CHAPITRE X
Nouvelles élections. — Le tour des chapeaux. — Les électeurs et les élus. — Organisation de la garde nationale de Blois. — Nouveaux détails sur le procès de Vendôme. — La famille de Paroy. — Mort de Baudouin; son cabinet de tableaux. — Une lettre à Jelyotte; sa réponse. — Mort de Scdaine. — Olavidès à Cheverny. — Fin du procès Babeuf. — La délibération du jury. — L'exécution. — Le bourreau Sanson. — Voyage à Paris. — L'Odéon. — Le costume des femmes. — Le Palais-Royal. — Les Anciens et les Cinq-Cents. — La salle de l'Institut. — Pajou et la statue de Turenne. — Détails sur le procès des Sérilly — La comtesse de Beaumont. — MM. de Richebourg, Sanlot, Lafrelé. — Fortune de Robbé de Lagrange. — Il accompagne madame Bonaparte en Italie. — Dossonville; curieux renseignements qu'il donne à l'auteur. — Les émigrés rentrés. — Retour à Blois. — La foire. — Le passage des déportés de fructidor; le commandant Dutertre. — Madame Barbé-Marbois.
Cependant, on était impatient d'organiser les assemblées primaires. Les honnêtes gens espéraient, non sans raison, que le plus grand nombre des électeurs ne seraient point terroristes, et que, la majorité de la Convention étant bonne, la minorité des enragés, qui n'avait plus qu'un an d'existence, ferait place à des gens probes et point chargés de crimes. Les jacobins se coalisaient, tandis que les propriétaires et les gens qui n'aimaient que la tranquillité s'entendaient sans coalition. C'était le moment de payer de sa personne, et tout homme bien pensant s'était promis de ne refuser aucune place où on le nommerait, pour en fermer la porte à tous les jacobins.
D'après la nouvelle constitution (1), il n'y avait plus par canton une seule assemblée, mais, selon la population, deux, trois ou quatre sections. Le nombre des électeurs était dimi-
(11 De lan III. Les instructiojis pour les élections dont il s'agit sont du 5 veiilôpo an V (23 février 1797). Les assemblées primaires devaient se réunir le 21 mars.
nué; au lieu d'en avoir deux pour Cheverny, deux pour Cour et deux pour Chitenay, leur nombre était réduit à quatre. Notre section, composée de ces trois communes, se réunissait à Cour; je m'y rendis. Nos choix furent faits dans la journée. Président d'âge, je fus continué à l'élection; j'eus, sur 110 votants, 70 voix pour être électeur; la majorité n'étant que de 56 voix, je fus le premier. Cour devait, vu sa population, avoir deux électeurs. Le sieur Bimbenet, François, notaire, eut 05 voix, et M. Serreau, juge de paix, 60 pour Chitenay. Ainsi, au premier scrutin, trois électeurs furent nommés; il fallait un second scrutin pour nommer le quatrième, et le sort tomba sur M. Duchêne, propriétaire, homme estimable. Il n'y eut donc aucun terroriste dans nos choix.
Le canton de Cellettes était divisé en trois sections; le choix de Cellettes fut excellent, mais à Vineuil, commune voisine de Blois et travaillée en conséquence, l'élection fut détestable.
A Blois, sur 16 électeurs, il s'en trouva 11 de bons. Je vais consigner ici quelques scènes particulières qui ont caractérisé ces élections.
A Blois, il y eut quatre sections; celle de l'évêché, composée de ce qu'il y avait de mieux et de plus instruit, redoutait les paysans, devenus presque tous propriétaires de biens d'Eglise pendant la Révolution, et échauffés par les jacobins qui les effrayaient de l'idée de perdre leurs propriétés par le retour à l'ancien régime. Le président d'âge était M. Bourdon, ancien subdélégué, âgé de soixante-dix-huit ans, mais ayant toutes ses facultés comme à quarante. Homme estimé et du plus grand mérite, il savait conduire la populace dont il avait été fort aimé. Son ton plaisant fît beaucoup rire; il arrêtait tous les paysans : « Allons, viens donc, toi, souve- « rain! » Et ils arrivaient. Un seul crut, comme c'était vrai, qu'il se moquait de lui. « Je le suis, dit-il, autant que vous. « — Ohî répond Bourdon, je t'en défie, je suis président, (( et pour le moment j'en \aux deux comme toi. » Cepen-
dant le fameux Gidouin faisait des listes pour tous ces paysans, lorsque quelqu'un s'en aperçut, et, sans faire semblant de rien, passa auprès de lui et s'en saisit. A l'instant Gidouin s'avance pour les reprendre, l'autre les tient dans sa main derrière son dos, et, sur un geste de Gidouin, il lui applique un coup de poing dans l'estomac, et le fait reculer. La querelle s'engage. Un M. Pointeau, échappé des mitraillades de Lyon, s'avance vers Gidouin. « Que veut ce misé- (( rable? » crie-t-il d'une voix enrouée, « je ne puis plus « parler depuis que, le jour où l'on allait m'assassiner à « Lyon, j'ai bu d'un trait une bouteille d'eau-de-vie. Va, « retire-toi, infâme, couvert du sang des prêtres assassinés « sur la levée. Toutes tes démarches ne sont que des « crimes! » Les citoyens faisaient cercle; Gidouin balbutia, devint blanc, s'éclipsa, et, dès la première séance, il disparut de manière qu'on ne l'a pas revu depuis.
Du mardi, l'assemblée fut prolongée jusqu'au samedi au soir. On n'avait encore nommé que deux électeurs, M. Bellenoue et M. Fleury, tous deux propriétaires de biens nationaux, mais considérés dans la ville par leurs talents. On songea à remettre la séance au lundi. Les habitants des Granges ne le voulaient pas, parce qu'étant libres le dimanche, ils pouvaient venir seconder les jacobins. Le président Touzard décida que ceux qui voudraient remettre la séance au lundi ôteraient leur chapeau et le tiendraient en l'air. Arrive au bureau en députation un paysan des Granges, le chapeau sur la tête. « Citoyen président, je voulons que la « séance soit pour demain dimanche, je sommes les maîtres. « — Qu'est-ce que tu dis? dit Touzard, approche-toi. Sais- « tu qu'il ne faut pas avoir le chapeau sur la tête? Tiens, fais « comme moi. » Il ôte son chapeau et l'élève. Le paysan en fait autant, et le président prononce que, d'après la majorité, la séance est remise au lundi. Le paysan se couvre tout en colère. « Mais, morgue! ce n'est pas ce que je voulions. — « Regarde, dit le président, tu vois la quantité de chapeaux « en l'air. » Ce qu'il y a de plaisant, c'est que tous ceux qui
l'avaient envoyé en députalion avaient suivi ses mouvements, et que presque tous avaient ôté leur chapeau. La séance fut remise au lundi, ce qui procura deux choix excellents : M. Touzard et M. Baron Germonnière.
Le dimanche, le nommé Boutet, anciennement garde traversier (1) au service de ma belle-mère au château de Betz, s'était chargé de travailler le bourg des Granges. Il leur dit : « Ne voyez-vous pas qu'on vous trompe? Les honnêtes gens « ne veulent pas plus que vous qu'on rentre dans les biens « vendus, puisque les deux électeurs déjà nommés sont de « ceux qui en ont le plus acheté. » Le fait était vrai, et ce raisonnement les convainquit tellement que le lundi pas un paysan des Granges ne se trouva aux élections.
Les électeurs étaient 230, à peu près comme dans les anciennes élections. Environ 180 étaient des gens honnêtes et probes; les autres étaient très-mauvais, mais on pouvait se rassurer sur les choix, ayant la majorité.
J'arrivai à Blois le dimanche matin pour les élections. Tous les bons électeurs n'avaient qu'un plan, celui d'expulser les jacobins. On savait que les électeurs de Romorantin étaient tous très-mau^ais; mais, comme je l'ai dit, en calculant nos forces, nous comptions 180 bons électeurs sur 230. Tout Vendôme était bien pensant, les campagnes et la ville dans une union excellente. Blois, mené par une demidouzaine de personnes, avait négligé les campagnes; on s'était imaginé que l'influence de la ville départementale devait tout faire. Ils se trompèrent, mais l'honnêteté des électeurs suppléa à leur impéritie.
Mon voyage de Vendôme avait eu pour principal objet de m'aboucher avec ceux que je croyais les plus capables. Ils m'avaient décidé à prendre la place d'électeur, quoique j'eusse préféré ne plus me charger de pareille chose. Tout le Vendômois portait ses vues sur M. Turpin, pour le nommer
(1) Traversier, chargé de percevoir le droit de travers, sorte de péage féodal. (Lacurne de Sainte-Palaye, Dictionnaire... de Vaneien langage..., et Ducange, Glossaire : Traversum.)
président d'un tribunal quelconque ou accusateur public. Sa conduite, d'une prudence excessive dans toutes les positions où il s'était trouvé, avait rendu impossible son élection comme député. Comme il n'était pas encore temps de prendre dans la classe des ci-devant possesseurs de terre, il fallait se résoudre à choisir parmi les procureurs, les avocats ou les juges actuels.
Ce qui, tôt ou tard, amènera la chute de la République, c'est que l'honneur n'est compté pour rien dans l'ambition d'avoir des places. Autrefois, un homme payait l'achat d'une charge 40 à 50,000 livres, pour n'avoir que 300 livres de revenu; mais la considération qui y était attachée, et l'assurance qu'il y resterait toute sa vie, le dédommageaient de ce sacrifice; et plus il la gardait, plus il prenait de poids pour lui et ses enfants. A présent que tout le monde est ruiné, les avocats qui se sont bien conduits pendant la Révolution sont dans la pauvreté; ils ont perdu les bailliages de seigneuries qui étaient bien payés. Le champ maintenant leur est ouvert pour toutes les places, et ils en profitent, en se fondant tout naturellement sur leurs besoins.
J'appris qu'il se tenait un comité chez un M. Delatour. Je n'y étais pas invité, et le lieu de la réunion me déplaisait; je gardai donc le silence.
M. Delatour avait commencé sa carrière par être avocat, puis procureur à Saint-Domingue; il y avait fait si prodigieusement ses affaires, au lieu de faire celles des autres, qu'il avait été chassé de Saint-Domingue par un jugement. Je tenais ce renseignement du sieur Hachin, un de ses juges. Arrivé à Orléans, il avait voulu être président des trésoriers de France (1), et il y avait réussi, tout en essuyant beaucoup
(1) Delatour, premier président du bureau des finances d'Orléans, de 1784. {Calendrier historique de iOrléanais.) Ce M. Delatour, ou de la Tour (Catalogue de 1789, bailliage de Blois, p. 16), était allié à la famille Berryer, el celui qui devint le célèbre orateur, et qui n'était alors qu'un enfant de deux ans, passa quelque temps à Savonnière avec son père et sa mère en 1792, après les massacres de septembre. (Ch de Lacombe, Les premières années de Berryer; Correspondant du 10 janvier 188G.J
de désagréments. Enfin, il avait fini par se confiner sur les bords du département, dans une petite terre en Sologne, appelée Savonnière. Depuis le 9 thermidor, il avait été appelé au Département et se vantait de tout faire, quoique ses collègues assurassent que c'était un des plus minces travailleurs.
M. Pardessus (1), avocat estimé, mais le plus fanatique de tous les hommes, était un des membres du comité, ainsi que Guyon de Montlivault, ambitieux qui n'avait la confiance de personne. Le reste du comité était composé de M. Touzard, président du tribunal civil, avocat aimé et estimé, ayant du talent, jadis subdélégué et électeur actuel, et de M. Fleury, juge et employé dans les eaux et forêts, aussi électeur. Ce fut ce petit comité qui distribua les places et qui se concerta avec les électeurs de Vendôme; car, pour la masse des électeurs, pourvu qu'il n'y eût pas de jacobins d'élus, tous les choix leur étaient indifférents.
L'assemblée se réunit. On nous dit de porter comme président le sieur Touzard, pour secrétaire le jeune Boishardi de Vendôme, et trois scrutateurs aussi désignés. Au premier scrutin, nous connûmes nos forces. Nous n'étions que 209 électeurs. Touzard eut 161 voix, Venaille de Romorantin n'en eut que 46.
Touzard avait fait son plan d'être nommé président du tribunal criminel, place dont les appointements valaient 2,500 livres; mais les Vendômois, ceux de Montoire, et ceux de Mondoubleau se réunirent pour vouloir nommer à cette place le sieur Moulnier, qui en était déjà pourvu.
On procéda d'abord à l'élection des deux membres du conseil des Anciens et de celui des Cinq-Cents. Tous les élec-
(1) Je ne pense pas qu'il s'agisse de Jean-Marie Pardessus, le célèbre jurisconsulte, qui, dix ans plus tard, devint maire de Blois et député au Corps législatif. Il était cependant déjà avocat en 1796, mais son âge (vingt-quatre ans) ne permet guère de penser qu'il eût encore une grande influence politique. Il est donc à supposer qu'il est plutôt question de son père, avocat comme lui, et royaliste dévoué, qui avait été incarcéré pendant la Terreur. Le frère aîné de Jean-Marie périt à Savenay, dans les rangs des Vendéens.
teurs savaient bien que le parti de Pardessus voulait Jousselin pour les Anciens, à cause de son dévouement à la religion; malgré cela et faute d'autres, il fut nommé à une majorité de 50 voix contre Dubois-Crancé (1), que portaient les jacobins. Le sieur Deschamps (2) fut nommé avec le même avantage, porté par tous les électeurs du Vendômois, quoiqu'on pût dire la môme chose pour lui que pour Jousselin. Ils passent pour de fort honnêtes gens et capables.
Les élections finies, on s'était divisé en bureaux selon la loi. J'arrivai avant l'ouverture de l'assemblée. Je fus alors chambré par quelques électeurs du Vendômois qui avaient confiance en moi. Ils me dirent que messieurs de Blois voulaient accaparer les meilleures places, et qu'ils ne le souffriraient pas; que si Blois voulait faire scission, ils étaient assez pour faire face à tout, et qu'ils voulaient la place du tribunal criminel pour Moulnier. J'allai trouver Touzard et Fleury, je leur dis combien j'étais étonné des intrigues et. des menées que je voyais faire, qu'ils avaient près d'eux deux personnes qui, possesseurs de biens considérables, devaient avoir quelque poids sur les électeurs, M. de Rancogne et moi, et qu'ils ne les avaient pas consultés; que leurs plans étaient déjoués, d'après ce que je voyais, par les électeurs de Vendôme, et que, connaissant mieux qu'un autre la capacité de M. Touzard, je venais à lui par amitié, pour tâcher de le tirer de cet embarras. J'ouvris alors l'avis que, pour ne pas faire de scission, il fallait que Touzard cédât la place à Moulnier, et qu'il se contentât de celle de juge. Ce n'était pas son compte, il tenait au revenu; enfin, on se décida à le faire nommer accusateur national.
Moulnier fut donc nommé président du Tribunal criminel, et Touzard, accusateur public; les autres juges furent nommés comme la cabale l'avait décidé. Delatour fut juge, pour quitter le département au bout d'un an, et l'on négligea de
(1) Conventionnel régicide très-connu, qui était ministre de la guerre au 18 brumaire et dut donner sa démission.
(2) Avocat à Vendôme.
placer Potel, ancien accusateur public, q^:i le méritait plus qu'un autre.
Ainsi se font ces élections qui forcément suivent au fond l'opinion publique, mais qui, dans les détails et les intrigues, sont pitoyables.
20 avril 1797. — On nous fait part aujourd'hui du mariage du marquis de Saumery avec mademoiselle de la Chateigneraie (1). La Nation s'était emparée de ses biens; mais on les lui a rendus. Il apporte vingt-quatre mille li\"res de rente et vingt-quatre ans; sa femme, dit-on, en a vingt-huit. Le mariage se fait en Suisse.
Bésard, terroriste, jadis soldat, devenu maire de la ville, a été condamné à restituer différents effets et des vins précieux. Il invoquait l'autorité de Garnier de Saintes, représentant en mission à Blois; mais Garnier n'a donné des ordres que de vive voix, et Bésard les a commentés à son profit. La nouvelle municipalité, en conséquence du jugement prononcé, l'a prié de ne plus revenir à l'hôtel de ville, et lui a signifié de cesser les fonctions de commissaire pour la vente des effets et outils de l'arsenal.
La garde nationale de la ville vient de s'organiser supérieurement a\"ec les personnes les plus estimées de la ville. C'est un M. Levrad, ancien quartier-maître de Royal- Comtois, ensuite officier, qui a été jusqu'à Taïti, qui la commande. On s'empresse de se ranger sous le drapeau; les habitants commencent à respirer et, petit à petit, à chasser tous les coquins, auxquels on ôte les armes pour les rendre aux propriétaires montant la garde.
Les sieurs Gandon, président de la haute cour, et Vieillard, accusateur pubhc, sont venus à Blois passer un congé de huit jours. A peine arrivés, on leur écrit que la femme de Didier (2), l'un des accusés, a été prise avec onze autres
(1) Louis-Marie de Johanne de la Carre, marquis de Saumery, marié à Angélique-Françoise Fournier de la Chateigneraie.
(2j Jean-Bapliste Didier, âgé de trente-sept ans, serrurier, ex-juré au Tribunal révolutionnaire. {Note de l'auteur.)
femmes de détenus qui avaient organisé un massacre général de toutes les autorités à Vendôme et à Blois. Ils attendent tranquillement à Blois. Il paraît que ce sont des efforts impuissants, et que le jugement sera prononcé avant la fm du mois prochain. On espère que la ville de Vendôme va être déclarée en état de siège jusqu'au jugement définitif, d'autant que l'infanterie qui y est depuis deux mois est gagnée par les coquins.
Real a reçu, on ne sait de qui, douze mille francs pour défendre certains accusés, et s'il les sauve, il touchera douze autres mille francs. Aussi fait-il, per (as et ne{as, tout ce qu'il peut pour gagner cet argent.
J'apprends à l'instant la mort de Monville (1), mon ancien concurrent pour la place d'introducteur, dont j'ai dépeint la figure, le goût et la magnificence. C'était pour moi une connaissance intime, sans être un ami; car avec son caractère d'égoïste parfait, on n'a pas d'amis. Il est mort le sang décomposé; un abcès à la gencive, qu'il a fait opérer, a déterminé la gangrène, qui l'a emporté en quatre jours. Il avait mangé jusqu'à son dernier écu, et ne laisse que des dettes. Après avoir sacrifié à toutes les filles, dont il changeait chaque nuit, il vivait depuis six ans avec une jeune personne des petits spectacles.
M. de Toulongeon, mon gendre, et ma fille, voulant procurer quelque éducation à leurs cinq garçons et à leur fille, se sont déterminés à quitter leur terre de Dian pour aller passer l'hiver à Fontainebleau, qui n'est qu'à six lieues de chez eux. Mon second fils, Courson, partit au mois de février pour aller les joindre. J'appris alors qu'il y avait à Fontainebleau beaucoup de ci-devant persécutés qui formaient une réunion de société. Parmi eux était le ci-devant marquis de Paroy avec sa famille. J'étais inquiet de lui depuis longtemps, et je n'osais demander de ses nouvelles. Il m'écrivit à l'instant, et voici une lettre dans laquelle il me donne les
(1) Racine du Jonquoy, que nous avons vu aussi porter le nom de du Thuit.
plus grands détails; il ne faut pas oublier qu'il était ex-constituant.
« De Fontainebleau, le 14 mars.
« ... Vous me demandez, mon cher ami, l'état de ma « famille. L'aîné, qui était dans la plus belle position pos- « sible, est maintenant à Paris, réduit au métier de graveur « pour nous faire tous vivre, et s'est fait une grande répu- « tation dans les arts par un talent qu'il ne cultivait que « pour son plaisir. Le second (1), ci-de\ant capitaine de vais- « seau, est marié en Saintonge, où il est dans les terres de « sa femme; il a trois enfants. Le troisième, abbé, a été « fusillé par la faction de Santonax. L'autre est au Cap, ré- « duit à conduire un cabrouet pour vivre. Il ne lui est pas (( permis de mettre le pied sur mes habitations, et l'on en a « séquestré quatre, malgré tous les certificats de résidence «que j'ai produits; le gouvernement,' sans pitié, s'en est « emparé et les fait valoir à son profit. Il est inutile de vous « dire où est le cinquième; il existe. L'aînée de mes filles, « madame la marquise du Hamel (2), est dans ses terres, près (( de Bordeaux, ayant deux grands garçons, dont l'aîné (3) « s'est marié, il y a quatre ans, avec la fille du comte « Ornano, guillotiné à Paris; elle est morte l'année dernière, « et a laissé un fils. Je m'étais réfugié chez ma fille le len- « demain de la mort du ***; je restai chez elle trois ans, dont « six mois en prison, tant à La Réole qu'à Bordeaux, où je « fus transporté pour être guillotiné, et jeté dans un cachot « affreux où je suis resté trente-sept jours sans voir le jour :
(1) Louis-Jean-Marie Le Gentil de Paroy, qui épousa en 1788 Marie- Rosalie de la Barre de Veissière, dame de Bellemont. (La Morinerie, Noblesse de Saintonge.)
(2) Guyonne-Emilie"^ Le Gentil de Paroy. née en 1754, mariée en 1773 à André-Bernard, vicomte du Hamel, lieutenant de maire de la ville de Bordeaux, déjà veuf de trois femmes. Il avait fait partie, en 1786, de l'assemblée des notables, et mourut en 1803.
(3j André-Guy-\ictor, marié en premières noces, en 1793, à Victoire d'Ornano. fille de François-Marie d'Ornano, lieutenant au gouvernement de Bayonne, guillotiné" en 1794, à l'âge de soixante-huit ans.
« je VOUS laisse à juger de mon agonie. A l'égard de ma fille (( cadette (1), elle est toujours restée avec sa mère dece puis 1792, que son mari passa à Saint-Domingue, où ses « biens ont été également dévastés, ainsi que toutes ses terres « dans la Vendée. On en est fort inquiet; il y a un mois qu'on « n'en a pas de nouvelles. Son fils, âgé de vingt ans, est « avec nous; c'est un sujet parfait, une jeune plante qui « languit dans son printemps. Les malheurs de la mère « avaient apitoyé nos tigres, elle est la seule qui n'ait pas été « en prison. Ma femme est restée en prison inhumainement « quatorze mois! »
J'ajouterai, pour finir ce triste tableau, que madame de Paro}^, sourde depuis vingt ans, n'avait de relations avec personne, et avait tous les titres, par sa conduite, au respect et à l'estime générale.
L'histoire de la sortie de cachot de M. de Paroy est un exemple de piété filiale. Son fils, peignant et gravant supérieurement, acquérant tous les jours une grande réputation, apprend la détention de son père et les dangers qu'il court; il vole à Bordeaux et se fait connaître comme artiste. Enfin, sur sa réputation, il se fait introduire chez madame Tallien, aussi humaine que son mari était féroce. Il finit par y être tous les jours, et il réussit à les peindre tous les deux. Il fait deux chefs-d'œuvre. La seule grâce, le seul payement qu'il réclame, est la liberté de son père. Il était temps; sur trentequatre détenus dans les cachots, il restait le sixième. Il y a trop de réflexions à faire pour en faire une seule.
Mon ancien ami Baudouin, capitaine aux gardes, vient de terminer sa carrière à quatre-vingt-deux ans, en janvier 1797 (2). Il joignait à beaucoup de talent en gravure un goût
(1) Louise-Adélaïde, née en 1758.
(2) L'auteur fixe ici la date de la mort de Simon-René Baudouin, que les biographes n'ont pas connue. Grimm parle en ces termes des gravures dont il est question plus bas : « M. Baudouin a dessiné d'après «nature et gravé VExercice de rinlanterie française dans toutes ses a positions. Cela fait un recueil superbe de soixante-trois planches in- « folio. Cet ouvrage ne se vend point. L'auteur le donne à ses amis et «aux gens du métier. » (Mars 1758, édition Tourneux, t. III, p. 487.)
exquis pour les tableaux. J'ai un recueil considérable de gravures en tranche de tous les grades du régiment des gardes; il avait un des beaux cabinets de tableaux de Paris, comme celui de M. Gaignat (1). Il s'en défit en faveur de la Russie, et, avant de le livrer, convint qu'il en ferait prendre des copies, qui étaient la consolation de sa vieillesse. S'étant, pendant la Terreur, retiré à Fontainebleau, il ne put éviter d'y être mis en prison, et, n'ayant point de domestique, il fut servi par les jeunes gens incarcérés comme lui. A mon dernier voyage de Paris, il avait voulu que j'allasse dîner avec lui, et je vis avec plaisir que la vieillesse n'avait pas affaibli ses goûts pour les arts.
Mai 1797. — J'ai plusieurs fois fait mention du fameux Jelyotte. Fidèle à son ancienne amitié, il m'écrivait à peu près tous les mois, et je lui répondais exactement. Ses dernières lettres me mandaient qu'il avait été incommodé; qu'il avait cru terminer son existence, qu'il était bien temps, puisqu'il avait quatre-vingt-deux ans; que tout ce qu'il désirait était de finir sa vie sans douleur. Elles avaient une teinte de tristesse qui me faisait une vraie peine. Je crus devoir lui faire son petit panégyrique pour l'éloigner de toutes ces idées; c'est un abrégé historique de sa vie, que je connaissais comme lui. Cette lettre est du 20 avril 1797, et envoyée à Oléron (Basses-Pyrénées).
« Vous voulez, mon vieil ami, que je vous écrive avec la «c même liberté que si nous causions ensemble, comme on « dit, les pieds sur les chenets. Quoique vous m'annonciez « que vous avez vos quatre-vingts ans bien révolus, à juger « par le caractère de votre écriture, je pense que vous avez « tout lieu de vous flatter encore d'y ajouter; au surplus, je « connais votre philosophie, qui vous fera envisager votre « fin sans la désirer ni la craindre.
« Comptons ensemble, mon vieil ami, et voyons si vous « avez à vous plaindre, et si, en jetant un coup d'œil sur le
(1) Voir, t. I, p. 116.
« passé, vous n'avez pas à vous féliciter de votre existence. « Il est permis à un ami de quarante ans de se féliciter (( avec vous de la charmante carrière que vous avez par « courue.
« Destiné à une prébende, votre oncle vous fait donner (( une excellente éducation, et vous déployez intelligence et (( facilité; il vous fait apprendre les langues, et vous excellez (( dans l'italien; sans vous en douter, sans peine, sans efforts, « vous devenez un excellent musicien et un bon compositeur, « car il nous en reste des morceaux excellents dans Zelin- « dor, etc. Votre adresse naturelle vous rend familier avec « tous les instruments, dont je vous ai vu jouer à volonté; « la nature vous a gratifié d'une haute-contre superbe et « d'un goût exquis. Vous cédez, à dix-spt ans, à la séduc- « tion d'aller débuter à l'Opéra à Paris. A l'instant, ce sont « des triomphes; tous les li\res éphémères et durables vous « comblent d'éloges. Orphée n'aurait pas eu en France un « plus grand et un plus long triomphe...
« A l'âge des passions, dans le pays le plus séduisant et le « plus enivrant, vous y résistez pour vous attacher à la meil « leure et à la plus grande compagnie du royaume, et vous (( y êtes retenu par votre personnel quand il n'est plus ques- « tion de \os talents... Je vous ai vu dans l'intimité de la « duchesse de Luxembourg, du feu prince de Conti; je vous « ai accompagné plusieurs fois à Chanteloup, où le duc de (( Choiseul, ses parents et amis, vous traitaient en égal... « Fidèle à l'amitié, vous êtes venu pendant quinze ans me «visiter à Cheverny
« L'enthousiasme et les plus grands applaudissements « devaient vous retenir au théâtre; vous avez la sagesse de « les sacrifier. A l'instant que vous quittez le théâtre, sans (( abandonner une société dont les soins vous faisaient un « devoir et une jouissance, vous sacrifiez tous les ans trois « mois pour retourner dans votre pays natal; votre aisance, « vous la sacrifiez à votre famille; vous mariez votre nièce, « et les bénédictions vous entourent, puisque dans vos petites-
« nièces vous avez le plaisir de voir votre sang uni à celui « des Navailles.
« Rappelez-vous que vous fûtes le premier l'auteur de la « fortune du fameux et malheureux La Borde (1), banquier « de la cour; qu'il vous en remercia par une association « momentanée qui ne dura pas autant que vous le mé- « ritiez.
(( L'âge mettant un terme à votre facilité à voyager, vous « vous fixez à Oléron au milieu des vôtres, et vous attendez (( philosophiquement le but que tout homme doit atteindre « d'après la loi de la nature. Tout ce que je souhaite donc « maintenant du meilleur de mon cœur, c'est qu'une pente « douce et insensible vous conduise à la fin de nos vies, « comme un voyageur qui arrive au bas d'une montagne « sans trouver de précipice »
Voici un extrait de la réponse de Jelyotte, du 8 mai. Elle fera voir à quel point il a conservé sa tête et sa tranquillité.
« Vous m'avez écrit, mon cher ami, une lettre trop char- « mante pour mon amour-propre; vous me dites toutes les « douceurs possibles. Vous me rajeunissez de quatre ans : (( j'en ai quatre-vingt-quatre sonnés depuis le 13 du mois <( dernier. L'abbé de Saint-Pierre avait bien raison : quatre- (( vingts ans sont un beau lot de la loterie de la vie, à plus « forte raison quand un carrière a été aussi heureuse que « longue. Véritablement la mienne a été très-agréable, et « surtout la partie que j'ai passée avec vous.
« Je vais parcourir votre lettre pour ne rien oublier, et « vous répondrai article par article, excepté à vos louanges « dont je ne retiendrai que les marques d'amitié et ma recon- « naissance. J'ai toujours aimé la bonne compagnie, et je <( lui ai dû tout le bonheur dont j'ai joui. C'est un heureux « hasard qui m'a poussé vers elle, et, dans la carrière que « j'ai parcourue, je pouvais bien être jeté en sens contraire.
(1) La famille de La Borde était originaire de Bielle en Béarn; elle portait primitivement le nom de Dort.
« Tout a concouru à me faire réussir, et j'ai peu de choses à « regretter. Les bontés particulières de feu M. le prince de « Conti sont l'époque la plus flatteuse de ma longue vie, et (( j'en conserverai le précieux souvenir jusqu'à mon dernier « moment.
« Je finis ma lettre pour qu'elle parte vingt-quatre heures <( plus tôt; j'aurais encore à répondre à quelques articles, « ce sera pour la première. »
Cette lettre, qui tient trois pages, me parlait ensuite de ses affaires personnelles.
Guyot, neveu de M. de Verdun (à eux deux, ils ont fait mes affaires pendant cinquante ans moins six mois), avait un an de moins que moi; j'apprends à l'instant, par une lettre de sa femme, qu'il vient de mourir en cinq jours d'une fièvre inflammatoire. Cette triste aventure nécessite un voyage à Paris, auquel j'avais cru devoir renoncer; je m'arrange en conséquence.
Nous éprouvons dans ce moment un nouveau chagrin. Notre ami Sedaine avait eu une grande maladie l'hiver dernier. Voici la lettre que je reçus, à la date du 18 mai, d'une de nos amies communes :
« L'état de notre pauvre ami a toujours empiré. Il s*est « déclaré depuis environ un mois une hydropisie qui achève « de le tuer; nous n'avons joui qu'un moment d'une fausse « convalescence. Il est absolument sans espoir, et les cha- « leurs qu'il fait depuis trois jours hâtent cet affreux moment. <( Ce qu'il y a de plus cruel, c'est qu'il souffre beaucoup et « qu'il a entièrement sa tête. Jugez quel spectacle pour sa « famille! J'aurais désiré ardemment que vous vous trouce vassiez à Paris dans ces cruels moments. Peut-être sera-t-il « temps encore. Venez le plus tôt que vous pourrez, puisque « vous devez faire le voyage.
<( Je reçois à l'instant une lettre du Louvre : notre ami « est fort mal, la nuit a été affreuse, on craint pour la « journée. Ah! grand Dieu! hâtez votre arrivée; on a besoin « de s^ amis, surtout quand ils sont comme vous. Adieu,
« mon ami bien respectable; ah! que nous sommes mallieu « reux! »
Ainsi tous les tristes événements se succèdent; il faut, avec une âme sensible et qui ne prend pas l'ossification de l'âge, s'attendre, en vieillissant, à devenir isolé. En général, j'ai besoin d'épancher mon âme, sans cependant aimer à faire de longues phrases. Une seule personne à qui je puis tout dire me suffit. AI. le président de Salaberry, M. de Boullongne de Préninville et M. Sedaine sont peut-être les seuls en qui j'aie eu une confiance entière. Maintenant que je ne peux plus faire et trouver des amis pareils, je n'ai plus que ce livre à qui je puisse confier journellement tout ce qui me frappe dans le cercle étroit où je vis.
J'ai retiré chez moi le fameux Olavidès, dont l'esprit, les lumières et la mémoire sont un flambeau continuel. Il a pour aumônier un M. Reinard, ancien professeur émérite de physique à Amiens, aussi respectable par ses connaissances que par sa douceur et ses vertus; tous deu:S sont fort pieux. La dévotion d'Olavidès est tout espagnole, c'est-à-dire tout en élans religieux et en soupirs. Sa tête s'échauffe pour la divinité, comme plus jeune elle pouvait s'échauffer pour la créature.
Il s'occupe de faire un ouvrage dans sa langue naturelle. Il est au quatrième volume. Voici le sujet : Au premier volume, on voit un jeune homme entiché des idées philosophiques, qui se livre à toutes ses passions; il est riche et agit en conséquence. Au deuxième, il se convertit en faisant toutes les oppositions tirées des philosophes anciens et modernes. Au troisième, il mène une vie nouvelle dans sa terre où il se fixe, et où il fait pour Dieu les plus belles actions possibles. Au quatrième, il moralise. Alors c'est la quintessence des meilleurs ouvrages sur cette matière. Les deux
(1) Sedaine mourut dans la journée du 17 mai 1797; on trouve des détails sur sa dernière maladie dans la notice que lui a consacrée la fille de Diderot, madame de \endeul. (Correspondance de Grimm, édition Tourneux, t. XVI, p. 245.)
premiers volumes sont en Espagne, où l'ouvrage doit être imprimé.
Enfm, le 26 mai, fut terminé à Vendôme le procès Babeuf. Les seize jurés restèrent assemblés pour répondre aux questions; les trois séries produisirent des liasses qui remplirent quatre-vingts cartons. C'est le sieur Pajon, deuxième juge, qui devait être présent et leur délivrer les cartons qu'ils demandaient. Il fallait qu'ils prononçassent sans désemparer. Un local où se trouvent dix-neuf personnes qui ne peuvent sortir, où il faut boire, manger et dormir, devient bientôt méphitique. La chaleur y était étouffante, de sorte qu'au bout de vingt-quatre heures ils avaient tous l'air aussi fatigué que s'ils avaient passé cinq nuits. Quelques matelas, placés dans des petites pièces, servaient à reposer ceux qui ne pouvaient résister; un air sombre sur toutes les figures, un froid observateur rendaient cette assemblée d'un morne singulier.
Des seize jurés, on en connaissait douze honnêtes et con- \aincus des crimes des coupables. Un treizième s'était joint à eux, c'était le nommé Duffau (1), des Pyrénées, homme jouissant, dit-on, de quinze mille livres de rente, né hors de la lie du peuple, et qui s'était faufilé dans la meilleure compagnie, où il se prononçait comme ennemi des coquins. Cependant des jurés, ses voisins, le désignaient comme un homme faux, versatile et dangereux. Les trois autres jurés, dont Biauzat (2), ex-député, était le chef, étaient reconnus pour des jacobins décidés. Biauzat, qui avait été un des acteurs de la Terreur, ne se masquait pas; il aurait innocenté les plus eoupables. Tel était le composé du jury lorsqu'ils s'assemblèrent.
Sur la première question : « Y a-t-il eu conspiration? » on trouva au dépouillement douze boules noires et quatre boules blanches. Tous les jurés se regardèrent, ne soupçonnant pas
(1) Jean Duffau, de Condom (Gers).
(2) Gaulttiier Biauzat, ancien membre de l'Assemblée législative. Il était plus modéré que M. Dufort ne l'indique.
encore Duffau. Le bruit se répandit à l'instant dans la ville que les coupables seraient innocentés. Toutes les personnes qui avaient assisté aux séances, comme celles qui avaient lu simplement le Télégraphe (1), qui rapportait jusqu'au moindre mot, furent dans la consternation.
Un des jurés crut s'apercevoir, à l'embarras de Duffau, qu'il était le coupable. Il le prit en particulier et lui dit à l'oreille : « Vous êtes à mes yeux le dernier des hommes. Il « est clair que c'est vous qui avez mis la boule blanche; on « sait vos liaisons intimes avec la Buonaroti (2) qui vous a « séduit; on vous soupçonne en outre d'être payé. Je n'entre « pas dans toutes ces infamies, mais je vous donne ma parole « que si vous continuez, vous ne périrez que de ma main. » Ce petit avertissement fraternel fît son effet.
On apprit que Babeuf et Darthé (3) étaient condamnés à mort. Dès que le jugement fut connu, on détacha des gendarmes en diligence, pour faire venir l'instrument de supplice qui était déposé à poste Akc au Département de Blois. De mauvais chevaux, de mauvais chemins, retardèrent l'arrivée du tout et de l'exécuteur Sanson, le fils aîné de celui de Paris. Cependant Babeuf et Darthé, qui s'étaient manques (4) à l'instant qu'on avait prononcé leur jugement, souffraient de leurs blessures. Babeuf se soumit à tout; Darthé ne voulut pas qu'on lui coupât les cheveux et se défendit. Le bourreau, son aide et le geôlier eurent grand'peine à lui faire cette opération préliminaire, et l'on fut obligé de le porter dans une chaise jusqu'à la guillotine. Dès qu'il fut ajusté, en tombant, il cria : « Vive la République et la Nation! » d'une voix si faible qu'à peine les plus proches l'entendirent (5). Pour Babeuf, il monta courageusement à l'échafaud.
(1) Le Télégraphe, continuation du Bulletin de la semaine. Il parut du 1" novembre 1796 au 30 avril 1797. (Hatin, la Presse périodique.)
(2) Femrae de l'accusé Buonaroli, musicien, âgé de trente-quatre ans, né à Florence, Il fut condamné à la déportation avec six autres.
(3) Augustin-Alexandre-Joseph Darthé, âgé de vingt-huit ans, ancien secrétaire de Joseph Lebon et accusateur public à Arras.
(4) Ils s'étaient poignardés.
(5) D'après certains biographes, il aurait été exécuté mort.
Cette exécution se fît à cinq heures du matin. Il n'y avait presque point de spectateurs, mais une troupe importante; tout fut calme. Les condamnés à la déportation étaient dans l'ivresse de la joie, d'avoir échappé au supplice dont vingt d'entre eux se savaient menacés. Germain (1), gai et plein d'esprit, se moquait des jurés. « Ils sont bien bêtes, disait-il « au sieur Vieillard, de ne pas voir de conspiration lorsqu'il (( y en a une des mieux faites qui aient jamais existé, et y « a-t-il rien d'aussi fou que d'innocenter les femmes, qui sont « des enragés qui nous stimulaient tous. Actuellement que « ma vie est sauvée, je leur dirais tout ce que je sais. Au « surplus, j'ai conspiré, je conspirerai toujours. S'ils m'en- « voient à Cayenne ou au Sénégal, je conspirerai, et si ce « n'est pas avec des hommes, ce sera avec des perroquets. » Cependant, lorsque leurs sens furent rassis, il parut que la tristesse s'emparait d'eux à la certitude de la déportation. Buonaroti, un des plus coupables, qui allait de pays en pays prêcher les révolutions, fît demander pour toute grâce qu'on permît à sa femme de le suivre. Elle fît les mêmes démarches de son côté. Cependant, quatre jours après, elle a changé d'avis et paraît ne plus tenir au voyage d'outre-mer.
Beaucoup d'habitants de Blois et des environs arrivèrent à Vendôme lorsque tout était fini, et n'eurent d'autre ressource que de s'en revenir tout de suite. C'était dans la ville une désertion complète. Les mauvais jurés étaient partis, et l'on avait invectivé Duffau. Il y a, à moitié chemin de Vendôme, un hameau appelé Bas-Breuil. C'est là que les voitures publiques et particulières font halte pour rafraîchir les chevaux. La guillotine s'y était arrêtée, et le bourreau et son aide étaient dans une auberge, confondus avec tout le monde. En buvant, on le questionna; il donna des détails, et insensiblement se mit à causer avec tous. Le commissaire deç guerres lui demanda s'il n'avait pas quelques remords. « Pas « plus que vous, répondit-il, quand vous êtes obligé d'as-
(1) Charles Germain, ancien officier, dont il a élé déjà parlé. II était condamné à la déportation.
« sister à rexécution. » On parla des titres qui avaient été brûlés (1). « J'ai, dit Sanson, perdu les miens à la Grève, « où on les a brûlés. » Il ajouta que rien n'était si véritable, puisqu'ils avaient depuis plus de cent ans le titre d'exécuteur des hautes oeuvres, de père. en fils. Il oubliait ses titres d'infamie, d'avoir guillotiné son maître.
Il raconta une anecdote singulière. Danton et Fabre d'Eglantine furent guillotinés ensemble; la fournée était immense. En chemin, Danton demanda à Sanson s'il était permis de chanter; celui-ci répondit qu'il n'y avait nulle défense. « C'est « bien, dit Danton, tâchez de retenir ce couplet que je viens « de faire. » Et il chanta sur un air alors à la mode :
«Nous sommes menés au trépas (( Par quantité de scélérats,
« C'est ce qui nous désole; « Mais bientôt le moment viendra « Où chacun d'eux y passera,
« C'est ce qui nous console! »
Ils arrivèrent à la place où les condamnés, les mains liées derrière le dos, étaient rangés en file l'un devant l'autre, selon la date de leur jugement, le dos tourné à l'échafaud; le bourreau venait les prendre à mesure. Ils étaient dans les derniers. Danton, s'apercevant d'une interruption dans le bruit du fer de la guillotine, demanda à Fabre d'Eglantine s'il y avait quelque chose de nouveau. « Rien, « lui répondit-il, c'est que les paniers de corps sont remplis « et qu'on en change. C'est le premier acte. — Ah! oui, dit « Danton, j'entends, nous sommes pour le deuxième. » Et ils montèrent à l'échafaud du même sang-froid.
La mort de Guyot nécessitait un voyage à Paris, et quoique le séjour de cette ville fût devenu horrible pour moi par le souvenir de ceux que j'y avais perdus, je pris mon parti. Pendant la Terreur j'avais fait deux successions, l'une d'une demoiselle Le Gendre, parente si éloignée que je n'en avais
(1) La famille Sanson possédait la charge avant 1688. (Jal : Exécuteurs.)
aucune connaissance; l'autre de mademoiselle Félix (madame de Moussy). Ces deux successions pouvaient monter à cent mille écus; mais, grâce à la Révolution et aux assignats, mandats, bons, etc., ce qui m'en restait de plus net était huit cents livres de rente perpétuelle sur le grand-livre. Guyot mort, il fallait apurer ces comptes. Il laissait une veuve et une fille en bas âge, mais il avait eu la précaution, dès le P"^ janvier dernier, de mettre ses comptes dans le plus grand ordre possible. J'arrivai donc à Paris, ayant envoyé mon homme de confiance, Jumeau, quinze jours avant moi.
Depuis dix ans, ma femme et moi logions au vieux Louvre, chez mon ami Sedaine, qui me cédait la moitié de son appartement, où j'étais comme chez moi; mais Sedaine venait de mourir, et je comptais descendre à l'hôtel de Candie, rue des Bons-Enfants, lorsque madame Sedaine m'écrivit qu'elle exigeait que je vinsse loger chez elle. C'était un ordre de l'amitié, et je m'y conformai.
Il n'était plus possible de voyager pour son compte, mais, grâce aux voitures que l'on avait établies, on pouvait se transporter à Paris en retenant des places, plus aisément et aussi vite que si l'on courait la poste. Comme la voiture ne partait pas encore de Blois, je fus obligé de me rendre à Orléans le samedi 21 juin, jour pour lequel j'avais arrêté deux places, pour moi et mon domestique. Je me fis donc mener de Blois à Orléans par mes chevaux, et allai dîner au château de Meung, ci-devant à l'évêque, appartenant aujourd'hui à M. Lecoulteux du Moley, qui a marié sa fille à M. le comte de Noailles (1), fils de l'ambassadeur. Je me rendis le soir à Orléans, d'assez bonne heure pour pouvoir aller à la comédie; je connaissais déjà la troupe, qui me parut de la même médiocrité.
Le lendemain, je partis à cinq heures du matin; j'arrivai à midi à Etampes, et débarquai rue de Vaugirard, près de rOdéon, à sept heures du soir. Je n'étais que pour douze
(1) Louis-Jules-César, marquis de Noailles (1773-1838), marié en 1797 à Pauline-Laurette Le Couteulx du Moley.
jours à Paris, et n'avais pas un instant à perdre. J'entrai donc en arrivant à l'Odéon; on y jouait le Glorieux. Je vis la salle telle que je l'avais laissée; seulement, on avait écrit en gros caractères sur le portail : Odéon, et, au lieu des bons et excellents acteurs anciens, j'y trouvai une troupe nouvelle. Après avoir vu deux actes, je m'acheminai à pied vers le vieux Louvre.
Rien ne me parut changé ni embelli. Il y avait une affluence de peuple dans les rues. Toutes les femmes étaient vêtues en blanc; comme il pleuvait, elles relevaient leurs robes d'une main, en les serrant si fort qu'il était aisé de voir toutes leurs formes. La grâce du jour et de la mode était de conserver à peine un mouchoir dans sa poche; ainsi l'on ne perdait rien des contours agréables. Comme j'allais trèsdoucement en observateur, je me mis à compter le nombre de voitures que je rencontrais de l'Odéon au vieux Louvre; le total fut huit fiacres et une voiture bourgeoise.
Je trouvai la famille Sedaine réunie avec les amis du défunt, tels que Pajou et Houdon. Après les premiers moments de sensibilité réciproque, nous soupâmes. Le lendemain, dès le matin, je sortis seul, voulant d'abord parcourir Paris et faire quelques commissions. J'entrai au Palais- Royal; il me parut tel que je l'avais laissé, très-tranquille, mais rempli de figures de la tenue la plus mauvaise; la dépravation des mœurs et la liberté républicaine étaient peintes sur tous les visages. Je m'acheminai vers les Tuileries, et, après m'être fait montrer le chemin pour entrer au conseil des Deux-Cent-Cinquante, j'arrivai au moment où l'on proclamait le président. Après m'être assis un quart d'heure, et avoir reçu une ou deux révérences de députés que je n'ai pas reconnus, je m'acheminai vers le jardin pour aller au conseil des Cinq-Cents. Je fus frappé de la beauté du jardin, de la magnificence des statues, dont le nombre augmentait tous les jours, et de la superbe orangerie qui garnissait le jardin. Après avoir jeté un coup d'œil sur le tout, j'arrivai au conseil des Cinq-Cents. Il était trop tard; il venait de s'y passer une ■
scène violente dont j'aurais joui pour mon instruction. Pichegru (1) présidait, et il me parut d'une bonne tenue. A peine étais-je arrivé dans la tribune, qu'un huissier me pria fort poliment de passer sur les gradins. J'y montai, et restant debout, je m'adressai à un habitué pour lui faire quelques questions; il me répondit juste et brièvement; mais lui ayant demandé où était Tallien et sa clique, cet homme me dit : « Je ne regarde jamais ces gueux-là, et je voudrais oublier qu'ils existent. » Il me quitta à l'instant; je descendis alors auprès de l'huissier, et, lui contant que j'étais étranger, je le priai de me donner un aperçu de la salle. Il répondit à toutes mes questions et me montra les principaux personnages. Je m'écHpsai un moment après, sans en vouloir davantage.
Je travaillais à mes affaires le matin, et les jours que j'avais de libres, je les consacrais à voir ce qu'il y avait de plus curieux. Le musée était fermé parce qu'on y travaillait; M. Pajou me le fît ouvrir, et nous le parcourûmes avec fruit, tout en gémissant sur le droit de conquête qui enlevait de la Hollande et de l'Italie tout ce qu'elles avaient de précieux. Mes yeux éblouis furent pourtant bientôt fatigués de tant de beautés. Il ne me resta dans la tête que le taureau et la vache (2) pris au stathouder, peut-être parce que la copie fidèle de la nature frappe davantage que toutes les beautés idéales. Je n'étais pas au bout du musée, que je me sentis embrasser par trois personnes. C'étaient mon gendre, son frère, le vicomte de Toulongeon, et l'aîné de mes petits-fîls que je n'avais pas vu depuis six ans et qui avait alors dixneuf ans (3). Son air noble, modeste, sage et honnête, me fit d'autant plus de plaisir, que son père m'en dit toute sorte de
(1) Elu aux Cinq-Cents en mars 1797, Pichegru avait été sur-le-champ porté à la présidence.
(2) De Paul Potter. On sait que neuf tableaux de ce peintre, dont faisait partie le fameux taureau de grandeur naturelle, furent rendus à la Hollande en 1815.
(3) Edme-Joseph-Hippolyte de Toulongeon (1779-1851). Il mourut sans postérité. C'est le troisième fils, René. Alexandre (1784-1839), capitaine de la garde royale, qui continua la famille.
bien. Je les emmenai dîner chez madame Sedaine, et je passai une délicieuse journée.
Nous étions retournés auparavant au vieux Louvre voir l'Institut national. Je m'arrête ici un moment, parce que c'est le plus bel emplacement que j'aie vu de ma vie. A droite en entrant, était jadis la salle qu'on appelait des antiques. Là, sur un sol recouvert de gravats, étaient pêlemême les statues en pied des grands hommes, tels que Condé, Turenne, Fénelon, dont beaucoup faites par les grands maîtres encore vivants, et pour la plupart commandées par d'Angiviller, surintendant des bâtiments sous le règne de Louis XVL Les jacobins avaient voulu les réduire en poussière, et sans l'énergie d'un gardien qui leur persuada qu'elles n'existaient plus et les empêcha de pénétrer, ces beaux morceaux étaient perdus pour la postérité. Cette salle, tout encombrée qu'elle était, rappelait aux gens instruits que c'était l'endroit même où avaient été pendus les Seize du temps de la Ligue, qui étaient les vrais jacobins de leur siècle. Depuis, Molière y avait joué la comédie, et Louis XIV avait assisté à ses pièces. On voyait encore sur les murailles, avant la Révolution, les marques de l'avant-scène.
L'Institut national, sur l'avis des grands artistes, choisit cette salle pour le lieu de ses séances. A l'instant elle fut débarrassée, et l'on baissa le sol de plus de quatre pieds. Les colonnes, dont on ne voyait que les chapiteaux, parurent dans toute leur beauté; quatre cariatides du fameux Goujon se découvrirent aux yeux du connaisseur étonné; elles supportaient une corniche du meilleur goût au-dessus de la porte d'entrée au fond. Dans la totalité de la salle, qui était plus creuse et parquetée, on pratiqua une distribution de places pour les membres de l'Institut, ainsi que pour les présidents et secrétaires. Les invités eurent des places plus élevées et jusqu'entre les colonnes. Rien ne me frappa plus d'admiration que ce beau lieu, digne des meilleurs temps de la Grèce.
J'entrai dans un vestibule élevé qu'on finissait à peine et
qui était décoré des statues de Montesquieu, Fénelon, etc. Jetant mes yeux à droite, je vis un nombre de colonnes isolées deux à deux, se prolongeant des deux côtés, et en face les quatre cariatides de Goujon. Entre chaque deux colonnes, des statues en pied : Condé, Vauban, Turenne, etc.; de l'autre côté de même.
Mon ami Pajou m'expliquait tout; il me conta une anecdote sur la statue de Turenne dont il était l'auteur. On connaît les vers qui devaient être placés à Saint-Denis (1) :
Turenne a son lombeau parmi ceux de nos rois; C'esL le fruit glorieux de ses brillants exploits. On a voulu par là couronner sa vaillance,
Afin qu'aux siècles à venir
On ne fît point de différence De porter la couronne ou de la soutenir.
Pour faire allusion à ces vers, il avait représenté Turenne soutenant une couronne. Au commencement de la Terreur, lorsque tout ce qui était armes, fleurs de lys ou couronnes était proscrit, il lui fut ordonné de détruire la couronne ou de briser la statue. Il n'hésita pas à couvrir la couronne d'un globe de plâtre exécuté avec goût et signifiant la terre. Les jacobins furent satisfaits, et ce beau monument passera à la postérité tel qu'il est, et sera rendu dans des temps plus heureux à son intégrité.
En parcourant les rues, je rencontrais des personnes qui au premier coup d'œil venaient à moi, mais, n'osant se fier à leurs yeux, passaient leur chemin. Il en était de même pour moi, qui, ne pouvant mettre leurs noms sur leurs figures, n'osais les aborder. Sept ans de révolution changent tout, et je l'éprouvais à chaque instant; j'étais étranger à Paris, comme Paris l'était pour moi. Pas une rue, pas une maison où jadis je n'eusse connu quelqu'un, et maintenant je ne voyais que des hôtels dont les anciens maîtres étaient morts ou émigrés. La seule personne à laquelle j'aurais \oulu
(1) D'après Grimm, l'inscription aurait réellement existé, mais Louis XIV l'aurait fait effacer lors de la disgrâce du cardinal de Bouillon, (Edition Tourneux, t. III, p. 352.)
témoigner mon attachement était la ducliesse de ChoiseuU mais je ne connaissais rien de ce qui l'entourait, et ses malheurs me faisaient un devoir d'être discret. Le directeur Barthélémy (1) était allé la voir, mais je n'étais pas à son niveau et n'aurais pas voulu y être. Je me bornai donc à mes parents et amis.
Je savais que madame de Sérilly n'avait point péri; j'ignorais sa demeure. Après cinq jours d'information, je susqu'elle s'était remariée, qu'elle était veuve de nouveau, et qu'elle logeait, 12, rue Chabannais. J'y courus; je la trou\ai reléguée au deuxième dans un appartement assez triste, et entourée de cinq enfants qu'elle avait eus de M. Alégret de Sérilly, et qu'elle élevait avec un soin particulier. Elle ne me parut pas changée; elle était tout aussi belle que je l'avais laissée.
Elle me conta ses malheurs. Son mari et son beau-frère, aide-major des gardes-françaises, avaient été arrêtés le même jour qu'elle et conduits à la Conciergerie. D'Etigny avait cru les sauver tous, en racontant la mort de \'ioménil et les soins qu'ils on avaient pris; mais les tigres iDrofitèrent de l'aveu^ On ne les fit pas languir; ils furent jugés et condamnés le même jour que la sœur du Roi. Domangeville (2), frère de madame de Sérilly, fut condamné aussi.
Les particularités de son séjour à la Conciergerie sont affreuses. Madame la duchesse de Gramont, qui aurait pu se sauver si elle n'avait pas voulu suivre son amie la duchesse du Châtelet, y arriva pendant qu'elle y était; elles y vinrent le soir, firent politesse à toutes les prisonnières, soupèrent,. causèrent jusqu'à onze heures et dormirent du plus paisible sommeil. A huit heures du matin, on vint les chercher pour le fatal tribunal; elles partirent, montrant une amabilité et un courage au-dessus de tout ce qu'on peut dire (3).
(1) François, depuis marquis de Barltiélemy (1747-1830). Son oncle, l'abbé, fori lié. comme on l'a vu, avec le duc de Choiseul, l'avait fait placer de bonne heure dans les bureaux des affaires étrangères.
(2) Jean-Baptiste Thomas de Domangeville âgé de trente ans, ancien capitaine de cavalerie. Il fut condamné\m peu plus tard, le 24 mai 1794.
(3) Elles furent condamnées et exécutées toutes les deux le 22 avril 1794.
Madame de Sérilly avait éprouvé une révolution qui pouvait la faire soupçonner d'être grosse, mais elle dédaignait de s'en servir. Son secret était connu de sa cousine, la comtesse de Montmorin (1). Madame, sœur du Roi (2), qui ne cessait de dire des choses obligeantes à tous, dit à madame de Sérilly : « Madame, vous devez bien plus regretter la vie (( que moi qui ne peux avoir nulle consolation. » On prononça l'arrêt sans motifs, sans débats, sans entendre les condamnés ni les défenseurs officieux (3). Madame de Montmorin, entendant le nom de madame de Sérilly, oublie qu'elle vient d'entendre aussi son propre arrêt; elle se lève et dit fermement : « Cela ne se peut; ma cousine est grosse. » On n'en tint pas compte, et les victimes furent emmenées.
Cependant Sérilly, qui avait presque perdu la tête dans toutes ses infortunes, l'avait retrouvée tout entièrç. Il s'approcha de sa femme et lui dit : « Vous voulez périr avec moi, « tandis que vous laissez quatre enfants en bas âge. J'exige (( que vous suiviez le conseil de votre cousine. Une raison « de plus : vous avez quelque argent dont vous seule et moi « avons connaissance; il serait perdu pour eux. » Elle y consentit. — « J'exige une autre chose, ajouta-t-il. Vous êtes « jeune, oubliez-moi, et, pour l'intérêt de tous, dès que vous (C le pourrez, épousez notre cousin à tous deux, le chevalier (( de Pange (4). Lui seul est capable de vous sauver, vous et « vos enfants. » Cependant on les sépara, et le bourreau faisant son office vint lui couper les cheveux. Prête à monter dans la fatale charrette, madame de Sérilly fit sa déclaration à un gendarme, qui se détacha pour rendre compte au tri- Ci) Françoise-Gabrielle de Tannes, veuve de Armand-Marc, comte de Montmorin Saint-Hérem, ancien ministre des affaires élrangères. C'était la mère de madame de Beaumont.
(2) Madame Elisabetli avait été extraite du Temple le 9 mai 1794 et transférée à la Conciergerie; elle comparut le lendemain au Tribunal révolutionnaire. D'après M. de Beauchesne (Vie de Madame Elisabeth, t. II, p. 222), c'est elle qui aurait fait avertir les juges de la position de madame de Sérilly.
(3) Les condamnés étaient au nombre de vingt-cinq, parmi lesquels quatre membre de la famille de Loménie (10 mai 1794).
(4) François-Thomas de Pange. V. Bardoux, Madame de Beaumont.
bunal. A l'instant Tordre vint de la porter à Ihospice, où elle fut menée plus morte que vive (1). Elle ne se croyait pas sauvée, elle savait que les examens étaient très-exacts; la raison qui la faisait passer pour grosse pouvait cesser à l'instant. Heureusement que cet état dura cinq mois sans que sa santé en ait été altérée. Elle passait si bien pour exécutée qu'elle fut obligée d'aller à la Ville lever son jugement et le faire effacer juridiquement.
Elle ne tarda pas à suivre les conseils de son mari on épousant le chevalier de Pange. pour lequel elle m'avoua qu'elle n'avait eu aucune répugnance. Mais ce malheureux jeune homme, aimable et plein d'esprit, était attaqué de la poitrine et mourut dans ses bras neuf mois après son mariage (2). Il lui avait donné tout son bien en l'épousant. Sa fortune n'était pas libre encore au moment où je la revis, et ses parents émigrés seraient morts de faim sans des secourcharitables.
Elle logeait avec la comtesse de Beaumont (3). fille du comte de Montmorin, ambassadeur en Espagne, ministre des affaires étrangères, massacré au 2 septembre. C'était une femme aimable qui avait été adorée de son père; elle ne vivait alors que des bienfaits de sa cousine.
Nous parlâmes des gens de sa connaissance et de la mienne, entre autres du bailli de Saint-Simon, qui venait de mourir dans la misère, tandis que son neveu (4) était un des
(1) M. de Beauchesne (oiivr. cilé) donne le certificat de visile et la décision du Tribunal révolutionnaire ordonnant le sursis.
(2) Au mois de septembre 1/96. d'après M. Bardoux. Sa femme se remaria au marquis de Monlesquiou-Fezensac et devint veuve pour la troisième fois en 1798.
(3) Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de Montmorin, mariée en 17SG à Christophe-Arnauld-Alexandre de Beaumont, marquis d'Auty, dont elle fut obligée de se séparer après quelques mois. Jai déjà cité plusieurs fois léfude que M. Bardoux a publiée sur cette charmante amie de .Joubert et de Chateaubriand.
(4) Il s'agit de Claude-Henri, comte de Saint-Simon, le fondateur de la socle des saint-simoniens. né en 1760, mort en 1825. Entré au séminaire en 1777. il avait fait la guerre en Amérique et était devenu colonel du régiment d'Aquitaine. Il avait quitté l'état militaire en 1785 et s'était livré en Espagne à de grandes spéculations. Pendant la Révolution, il
plus riches agioteurs de la Révolution. Elle me fit en détail le récit de la vie qu'on menait à la Conciergerie. Dès qu'on y arrivait, les têtes étaient dans une exaltation eif rayante. On jouait, on fumait, on buvait, on mangeait outrageusement. Toutes les passions y étaient en jeu. Il semblait qu'on n'eût que vingt-quatre heures à se voir, sans s'embarrasser du lendemain. Tous voulaient être gais, mais de cette gaieté effrayante, avant-coureur de la mort. Dès qu'arrivaient huit heures du soir, temps où l'huissier venait présenter les actes d'accusation, chacun, attendant son sort et plongé dans ses réflexions, était dans une agitation morne et terrible. Aussitôt que les infortunés étaient fixés, ils prenaient leur parti a\ec une espèce de joie d'être quittes des inquiétudes et des incertitudes. Quant aux autres, ils jouissaient de la pensée de vivre encore vingt-quatre heures, et d'être sauvés peut-être. Ce tableau véritable est ce qui me fit le plus d'horreur. Je dînai deux fois chez madame de Sérilly pendant mon court séjour à Paris, et je fus assez heureux pour lui rendre un service éminent.
J'allai chez mon ami de Richebourg (1), ci-devant intendant général des postes, échappé de la Révolution par miracle. Au' lieu du train considérable qu'il avait eu jadis, il était réduit à habiter sa belle maison avec un cuisinier et un cocher pour tous serviteurs. Il avait épousé une femme trèsaimable, et il rassemblait quelques amis à dîner; mais il ne me cacha pas que pour vivre, il mettait en vente tantôt une pendule, tantôt une commode. Il nous dit fort plaisamment : « Mes amis, pour vous recevoir aujourd'hui, j'ai mis une « pendule dans mon pot. » Il s'était refusé à toute réquisition de régir les postes; les compagnies, qui connaissaient ses capacités, lui auraient fait tel traitement qu'il aurait voulu, mais sensible au souvenir de l'honneur que le Roi lui avait fait
fit des achats énormes de biens nationaux, et ses opérations ne furent arrêtées que par la Terreur, sous laquelle il fut détenu pendant onza mois.
(1) Darboulin de Pxicliebourg.
autrefois, il préférait vivre ignoré avec les débris de sa fortune.
Nous passâmes deux heures à nous promener dans le parc qu'il avait au milieu de Paris, parlant de tous nos amis et des accidents où le tourment de la Révolution les avait entraînés. Nous parlâmes du baron d'Ogny, son prédécesseur, notre ami à tous deux, l'oncle des Thomas de la Valette qui avaient péri (1). l'un pour être l'ami de Robespierre, et l'autre pour être le frère d'un coquin, quoiqu'il fût dans des idées opposées. Les dangers qu'avait courus M. d'Ogny dans son incarcération lui avaient fait perdre la mémoire et toutes ses facultés; mais le physique avait résisté à tout. Il vivait avec sa famille dans sa terre de Millemont. près la Queue (2).
J'allai chez mœi autre ami Sanlot, échappé si heureusement à l'assassinat des fermiers généraux. Il était pour un instant à Paris au milieu de sa famille. Je vis mon cousin le président de Bonneuil et son fils. J'allai voir aussi madame Amelot et mon autre belle-sœur, mademoiselle Le Gendre, qui, avec plus de quarante mille livres de rente sur le grandlivre, était réduite à cultiver son jardin avec ses deux femmes de -chambre. Enfin, je ne pus dîner que deux fois chez mon aimable hôtesse, madame Sedaine.
J'a\ais le cœur navré du grand luxe dont jouissaient les hommes nouveaux, et de la misère profonde où vivaient les anciens propriétaires à Paris. J'étais désespéré de ne pouvoir aider des amis véritables; l'un désirait 12,000 francs, l'autre 1,000 écus, et l'autre 50 louis, tandis que j'étais dans l'impossibilité de pouvoir acquiescer à la moindre de ces dé-
fi) Il y eut deux La Valette guillotiné? en 1794 : V François-Joseph- Elisabeth, trente-neuf ans. ex-lieutenant aux gardes-françaises, ex-vicomte, exécuté le 6 juin; 2' Louis-.Tean-Baptiste, quarante ans, le 28 juillet. C'est évidemment le dernier qui était lami de Robespierre, mais je n'ai pu trouver sur lui aucun détail biographique. Ils avaient un frère aîné, François-Louis-Clair, marquis de La \'alette, né en 1750, qui épousa une demoiselle de Galléan de Gadagne. (Chastellux.)
(2) Canton de AIonlfort-l'Amaury (Seine-et-Oise), près la Queue- Galluis.
mandes. J'en conclus qu'on était bien plus malheureux à la ville que dans ses possessions.
Je vis encore AI. de Cromot, M. de Lafreté, M. Le Pelletier de Morfontaine, ancien prévôt des marchands, mon ami de collège, avec qui je passai un acte entier de comédie au Vaudeville avant de le reconnaître, tant il était vieilli, amaigri et changé.
Lafreté, qui avait fait au trésor royal un service de douze millions, qui possédait à la Chaussée d'Antin la plus belle maison de tout Paris, et avait eu une fortune immense qu'il avait faite lui-même, était réduit à vivre à un second, rue Saint-Marc, seul, n'ayant plus que 60,000 livres de rente sur le grand-livre, dont il devait trente-cinq à ses créanciers.
Je reviens au sieur de Lagrange dont j'ai parlé plusieurs fois. Je le trouvai au spectacle. Il avait été dans la passe de la plus grande fortune; il y était encore, mais il n'en profitait pas. Mademoiselle de la Pagerie, épouse de feu Beauharnais, devenue madame Bonaparte par les circonstances et le désir de sauver la fortune de ses enfants, connaissait à peiiie son mari; mais elle sentait qu'il était nécessaire de le rejoindre. Lagrange, ayant derrière lui une compagnie dont il avait toute la confiance, va la trouver et lui dit : « Madame, il n'y « a pas un instant à perdre, il faut partir pour l'Italie. — « Mais je n'ai pas le sol. — Madame, voilà 500 louis. » — Et il les lui compta. — « Mais je suis seule. — Si vous « le permettez, j'aurai l'honneur de vous accompagner. — « Mais je veux partir demain. — A quelle heure? Je suis à « vos ordres. — En ce cas, je me rendrai demain chez M. de « Beauharnais, mon beau-père, à Fontainebleau, et vous « viendrez après-demain me prendre dans une autre berline. « — C'est dit. » Elle part, et il se trouve à son lever le surlendemain à Fontainebleau (1).
Ils arrivent à Lyon. Lagrange fait avertir les autorités:
(1) Tout ceci s'est passé en 1796, et l'auteur en a parlé déjà d'une façon générale. Il donne ici les détails qu'il lient de la bouche de Lagrange.
tout se met en mouvemonl; feu la Reine n'aurait pas été mieux reçue : dépulations, la troupe en grande parade; tous les honneurs, une cour brillante, profusion de glaces au spectacle, l'or semé à foison. C'était Lagrange qui faisait tout. Même manœuvre à Turin. Le Roi l'envoie complimenter, on illumine, réception à la cour, gala; et c'était toujours Lagrange qui. en sous-main, prévenait et faisait les honneurs.
A l'armée, Bonaparte attendait madame Bonaparte à la tête de son état-major; ce fut un coup de théâtre. Le général s'avance et l'embrasse : « Madame, dit-il. je ne saurais être « trop sensible à la bonté que ^ ous avez de venir me chercher « en faisant un voyage si fatigant. Demandez maintenant « tout ce qui peut vous plaire, je me ferai un devoir de vous « l'accorder. — Monsieur, répondit-elle, je demande la (( liberté des otages. » A l'instant, Bonaparte donne l'ordre,, et ils sont renvoyés. Lagrange m'assure que madame Bonaparte, qui, lorscpi'elle était madame Beauharnais, détestait le nouveau régime, n'a nullement changé. Il me confirme ce qu'on m'a\ ait déjà assuré, qu'elle est bonne, douce et aimable.
Après une quinzaine de jours, Lagrange parla de s'en retourner; madame Bonaparte, de concert avec son mari, lui demanda ce qui pouvait lui convenir. Ce fut alors qu'il réclama pour sa compagnie l'entreprise qu'elle désirait. Bonaparte lui remit une lettre, et mon homme, de retour à Paris, présente la lettre au Directoire. On lui répond que l'entreprise était déjà donnée, et on le remoie au ministre, C|ui lui dit : « Comme cela ne peut se faire, je vous donne (( l'entreprise du fourrage pour l'armée des Pyrénées et « d'Italie. Prenez toujours cela. . — Que voulez-vous que j'en (( fasse? — Emportez cela, croyez-moi. » Lagrange revient trouver ses commettants. Au bout de deux jours, on lui demande ses propositions. Les voici, telles que je les ai lues dans le traité qui est pour un an : Article P''. La compagnie portera son nom. — Article 2. On lui donne dans l'entreprise 3 sols d'intérêt sans fonds. (On évalue chaque sol à 30,000 livres.) — Article 3. On lui passe pour sa table
1,500 livres argent par mois. — Article 4. Il a à sa nomination 3 secrétaires et 5 inspecteurs à prendre où il voudra^ fût-ce dans les pays étrangers, les provisions n'ayant besoin d'autre visa que de la signature d'un ministre et servant à l'instant de sauvegarde. — Article 5. Tous ses frais de voyage payés. — Article 6. Le droit de traiter seul avec le Directoire et les ministres les affaires de la compagnie.
Lorsque j'arrivai, Lagrange n'avait plus que quinze jours à jouir de ces avantages. Il avait rendu mille services, mais il n'avait pas songé à lui et n'avait tiré de la position aucun parti pour sa fortune. Il avait une cour et donnait des audiences. J'étais chez lui le jour de sa fête; il fut inondéde bouquets. Je lui demandai deux services qu'il aurait pu faire payer à la famille à laquelle il les rendait; il ne voulut rien. Au moment où je le quittai, il paraissait prêt à retourner en Italie prendre de nouveaux crédits vis-à-vis de Bonaparte.. Il avait alors cinquante-cinq ans, mais il avait toujours l'apparence d'un joli enfant de dix-huit ans.
Dosson\iLle vint me voir. Ce n'était plus le même homme; il entra avec moi dans tous les détails sur son état et sa position. Il se louait beaucoup de Cochon, dont le vrai nom,, me dit-il, était Parent (1). Il me dit que c'était un homme excessi\ement fin, qui devinait les affaires au premier coup d'œil et voyait très-juste; que la police avait deux inspecteurssecrets, qu'il en était un, que chacun à leur tour ils couchaient à la police, que je pouvais être très-tranquille sur les mouvements des jacobins. « Nous les suivons tous, me dit-il, « de minute en minute. J'ai, ajouta-t-il, un grand ennemi « dans Tallien. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il ne me « connaît pas même de vue, et que je sais à l'instant toutes (( les démarches qu'il fait, »
Il me confirma le service qu'il avait rendu à ma fille. Il
(1) Charles Cochon de Lapparent (1749-1825), alors ministre de la police générale. 11 avait été d'abord conseiller au présidial de Poitiers, puis suppléant aux Etats généraux et membre de la Convention; il devint, sous l'Empire, préfet et sénateur.
282 iMEMOIRES DU COMTE DUFORT DE CHEVERNY.
me dit que les dénoneiations qui m'avaient fait arrêter étaient autant contre ma femme que contre moi; qu'elles venaient d'un homme que je recevais jadis à ma table; que ma femme, sur sa terrasse, aurait parlé fort aristocratiquement; que la dénonciation que Dulièpvre n'était rien en comparaison de celle-là; que l'ordre de nous incarcérer tous, ainsi que ceux cjui seraient chez moi, lui avait été remis; que dès qu'il avait vu mon nom, il avait mis Tordre au fond du carton, étant sûr que n'étant pas légalisé, il devenait sans effet; que sans cela nous aurions été tous menés au Tribunal révolutionpaire; qu'il gardait le tout et me demandait la permission de me cacher encore quelque temps le nom du dénonciateur; que lorsque madame de Salaberry, après la mort de son mari, avait été interrogée au Comité de salut public, il s'était caché dans une autre pièce; que madame de Salaberry avait répondu de manière à se perdre cent fois, et qu'on avait décidé de l'envoyer à la Conciergerie; qu'alors il était rentré et avait dit au Comité : « Citoyens, ne voyez-vous pas que {( cette femme est folle? Je l'ai servie dix ans, et je peux « vous assurer qu'elle ne peut rien faire vis-à-vis qui que ce soit »; que le Comité avait décidé alors de l'envoyer dans une maison de santé. Ainsi la sottise dans ce temps-là était utile à quelque chose; on pouvait l'excuser du reste dans de telles circonstances d'avoir la tête égarée.
Il me confia qu'il rentrait, à la connaissance de la police et surtout à la sienne, une quantité immense d'émigrés, et il m'en nomma quelques-uns.
« Si vous en voyez, dit-il. aidez-nous; dites-leur de ne « pas faire de bruit, de ne parler haut dans aucune maison. « Au total ils feraient mieux de se retirer et de vivre ignorés « en province; car, si les prêtres et les émigrés veulent se <( conduire autrement, quelque envie qu'on ait de les sauver, <( nous ne pourrions empêcher des massacres généraux. Ils « ont des moyens de rentrer dans leurs biens, et le gouver- « nement ferme les yeux. Il sait bien que ceux qui ont acheté « ne se regardent pas comme légitimes propriétaires; mais
<( si les émigrés veulent user de hauteur, on les assassinera « partiellement. Qu'ils fassent comme tels et tels, qui sont « allés trouver leurs détenteurs et leur ont dit : Je ne « réclame point mon mobilier, puisqu'il n'existe plus; je ne (c me plains pas des dégradations que vous avez pu faire, « mais je réclame le sol. Vous l'avez acheté en assignats, les « voilà évalués. Eh bien, arrangeons-nous, je vais vous « rendre ce que vous avez payé ou m'arrangcr pour vous « souscrire un contrat. » Il assurait que tous ceux qui avaient suivi cette marche étaient maintenant paisibles possesseurs.
Il me parut clair, quoiqu'il le niât, que le gouvernement faisait une affaire de finance dans la rentrée des émigrés; le million donné à Le Tourneur en sortant du Directoire pouvait bien venir de cette spéculation (1).
Après avoir fait les affaires qui m'arrêtaient à Paris, je partis le samedi, à cinq heures du matin, après un séjour de douze jours, ayant par-dessus la tête du tourbillon dans lequel j'avais vécu.
La ville de Blois suivait l'impulsion de la capitale. Les terroristes avaient voulu faire un mouvement, mais les autorités bien organisées s'y opposèrent; une troupe d'infanterie de cinquante hommes venue de Vendôme avait été gagnée; on les fît partir sur-le-champ. On expulsa les jacobins de la garde nationale et l'on put espérer quelque tranquillité.
Je reprends ma plume au 9 septembre (2). Il existe une foire très-ancienne à Blois, qui se tient du 29 août au 9 septembre. Cette foire était autrefois de quelque importance; il s'y remuait jusqu'à 3 à 4 millions par le commerce de vins
(1) Charles-Louis-François-Honoré Le Tourneur, capitaine du génie, puis conventionnel, élu meml3re du Directoire en 179G. « Il consentit, «en mars 1797, à ce que le sort tombât sur lui lorsqu'un des membres «dut sortir. Il obtint, en dédommagement, la place d inspecteur général «de l'artillerie, et, à ce que Ton a cru assez généralement, une somme « en espèces. » (Bioqraphie moderne, 180C.) Ce qui est certain, c'est que les gazettes annonc^aient la veille que Le Tourneur serait exclu par le sort. (Barbé-Marbo'is, Journal cliin déporté, édition Lescure, p. 348, note.),
et d'eau-de-vie. Ce mouvement n'atteint pas maintenant le trentième de cette somme, vu les temps orageux, le peu de crédit et la nullité des récoltes. De mémoire d'homme on n'avait vu tant de boutiques et si peu d'acheteurs.
Les impositions emportent tout. Nommé malgré moi commissaire au dégrèvement et ensuite commissaire répartiteur, j"a\ais forcément accepté, dans la crainte de voir nommer un homme injuste. L'imposition était trop forte, puisque le canton de Cellettes était imposé à 13 sols 1/2 par •livre, sans compter les réparations et les frais de régie.
Cependant la foire fut brillante par la foule d'étrangers venus des départements environnants. On s'attendait pourtant à un mouvement à Paris, mais partout le peuple est le même; donnez-lui des spectacles, il y court. Un spectacle d'opéra-comique, venu de Tours, dont le directeur était un nommé Saint-Romain qui jouait tous les rôles, attirait beaucoup de monde. Packard Cœur de lion, de Sedaine, la Petite Naneite de Regny, dit le cousin Jacques (1), y furent joués. Le public sentit toutes les allusions. Oh s'était contenté d'intituler la première pièce Nestor de Beflroi, et, en introduisant ce nom partout où il était nécessaire, on se crut à l'abri des observations du Directoire. La pièce fut jouée deux fois.
Le jour où les nouvelles de Paris arrivèrent (2), il régna partout un silence morne, l'inquiétude était sur tous les visages. Les jacobins eux-mêmes paraissaient ne pas être dans la confidence.
Ferrand \'aillant (3), dont j'ai déjà parlé, était parmi les
(1) Béft'roy de Regny, dit le cousin Jacques, auteur des Lunes du cousin Jacques, du Dictionnaire néologique, etc.
(2) Il s'agit de la journée du 18 fructidor (4 septembre 1797), à la suite de laquelle les directeurs Carnot et Barthélémy, le général Pichegru. cinquante députés, etc., furent condamnés à la déportation.
(3) L'auteur n'en a encore parlé que comme avocat. Procureur de la commune après la Révolution, Ferrand \aillant avait été destitué par les terroristes et incarcéré jusqu'au 9 thermidor. Il avait pris une part très-active à l'opposition des assemblées primaires au décret du 5 fructidor an III (22 août 1795), exigeant la réélection des deux tiers conventionnels, et avait signé une adhésion à la révolte des sections de Paris. Xommé au conseil des Anciens, il fut dénoncé à la tribune le 1/ janvier 179G et immédiatement exclu par un vole, qui ne fut rapporté
proscrits; cet homme intéressait tout le monde. Il avait sacrifié son cabinet qui le faisait vivre pour être nommé député; tous généralement plaignaient son sort. La foire, sans être dissoute, fut pour ainsi dire abandonnée. Cent nouvelles plus extraordinaires les unes que les autres circulaient; mais personne ne paraissait croire à une conspiration. Tous les journaux étaient supprimés, excepté deux ou trois vendus au parti triomphant; on était donc fort mal instruit des événements. Je retournai chez moi, persuadé que dans des instants comme ceux-ci, il n'y a pas d'autre parti à prendre.
14 septembre 1797. — Quelques affaires me déterminèrent à retourner à Blois hier. Quoique je sois matinal, je ne sais pourquoi je ne partis qu'à près de" neuf heures et demie, et n'arrivai pour entrer dans ma rue qu'à onze heures. Je trouvai dans la rue voisine du monde sur les portes, et l'on m'avertit que je ne pourrais passer. Je descendis et je vis la rue pleine d'environ cent cinquante hussards à cheval. On s'empressa de m'instruire que les prisonniers d'Etat étaient arrivés de la veille, et que, quoiqu'ils dussent faire séjour, ils allaient partir à l'instant pour aller coucher à Amboise. J'entrai dans un café. C'était précisément le maître qui avait fourni les prisonniers de tout ce qui concernait son état; il me dit qu'il était chargé pour moi de mille souvenirs par Dossonville. Les prisonniers ne tardèrent pas à partir, et je pus rentrer chez moi librement.
Voici les détails que j'ai recueillis. A quatre heures du soir, la veille, un hussard, détaché comme courrier, vint avertir le bureau de la ville que les prisonniers arriveraient sous une heure. L'ancien maire Bésard, terroriste décidé; Gidouin, tout couvert encore du sang des prêtres de la Vendée; Berger, jadis moine, prêtre de la communion de Grégoire, pré-
que le 20 mai 1797. A la fin daoùt, il se compromit de nouveau par un discours en faveur des émigrés, et, quelques jours après, il fut compris dans la liste des députés condamnés à la déportation, mais une commutation de peine lui permit de se retirer à Altona. Jl fut amnistié par décret du 5 septembre 1800 et devint conseiller à la cour d'Orléans. [Histoire de Blois et Biographies.)
vinrent leurs afficlés, les fainéants, les habitants des ports, enfin la lie du peuple, et les répandirent sur la levée, depuis la descente de la montagne. Les voitures arrivèrent à cinq heures et demie; les cris de CJwuans! Traîtres! Coquins! Royalistes! A la guillotine! et autres gentillesses révolutionnaires (1), se firent entendre; les prisonniers passèrent dans les trois voitures qui avaient servi à amener de Paris la compagnie Babeuf au tribunal de Vendôme. Ces voitures à quatre chevaux sont des espèces de tombereaux à quatre roues, longs, pouvant tenir six à huit prisonniers, fermés de tous les côtés, attachés sur les limons (2) et ayant de chaque côté trois fenêtres grillées très-haut et avec des rideaux que les prisonniers peu\ent ouvrir et fermer à volonté; les sièges ne sont ni rembourrés ni suspendus; ce sont des planches.
Dutertre,. commandant les hussards pour cette expédition, était à leur tète sur un cheval magnifique. Ce Dutertre, qui était maître chaudronnier (3) avant la Révolution, est connu dans ce pays-ci pour y avoir paru pendant quelques semaines dans le temps de la Terreur comme adjudant général. Les hussards et les adjudants marchaient en troupe devant et derrière, et, pour terminer la marche, Bésard, Gidouin et Berger, se tenant par le bras, regardaient insolemment aux fenêtres et triomphaient à la tête des polissons et des gens sans aveu de la ville. On a remarqué que sur les quais et partout où ils ont passé, les portes ont été fermées et que personne n'a paru aux fenêtres.
Les prisonniers devaient loger aux Carmélites, la municipalité n'ayant pas d'autre endroit pour les recevoir. On leur avait destiné la pièce en bas, anciennement l'église, pièce qui a conservé toute sa hauteur et où l'on a laissé, en haut
(1) Barbé-Marbois se plaint, en effet, de la réception qui fut faite à Blois aux déportés. (Journal d'un déporté, p. 389.)
(2) C'est-à-dire non suspendus. C'étaient, en effet, d'après M. de Lescure, les voitures qui avaient servi au transport de Babeuf et de ses coaccusés à \"endôme.
(3) Ancien marchand à Mayenne. « Cet homme grossier et ridicule, dit « la Biographie de 1806, est une des plus plaisantes caricatures que la «Révolution ait fait paraître sur la scène. »
des croisées bouchées, deux ouvertures qui sont garnies de barreaux de fer, mais ne sont pas encore vitrées, et qui sont comme les soupiraux d'une cave très-profonde. On avait requis seize matelas. Le commissaire des guerres, vu l'humidité, en fit porter quarante-huit, de sorte qu'outre la paille fraîche qu'il envoya en quantité, les prisonniers eurent chacun trois matelas; les lits dans cette grande pièce furent arrangés circulairement.
Le concierge y mit toute l'humanité et la décence d'un honnête homme. On lui avait enjoint de la part du commandant de fournir des baquets; il s'y refusa, et envoya chercher dans le voisinage toute la faïence nécessaire pour que chaque prisonnier en fût pourvu pour la nuit.
Toutes les autorités, tout le service pour les besoins urgents, tels que le traiteur, le perruquier, le cafetier, les chirurgiens, eurent leur entrée; on procura aux prisonniers des chaises, une table, du papier, cire, encre, plumes; ils commandèrent à souper chez le plus fameux traiteur, et Dossonville parut chargé de régler les dépenses communes.
Voici leurs noms (1).