FAITS
« Lors de l'approche de l'armée vendéenne vers Baugé, « la ville de Saumur fut mise en état de siège. Le représen- « tant du peuple Le Vasseur de la Sarthe donna des ordres
(1) Malgré la longueur de la. pièce que l'on va lire, on a cru devoir la reproduire in extenso. Elle paraît en effet inédite, et c'est un document des plus curieux pour l'histoire de la Terreur,
(2) 13 juillet 1795. Les Mémoires donnent 1 intitulé et toutes les formules juridiques.
(3j Membre du Comité révolutionnaire de Saumur.
(4) Commandant de l'escorte. « Simon était un jeune soldat de vingt- « deux ans, d'une jolie figure, et marié à une jolie femme de son état. » (Note de lauteur.)
(5j Membre du Comité révolutionnaire, et administrateur du district de Chinon.
(6j Mêmes qualités.
(7) Membre du Département d'Indre-et-Loire.
« pour l'évacuation des prisonniers sur Orléans; il confia « l'exécution de ses ordres aux nommés Le Petit et Simon, et « obtint du général Commère le commandement de l'es- « corte...; cotte escorte fut composée de quatre cents hommes. « Il paraît que ces ordres furent concertés; les registres des (( autorités de Saumur et les registres destinés à recevoir les « écrous n'en font aucune mention.
« Les prisonniers étaient de huit cents à huit cent cin- « quante; on peut les diviser en quatre classes. La première « était d'hommes et de femmes habitants de la Vendée. La (( deuxième, d'hommes incarcérés comme suspects d'après (( la loi du 17 septembre 1793. La troisième, de prêtres, la « majeure partie assermentés. La quatrième, d'hommes et « de femmes reclus pour simple cause d'attachement au « culte catholique.
« Le 12 frimaire (1) fut le jour fixé pour le départ; c'est « dans l'ombre des ténèbres et à la lueur des flambeaux que « se fait cette expédition. Le Petit et Simon, accompagnés « de la force armée, se présentent dans les prisons sur les « neuf heures du soir, mais le nombre des prisonniers est si « grand que peu d'entre eux peuvent se placer sur les voi- « tures qui leur sont destinées; hommes, femmes, filles, gar- « çons, enfants même depuis l'âge de treize ans, sont obligés « d'aller à pied, liés deux à deux, devant les charrettes.
« A peine fut-on sorti de la ville, l'ordre de fusiller tous « ceux qui ne pourraient pas marcher fut donné par Le Petit.
« Depuis Saumur jusqu'à Orléans, on compte six cents « malheureuses victimes de la fatigue, du besoin, et plus parce ticulièrement de la barbarie de leurs chefs; noyades, « fusillades, massacres, vols, tels sont les crimes qu'offre « cette cruelle translation : monstruosité inouïe, car ils « n'étaient pas commandés par la nécessité; aucun procès- « verbal n'annonce que les prisonniers se fussent révoltés, « aucune pièce ne fait connaître ce dont ils étaient coupables,
(1) 2 décembre 1793.
« aucun jugement ne détermine ce dont ils étaient con- « vaincus obéissance et soumission pour les ordres du repré- «, sentant du peuple et de ceux qui les conduisaient, voilà ce « t|ui perce de toutes parts.
« Que l'on juge de ce qui se passa depuis Saumur jusqu'à (( Montsoreau; on pouvait suivre le convoi aux traces de sang « qui se trouvaient sur la route; à chaque instant on tuait, « de l'ordre des chefs, des malheureux qui, exténués de « fatigue, ne pouvaient se soutenir; la vieillesse et l'enfance « n'étaient même pas une cause d'exception.
« A Montsoreau, un malheureux est laissé pour mort dans « la plaine des Adaux, il était percé de coups de baïonnette; « on le réintègre dans les prisons; la municipalité, travaillée « par la terreur, le fît jeter sur le fumier, où il fut immolé par « un volontaire qui passait.
(( Au coteau des Moncenières, entre Saumur et Montso- « reau, un malheureux succombait; il est impitoyablement « tué par les soldats de l'escorte, qui déclarèrent obéir aux « ordres de leurs chefs.
(( La nuit vint jeter son voile lugubre sur ces scènes (( d'horreur, mais de nouveaux forfaits se préparaient pour « le lendemain. Au lever de l'aurore, le 13, en la commune « de Lande (1), un malheureux vieillard cède à l'affreux « destin qui le poursuit, les forces l'abandonnent, il suc- « combe. Une voix lui crie de marcher. — Je ne puis. — Je « vais te tuer. — Tue-moi. — Commandant, faut-il le tuer? « — Tue, répond le commandant de l'escorte, portant un « habit vert et une épaulette garnie de fils d'argent. Le mal- « heureux est fusillé, jeté dans l'eau; au sein de l'onde il « palpitait encore, mais ses bourreaux terminèrent son exis- « tence à coups de pique.
(( Un raffinement de barbarie se manifeste dans les ordres « que donne Simon; il fait défendre de sortir des rangs sous « peine d'être tué.
(1) Plutôt Candes (Indre-el-Loire), au confluent de la Loire et de la Vienne.
« Un instant après, un jeune homme de seize ans tombe « de besoin; il rompt les rangs, un coup de pique lui est « porté à la figure; elles se croisent sur son corps, et il est « enlevé à l'aide de cet instrument fatal et tué à la sortie de « Lande.
« Un émissaire de Le Petit, chargé d'un réquisitoire pour « la municipalité de Chinon, y devance les prisonniers, et « répand le bruit dans cette commune que ce sont des bri- « gands de la Vendée, pris les armes à la main, qu'on con- « duit à Orléans. La fureur se manifeste, et ils sont reçus « avec les imprécations les plus fortes; les chefs profitèrent « adroitement de cette disposition du peuple. Un malheureux « vieillard, passant sur le pont de Chinon, tombe de fatigue; « deux volontaires le saisissent au collet, veulent le con- « traindre de marcher, s'emparent de ses assignats, et, par « l'ordre de Simon, il est jeté par-dessus le pont.
(( Le convoi arrive dans la commune de Chinon; les pri- « sonniers sont divisés; les uns sont déposés dans l'église « de Saint-Même, les autres aux Ursulines. Des commis- « saires de la municipalité et du Comité de surveillance « se rendent à l'église pour y maintenir le bon ordre; le « commissaire de la municipalité se renferme dans les bornes (( de sa mission; mais les membres du Comité de surveil- « lance, Bonneau et Lemoine, participent aux horreurs qui « s'y commettent. A leur arrivée, ils blâmèrent ceux qui « apportaient de la nourriture aux prisonniers; ils firent (( mettre en prison deux femmes pour leurs œuvres de cha- « rite, et déclarèrent qu'il ne fallait rien apporter à des bri- « gands pris les armes à la main.
« On fait mettre les prisonniers sur deux rangs. Lemoine « les faits défiler en sa présence; son collègue et lui déclarent « que quiconque d'entre eux quitterait son chef de file serait « privé de la ration de pain, et que quiconque sortirait des « rangs serait fusillé.
« Les prisonniers crurent trouver dans les membres du « Comité de surveillance des hommes qui compatiraient à
« leurs infortunes, mais ils se trompaient; ils rejetèrent leurs « demandes et écartèrent leurs sollicitations. Tant de pré- « paratifs, une aussi mauvaise réception, annonçaient pour « le lendemain quelque chose d'extraordinaire. Un bruit « sourd de la fusillade qui devait avoir lieu le lendemain se « répandit dans la commune; le soir même, on en parlait « au Comité de surveillance; une garde avait été mise par « le commandant de la place pour surveiller les prisonniers; « la nuit se passa dans le calme, sans plaintes ni agitation. « Le Petit et Simon se rendent dès six heures du matin à « Saint-Même; Bonneau les y accompagne; on fait le dénom- « brement des détenus, on les met sur trois rangs; les vic- « times qui devaient être sacrifiées furent laissées dans la « nef, et les hommes regardés comme suspects furent mis « dans le choeur. Heureux qui pouvait obtenir cette place!
« Bonneau et Lemoine parcouraient les rangs et partici- « paient aux dispositions hostiles qui se préparaient. Sur « les huit heures du matin, on bat la générale, et les citoyens « se rendent sur la place; l'ordre portait que l'on devait s'y « présenter, sous peine d'être déclaré suspect. Simon distri- « bue la force armée, invite les citoyens de se joindre au « détachement, et, quand ils font résistance, menace de les « faire fusiller; ils se retirent. Des cartouches leur avaient « été distribuées par le garde-magasin des poudres sur la « réquisition du commandant de la place; il en fît la distri- (( bution à son détachement.
« Déjà les voitures commençaient à défiler, lorsqu'un des « membres des corps administratifs vint inviter Le Petit de « se rendre au Comité de surveillance; il y va avec Simon. « On lui demande de quel ordre il se dispose à faire fusiller « sur le territoire de la commune des prisonniers dont le « convoi est destiné pour Orléans; on lui demande où est le « jugement qui porte leur condamnation. Il déclare avoir « des pouvoirs illimités du représentant Le Vasseur de la « Sarthe, dont il n'est comptable à personne. Cependant il « en excipe, et les membres, après en a\oir pris lecture,
« déclarent, ainsi qu'il est porté par leur arrêté du 14 fri- « maire, que, vu les termes dans lesquels leurs pouvoirs « sont conçus, signés du représentant du peuple, Le Vasseur « de la Sarthe, ils se reposent pour Vexéculion de la mission « dont sont chargés lesdits commissaires sur leur zèle et pru- « dence, pouvoirs qui, d'après les recherches faites sur les (( registres des autorités constituées de Chinon, n'existent « inscrits sur aucun d'eux.
(( Simon, au retour du Comité, se rend à l'église, où il « entre comme un furieux; il jette sa rage sur un malheu- « reux, le traite de brigand, le menace de lui couper le cou, (( et le frappe à coups de plat de sabre. Inhumainement, il « disait aux uns et aux autres : Tu danseras la carmagnole! (( paroles insignifiantes, mais terribles pour les circonstances. « Pendant ce temps. Le Petit était sur la place, qui, avec « profusion, faisait distribuer du vin au détachement; les (( citoyens étaient également invités à en prendre. Simon se « joint à lui, l'aide dans la distribution; il harangue les sol- « dats : Mes amis, leur dit-il, buvons; il laut du courage; « frappez sans pitié les ennemis de la patrie.
« Une scène inattendue, mais préparée avec intention, se « développe au même instant, dans l'église de Saint-Même. « Un individu est tiré de la maison d'arrêt par les militaires « de la garnison, et conduit dans la nef; on le réunit à six (( individus destinés à être fusillés. Qu'avait-il donc dit? « qu'avait-il donc fait? quel crime avait-il donc commis? « Lemoine l'explique : C'est ce scélérat, dit-il à quelqu'un (( qui l'accompagnait, qui a travaillé chez Goulard, chapelier, « quon a arrêté ces iours derniers; il est venu pour espion- « ner. Le malheureux proteste de son innocence : Tais-toi, dit « Lemoine, scélérat, tu seras (usillé comme les autres; Varrêt « est prononcé. Recherché dans les prisons, recherché sur les « registres des écrous, rien n'atteste son existence; qu'est-il (( donc devenu?
« Au milieu de ces différentes scènes, les détenus défi- « laient. Une plus tragique se préparait. Un malheureux, en
« sortant de l'église, pouvait à peine se traîner; un coup de « baïonnette lui perce le dos, on le rentre dans l'église, son « corps résiste aux coups redoublés des piques, et il est tué (( de deux coups de fusil. Quoique les prisonniers prévissent « bien le sort qui les attendait on a cependant la précaution « inhumaine de leur déclarer qu'on les conduisait au sup- « plice. Pendant la roule, le soldat impatient disposait de « leurs dépouilles; il prenait leurs chapeaux, il leur arrachait « leurs mouchoirs du cou; il leur enlevait leurs boucles, « leurs portefeuilles. A peine les prisonniers sont-ils hors « des murs de la commune, à peine ont-ils gagné le chemin « de Tours, Simon s'empare du cheval d'un gendarme; « l'exécution commence. Un vieillard ne peut marcher, il (( donne ordre de le tuer, et, portant la parole, il dit : En
« voilà un de tué ils ont massacré nos frères d'armes;
« enfants, courage! n épargnons pas ces gueux-là. Les vic- (( times s'accumulent sous les mains de Le Petit et de Simon; « impatientés, dans leur rage, ils coupent à coups de sabre « les €ordes qui liaient ces malheureux; la liberté ne leur est
« donnée que pour recevoir la mort on donne l'ordre
(( un feu de file, qui se fait entendre au loin, apprend à tous « les bons citoyens l'attentat horrible qui vient de se com- « mettre; deux cent quatre-vingts malheureux sont assassinés; « ceux qui n'étaient qu'estropiés ne demandaient pour grâce (( dernière que la mort la plus prompte. On vit, au milieu de « ce carnage affreux, des enfants prendre des masses de « pierre et en écraser les cadavres qui palpitaient encore. « Mais qui l'eût cru? On vit des citoyens présents à cette ter- « rible scène : Bonneau, Lemoine et Martin. Lemoine prit « part à l'action par ses discours, et Martin par des faits. Le « premier reproche à un gendarme son humanité de ne vou- « loir pas tuer ce qu'il appelait ces coquins-là. On vit le (( second faire usage tour à tour du couteau et de la pique pour « égorger ces infortunés. Les dépouilles ensanglantées de ces « malheureux furent la récompense de tant d'atrocités; les «hommes, les femmes se les disputaient. Le Petit, encore
« teint du sang qu'il venait de répandre, écrit aux membres « du Comité de surveillance de Chinon que, malgré la surce veillance et les précautions qu'il a prises, il n'a pu con- (( tenir plus longtemps l'indignation des soldats, et qu'ils ont « satisfait leur juste fureur en répandant le sang des bri- « gands aux cris mille fois répétés de : Vive la République! « d'une multitude de citoyens dont ils avaient été suivis.
(( Un malheureux était échappé à cette scène sanglante; il « est pris le lendemain, 15, dans la commune de Beaumont, (( et de suite conduit au Comité de surveillance de Chinon. (( Au moment où on lui faisait subir son interrogatoire, entre « Vaulivert; il s'empare de la parole, et, après quelques « questions, il dit aux membres du Comité : Cela me regarde « naturellement, j'en fais mon araire. Il donne les ordres à « un officier de garde; on va chercher quelques soldats, et « le malheureux est conduit à la prairie Saint-Jacques, où il « est fusillé. Tel est l'usage que Vaulivert faisait de ses « pouvoirs illimités.
« Depuis Chinon jusqu'à Tours, il paraît qu'il y eut quelce ques malheureux de fusillés; mais les circonstances de leur « mort sont inconnues. Toujours même tactique de la part « de Le Petit. Il arrive le premier à Tours, il y prévient le « peuple contre les prisonniers; on demande qu'ils soient « noyés. Son vœu est bientôt exaucé; un des prisonniers « s'étant écarté des voitures et ayant été menacé par les « soldats de l'escorte, le commandant le prend de la main « d'un officier de garde, ordonne de le fusiller sur-le-champ; « il est amené près du parapet, fusillé et jeté à l'eau. Le Petit « rendu à la municipalité, on lui proposa, d'après les décla- « rations qu'il fit du nombre des prisonniers, de lui donner « des rations de pain et la paille nécessaire; il eut l'inhuma- « nité de répondre que ce n'était pas la peine, que ces gueux- « là étaient mourants, n'avaient besoin de rien et ne pou- « valent arriver à Orléans; remontrances qui firent que le « pain ne fut distribué que le lendemain. Ce trait peint la (( férocité de son caractère et ses desseins perfides.
(( Le convoi arrive à Amboise. Deux Allemands et le « citoyen Péan, ci-devant curé de Clierai, sont immolés à « la fureur de Le Petit. En vain l'humanité réclame plus (( particulièrement en sa faveur; il était Agé, et n'avait au- « cune condamnation contre lui. — J'ai Vordrc, répond Le « Petit, il faut qu'il périsse. Cet infortuné est conduit der- « rière les voitures, et est fusillé. Il paraît qu'à Amboise (( une partie des prisonniers fut conduite à la Tour, et que (( l'autre resta de l'autre côté de l'eau. Ceux qui sont destinés « à passer l'eau sont conduits dans une charrière. Dans cette « traversée, deux malheureux paysans sont jetés à l'eau; en « vain ils luttent contre la mort, en vain ils veulent se cram- (( ponner au bâtiment, on les sabre, on les tire à coups de « fusil. En débarquant une malheureuse femme, âgée de « quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans, dont l'esprit était « aliéné, Le Petit ordonne de la fusiller; sa nièce se jette « sur elle, elle lui fait un rempart de son corps, elle s'écrie (( qu'il faut les tuer toutes deux. Ce généreux dévouement « sauva la vie à la tante, excita la pitié des volontaires, qui « la relevèrent et l'aidèrent à remonter le port.
« Le 18, le convoi se rendit à Blois; à un quart de lieue « de cette commune. Le Petit ordonne aux prêtres de mettre « pied à terre. Les prisonniers, en entrant, y furent reçus « aux cris de : Vive la Nation! Vive la République! Quelques « enfants criaient : A la guillotine! Mais la présence du ma- « gistrat sut écarter cette première effervescence. Le Petit se « présente à la municipalité, excipe l'ordre de translation et (( demande une auberge. L'officier municipal le conduit au « Château-Gaillard; les femmes qui étaient dans des voitures (( furent déposées dans des chambres, les hommes et les « prêtres dans des écuries. Un piquet de cinquante hpmmes « de garde avait été commandé pour aller au-devant du con- « voi et proléger les prisonniers; mais cette garde n'était « pas celle qui convenait aux intentions de Le Petit, il fît tous ses efforts pour l'éloigner.
« Deux ofTiciers municipaux conduisirent ensuite Le Petit
« au Département, où le séjour qu'il demandait lui fut refusé. « Là, en peu de mots. Le Petit fit connaître son caractère (( bouillant et irascible, et ses intentions perfides. Sur le « refus qu'on lui fit, il déclara qu'il prendrait son parti, et « qu'il saurait bien se défaire des détenus. Il était alors « entouré des Plucquet, des Goulu et autres commissaires « qui, pour le malheur de la commune, y avaient été vomis « par le département du Loiret. Hézine était présent, et a sourit à cette première attaque; mais une seconde fut portée « par un des commissaires, qui demanda que les hommes « incarcérés comme suspects à Blois fussent confiés à Le « Petit pour leur translation à Orléans. Cette proposition « couvrit de honte celui qui la fît, et la fermeté de l'assemblée « l'éloigna. Les habitants de cette commune étaient inquiets « sur le sort des malheureux prisonniers; déjà le bruit des « atrocités de Le Petit se répandait, déjà même on parlait « de fusillade pour le lendemain. Un propos tenu par Hézine, « qui avait alors de la prépondérance parmi le peuple, se « communiquait; il avait dit devant la maison de la com- (( mune : Demain, au matin, on leur donnera une bonne cor- « rection, et nous (erons voir aux Blaisois comme on les « arrange; mais, malheureusement, cette première rumeur « ne fut pas connue des autorités. On ignore si, jusqu'à cette « journée, Hézine et Gidouin avaient eu quelques liaisons <( avec Le Petit et Simon; mais bientôt elles se firent con- « naître d'une manière plus ostensible. Le Petit et Simon (( étaient logés à la Montagne; Hézine y fut le soir, 18 fri- « maire, veille de la fusillade. Quel motif l'y conduisit? « quelles affaires y avait-il à traiter? Le même soir, Hézine, « sur les onze heures, se rendit à l'auberge de la République, (( où il soupa. n fut question de la fusillade; il dit qu'elle « devait avoir lieu le lendemain, à sept heures du matin, et « qu'il comptait s'y rendre. Oui lui avait dit l'heure où la (( fusillade devait avoir lieu? comment l'avait-il appris? et « pour quel molif?
« Le lendemain 19, Hézine est mémoratif de l'engagement
« qu'il avait pris la veille. Dès six heures du matin, il va (( voir les prisonniers; il dit à quelqu'un qui l'accompagnait « quil {allait lusiller treize prisonniers à Blois pour donner « l'exemple au peuple^ et que c'était lui qui était la cause « qu'on lusillait à Blois, qu'on commencerait par des paysans « et qu'on finirait par de saints prêtres. Il ajouta qu'il avait « soupe avec Le Petit dont il avait reçu une lettre, et qu'il « devait y avoir deux autres fusillés à Beaugency, disant que « la fusillade de Blois aurait lieu à huit heures du matin. A « moins d'avoir assisté au conseil de Le Petit, à moins d'avoir « participé à ses projets, on ne pouvait être plus prévoyant, « car tout ce que dit Hézine arriva.
« Ce jour-là même Hézine vint trouver Le Petit à son « auberge, causa avec lui, et sur quelques observations que « fît quelqu'un qui l'accompagnait, la conversation étant sur « la fusillade qui devait a^ oir lieu, Hézine répondit : Mort « aux aristocrates! faut-il donc des ordres pour les tuer? En « attendant l'heure fatale, Le Petit, Hézine et Gidouin se « promenaient dans la cour de l'auberge du Château-Gaillard, « se tenant sous le bras. Gidouin et Hézine disaient à Le « Petit : Tu vas nous en faire fusiller, de ces sacrés gueux de (.( prêtres, afin de faire un exemple au peuple et montrer à « ces sacrés aristocrates de quelle manière on les arrange. — (( Ce que tu voudras, répondit Le Petit, ils sont à ma dispo- (( sition. — Est-ce à cette provocation que les infortunés « durent leur malheureux sort? ou avait-il été arrêté dans le « conciliabule qui eut lieu la veille au Château-Gaillard entre « Le Petit, Gidouin et Hézine?
« Entre huit et neuf heures du matin, tout était disposé « pour le départ. Le Petit donne l'ordre pour faire partir « les voitures, il va même en avant. Il rencontre Hézine et « Gidouin à la pointe qui fait face au Château-Gaillard, « Hézine lui dit : Eh bien! vas-tu nous en faire fusiller? com- « bien en vas-tu fusiller? Les voilà partis. Le Petit répond « d'un air farouche : Ceux qui sont à fusiller ne sont pas encore partis. Un instant après. Le Petit rentre à l'auberge.
« fait sortir quatre paysans de l'écurie; il les fait conduire « au bord de l'eau, les range lui-même les uns après les (( autres, et ils sont fusillés par ses ordres et jetés tout (( habillés dans la jivière. Hézine et Gidouin sont les premiers « à applaudir à ce spectacle par les cris de : Vive la Nation! (( Gidouin dit alors à Le Petit : Est-ce que tu ne nous leras (( {usiller que ces quatre paysans-là? tu ne nous leras pas « [usiller quelques curés? Ces mots à peine prononcés, il « descend au bord de l'eau, regarde les cadavres, et dit :
« Ce sont de [ gueux, de | scélérats, on fait bien de
(( les lusiller. C'est probablement dans ce moment que Le « Petit dit ou crie : Vive la Nation! il n'y a qu'à aller chercher
« de ces b de prêtres, on va leur en faire autant. L'impa-
« tience de Gidouin ne tarda pas à être satisfaite, cinq prêtres (( sont amenés sur le bord de l'eau, Le Petit les range lui- « même, l'un d'eux ôte son habit qu'il donne aux volontaires «et les prie de ne pas le manquer; l'ordre cruel est donné, « ils sont tous fusillés, mais l'un d'eux n'est pas frappé à « mort, un officier plus humain donne l'ordre de tirer à sa « tête, et il tombe à ses pieds. Bientôt les vautours partagèrent « leurs dépouilles; ils les portèrent en triomphe et les dépo- « sèrent dans les charrettes. La consternation était peinte « sur toutes les figures, toutes les âmes étaient glacées « d'effroi, un morne silence régnait dans la €ommune. Il n'y (( avait que celui qui avait pris un barbare plaisir à faire « rouler les cadavres dans l'eau, qui pût être gai après une (( scène aussi sanglante; il n'y avait que celui qui se per- « suadait que la France se purgeait en versant illégalement « le sang de ces malheureux, qui pût n'être pas agité; il n'y (( avait que celui qui se faisait un triomphe de porter sur ses « habits du sang de ces infortunés, qui pût ne pas avoir (( l'âme bourrelée; il n'y avait que celui qui disait qu'il « n'avait pas regret de mourir après avoir joui d'un si beau « spectacle, qui pût être tranquille; il n'y avait que celui qui « posait en principe que le gouvernement ne pouvait s'éta- (( blir que par de pareilles atrocités, qui pût encore songer à
(( son plaisir. Aussi Gidouin fit-il part de sa joie à tous ceux <( qu'il rencontra, et chercha-t-il à la leur faire partager.
a De Blois, le convoi fut conduit à Beaugency (1), où les « prisonniers arrivèrent et furent déposés à l'auberge de la « Forêt; un piquet de la garde de Beaugency leur fut donné. « On les fît défiler dans l'écurie, leur domicile ordinaire. Un « des malheureux, qui avait les jambes nues et gelées, était « conduit par ses camarades qui le tenaient par-dessous les « bras. Le Petit et le commandant de la force armée com- « mandèrent au citoyen de Beaugency qui était de garde de « le tuer. Le volontaire, indigné de cette proposition, s'y (( refusa. En ce cas, lui dirent-ils, nous le levons tuer demain « matin. Toutes les dépouilles des malheureux fusillés « n'étaient point abandonnées aux soldats, les chefs parta- (( geaient ce qu'il y avait de plus précieux. Le Petit fît monter « dans sa chambre à Beaugency une boîte qui appartenait à « l'un d'eux, il la brisa et disposa des effets qu'elle contenait. « Il y vendit dans la cour de l'auberge un lit et un matelas. « Cette vente attira sur lui les reproches des soldats. Ils « furent poussés si loin qu'il ne put les apaiser qu'en pro- « mettant d'en rendre compte le lendemain à la halte; ils « reprochèrent à Le Petit d'en avoir ainsi agi à Blois et à « Tours.
« Le 20 frimaire, jour où fînirent tant d'atrocités, le convoi « se mit en marche sur les sept heures du matin pour se « rendre à Orléans, lieu de sa destination. Des citoyens de « garde entrèrent dans l'écurie de l'auberge de la Forêt; ils « y trouvèrent trois malheureux exténués de fatigue et « étendus sur la paille; l'un d'eux était aveugle. Ils s'en « saisirent et le montèrent sur une des voitures; ils revinrent « ensuite vers les deux autres; en vain ils leur firent envi- « sager les dangers qu'ils allaient courir. Le commandant (( de l'escorte et Le Petit, instruits de cet événement, quit- « tèrent leur chambre et descendirent à l'écurie. Le Petit
(1) Voir l'Histoire de Beaugency, par Lottin ot Pellieux (t. I, p. 268).
(( voulut faire fusiller ces malheureux, la maîtresse de l'au- « berge s'y opposa. Aussitôt Le Petit appelle quelqu'un de « son détachement. Ces deux malheureux sont traînés au « dehors, la figure contre terre. Alors Le Petit était entouré « de la garde citoyenne. Elle refusa d'obéir à ces ordres « inhumains. Elle refusa même de donner ses armes. Le « commandant de la force armée se saisit d'un fusil à deux « coups, tire sur l'un et sur l'autre de ces malheureux, et il « est à l'instant imité par sa troupe; les cadavres sont laissés « sur place, et le détachement fait route.
« On assure que dans cette circonstance, une malheureuse « femme, ex-religieuse, serait tombée sous le fer de ces « assassins si un des citoyens de la garde ne l'eût prise dans « ses bras et mise sur une voiture, action digne d'éloges tant « de la part de ce citoyen que des autres, dans ces temps de (( calamités publiques où la vertu et le courage étaient ré- (( duits au silence. Le juge de paix a constaté ce cruel événe- « ment par ses procès-verbaux du 20 frimaire an IL
« Les prisonniers arrivés à Orléans y trouvèrent secours « et assistance; ils furent mis sous la protection de la loi.
« Les dénégations les plus formelles ont été les réponses « de Gidouin, Hézine et Bonneau. Simon a prétendu qu'il « n'était qu'un être purement passif, soumis aux volontés de « Le Petit, qui n'agissait, disait-il, que d'après des ordres « supérieurs et auxquels il croyait devoir une obéissance « aveugle (1).
« Fait au cabinet de l'accusateur public, le 13 thermidor « an IIL
Signé : P. N. Doublet. »
Le 30 fructidor (2) suivant, les accusés furent mis en jugement; les débats durèrent huit jours, et l'affaire était sur le
(1) Je supprime ici le réquisitoire. Suit l'ordonnance de prise de corps rendue le même jour par le tribunal criminel de Blois.
(2) 16 septembre 1795.
point d'être terminée, après avoir coûté plus de six cent mille livres à la Nation, lorsqu'un décret survint qui, en annulant la loi du 4 messidor dernier (1), ordonna que la procédure serait recommencée d'après les formalités de la loi du 15 septembre 1791. On s'en occupait; les coupables étaient réintégrés en prison, lorsque la législature finissant, on donna aux assemblées primaires le tour d'une nouvelle constitution (2). C'était un piège, la nation se crut prête à reprendre ses droits.
Les assemblées primaires furent convoquées. J'allai à celle de mon canton à Cellettes. Je me présentai des premiers. Il n'y avait que six personnes, et je me retirai; bientôt l'assemblée commença." On m'avait vu; trois messagers vinrent me chercher coup sur coup. J'appris qu'il n'y avait qu'un cri dans l'assemblée pour que je me présentasse. Je n'en tins pas compte, sous prétexte que j'étais fatigué; toutes les voix se réunissaient pour me donner la présidence, et je sentais combien cette place était scabreuse pour moi, parce qu'un noble ne devait pas être en évidence. Je ne parus que lorsque je sus qu'on s'était décidé à nommer le sieur Serreau (3), juge de paix. Il était important de faire de bons électeurs. Toutes les voix tombaient sur moi, mais je priai qu'on m'oubliât et qu'on nommât plutôt mon fils aîné; il fut nommé, ainsi que M. Boitot (4), et le choix était bon. Les secrétaires furent bien choisis. La constitution fut acceptée, sauf la réélection des membres (5). On sait tout ce qui est arrivé en
(1) 22 juin 1795, décret qui attribue aux tribunaux criminels la connaissance des meurtres et assassinats commis depuis le 1" septembre 1792. Il fut rapporté le cinquième jour complémentaire an III (31 septembre 1795).
(2) C'est-à-dire que l'on soumit à l'approbation de ces assemblées la Constitution de Fan III. Elles durent se réunir à cet effet au plus tard le 6 septembre.
(3) Ancien bailli de Corraeray; son fils avait épousé la fille de la marquise de la Brisolière et la perdit après un mois de mariage.
(4j Dont il sera question un peu plus loin.
(5) D'après un décret portant la même date que la constitution (22 août 1795), les assemblées électorales étaient tenues de nommer les deux tiers des membres de la Convention en activité. Deux des
conséquence. Notre canton ne fut cependant pas tourmenté, quoiqu'il n'eût pas agi dans le sens des gouvernants.
L'insurrection arriva à Paris (1) et fît la force des députés; on écrasa tous les honnêtes gens. Une chose remarquable, c'est que les habitants de Paris furent aussi nuls qu'ils l'avaient toujours été; s'il y en eut de tués, c'étaient des curieux. On sait que les présidents et les secrétaires des élections, grands parleurs qui n'avaient pas de plans arrêtés, furent persécutés et tourmentés; deux furent mis à mort.
Dès que l'Assemblée et le parti se virent triomphants, ils envoyèrent de leurs membres avec des pouvoirs de proconsuls; on sent parfaitement que c'étaient des jacobins. Ce fut Sevestre (2), député, qui fut envoyé à Blois. La première chose qu'il liL l'ut de donner la liberté à tous les scélérats qui étaient en jugement.
Mon neveu, M. de Salaberry, avait plus de droits qu'un autre à se prononcer. Il était resté treize mois sous le couteau, et il avait la mort de son père à venger. Il s'était donc prononcé dans les assemblées primaires de Blois avec une telle force, une telle éloquence, qu'il avait entraîné tous les honnêtes gens contre les gueux. Ces derniers, plus rassurés, le poursuivirent par tous les moyens. Sevestre, sans aucun droit, voulut l'incarcérer, mais il s'enfuit à Paris, où il prouva son innocence devant les Comités.
Cependant la nouvelle constitution s'organisait, et le Directoire prenait de l'autorité; le premier usage qu'il en fît fut de mettre en place comme commissaires tous les scélérats et les buveurs de sang, tels que Hézine, Simon, Bon-
sections de Blois protestèrent énergiquement et adhérèrent au soulèvement des sections de Paris. (Histoire de Blois, t. II, p. 139.)
(1) A Paris, la majorité des sections, tout en adoptant la constitution, avait voté contre la réélection. La Convention ayant proclamé, le 1" vendémiaire (23 septembre), que les décrets étaient adoptés par la majorité des assemblées primaires, les sections de Paris se soulevèrent. La Convention triompha de cette insurrection le 13 vendémiaire. On sait le rôle que joua Bonaparte dans cette occasion.
(2) Achille Sevestre, d'Ille-et-Vilaine, conventionnel régicide, que nous retrouverons plus loin simple messager d'Etat.
neau, tous gens à rouer. La peur de la chouannerie faisait alors agir le Directoire, mais il s'aperçut bientôt qu'il organisait le crime, l'assassinat et la révolte.
C'est au moment où l'on s'occupe de rappeler les honnêtes gens dans les places, soit à Paris, soit dans les départements, que je finis cette partie de mes Mémoires, pour prendre, à partir de ce jour, la forme des Mémoires de L'Etoile.