il était fort ami de la maison Roslin et de ma belle-mère, et .venait y dîner et souper plusieurs fois la semaine; il était aussi des petits soupers du vendredi que donnait Roslin le fils, chez Coupé. Il ne tarda pas à se lier avec nous, et, au commencement de mon mariage, voulant venir nous voir à Sainl-Lcu, il prit une carte des environs de Paris et se mit en route avec un attelage de deux mauvais chevaux; mais s'orientant tout de travers, il prit le grand chemin de Pon-
(1) Entré au régiment des gardes en 1719, il devint lieutenant général en 17G2 et commandeur de Saint-Louis en 1772; il avait plus de soixantecinq ans de service quand il prit sa retraite, en 1785. Son père, qui avait été capitaine aux gardes et gouverneur de Longwy, était frère de Jean Donneau de Vizé, le fondateur du Mercure galant, et de Louis- Philippe Donneau de Vizé, évoque d'Ephèse, vicaire général de Strasbourg. (Mercure, juin 1729 et octobre 1737. Luynes, t. X, p. 386.)
toise. Il comptait arriver pour dîner, mais à trois heures il n'était encore qu'à Franconville. Ce n'était point un homme à renoncer à son projet, et il savait vaincre les difficultés le plus sérieusement possible. Il laisse donc son équipage, et se fait montrer le château de Saint-Leu qui était à mi-côte. Il va droit devant lui, mais, bientôt fatigué, il avise un homme qui conduisait un âne avec un bât, et les loue l'un et l'autre pour se faire transporter chez moi. Il s'établit sur l'âne à califourchon, et comme il était passablement gros, il y entre avec une peine affreuse. A cinq heures du soir nous sommes tous surpris de le voir arriver.
Il nous crie aussitôt : « Il ne s'agit pas de rire, il s'agit de « me tirer de l'étau dans lequel je suis. » On veut l'aider, impossible! ses reins et son ventre étaient tellement comprimés qu'il était tout enflé et bouffi, comme un homme qui va être frappé d'une attaque d'apoplexie. Il fallut couper la sangle, et à force de bras l'enlever tout brandi, lui et le bât. On le pose sur ses pieds comme un vrai Sancho Pança; enfin, au bout d'une demi-heure, on parvint à lui rendre la liberté sans qu'il y pensât un instant après. Il se mit à jouer, c'était pour lui un baume à tous les maux.
Je vais le peindre par un trait, qui sera suivi de sa vie qu'il me conta. Après la mort de M. Roslin le grand-père, arrivée à la maison de Passy, nous étions revenus avec la veuve, rue Vivienne. Le salon était rempli des fils, petits-fils, et des amis qui faisaient cercle; tout cela était d'une tristesse à mourir. Vizé était debout, seul à la cheminée, le dos au feu depuis un quart d'heure. Il m'appelle, je me lève; il me dit tout bas : (( Tu t'ennuies, je m'ennuie, nous nous ennuyons. » Je réponds : « Voilà une belle litanie que je répète comme toi. (( — • Viens t'asseoir, me dit-il, tout là-bas, je veux te conter « ma vie. Cela me désennuiera, et te fera passer le temps. »
J'accepte, et il commence : « J'étais jeune, me dit-il, « blanc, frais et fort joli, lorsque j'entrai dans les gardes. Un (( abbé de la chapelle, à Versailles, me prit sous sa garde; il « me donnait souvent des louis qui valaient quarante-cinq
(( livres; avec cela je jouais et me divertissais; j'en fis tant (( que le jeune roi me paya deux fois mes dettes, parce que (( je l'amusais. Je pariai un jour contre le duc d'Estrées (1) « que je jouerais une partie de paume contre lui, et que je « gagnerais. Je devais avoir des bottes fortes, un large bau- « drier et une épée de cent-Suisse; par-dessus tout cela un « tambour, une baguette dans la main gauche, ma raquette « de l'autre, et une pipe dans la bouche. Chaque fois que je (( casserais une pipe, je devais perdre quinze; chaque fois (( qu'avant de relever la -balle je ne frapperais pas un coup « de baguette, je perdrais trente. Il me donnait trente et <(. bisque (2) par jeu; la partie était en six. Je m'étais exercé. « Le Roi, toute la cour en étaient instruits, et il fut convenu (( que cette partie extraordinaire se ferait à Compiègne.
« Je me divertis à Paris, je perds mon argent. Je me rap- « pelle mon pari. Je n'avais pas le sol pour me rendre à (( Compiègne. Je pars à pied, mon épée sous le bras. Je ren- « contre un gaillard qui allait aussi lestement que moi, nous « nous accostons; il franchissait les fossés, les haies, j'en fais « autant. Je me pique, je parie, je perds, je mets l'épée à la « main, il fait de même : il se défendait à merveille. Il me « fait blessure à la hanche, saute le fossé, caracole autour « de moi et me met dans une rage dont on n'a pas d'idée, (( lorsqu'il me dit : « A quoi bon vous entêter? je vous sai- « gnerais par tous les bouts. Ecoutez-moi, j'ai fait tous les « métiers; j'ai été prévôt de salle, j'ai été frater dans une (( apothicairerie de moines, et depuis deux ans je m'exerce « dans les troupes de sauteurs pour aller à la foire Saint- « Germain. Vous voyez bien que vous n'avez pas tant de « titres que moi. »
(1) Le fait a dû se passer vers 1725 ou 1730. Le duc d'Estrées, à cette époque, était un vieillard : Victor-Marie, vice-amiral et maréchal de France, né en IGGO. Il .s'agit donc trè.s-probablement d'un homme que son âge rapprochait bien plus de Vizé, Loui.s-Charles Le Tellicr de Courtanvaux (1G95-1771), qui porta le titre de comte, puis, en 1763, celui de duc d'Estrées, maréchal de France en 1757.
(2j Avantage de quinze points qu'un joueur fait à un autre.
La paix se fît. Vizé lui montra sa blessure; mon homme la fit saigner, y mit un emplâtre, et les voilà à poursuivre leur chemin, les deux meilleurs amis du monde. Vizé le prend à son service, et ils arrivent à Compiègne, la veille au soir de la partie que tout le monde attendait.
Vizé se présente dans l'arène avec son accoutrement; on peut juger de la gaieté que cela produisit sur des courtisans qui voyaient l'enfant-roi s'en amuser. Vizé, tout à son affaire, n'était pas homme à être distrait; toutes les folies, il les faisait le plus sérieusement possible. Il joua sa partie, et la gagna aux applaudissements universels. On l'accompagna en triomphe pour le faire changer, mais l'étonnement des spectateurs fut grand, lorsqu'on vit qu'il avait sur le devant de la hanche un cataplasme rempli de sang, ce qui ajouta encore au merveilleux de cette partie. J'ai été à même de vérifier l'anecdote, le marquis de Souvré, mon voisin à Cheverny (par la terre de Cormeré qu'il avait achetée), m'ayant confirmé le trait comme présent.
Je ne salirai jamais le papier de toutes les anecdotes plus plaisantes les unes que les autres qu'il me conta ce jour-là. J'étais au supplice par la gravité que la situation de la famille m'obligeait de garder. Il me conta son duel avec le chien d'un de ses camarades, qui prétendait avoir l'animal le plus intrépide. Vizé parie qu'il se battra nu, corps à corps avec lui, et le terrassera. Le pari était gros et avait beaucoup de spectateurs. Vizé se met nu comme une main sans gant; il avait l'avantage d'être velu comme il y a peu d'hommes. Il se met à quatre pattes, fait venir tous ses cheveux sur sa tête, charge le chien, l'épouvante, le bat, le déchire; le chien s'enfuit dans tous les coins, jusque sous le lit, en hurlant de peur. Vizé gagna le pari, et le maître, dans sa rage, tua le chien.
Il me conta aussi l'anecdote que tout le monde sait; rencontrant un enterrement, il s'était mis à cheval sur la bière et avait forcé les porteurs à le porter ainsi, les prêtres à l'accompagner.
L'ANC IKN RKGIME (1704-1787). 481.
Il devint cordon rouge, liciitcnanl-coloncl du régiment des gardes; mais ses affaires étaient dérangées, et il voulait mourir sans faire perdre qui que ce soit. Comme j'avais toute sa confiance, je lui conseillai de demander au roi Louis XV l(^s (Miliées de la eham])re; il les obtint (1), ce (jui fit son bonheur. Alors il se fixa à Versailles, et supprima son carrosse. Bien reçu partout, il ménagea jusqu'à quatre-vingts ans et, à sa grande satisfaction, paya tout ce qu'il devait.
Je vais maintenant parler d'un autre être très-singulier que j'ai vu beaucoup en société, le baron de Candale (2). D'une très-ancienne famille de Bigorre, il prétendait descendre des comtes de Foix; il avait été capitaine de cavalerie. Do moyenne taille, il avait une physionomie belle et bien caractérisée, un faux air de Louis XV, et de très-beaux yeux. Sa mémoire était prodigieuse; il avait une quantité d'anecdotes inépuisables, et savait la généalogie de toutes les familles connues. Je l'ai vu passer huit jours à Saint-Leu, en troisième avec nous, toujours nouveau, sans se répéter un instant. Singulièrement adroit de ses mains, il jouait au bilboquet do toutes manières et ne manquait jamais de réussir; il faisait rouler une dame du trictrac sur une autre, comme un toton; enfin il était inépuisable dans tous les genres d'amusements.
Il vivait chez un loueur de carrosses de la rue du Bouloi, dans une montée au troisième; il y occupa pendant vingt ans une chambre, meublée de quatre ou cinq cartes généalogiques et d'un lit en grabat, avec un seul domestique dont il changeait comme de chemise. Il était si connu pour payer mal les chaises à porteurs ou les fiacres, c|ue dès qu'ils le voyaient, ils s'en allaient à toutes jambes. Il avait un habit de livrée, fond vert, et une redingote pareille, qu'il faisait endosser à tour de rôle aux malheureux qui voulaient le servir. Celte livrée servait d'enseigne pour que tous les
(1) En 1772. (Gazelle du 21 mars.)
(2) Ce doit être Bertrand-Léon de Foix, comte de Candale, capitaine d'infanterie, dont l'acte mortuaire, du 3 mars 1782, a été relevé par M. de Chastellux sur les registres de Saint-Eustache.
fiacres sur la place refusassent de marcher. Il recevait dans son galetas des messages de princes, par des pages, pour des invitations de fêtes ou de soupers, ayant pour ces cérémonies cinq ou six oripeaux; d'ordinaire, il était vêtu d'un habit uni, mais propre, quoiqu'il lui durât depuis des siècles.
Avec le temps il vint à hériter; il acheta voiture et chevaux; mais cette magnificence se ressentit de sa parcimonie. Il avait soixante-deux ans lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de sa mère; il en fît un étalage considérable, il se rajeunissait par là; mais ce qui nous fit rire, ce fut de le voir venir chez moi, avec des harnais noirs et un cocher en noir qui portait des pleureuses. Nous eûmes toutes les peines du monde à lui prouver que toute cette magnificence n'était pas d'usage.
Sa société était agréable, même aimable, en dehors du jeu; mais dès qu'il perdait, il ne se connaissait plus. Une scène qui lui arriva chez moi est trop plaisante pour que je ne la consigne pas ici. Il faisait une partie de trictrac avec le président de Salaberry qui était très-vif, mais beau joueur. Sur un coup. Caudale saisit un flambeau d'argent et le jette dans un coin de la chambre. Je prends mon sérieux et je lui dis : « Monsieur, finissez, je vous donne ma parole que (( voilà la dernière fois que vous jouerez chez moi. » La partie finie, il me quitte sans prononcer un mot. Le lendemain, il vint dîner; je lui tins parole et je ne l'invitai à rien. Enfin, au bout de trois semaines d'assiduité, il vint pour dîner de très-bonne heure : « Ah çà! me dit-il, me tiendrez-vous « rigueur encore longtemps? me voilà corrigé, je vous le « promets. Jouons une partie. » Je me fis beaucoup prier, enfin voici ce que je lui proposai : « Baron, lui dis-je, nous (( allons jouer une partie à écrire, à trente sous la fiche, pas « davantage, mais à une condition. J'exige que quelque « coup qui vous arrive, vous me donniez votre parole d'hon- <( neur de rire si je vous le dis. — Vrai? — Vrai! sans cela « je ne jouerai de ma vie avec vous. — Mais s'il vient quel- « qu'un, nous interromprons cette singulière partie. — ■ Non,
L'ANCllON RÉGIME (176M787). i83
« loiit lo monde a vu votre colère, tout le monde verra que « \ous êtes corrigé. — Allons, je lo veux l)ion, je ^ ous ferai « \oïv €onun(^ je suis niaître de moi. »
\ous commeuçàmes la partie, et je tins parole; dès qu'il amenait un dé pi(piant, je lui disais : « Baron, riez. » Cette plaisanterie alla à merveille jusc[u'à milieu; mais mes dés furent si beaux, et je le forçai si sérieusement à rire, qu'il finit jiar a\"oir mie conli-aetion dans lo visage, en me mon- Irant les dents a\ ec une mine pire que celle d'un diable. Tout le monde riait aux éclats, et le sacrifice fut si fort que je n'hésitai pas à jouer depuis avec lui, sans toutefois rechercher sa partie.
Sur la fin de sa vie, il loua un appartement très-beau, rue du Sentier; cela lui i)orta malheur : il fut pris d'une goutte ({ui se porta sur les reins et la vessie. Abandonné de tous ses nous, par son humeur qui augmentait journellement, sans aucun ami, parce qu'il était très-égoïste, il finit après six mois de souffrances dans des douleurs affreuses, en 1788.
MM. des Galloys de la Tour, cousins issus de germains \c ma femme, étaient trois frères, comme je l'ai dit. L'aîné Mait premi(^r président au parlement d'Aix et intendant de a province, marié à mademoiselle d'Aligre. De ses deux Vères, l'un était capitaine au régiment des gardes, il se non^ liait le chevalier de la Tour; l'autre, la Tour des Pontais, ;;apitaine de cavalerie, s'était retiré avec la croix de Saint- .ouis. Ce dernier, sans esprit, mais fort bon homme, était isthmatique de naissance, ne s'était jamais couché dans un it, et était devenu le plus fameux joueur de trictrac qui ait ixisté. Sa réputation à cet égard était sans pair; il perdait cependant son argent comme un autre. Il est mort à cinjuanie ans, usé par sa maladie. Lui et le capitaine aux gardes vivaient souvent chez nous.
Ce dernier était un excellent homme, mais doué de l'esprit e plus faux que j'aie jamais connu; prenant le contre-pied le tout ce qu'on disait, il déraisonnait à l'année, avec des sentiments de chevalier français. Dur à lui-même, dans les
temps que les capitaines avaient les compagnies à leur compte, il avait les plus beaux hommes et les mieux faits du royaume; mais il s'était fourré dans la tête une tactique dont il ennuyait tout le monde. Il ramenait toujours la conversation sur ses découvertes, prétendant qu'en marchant, même au pas de charge, on pouvait, la tête sur l'épaule gauche, avoir un oeil qui regarderait devant et l'autre sur la ligne de côté. Des disputes sans nombre s'ensuivaient. Un jour, il me prit dans un coin pour me convainci*e; lout le monde riait et voulait savoir comment je m'en tirerais. J'étais près de la cheminée, je l'arrêle et lui dis : « Chevalier, (( jusqu'à ce que vous m'ayez prouvé que vous ne rendrez « pas vos soldats louches, il m'est permis de douter. » Il veut parler; je tire froidement un petit écu de ma poche, le pose sur la cheminée : « Messieurs, je parie, il faut faire (( juger le pari. » Je fais une inclination, passe sous le bras qu'il avait étendu dans sa démonstration, et je m'esquive, (( Messieurs, dis-je en m'en allant, décidez. » Tout le monde rit, et il n'en parla plus.
A cela près, fort galant homme, chevalier de toutes lef femmes, il nous tint fidèle compagnie, jusqu'à ce que sor âge le forçant à quitter Paris, il allât finir ses jours chez son frère l'intendant, où il est mort, six mois avant la Révolution.
Il entendait si mal qu'il se brouilla avec le maréchal d( Biron, son colonel, aussi esprité que lui, dans une couver sation tête à tête. Il crut que le maréchal lui faisait quelques reproches, tandis C|ue celui-ci parlait de tout autre chose. ïh se fâchèrent si bien qu'ils ont été brouillés cinq ans, et qu( leurs amis communs n'osèrent pas les raccommoder et lais sèrent faire au temps. Ils avaient tous les deux l'esprit s gauche qu'ils se seraient brouillés plus fort.
Je viens de voir dans les gazettes faire mention du comte Oginski (1). Comme j'ai beaucoup vécu avec lui pendant sor
(1) Michel Oginski (1731-1803) avail élé un moment favori de Catherine et nommé, grâce à elle, grand maréchal de Lilhuani^ ^n 1771, il ?''
L'AiNGIEN RÉGIME (17641787). 185
séjour on France, qu'il venait à Saint-Leu passer quelquefois la moitié de son temps avec ma société, je veux le dépeindre tel que je l'ai connu.
Le comte Oginski arriva à Paris en 1750, fort jeune, mais son maître et jouissant d'une fortune immense, grand, bien fait, d'une jolie figure et d'une grande aptitude [)our tous les talents. Il loua un appartement rue Saint-Honoré, près l'hôtel de Noailles, et employa son temps à se perfectionner dans le Aiolon, la peinture, et je ne sais combien de petits talents agréables. Dès qu'il se crut quelque ac(iuis, il se fit présenter et se répandit dans les meilleures sociétés. Il alla faire un voyage en Pologne, revint avec l'ordre de Saint- Stanislas et fut fêlé partout. C'est alors qu'il se livra à notre société.
Il fut invité chez les princes, et, voyant qu'on y jouait trèsgros jeu, il crut que la contenance d'un grand seigneur était d'y briller. Un voyage de Chantilly l'en dégoûta. On jouait un jeu immense, et, à deux heures du matin, il se trouva gagnant trois mille louis au marquis de la Vaupalière (1). Les imprécations, le désespoir du perdant l'affligèrent; il resta et le prévint qu'il veillait pour le racquitter, ce qu'il ne put faire qu'à huit heures du matin. Le surlendemain, il se mit au jeu qui ne lui fut pas si favorable, et à deux heures du matin, le môme la Vaupalière lui gagnait à son tour deux mille louis, lorsque regardant la pendule, il dit : « Je vais « me coucher. » Oginski lui répond : « En ce cas-là, j'ai eu « tort de veiller avant-hier. » La Vaupalière reprend : « Je « ne blûmc pas les autres, mais je ne racquittc jamais. »
déclara conlrc les Russes et fut bientôt oblige de fuir. 11 prit une seconde fois les armes en 1794, et c'est évidemment à ce propos que M. Dufort a trouvé son nom dans les journaux. Luynes parle, en mai 1757 (t. XII, p. 65), d'un M. d'Oginski ({ui venait de partir pour larmée en qualité d'aide de camp du duc d'Orléans, et vante son talent de musicien.
(1) Pierre-Charles-Etienne Maignard, marquis de la Vaupalière, né en 1731, lieulcnanl général en 1784. On lit dans Grimai, à la date de janvier 1777 (t. XI, p. ^lO), une anecdote où il est question de sa passion pour le jeu. V. aussi la Correspondance secrète (Lescure), t. I, p. 330.
Oginski, piqué, partit et renonça pour la vie à se trouvei avec des joueurs.
Fêté, considéré, il se lia avec tous les étrangers. Le prince Repnin (1), bardé d'ordres, d'une figure charmante, ancier favori de la feue impératrice, était alors en France et ils se lièrent ensemble. Il y eut une confédération en Pologne: Oginski, grand maréchal de Lithuanie, voulut jouer un rôle: il leva une armée de huit mille hommes, soutint la guerre pendant trois mois contre la Russie et la Prusse, fut battu el perdit tout. Il épousa la princesse Humieska (2) et revint en France. Il débuta chez moi, un violon d'une main, un tableau de l'autre. « Voilà, dit-il en entrant, ce ejui me fera vivre « désormais. » Les troubles de la Pologne augmentèrent, le partage s'ensuivit, il se sauva à Vienne, ses terres tombèrcnl dans le lot de la Russie, et l'Impératrice les donna au prince général Repnin. Le prince écrivit à son ami qu'il lui laissail le revenu sa vie durant. Triste présent qu'Oginski sans doute a été réduit à accepter.
(1) Nicolas Vasiviliévilch Repnin (1734-1801). Il devint feld-maréchal.
(2) Nom douteux.
CllAPlTllb: XVUI (1)
Le comte d'Osiiionl; sa famille; railleur fail sa connaissance en Norniandi<\ — Son i)Ofli'ait; sa passion pour le jeu. — Le comte de Caulaincourt; la baronne de Guy. — Madame Filleul. — Le marquis de Garsaull. — Le château du' Bourg. — La comtesse de Vassy. — Helour à Paris. — D'Osmonl à Sainl-Leu. — Le jeu à l'armée. — Un souper chez madame Grimod-Duforl; l'huile de la lampe. — Mariage de d'Osmont; singulières distractions. — La société des princes. — Un juron malencontreux. — Chasse à Ilénonville. — D'Osmont et Olavidès. — Le doigt dans un voiet. — Le maître d'hôtel du duc d'Orléans. — L'abbé d'Osmont, évéquc de Cominiiiges. — Cornus. — Madame d'Osmont. — Une chasse étrange à Crécy. — La partie de Louis X\ L — Mort de d'Osmont.
Taudis que je puis encore m'occuper, je veux consacrer (|uei({ues momcnls à un ami intime qui, par l'originalité de son caractère, a occupé la ^ ille et la cour. Je l'ai perdu. C'est un hommage à rendre à sa mémoire, d'autant que cette mémoire est intacte.
Le comte d'Osmont (2), né en 1719, était l'aîné de deux autres frères et sortait d'une très-ancienne famille de Normandie. Il descendait, du côté .maternel, du maréchal de Médavy (3), et ses ancêtres avaient aidé Charles de Duras dans la conciuête du royaume de Naples. Comme aîné, il était destiné à réunir sur sa tête plus de soixante mille livres de rente, en terres situées près de Coulances et de Saint-Lô.
Son second frère (4) était d'une belle figure, mais, par un
(1) On a cru devoir placer ici ce long et curieux portrait, que l'auteur avait intercalé beaucoup plus loin, au milieu des souvenirs de la Révolution.
(2) Gabriel-iJarnabé-Louis d'Osmont, lils d'Kustache, comte de Boitron, et de Marie-Louise de Pardieu de ALaucomble.
(3) Son trisaïeul, Antoine d'Osmont, avait épousé en 1508 Françoise Rouxcl de Médavy.
(4) Charles-.Vntoine-Gabriel d'Osmont de Médavy, né en 1723, chanoine du chai»itrc noble de Lyon, dont les membres portaient le titre
accident arrivé en nourrice, il était resté avec une jambe plus courte que l'autre de trois pouces. Il fut destiné à l'état ecclésiastique et fut fait comte de Lyon. Quoiqu'il eût huit ou neuf ans de plus que moi, j'étais resté cinq ans avec lui au collège d'Harcourt. Il était si bon, si liant, que je me rappelle souvent l'amitié dont il me comblait, et celle que tout le collège avait pour lui. Dès qu'il fut sorti du collège, il alla se fixer à Lyon, où il passa beaucoup de temps. Je reviendrai sur ce qui le concerne.
Le troisième (1), après avoir servi quelque temps, se détermina à partir à Saint-Domingue, dans l'espérance d'y faire un établissement. Le cœur s'en mêlant, il épousa une femme très-féconde, mais avec très-peu de fortune; heureux auprès d'elle, il passa sa vie à faire des enfants et à cultiver une modique habitation.
Ce fut en 1718 que je connus le comte d'Osmont l'aîné; 'il avait alors vingt-neuf ans, et moi dix-sept. J'étais parti de Paris pour voir la Normandie, et, après avoir passé quinze jours, au château des Landes près d'Orbec, à trois lieues de Lisieux, je me rendis au château de Guespré, près Argentan, d'après l'invitation du vieux comte de Caulaincourt. J'y trouvai le comte d'Osmont, qui faisait la cour à la fille du maître de la maison, madame la baronne de Guy (2), établie ordinairement à Argentan. Gette dame était charmante et fort gaie.
D'Osmont me prit tellement en amitié que nous devînmes inséparables pendant les deux mois que je restai dans cette province. J'aimais la chasse, il en était fou; de sorte qu'entraîné par le plaisir, je restai dans le pays plus que je n'avais
de comtes de Lyon, vicaire général d'Auxerre, nommé à l'évêché de Comminges en 1763.
(1) Louis-Eustache d'Osmont, comte de Boitron, chevalier de Malte de minorité, capitaine de frégate, qui épousa en 1750 Marie-Elisabeth Cavalier de la Garenne.
(2) Suzanne-Louise-Françoise-Henrielte, fille de Louis-Henri, comte de Caulaincourt, et de Suzanne-Françoise-Geneviève de Bailleul de Vie. Elle avait épousé en 1741 Nicolas-François-Dominique Dufour, baron de Cuy. Elle mourut en 1758.
compté. C'était en automne, et il revenait des carabiniers, où il avait été faire son service comme capitaine. Grand et fort bien fait, il avait un grand nez qui, dit-on, ne dépare jamais une belle figure. Il marchait la tête en avant, et s'excusait en disant qu'il avait la vue extrêmement basse; cependant quand il voulait il voyait de loin. Né avec une distraction des })lus plaisantes, un amour très-vif pour tous les plaisirs, de l'esprit, un goût décidé pour la lecture, il avait acquis beaucoup d'instruction sans qu'il eût l'air de s'en douter. Il se livrait à corps perdu à ce qui l'amusait; si un livre lui plaisait, il en perdait le boire et le manger, de même pour la chasse; mais la passion à laquelle toutes les autres cédaient était le jeu. Enfin, il avait un caractère fait pour plaire dans toutes les sociétés, et sa franchise mettait tout le monde à l'aise avec lui. Se livrant à toutes les conversations, il y plaçait sans prétention des propos qui montraient ses connaissances et son excellent jugement.
Malheureusement la passion du jeu absorbait toutes ses qualités; dès qu'un coup malheureux lui arrivait, il entrait dans des impatiences, dans des fureurs qui, du reste, n'effrayaient personne, car elles n'étaient que contre lui-même. Les yeux lui sortaient de la tête, les veines de son front se gonflaient, les épithètes qu'il se donnait forçaient les auditeurs à lui rire au nez. Pour lui, tout à son malheur, il ne s'apercevait pas de la gaieté qu'il inspirait. Il contait sans suite et avec une volubilité étonnante ce qui lui était arrivé; il se levait, jetait à terre les chaises qui se trouvaient sur son chemin, et revenait s'asseoir comme s'il était du plus grand sang-froid. Si par hasard alors il entendait raconter une nouvelle intéressante ou discuter un point d'histoire, il venait écouter et se mêler à la conversation, comme si l'instant d'auparavant il n'avait pas été dans une rage incroyable.
Nous parcourûmes toute la Normandie, et je fus produit par lui partout; nous allâmes à Falaise, où il y avait alors deux femmes qui pouvaient passer pour des beautés :
madame Filleul (1) et madame d'Orbessan (2). D'Osmont était bien reçu partout; présenté par lui, je le fus de même; toutes les maisons les plus riches s'empressèrent de nous donner des fêtes. Un équipage de ichasse des plus beaux, à trois riches particuliers : MM. les marquis d'Oilliamson et de Courcy (3) et M, de la Fresnaye (4), était ce qui convenait le plus à d'Osmont et à moi.
On nous attendait au château du Bourg, habité par M. et madame la marquise de Vassy (5) qui en avaient hérité; nous y allâmes tous, et nous y trouvâmes le marquis de Fiers (6), grand joueur, grand chasseur, de sorte que nous nous assurâmes des plaisirs de toutes sortes. Nous allâmes dîner au haras d'Hièmes, chez M. le marquis de Garsault (7) qui en était gouverneur; c'était un des plus fins connaisseurs en chevaux du royaume, et les Normands l'appelaient M. de Guères sot. Ces haras étaient dans le plus bel état possible. M. de Garsault n'avait d'autres voitures que celles où l'on entrait par derrière; il prétendait parer ainsi aux accidents qui peuvent arriver si les chevaux prennent le mors aux dents, parce qu'il pouvait descendre sans danger, quel que fût leur train.
Nous revînmes au château du Bourg. Il n'était pas alors ce qu'il est devenu depuis entre les mains du fameux Cromot (8), intendant de Monsieur, qui en avait fait une habita
(1) Celle, je crois, dont la fille épousa Marigny.
(2) D'Orbessan ou d'Orbesson, nom difficile à lire.
(3) D'après l'époque (1748), il s'agit probablement de Jacques-Gabricl- Alexandre d'Oilliamson, marquis de Saint-Germain, et de son gendre et cousin, François Hardouin d'Oilliamson, marquis de Courcy, marié en 1736 à Gabrielle-Françoise d'Oilliamson, fille du premier.
(4) De la famille de Vauquelin, vraisemblablement.
(5) Bruno-Emmanuel-Marie-Esprit, marquis de Vassy, marié en 1738 à Suzanne-Françoise-Jeanne de Vassy, sa cousine.
(6) Ange-Hyacinthe de la Motte-Ango, comte de Fiers, marquis de Messey (1719-1775), conservateur des chasses de la forêt de Monthère et loHvelier d'Alenron.
(7j François-Gédéon de Garsault, capitaine du haras sous le grand écuyer. (Etat de la France de 1749.)
(8) Jules-David Cromot, né en 1725, seigneur du Bourg, conseiller du Roi, contrôleur général du marc d'or, secrétaire du cabinet du Roi, premier commis du contrôle général, surintendant des finances du comte de Provence.
lion magnifique. 11 a\ait Ions les caractères de l'antiquité; les cheminées étaient à l'ancienne mode, avec des manteaux tellement élexés qu'un Iiomnio de cinq pieds pouvait y entrer sans se baisser; au-dessus, un petit miroir à biseau d'un pied et quelques pièces de marbie incrustées; tout était dans le même goût. La dame du château était à l'avenant; quoique jeune et bien faite, c'était une vraie figure de tapisserie; grande, compassée dans tous ses mouvements, fort cérémonieuse, velue à l'antique : grand panier, robe de velours cramoisi, chargée de perles et diamants; nous j)rétendions (ju'cllc ressemblait pas mal à Noire-Dame de Lorcltc. Cependant, quoique sur l'étiquette, elle était on ne peut plus polie et considérait amicalement le comte d'Osmont.
Je fus, comme étranger, destiné à être son associé à une partie de piquet, et d'Osmont à faire la chouette. Cet arrangement eut lieu tous les soirs, car nous allions régulièrement à la chasse tous les jours, dans une belle foret qui s'étendait jusqu'aux haras. Dès que d'Osmont arrivait, il s'établissait devant la cheminée, touchait à tout, au miroir, aux marbres. Bientôt la partie commençait : madame de Vassy faisait son établissement, tirait une superbe boîte d'or, arrangeait ses grandes manchettes de dentelle, et nous jouions.
D'Osmont ne pouvait voir une boîte sans la prendre, y fourrer trois doigts et se barbouiller comme un vrai suisse, bien heureux encore pour le propriétaire quand, par économie, il ne la mettait pas sous son nez pour ne pas perdre le tabac. Madame de Vassy ne tarda pas à s'apercevoir de ce manège; trop polie pour s'en plaindre, elle se levait, versait le tabac dans la cheminée, sonnait et envoyait remplir sa boîte. Toute cette délicatesse de procédés était perdue pour le comte d'Osmont, qui, tout au jeu, jurait ou prenait un air riant, suivant les cartes qu'il avait dans les mains. Madame de Vassy se promettait sûrement de ne plus laisser sa tabatière sur la table, mais elle l'oubliait le lendemain, et pendant huit jours cette scène recommença; elle finit par sacrifier sa boîte et en prit une autre.
Le comte d'Osmont avait une autre manie; il se serait cru malade si, dès qu'il apercevait le soleil, il ne s'était pas mis en face, le regardant en clignant des yeux jusqu'à ce qu'il éternuât. Combien de fois ne l'ai-je pas vu quitter ce qu'il aimait le mieux, une partie de jeu, pour aller gravement faire ce manège, qui souvent lui procurait des éternuements sans fin! x\u surplus, gai, aimable, sans prétention, il avait, hors du jeu, le ton de la meilleure compagnie. Incapable d'un attachement suivi, il aimait toutes les femmes; comme à la chasse, tout lui était bon, il courait le lièvre, le cerf, une partie de jeu, la bonne chère ou une femme avec la même vivacité, sans pouvoir dire ce qu'il aimait le mieux. Il jouait tous les jeux, ne trouvant jamais qu'on jouât assez cher, et il était ravi de faire la chouette à tout un salon; il ne prenait nulle humeur qu'on pariât contre lui. S'il perdait, c'était au sort, à la fatalité, à son imbécillité de jouer qu'il s'en prenait; s'ennuyant d'une continuité de fortune, il semblait qu'il se portât mieux en perdant. Ses jurements, sa colère, ses vivacités lui valaient une purgation. Quoiqu'il ne fût pas au point où il en est venu depuis, son originalité me plut beaucoup : je démêlai la sûreté de son caractère et son esprit. Je commençai par m'en amuser; nous devînmes bientôt intimes, et cela jusqu'à sa mort.
Après un séjour des plus agréables de deux mois en Normandie, je revins à Paris; d'Osmont m'y suivit : il logeait au faubourg Saint-Germain, dans un hôtel garni, rue des Saints-Pères, et moi chez ma grand'mère, rue des Enfants- Rouges. Il venait me voir presque tous les jours. Il avait valet de chambre, laquais et cocher; ces trois êtres ne savaient jamais où le prendre. Il allait presque toujours à pied, comme un chat maigre, dans un déshabillé qu'on appelait en chenille, et qu'on pouvait regarder comme le plus sale négligé. Il restait où il s'amusait, et me suivait souvent à la campagne, sans qu'on sût où il était.
J'ai raconté comment nous nous amusions à Saint-Leu,
L'ANCIKN RKGIMI': (1704-1787). 493
en vrais jeunes gens, à des exercices violents, à des sauts périlleux, même à danser sur la corde. Maladroit et disliait, il nous regardait et ne s'occupait que du trictrac ou de la chasse, (.^ette année, lorsque les officiers allèrent à leurs régiments, d'Osmont, qui n'aimait aucune gêne, s'impatientait à sa manière bruyante; car, sans ambition, il ne servait que pour satisfaire sa famille. Il revint de cette campagne avec la croix de Saint-Louis; il n'attendait que cela pour quilter honnôteroent le service.
11 nous conta que dans la dernière affaire où il se trouva, chargeant à la tête de sa compagnie, il avait perdu son chapeau dès le commencement, et que de sa vie il n'avait tant souffert. Cette année, il avait voyagé avec son corps, quoiqu'il eût fait son possible pour s'en dispenser. Marsilly, gentilhomme ordinaire, riche habitant de Saint-Domingue et capitaine de dragons (1), devenu depuis un des plus gros et des plus sages joueurs de Paris, nous conta devant le €omte d'Osmont que leurs régiments s'étaient rencontrés à Lille en Flandre; que les corps d'officiers s'étaient traités comme il est d'usage; que d'Osmont, étant en malheur, avait non-seulement perdu tout son argent, mais même celui de ses camarades; qu'il avait absolument voulu jouer au piquet contre les officiers du régiment qu'on traitait; que pour l'obliger, car il était fort aimé, ses camarades avaient boursillé jusqu'à leur dernier écu; qu'il avait joué trois jours de suite; qu'il s'était invectivé à son ordinaire, avait juré, tempêté sans discontinuer; qu'enfin, après un coup malheureux, avisant un portrait sur la cheminée de l'auberge, il s'était figuré que c'était cette figure inanimée qui lui portait malheur; qu'il s'était levé en fureur et lui avait asséné un grand coup de poing, tout au milieu. Il l'avait crevé; mais le pire de l'aventure, c'est qu'il s'était trouvé un clou derrière qui lui avait déchiré les doigts. Cet événement le calma, et, après s'être fait panser, il quitta le jeu. Le comble
(1) Probablement Jacques Commines de la Borde de Marsilly, qui figure parmi les eentilshommes ordinaires à YEtat de la France de 1749.
du malheur fut que l'aubergiste lui fît payer vingt écus ce détestable portrait. D'Osmont écoutait et ne niait rien, et nous le forçâmes à nous montrer les coutures qui lui restaient à plusieurs doigts.
Il quitta enfin le service et partit pour la Normandie, et je fus un an sans entendre parler de lui. Je le croyais perdu, lorsque je reçus une lettre où il m'annonçait son retour à Sainl-Lcu, pour un jour fixe. Je revins à Paris assez malade; il vint me voir régulièrement tous les jours deux ou trois fois, il restait dix minutes, souvent ne me parlait pas, ouvrait mes rideaux et s'en allait. Pendant ma convalescence, il dîna tous les jours tête à tête avec moi, et le plus gourmand de tous les mortels se contentait du régime d'un malade. Il était de ces hommes qui prennent le temps comme il vient, et il était content pour peu qu'il pût manger à sa suffisance, car il était d'un vigoureux appétit. Vivant et soupant toujours dans la meilleure compagnie, son originalité perça; la sûreté de son commerce et de son amabilité firent le reste.
Mademoiselle de Caulaincourt, veuve de M. Grimod-Dufort, dont j'ai parlé plusieurs fois, tenait rue du Coq-Héron un grand état de maison. Tout ce qu'il y avait de mieux dans la jeunesse de Paris avait des prétentions sur elle, et j'ai raconté ce qui se passa alors entre lui et moi. Un jour, la belle veuve nous invita à un souper des plus fins, et il fut fait un pari entre d'Osmont, du Gage et le marquis de Borda, que celui qui serait gris en sortant payerait une amende. D'Osmont me mit dans la confidence et me dit qu'il était sûr de gagner le pari en buvant une cuillerée d'huile avant de se mettre à table, attendu que le vin ne ferait que passer. La première chose qu'il fait est d'arriver sans avoir pris aucune précaution; il se rappelle le parti et sort; ne trouvant pas ce qu'il désire et ne voulant point le demander, il prend la lampe de l'escalier et en boit une gorgée, puis il vient me conter cette belle prouesse. Ce qu'il y eut de pis, c'est qu'il s'empoisonna en pure perte; la belle veuve prétendit qu'il fallait rendre les enjeux, que tout cela n'était
L'ANCIKX RKCÎIMK (I76i-1787). 49^
qu'uno plaisanterie, mais qu'elle les dédommagerait par l'essai du meilleur -cuisinier de Paris. Le souper fut excellent, on y but dos vins fins sans profusion ni bravade; d'Osniout était enragé de son excès de précaution qui lui a\ait alTadi le cœur. Nous sortîmes ensemble; le maliieur(Mix n"(nil pas le temps de descendre jusqu'en bas; il prit son |tnili, cassa un carreau de vitre, et se soulageai en jurant dune manière si comique (ju'il était impossible de ne pas en rire de tout son cœur.
Depuis qu'il avait quitté le service, il allait régulièrement \oir sa famille tous les ans. Cette exactitude m'étonnait dans un homme qui ne voulait être soumis à quoi que ce soit, lue année, en revenant, il me confia qu'on voulait le marier.
M. le comte de (1), capitaine aux gardes, retiré dans sa
terre et son voisin, était fort riche et avait une fille unique; on voulait la lui faire épouser. C'était une affaire de convenance pour les deux familles, et il m'avoua que ce mariage, arrangé de longue main, plaisait beaucoup à la demoiselle, ch:)nt il me fit l'éloge. On eut pourtant toutes les peines du monde à obtenir son consentement; son frère et sa famille le décidèrent enfin.
Comme j'étais obligé d'aller souvent à Versailles, qu'il fallait en faire part et avoir l'assentiment du Roi, je le déterminai à venir avec moi. Je n'ai de ma vie fait un voyage plus divertissant; il ne voulait pas être plaisant, et rien n'était plus comique que ses plaintes sur la contrariété qu'il éprouvait. Il m'avouait que personne n'était moins fait pour le mariage, et il plaignait sa future de tout son cœur; il convenait qu'il faisait un mariage très-avantageux, qu'il épousait une femme très-douce, très-sage et très-aimable, qui le regardait depuis longtemps comme lui étant destiné, mais il ne cessait de répéter qu'elle faisait une vraie folie. Il chargeait le tableau comme un homme qui espérait qu'on lui rendrait sa parole, et comme si j'y pouvais quelque chose.
(Ij De Thère, dont la fille, Rose-Thérèse, épousa le comte d'Osmont.
Enfin, tout étant conclu presque malgré lui, il tarda pour aller se marier jusqu'au dernier moment. On l'attendait de- |)nis quinze jours, et la première chose qu'il fit fut d'oublier les papiers les plus nécessaires. Il fallut retarder le jour pris cf. envoyer un courrier. Il était à Valognes, il fallut nécessairement qu'on le menât dans la famille où il devait entrer; une vieille tante à succession tenait une très-bonne maison où le comte d'Osmont n'était jamais allé, parce qu'on n'y jouait pas ou très-peu. Il entre, et se place au milieu de la cheminée qui était garnie de porcelaines superbes; comme il avait la manie de toucher à tout, il en prend une pour l'examiner et, distrait, la laisse tomber; il veut la rattraper, mais, maladroit comme il l'était en tout, il rafle du même coup tout ce qui était sur la cheminée. Tous ceux qui étaient dans l'appartement s'empressèrent de ramasser et de réparer le désordre; pour lui, voyant la porte ouverte, il s'en va. Il n'y est pas retourné depuis, s'embarrassant peu de ménager la succession.
Le jour de la célébration, il est obligé décemment d'aller faire visite chez une tante religieuse qui avait élevé sa femme; il n'y est pas depuis un quart d'heure que, se souvenant qu'il y avait dans la ville une assemblée où l'on jouait gros jeu, il prétexte une affaire, laisse sa femme et prend une voiture; il ne se rappelle qu'à dix heures qu'il avait promis de venir reprendre sa femme. Le souper de noce était retardé, là nouvelle mariée très-inquiète; mais d'Osmont était connu et avait le talent de porter son excuse avec lui. Sa bonhomie adoucissait ses torts, et sa femme qui l'aimait était toujours prête à l'excuser.
Il était temps de le marier. Il n'y avait pas un an que, par suite d'une conduite peu réglée, il avait pensé mourir; je lui avais tenu fidèle compagnie, mais ce qu'il y avait de plus singulier, c'était la quantité de jolies femmes, toutes de nom, gui venaient le voir régulièrement les après-midi.
Certainement il n'était pas un homme à bonnes fortunes de ce genre, on ne pouvait soupçonner personne de lui être
cher, car il s'avouait incapable craucun altachement suivi, ol sa négligence sur sa personne ne pouvait qu'éloigner; mais son originalité, son amabilité, la considération de sa Camille en Normandie, sa parenté avec tout ce qu'il y avait (le mieux, avaient fait de lui, et malgré lui, un homme à la mode.
Dans le moment où il était le plus languissant, je le trouvai à l'Opéra dans la posture d'un homme qui touche à ses derniers moments; je m'empressai de le ramener chez lui. Dans la voiture ses lamentations avaient une tournure vraiment comique, et au lieu de le consoler, je me trouvai malgré moi forcé de rire. « Quoi! disait-il, il faudra que je meureî « peux-tu le croire? J'avais encore quarante ans à vivre, j'en « suis sûr. Ces diables de médecins me défendent le sexe, « ils ne savent pas combien ce remède me serait utile! » Et là-dessus, des détails les plus comiques qu'il entremêlait de regrets, de jurements, que c'était une bénédiction. Ce n'était pas cependant avec le ton de la mauvaise compagnie, c'étaient des répétitions, des mots sans signification, des idées qui sentaient son homme d'esprit et bien élevé, et s'il lui partait un gros juron, il se mordait les lèvres et rougissait; il s'en est bien corrigé depuis.
Quoique nous n'eussions pas les mêmes goûts, j'ai été témoin souvent de ses orgies, et s'il eût été possible d'en faire le récit, on y aurait trouvé des choses si plaisantes et d'un si beau ton, malgré leur indécence, des amours do vingtquatre heures si singulières, qu'elles auraient peint son caractère sous un côté nouveau.
Dès qu'il fut marié, il fut forcé d'aller chez les princes; c^ela le contraria d'abord et lui convint ensuite parfaitement. [1 y trouvait du jeu, du monde et des plaisirs, et c'est tout ce iifu'il désirait. Il n'était question que de sa gaieté et de ses saillies. Le prince de Condé le mit dans son intimité; l'homme e plus froid, le plus timide, se trouvait à son aise vis-à-vis le quelqu'un qui faisait tous les frais.
I* Feu la princesse de Condé (mademoiselle de Soubise) était I. 32
belle, vertueuse, et douée par excellence. Les voyages de Chantilly furent continuels; d'Osmont n'en manquait pas un. C'étaient des fêtes perpétuelles, et le jeu y fut très-gros; on jouait au Irente-et-quarante. Respectant les princesses, il était incapable de leur manquer.
Cependant un trente-et-un contre un trente-deux lui fit perdre toute modération, il lâcha un f... qui interdit tout le salon; il était à côté de la princesse. Il reste confus, met sa main devant sa bouche, comme un homme qui aurait voulu avaler sa langue; mais le coup était si fort que les yeux lui sortaient de la tête, et ses muscles étaient dans une contraction effroyable. Le prince sut le tirer d'affaire avec esprit. Prenant un air riant : « Avouez, madame, dit-il, qu'il n'y « avait que le comte d'Osmont au monde qui pût vous faire (( entendre un si vilain mot. » Tout le monde rit, et d'Osmont, tout à son jeu, eut l'air d'oublier ce qui s'était passé. Il se promit de se modérer; il était de la meilleure foi du monde, mais la chose était au-dessus de ses forces.
On allait et l'on revenait de Chantilly dans une grande gondole (1); les favoris y étaient admis, et pour ne pas s'ennuyer en chemin, on y avait établi une table sur laquelle on jouait. Le prince et la princesse tenaient le fond de la voiture; quelques dames, d'Osmont et plusieurs autres joueurs occupaient les autres places.
D'Osmont qui perdait fît le diable à quatre; n'ayant pas s-es coudées franches, il étouffait. Ne sachant à qui s'en prendre, il frappe sur la table, veut la jeter par la portièie et fait tant d'efforts qu'il finit par écorcher les bras de la princesse, qui étaient les plus beaux du monde. Elle fut la première à l'excuser, et d'Osmont prit un air d'intérêt, ol i parut si affecté de sa maladresse, qu'on continua le jeu daii^ l'espérance de voir de nouvelles scènes.
Dans les intervalles des voyages, il nous donnait le \)h\^
(1) Grand coffre avec des banquettes sur les quatre faces, éclairé par huit petites fenêtres : trois de chaque côté, une en avant et une on arrière.
L'ANCIKN RÉGIME (1764-1787). 499
tic temps possible. J'ai déjà raconté comment il était venu faire un voyage à Hénonvillc, terre appartenant au grandpère de ma femme. Il revenait de Normandie, et il savait que lorsque j'y étais je disposais à peu près de la chasse. La terre était plus giboyeuse que les plaisirs du Roi. On avait pratiqué des fosses pour poster les tireurs, tandis qu'on faisait des rabats. Nous y allâmes par le temps le plus à souhait possible. Nous étions chacun à notre poste avec deux domestiques chargeant nos fusils, et chaque demi-heure, nous voyions arriver une nuée de perdreaux et un bataillon de lièvres. Je ne tardai pas à abattre une trentaine de pièces. D'Osmont faisait un feu soutenu; je l'entendais jurer à chaque instant, et je ne voyais rien rester, mais à chaque coup il prenait son fusil et le mettait sur son genou, comme pour redresser la canne. La battue finie, je m'empresse de l'aller trouver; il était hors de lui, et les yeux lui sortaient de la tête; il n'avait tué que quatre pièces. Comme il était dans le trou et qu'il avait la vue basse, les lièvres arrivant sur lui se détachaient sur le ciel, et lui paraissaient plus grands que nature. Nous continuâmes, il fut plus heureux, et sa gaieté revint, car la mauvaise humeur ne durait jamais chez lui.
Mon ami Olavidès, comte de Pilos, dînait et soupail chez moi toutes les fois que nous y étions. D'Osmont me trou\a un jour lui donnant une leçon de trictrac. Il avait entendu l>arler, comme tout Paris, de la manière dont ce Péruvien semait l'argent; il me prend en particulier : « Tu as là un « bon pigeon dans ce Péruvien, me dit-il, laisse-moi lui don- <( ner des leçons. — Mon ami, tu n'as pas la patience, et « cela n'en vaut pas la peine, car nous ne jouons rien, — On <( dit qu'il est riche à millions et qu'il sème l'argent. — On « t'a dit la vérité, mais je t'avertis qu'il est plus fin que toi. <i — Enfin fais-moi le plaisir de me donner à souper avec (( lui. — Quand tu voudras. — Joue-t-il à quelque jeu? — « A tous, excepté le trictrac. — Eh bien, donne-moi parole « de me faire faire un brelan avec lui. — Prends ton jour. « — Demain. — C'est dit. — Il ne sait pas si bien le brelan
« que moi? '^ Je le crois, mais il joue noblement et perd <( son argent tout de môme. — Bon, tant mieux, à demain. »
II sort, il n'est pas dans la rue que je raconte la scène à M. Olavidès. Je le connaissais assez pour être sûr qu'il en tirerait un excellent parti pour nous divertir. Le lendemain, d'Osmont arrive des premiers; ma femme arrange un brelan à trois entre M. Olavidès, le chevalier de Fontanieu et lui. La partie s'engage; d'Osmont cave au plus fort d'entrée de jeu, joue gaiement, lestement, et perd quelques louis, comptant semer pour recueillir. Olavidès joue fort serré et fort bien; bref, il finit par faire va-tout avec un brelan que d'Osmont perd pour la dixième fois. Le tonnerre serait tombé dans le salon qu'il n'y aurait pas eu plus de bruit; il se renverse sur son siège, jure, fait ses imprécations usitées, et finit par me dire en criant : « Tu me disais que ce monsieur (( du Pérou jouait l'argent comme la paille, et qu'il perdait « toujours; tu vois? Tu m'assurais qu'il ne savait pas le jeu, « et il joue comme un diable; tandis que moi, je perds tout «mon bien. » Tout le salon éclata de rire. M. Olavidès ne fait pas semblant d'entendre, et la comédie dure jusqu'à la fin de la partie, qui ne fut pas meurtrière. La leçon coûta à d'Osùiont une vingtaine de louis, et ce n'était rien pour le train de jeu où il était. Heureusement qu'en m'adressant à M. Olavidès, j'avais su à qui j'avais affaire; car, sans ma précaution, tout autre, d'après cette incartade, aurait pu croire que j'avais voulu le faire jouer de malheur.
Une scène très-plaisante arriva à d'Osmont chez le prince de Condé. Le prince et la princesse avaient voulu qu'il restât en petit comité; la princesse était en couches, et l'on jouait au whist toute la journée. D'Osmont était alors dans une affreuse veine de malheur. Sa tête n'y était plus, et il jurait par toutes les lettres de l'alphabet. S'il ouvrait son jeu et qu'il ne vît pas d'as, il se levait, criait et disait tellement son jeu que personne ne voulait être son partenaire; tout le monde lui riait au nez sans qu'il y prît garde. Enfin, il lui arriva un coup abominable; alors il se lève comme un fu-
rioux, ]c[[c tout ce qui se trouve devant lui. se cogne partout. Il avise un trou dans un volet; sans songer à ce qu'il va faire, il y fourre son index d'une si grande force qu'il lui est impossible de le retirer, et le voilà pris comme un autre athlète (1). On fut obligé d'envoyer chercher un menuisier, qui, au bout de trois quarts d'heure, vint à bout de le dégager. Il avait eu le temps de se calmei' et riait lui-même de son aventure, en gémissant de ne pouvoir se modérer.
C'était cependant à qui l'aurait en société. Feu le duc d'Orléans ne trouva d'autre moyen de le fixer que de lui donner une place de chambellan. D'Osmont l'accepta sans réflexion, mais ses parents le trouvèrent mauvais; ils pensaient que la place était au-dessous de l'aîné de la famille. Pour lui, la chose lui était égale; il y trouvait la vie qui lui convenait, et la suite fera voir qu'il fît bien. Le voilà donc installé, sous condition qu'il ne fera aucun service que celui de jouer, chasser et jurer.
Les plaisirs étaient alors des plus vifs à Bagnolet, où le duc d'Orléans s'était retiré avec sa maîtresse, nommée ]\Iarquise. Sans renoncer à Paris, d'Osmont s'}' établit, non pouifaire aucun service, mais parce qu'il s'y amusait. Le billard avait alors la plus grande vogue; quoique voyant mal et trèsmaladroit, il commença par parier, et finit par jouer toute la journée. C'était une vraie comédie; il se plaignait non du sort ni du jeu, mais de sa maladresse, et il n'y avait rien de si véritable. Un jour qu'il perdait beaucoup, il entre dans ses fureurs et jette tout par la fenêtre. On a beau vouloir le calmer, rien ne réussit, lorsque le maître d'hôtel, avec un habit brodé superbe, vient dire : « Monseigneur est servi. » D'Osmont n'entend rien; mais apercevant cet habit charmant, il oublie que c'est le maître d'hôtel, ne se souvient plus de sa perte, examine l'habit, le visite dessus et dessous, et engage une conversation avec ce monsieur sur ce qu'il lui a coûté, sur le nom du brodeur, etc. Il reste une demi-
(1) Milon de Crolone.
heure à causer sur cet objet; on les laisse. Enfin, le maître d'hôtel lui annonce qu'on est à table; alors d'Osmont se dispute aux portes, fait les honneurs, et n'est tiré de sa distraction que lorsqu'il voit le maître d'hôtel prendre son service, rester debout et donner des ordres.
Avec une santé de fer, il avait un appétit soutenu. 11 se vantait d'être gourmand et le croyait, mais ne l'était pas. Je l'ai vu souvent faire le lour d'une grande table et prendre tout naturellement sa place vis-à-vis d'un plat qu'il aimait, n'en servir à personne, et en manger à sa suffisance sans s'embarrasser des autres. Ce qu'il aimait par-dessus tout,, c'étaient les langues de carpe, et si l'on en faisait passer devant lui, pour éviter toute cérémonie, il disait qu'il n'en avait jamais mangé, ce qui invitait à lui en offrir. Je l'ai vu faire ce manège pendant plus de trente ans sans s'en lasser, malgré les reproches que nous lui en faisions.
La vie avec les prince était alors fort dispendieuse; it fallait avoir chevaux de selle, chevaux de voiture et plusieurs voitures. D'Osmont avait six ou sept chevaux, cochers et palefreniers à l'avenant. Sa distraction, ses pertes au jeu auraient pu faire croire qu'il était ruiné; cependant, sur l'inquiétude amicale que son frère et moi lui témoignâmes, il nous avoua qu'il avait cet hiver-là plus de cinquante mille écus de gain. On était frappé de ses pertes par ses plaintes et ses doléances; mais comme il riait et goguenardait lorsqu'il gagnait et qu'il se retirait sans bruit, on ne s'apercevait pas de ses gains.
Dans mon voyage aux eaux, j'avais renouvelé mon amitié avec le comte de Lyon, son frère. Je ne sais comment il fut instruit que nous étions arrivés, ma femme et moi, à la principale auberge sur la place des Terreaux; il vint nous y trouver, et il n'est sortes d'amitiés et d'offres de service qu'il ne nous fît.
En allant lui rendre visite, je fus fort étonné de voir deuj petits garçons et une petite fille qui l'appelaient leur onclej Quoique je n'aime pas à faire des jugements téméraireî
comme il avait une gouvernante d'assez bonne mine et qu'il et ail d'une superbe figure, je m'imaginai d'abord que c'étaient, quelcfues folies de jeunesse. Il se hâta de m'apprendre que son dernier frère, qui était passé à Saint-Domingue, avait tous les ans un enfant qu'il lui adressait, de sorte que mon ami avait toutes les charges de la paternité et s'en acquittait au mieux, en sacrifiant ce qu'il possédait pour donner à ces enfants une excellente éducation.
Topendant le comte d'Osmont, le chambellan, qui avait l'air de ne s'occuper de rien, qui de sa vie n'avait fait sa cour à qui que ce soit et n'avait jamais voulu voir un ministre, a\ait mille gens qui s'intéressaient à lui. Apprenant que l'évêché de Comminges était vacant, il le demanda brus- (juement et avec son originalité ordinaire. Le duc d'Orléans, le prince de Condé furent ses solliciteurs. Madame de Pom- {•adour voulut connaître un homme dont l'originalité était citée. Pour la première fois de sa vie, d'Osmont n'hésita point. Le prince fut son patron. Son frère, de son côté, était aimé et estimé; enfin, le comte de Lyon se trouva pourvu de l'évêché de Comminges, valant plus de cent mille livres de rente, et dans un pays où il était impossible d'en manger plus de douze. Il se trouva ainsi en état de donner une instruction recherchée à cinq enfants, car dans cet intervalle sa famille s'était encore augmentée de deux neveux.
D'Osmont n'en fut ni plus propre, ni plus beau joueur. Il eut quelques accès de fièvre; alors il arrivait chez moi dans sa voiture, se mettait à midi dans le salon, et restait auprès du feu jusqu'à neuf heures. Tout ce qu'il détestait était d'être seul; il voyait jouer, entendait causer et laissait faire le reste à la nature, prétendant que ce régime valait mieux que tous les médecins et les drogues. Cela lui réussit, car c'est la seule fois que je l'aie \u malade.
Ce fut à peu près dans ce temps que je m'avisai de vouloir lui faire une plaisanterie qui courut tout Paris, et qui n'eut cependant pas son effet. .Je donnais à dîner tous les jours; les ambassadeurs, la tète du corps diplomatique
î)04 tmémoires du comte dufort de cheverny.
et des étrangers y venaient, principalement le vendredi; d'autres venaient dans la semaine. Nous jouions alors au quinze, c'était le jeu à la mode. Le comte d'Osmont aimait mieux le trictrac; cependant il se mettait à la partie, et plus il voyait d'or sur la table, plus son visage s'épanouissait. S'il gagnait, quelque petit que fût le gain, il s'en allait; s'il perdait, il s'entêtait; enfin, il prenait le vrai moyen de se ruiner, mais la fortune le tenait par la main et le sauvait. Tous les ambassadeurs s'amusaient de ses colères.
Je prévins le comte de Stahrenberg, ambassadeur de l'Empereur; Tiepolo, ambassadeur de Venise, et M. de Berkenroode, ambassadeur de Hollande; enfin, les étrangers sur lesquels je pouvais compter. J'allai trouver le fameux Comus (1), un des joueurs de gobelets les plus habiles de Paris. Ce Comus, jeune et d'une jolie figure, avait l'air fort noble et distingué. Je lui proposai de venir dîner chez moi; je le présenterais sous le nom d'un comte Magnésiti (2), connu par un des ambassadeurs comme un des plus forts joueurs de piquet de l'Europe; il nous ferait la chouette, au comte d'Osmont et à moi; nous parierions un jeu considérable, et il le tricherait avec l'adresse que tout le monde lui connaissait. Le jour fut pris, mais l'affaire manqua par une difficulté. Il fallait que je misse dans mes poches au moins cinquante sixains de cartes préparées, et que je les fisse glisser adroitement sous la table. La chose me parut impossible, et il fallut y renoncer; mais ceux qui étaient dans la confidence parlèrent, le public broda; quelques-uns dirent qu'ils étaient présents, que c'était au Palais-Royal, et l'on rapportait ce qu'avait dit ou fait d'Osmont, comme si la partie avait réellement eu lieu.
Ce qui lui arriva une de ces années, avec ma femme et la
(1) Nicolas-Philippe Ledru, connu sous le nom de Comus (1731-1807). C'était non-seulement un habile prestidigitateur, mais encore un physicien instruit. Il soccupa notamment de l'applicalion de l'électricité au traitement des maladies nerveuses, et fit de nombreuses observations magnétiques. Ledru-Rollin était son petit-fils.
(2) Nom douteux.
marquise de la Ferlé, mérite d'être consigné. 11 ne pouvait plus trouver aucun partenaire au whist, à cause de son habitude de dire son jeu dès qu'il l'ouvrait, quand il était en malheur. Il s'était donc mis à jouer le whist au mort, comme jouant seul et par conséquent plus gros jeu. C'était à qui ferait cette partie; il la jouait bien, et on la faisait trois fois la semaine. Une suite de malheurs qu'il trouvait incroyables amena mon ami Sedaine à faire la chanson ci-jointe (1), et je fis graver la scène qui y donna lieu. On voit d'Osmont dans le salon, tout étonné d'avoir dépouillé une mèche de bougie. Il fut le premier à chanter la chanson et à en rire, mais il me pria de ne pas la faire courir.
Je conterai ici une autre aventure qui lui arriva à l'Opéra. Madame de Villemorien y avait une loge qui faisait salon. On y jouait au whist comme dans les loges de spectacle en Italie. Un jour, d'Osmont, qui perdait beaucoup, oublia qu'il était à l'Opéra, et, selon sa louable coutume de jeter les cartes par la fenêtre ou dans la cheminée, il prit le jeu et voulut l'envoyer sur le théâtre. Fort heureusement, une des personnes présentes, voyant le coup, rattrapa les cartes en l'air et les fît retomber dans la loge. Sans cela, le parterre eût eu une représentation à laquelle sûrement il ne s'atten- . dait pas.
Cependant madame la comtesse d'Osmont venait tous les ans à Paris, et faisait société intime avec nous. Cette brave dame aimait son mari à la folie, quoiqu'il ne fût pas des plus attentifs et qu'il ne dérangeât pas un instant sa vie ordinaire. Ses procédés cependant étaient d'un honnête homme.
Le comte d'Osmont, sans y penser, peut-on dire, a\ait placé son frère de manière à porter une grande aisance dans la famille. L'évêque, le meilleur parent possible, élevait ses neveux bien autrement que lorsqu'il était simple comte de Lyon. L'aîné des neveux (2), destiné à une fortune militaire,
(1) La chanson n'est pas jointe au manuscrit.
l'2) René-Euslache, marquis dOsmonL (1751-1838), colonel en second
506 MEiMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
excellent sujet, était comme reçu dans la survivance de son oncle dans la place de chambellan, lorsqu'il prit une véritable passion pour mademoiselle Popsi, sœur de tous les Dillon qui ont joué par leur figure un rôle à Versailles. Elle n'avait rien que la protection de la Reine, la promesse d'un régiment pour son mari et d'une place de dame pour elle. Les deux oncles furent obligés de donner leur consentement, quoique le mariage ne leur convînt pas.
Le second (1), beau, grand, bien fait et plein d'esprit, prit l'état ecclésiastique et remplaça son oncle dans ré\'êché de Comminges, deux ans avant la Révolution.
Le troisième (2), d'une belle figure, fut colonel, et toute la famille jeta tacitement les yeux sur lui pour remplacer l'aîné, qui, tout entier à sa femme, sollicitait une place dans la diplomatie.
Le quatrième, qui était dans l'état ecclésiastique, annonçait beaucoup d'esprit et de mérite (3). Il s'enfuit au premier choc de la Révolution, pour défendre ses propriétés à Saint- Domingue. Malheureusement, dans la première affaire, son cheval l'emporta au milieu des nègres rebelles, et il fut assassiné.
La fille épousa M. de ... (4).
L'évêque donnait des dots et pourvoyait à tout.
Menant toujours la même vie, d'Osmont voulut absolument être des petits soupers de whist du feu maréchal de Soubise. Le maréchal fit quelques difficultés : il n'avait rencontré d'Osmont que pour l'entendre jurer. Celui ci, qui te-
du régiment d'Orléans-cavalerie, ambassadeur à la Haye au moment de la Révolution, pair de France en 1815, et ambassadeur près de différentes cours. Il avait épousé mademoiselle Hélène Dillon,
(1) Antoine-Eustache d'Osmont (1754-1823), évêque de Comminges en 1785, évêque de Nancy en 1802, archevêque de Florence en 1810.
(2) Marie-Joseph-Eusîache, vicomte d'Osmont, lieutenant général (1756-1839), marié en 1795 à Anne-Marie-Marthe Gilbert-des-Voisins.
(3) Il fut un moment agent général du clergé avec l'abbé de Montesquiou.
(4) Anne-Elisabeth-Rose d'Osmont, mariée à Robert-Maurice, comte d'Argout, fils du gouverneur de Saint-Domingue. (Chastellux.) Le ; contrat fut signé par le Roi le 19 février 1786.
lia il à ne pas se séparer de la société de joueurs avec la- (jui^lle il était dans Thabitudc de souper tous les soirs, promit do se calmer et tint parole. Il souffrait, mais pendant cinq ans, jusqu'à la mort du maréchal, il n'a pas sourcillé; il faut croire que l'idée de s'en dédommager ailleurs le sour tenait.
Sa femme venait à Paris presque tous les ans. Un hiver qu'il l'attendait, il apprit sa maladie et sa mort. Je n'ai jamais vu une douleur aussi vraie. Je vais en citer une grande preuve, il fut pendant trois semaines sans toucher ni cartes, ni dés. Il était étranger à tout et s'abîmait dans sa mélancolie; enfin, craignant qu'il n'altérât sa santé, nous dûmes, au bout de ce temps, user de subterfuge pour lui faire accepter une partie de whist. Il perdit avec une indifférence qui nousinquiéta réellement, mais le temps, ce grand maître, lui rendit son état naturel, et quelque six mois après, il entra dans une telle rage sur un malheureux coup de dés, qu'il prit le cornet de cuir et l'envoya avec violence à travers un carreau de verre de Bohême de mon salon; le carreau, le cornet, les dés; tout vola dans la cour. C'était en hiver; je fis fermer le volet, j'envoyai chercher le vitrier, et tout fut rétabli, et payé par lui, dans la demi-heure, sans qu'il sourcillât. Je le fis par forme de correction, mais il était incorrigible.
Un jour qu'il perdait et qu'il était très-mal monté, il fit quatre tours dans le salon et voulut s'en aller sans payer. C'était assez son usage; je payais pour lui, et il m'envoyait l'argent le lendemain; mais comme ce jour-là il y avait beaucoup de paris de traverse, et que je voulais qu'il comptât lui-même, je l'exhortai à en finir. Il revint comme un furieux^ tira deux rouleaux de cinquante louis et les envoya d'une telle force sur la table, qu'un des deux se brisa. On ramasse les louis, et on n'en trouve que quarante-neuf. D'Osmont prit une bougie et fut plus d'une demi-heure à visiter inutilement tous les coins du salon. Ses doléances étaient comiques; toutes les raisons qu'il donnait pourne pas compléter le rouleau, et la manière dont il était affecté de cet événement, plus
que des cent louis qu'il venait de perdre, avaient une manière originale qui n'appartenait qu'à lui.
Quelquefois, lorsque d'autres de ses amis l'auraient cru au désespoir, il faisait des choses très-gaies du plus grand sérieux possible. A la fm d'une partie de whist, il se trouva me redevoir trente louis et sortit à son ordinaire avec les manières d'un homme qui a une humeur infernale. Je fus huit jours sans en entendre parler, et nous le crûmes dégoûte pour jamais du jeu, car il était cette année dans une grande veine de malheur. Mais de nouveaux plaisirs l'avaient entraîné; il était à la chasse à Chantilly, et un jour, à huit heures du matin, il m'envoya un valet de chambre tout galonné pour savoir de nos nouvelles et m'apporter un chevreuil. Je remercie le porteur et donne ordre qu'on mette la bête à la cuisine. Alors le valet de chambre me dit : « Mon « maître m'a donné l'ordre de vous prier de parler à l'oreille « du chevreuil. » J'y regarde; il avait ficelé dans l'oreille les trente louis qu'il me devait.
Il n'avait que deux filles de son mariage, et il les avait mariées très-bien, l'une au marquis de Sainte-Suzanne (1), el la seconde au comte de Eriges (2), un des écuyers particuliers du Roi et très-bien en cour. Il fit les choses à merveille, cl comme un homme dont la fortune ne fait qu'augmenter, quoiqu'il se plaignît du jeu comme s'il était ruiné.
Il avait toujours les mêmes domestiques; c'étaient de vrais chanoines, bien vêtus et bien payés. Quand il était à Paris, un seul venait le servir à souper; leur service actii était aux chasses et aux voyages des princes. Alors maître el domestiques étaient sur les dents. Un jour, il arrive chez lui au Palais-Royal, cour des Fontaines, avec un seul palefre nier. Le domestique harassé, peut-être un peu gris, cherche son maître, ne le trouve plus, et, voyant le lit tout fait, il se
(1) Peut-être Charles-Adolphe de Mauconvenant, marquis de Sainte- Suzanne.
(2j Charlotte-Rose-Jacqueline d'Osmont, mariée à Christophe-Eliennc de Malbec de Montjoc de Briges, fils de Téouyer et de mademoiselle Radix, veuve de M. Bondrel.
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jette dedans tout l)ollé et s'endort. D'Osmont rentre à quatre iieures du matin avec le vicomte de Noé (1), qui logeait audessus de lui. Voyant l'homme si bien couché, il appelle le vicomte, il réveille le valet et se borne à lui dire : « Mais malheureux, encore si tu avais ôté tes bottes! » et pressé à son tour de se coucher, il se fourre dans la même place et s'endort. C'est encore à lui qu'est arrivée à Falaise cette aventure que je sus alors; il se trouvait le matin dans le lit d'une très-aimable dame, qui, entendant sa tante arriver chez elle, n'eut que le emps de le faire fourrer au fond du lit et de le couvrir du mieux qu'elle put. La tante s'asseoit auprès du lit, cause longuement, tire sa boîte et la fait crier en l'ouvrant. D'Osmont 3ublie où il est, et la tante voit sortir du lit un grand vilain bras clu, et au bout deux doigts qui s'enfoncent dans sa tabaière; elle était bonne femme, elle pardonna et fut dans une onfîdence qu'elle n'aurait jamais eue sans cette distraction. Il fut invité un jour à une fête très-plaisante donnée au uc de Penthièvre dans la terre de Crécy, qu'il avait acquise e madame de Pompadour. Toutes les paroisses furent comnandées; on fit un rabat immense vers l'avenue, on laissa es grilles, les portes et les appartements ouverts. Au bout e cinq heures, on vit arriver les lièvres, les chevreuils, les erfs, les sangliers, tout entra dans le château; des fenêtres >n tua les grosses pièces, mais le petit gibier se fourra parout, même dans les cheminées; il nous contait celte chasse vec grand plaisir.
Un jour, jNI. le comte de ***, gentilhomme gascon de trèsncienne extraction, mais n'ayant que la cape et l'épée, était enu à la cour en vertu de la décision nouvelle qui accordait î droit de présentation à ceux qui prouveraient une noblesse on interrompue depuis 1300. Admis chez le duc d'Orléans, voit d'Osmont faisant la chouette au trictrac, perdant et irant comme de coutume. Il ne savait pas que d'Osmont vait la vue basse, et que, quand il voyait un objet qui attirait
(1) Louis, vicomte de Xoé, gouverneur et maire de Bordeaux, chamjllan du duc d'Orléans.
îilO MÉMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
son attention, lorsqu'il était hors de lui, c'était sur cet objet qu'il jetait ce qu'il avait clans la main. Le nouveau présenté veut se retirer, et voilà qu'il reçoit les deux dés dans le dos, chose que tout le monde savait éviter en attendant que l'effervescence de d'Osmont fût passée. Le jeune homme revient sur ses pas, prend à témoin de la façon dont il est insulté et propose le cartel. Ceux qui voyaient cette scène éclataient de rire, et il fallut que le duc d'Orléans s'en mêlât et fît entendre raison; car pour le comte d'Osmont, occupé de sa partie, il ne savait rien de ce qui se passait, et comme il perdait toujours, il gratifia quelques autres spectateurs des mêmes faveurs.
Je finirai par une anecdote assez plaisante. Son originalité faisait tant de bruit que le Roi et la Reine se plaignirent que jamais on ne le vît à Versailles. Il fallut toutes les puissances pour le déterminer à y aller, quoiqu'il eût déjà été entraîné chez la duchesse de Polignac. Enfin, le jour fixé, il arrive à Versailles, et il y est reçu comme s'il y allait tous les jours (1). On avait tant parlé de lui qu'il était connu jusque dans les plus petits détails. Le Roi voulut jouer contre lui et prit un second; d'Osmont fut fort étonné de ce que Louis XVI ne voulût jouer qu'un petit écu la fiche; il fit donc la chouette aux six francs, et le Roi, avec sa grosse gaieté, lui dit de ne pas se gêner. Il joua d'abord heureusement, mais enfin ue coup détestable lui étant arrivé, il s'oublie, se lève brusquement et se promène; mais, apercevant le Roi qui le regardait, il se remet à sa place en grommelant entre ses dents. Ce furent alors des rires qui ne le firent pas changer. Le lendemain il s'en revint à Paris, promettant bien que jamais on ne le rattraperait à si petite partie, et il a tenu parole.
Un jour, il avait près de soixante-dix ans, il entra dan ma chambre le matin; son air soucieux me fit craindre quelque malheur. Il fut plus d'un quart d'heure sans me parler, touchant tout et remuant tout ce qu'il trouvait sur ma
(1) C'est le 12 novembre 1784 que le comte d'Osmont fut admis aux honneurs de la cour.
•cheminée. Enfin, me voyant seul, il me dit d'une voix sépulcrale : « Tu vois un homme mort. — Mais, mon ami, le « mort remue tout ici. — Ne plaisante pas, je t'en prie. Je <( viens d'avoir un tête-à-tête avec une personne fort jolie et <( qui aurait été une bonne fortune pour moi il y a trente ans. « Eh bien! je te le dis avec désespoir, je suis un homme mort. (( — Eh! mon ami, il est des plaisirs de tous les âges; heu- « reusement que la passion du jeu ne s'éteint pas de m.ême. » J'eus beau le plaisanter, je ne pus jamais lui rendre la gaieté, pas plus que ce qu'il avait perdu.
Son caractère sûr le faisait tellement rechercher que la duchesse d'Orléans-Penthièvre lui donnait à déjeuner tous les jours depuis deux ans; souvent il y passait la journée jusqu'à l'heure du spectacle. Lorsque la Révolution arriva, le caractère affreux du duc l'affecta à un point qui ne peut s'exprimer. Il changea, le dépérissement s'ensuivit. Je n'avais plus de maison à Paris, et, dès qu'il me savait arrivé, il venait me voir au Vieux Louvre, quoiqu'il fût obligé de monter quatre-vingts marches, et nous nous donnions rendez-vous chez des amis communs. Combien de fois l'ai-je vu pleurer sur le sort de la princesse et maudire l'existence du mari!
Je le vis un instant la seconde année de la Révolution; ce n'était plus le même homme. 11 se promenait à midi au Palais-Royal, cherchait le soleil et avait l'air d'un château branlant, avec tous les signes de la décrépitude; enfin il me fit une vraie peine. Je vis, à la façon dont il me parla, que. dégoûté de la vie par tout ce qui se passait, il attendait sa fin avec plus d'impatience qu'on n'eût pu le croire d'un homme de son caractère. Il partit pour les eaux de Spa, autant pour sa santé que pour s'éloigner des malheurs qu'il voyait planer sur la France. Les eaux avancèrent sa destruction; il les quitta pour aller à Bruxelles, où il termina tranquillement son existence, assez heureusement pour lui, puisqu'il n'a pas vu le temps affreux de Robespierre.