Ramcl. 15. Delarue
Pendant ce temps, le commandant Dutertre, qui de\ait loger à l'auberge de la Galère, y envoie son adjudant et va s'établir chez Bésard pour faire orgie toute la nuit avec les élus, frères et amis. Il était muni d'un ordre du ministre au payeur général, M. Finot, pour toucher à valoir 8,000 livres; mais celui-ci refusa, l'ordre du ministre n'étant pas suffisant d'après les décrets. Aussitôt Dutertre se transporte au Déparlement en jurant comme un voleur; on invite M. Finot à s'y rendre; celui-ci se présente avec le calme le plus imposant et persiste dans son refus : « Il y a, dit-il, un décret, et le « voici, qui défend à tout payeur de délivrer un dernier, et <( pour prou\er combien je suis dans mon droit, je vais moti- « ver mon refus par écrit », ce qu'il a fait. Dutertre avait aussi 2,000 écus à toucher à Orléans', qui lui ont été également refusés. C'est cet événement qui l'a déterminé, au lieu de faire séjour à Blois, comme il lui était ordonné, à partir le lendemain et à aller coucher à Amboise, pour voir s'il trouverait sur sa route un payeur plus facile.
Cependant les prisonniers s'étaient levés au jour, vu le froid qui leur arrivait par les fenêtres; ils avaient fait la toilette la plus complète; le perruquier les avait accommodés, barbifîés tous les seize. Cet homme, jacobin fieffé, se vantait d'avoir vendu à Pichegru de l'essence de savon pour faire sa barbe. Les officiers municipaux, le commissaire des guerres, ses deux secrétaires et le sieur du Liman, commandant la gendarmerie, se rendirent à la prison à sept heures et demie. Bourdon de l'Oise, le plus près de la fenêtre, montra son bonnet de nuit qui était mouillé comme si on l'avait plongé dans un seau d'eau. Vn des municipaux, la veille, n'avait pas été reconnu par Barthélémy. C'était
grand peine l'autorisation de le suivre, et il lui montra toujours le plus grand dévouement. Il était traité exactement comme les déportés.
LA RÉVOLUTION (1787-I8ûr). 289
M. Delindre, commissionnaire à Blois, qui pour ses affaires avait passé sept semaines à Paris et n'en était revenu que depuis un mois. Comme il était fils de M. Delindre, attaché à madame la duchesse de Choiseul, et qu'à ce titre il l'avait beaucoup vue pendant son voyage, le directeur Barthélémy fut ravi de le retrouver, et ils causèrent plus d'une heure ensemble. Barthélémy se plaignit des injures qu'il avait reçues à Blois, les premières de sa vie, en ajoutant qu'il y avait été très-sensible. La Villeheurnois (1) se plaignit aussi, tant des voitures, qui ne sont que des tombereaux fermés, que de la dureté des conducteurs qui faisaient exprès de n'éviter ni une pierre ni une berge sur la route. Il montra ses coudes, qui étaient tout meurtris et bleus des contusions produites par les cahots. Barthélémy, malade et souffrant, s'adressa à Dutertre et lui demanda si en payant on ne pouvait louer dans la ville un cabriolet pour le conduire à Amboise.
Cependant une très-jolie femme, âgée de vingt ans, mise tout en blanc, en bonnet très-modeste, suivie d'un laquais, se présente à la porte des Carmélites, et on l'introduit sans difficulté dans la chambre du concierge; elle demande Barbé- Marbois; il arrive, et madame Barbé-Marbois (2), car c'était elle, lui saute au cou. Il la prend à l'instant par le bras et la conduit avec transport au milieu de ses compagnons d'infortune. Une émotion générale s'empare de tout le monde. Bourdon de l'Oise se couvre les yeux et ensuite fait un signe de ses deux mains pour la prier de s'éloigner, en criant douloureusement : « Hé, madame, est-ce que nous n'avons pas « aussi des femmes? » La défaillance s'empare de madame Barbé-Marbois, elle chancelle; M. du Liman, commandant la gendarmerie, s'élance, la soutient, lui prend le bras et la
(1) M. Honoré Bonhomme a publié le Journal inédit de La Villeheurnois.
(2) Elisabeth Moore, fille du gouverneur de l'Etat de Pensylvanie. Elle avait épousé en 1785 François de Barbé-Marbois, alors consul général aux Etats-Unis. Elle avait donc certainement beaucoup plus de vingt ans en 1797.
reconduit jusqu'à la porte de la rue (1). Dutertre, le cornmandant, était furieux : « Vous êtes un chouan! s'écrie-t-il, « et je vous suspends de vos fonctions, en vertu des pouvoirs « illimités que j'ai dans ma poché; dès -ce moment vous êtes « consigné pour ne plus entrer où sont les détenus, et je vais « écrire au Directoire pour que vous soyez destitué. — Ci- « toyen, répond du Liman. il y a vingt-deux ans que je sers, <( et l'on ne m'a jamais fait aucun reproche; si vous pouvez « écrire, j'ai le même droit; et il est sans exemple que sous (( quelque gouvernement (|ue ce soit, on punisse un senli- « ment d'humanité. » A partir de ce moment, M. du Liman ne put communiquer avec les prisonniers. Dutertre, poursuivant sa vengeance, le mit aux arrêts et le remplaça par l'ancien -commandant Pilet, destitué comme terroriste.
On offrit de l'argent aux détenus, et l'on sut qu'ils en étaient suffisamment pourvus. Le seul ïronson du Coudray accepta vingt louis. Pichegru est profondément affecté, mais très-calme; il a toujours à la bouche un tuyau de paille comme contenance. Barthélémy, aussi tranquille que dans son cabinet, se résigne à tout sans ostentation, les autres font de même. Dossonville a conservé sa gaieté.
A onze heures du matin, le lendemain, les voitures se sont rendues à la porte des Carmélites; la garde avance. Barthélémy est monté dans le cabriolet. Le Tellier voulait monter avec lui, mais, par ordre de Dutertre, un adjudant a pris la place. Le Tellier avait l'air désespéré de quitter un instant l'homme au sort duquel il s'est dévoué. Après avoir examiné si l'on ne pouvait pas tenir trois dans le cabriolet, il est monté dans les voitures fermées. Alors le cortège est parti; la rue des Carmélites s'est trouvée libre, la foule du peuple se retirait, et je n'ai entendu aucun cri. Les détenus a\aicnt écrit à leurs parents et remis leurs lettres décachetées à différentes personnes, ne voulant pas les compromettre. Je suis parti le soir, emportant une tristesse profonde que par- Ci) Voir le Journal d'un déporté, déjà cité, p. 391.
tageaient toutes les personnes que j'ai vues, quoique je no connusse que Dossonville.
Le commissaire des guerres Bâillon m'assura que les officiers de la troupe étaient fort mécontents des propos de leur chef et de sî^ manière d'agir. Aucun n'avait mangé avec lui; ils savaient qu'il avait avec lui deux espions qui avaient ordre de rendre compte de sa conduite journellement, ce qu'ils faisaient chacun de leur côté. Un courrier était parti de Blois la nuit pour le Directoire; Bâillon m'assura qu'il allait aussi faire son rapport sur un propos qu'avait tenu Dutertre. Impatienté de tous les soins qu'on rendait aux détenus, et du respect qu'on leur témoignait en leur parlant chapeau bas, il s'écria : « Voilà bien des singeries pour des gens qui « peut-être dans quatre jours ne seront pas en vie (1)! » Une circonstance qu'on remarqua, c'est qu'en sortant de la rue, un conducteur fît paser la voiture sur une borne. Dutertre ne conduisit les prisonniers que jusqu'à Poitiers. Là, sur la dénonciation de ses adjudants, il fut renvoyé à Paris sans escorte, comme coupable de dilapidation; mais il avait rendu un trop grand service au parti triomphant pour être puni. Il fut innocenté à son arrivée; ses accusateurs furent mis en jugement, et lui récompensé par un emploi à l'armée.
(1) Dans les instructions écrites délivrées à Dutertre, et qu'il publia plus tard, on lisait ceci : « Le général Dutertre se pénétrera si fort de « la nécessité de prévenir la fuite, l'évasion ou l'enlèvement des dé- (( portés, qu'en cas d'attaque de quelque individu, il doit agir militaire- « ment sur les condamnés, plutôt que de se les voir ravir. » (Journal d'un déporté, p. 395, et Biographie moderne, 1806.) On voit quelle latitude lui laissait un pareil blanc-seing. Il assurait que le désir du Directoire était que les prisonniers fussent mis à mort en route, et que l'on cherchât à provoquer dans les villes la foule à des excès qui eussent tout légitimé; il s'attribuait le mérite de n'avoir pas suivi les intentions secrètes de ses maîtres.