‹ Mémoires du comte Reynier, général de divisionChapitre 14 sur 43 · INTRIGUES. ORIGINE DES DIVISIONS · texte numérisé non relu

INTRIGUES. ORIGINE DES DIVISIONS

Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens remarquables; les intrigues étaient encore obscures : on s'étonnait cependant des atteintes portées à la mémoire de Rléber. Ces coups étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les frappaient étaient accueillis : on s'apercevait déjà que c'était le meilleur moyen d'obtenir des grâces.

Le général Menou , dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries , ce général ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et se jugeant assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser ses fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général , étonné, lui répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu à une telle mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du gouvernement, à moins qu'il n'existât des motifs sufiisaas pour le traduire devant un conseil de guerre : il ne reçut pas de réponse; le général Menou refusa même de lui parler.

Les généraux de division Reynier et Priant, peines de cette discussion , qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général Menou afin de

l'engager à surmonter ses haines personnelles, d'autant moins fondées que le ; général Damas avait cherché à lui rendre service auprès de Rléber. Il s'excusa en disant- qui) croyait s'être aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur, qu'il ne pouvait travailler avec lui; protesta, sur sa parole ({honneur, qu'aucune animosité particulière n'influençait sa conduite, et termina par offrir sa démission. Cette menace empêcha le général Reynier d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui avait pas représenté que, commandant l'armée par intérim, il ne devait pas se permettre un pareil changement, excepté dans les cas de la plus urgente nécessité , avant de connaître les intentions du gouvernement. Il se borna à lui demander d'avoir une explication avec le général Damas, pour se concilier avec lui, si cela était encore possible , ou lui donner un emploi convenable. Ce général , pour ne laisser aucun prétexte à des troubles dans, l'armée , en occupant la place de chef de l'état -major malgré celui qui la commandait , accepta le commandement des provinces de Benesouef et de Fayoum. L'ordre du jour du il fructidor annonça sa retraite, et des éloges y furent donnés à sa conduite. Le général Menou fut plusieurs jours avant de lui désigner un successeur ; ensuite il choisit le général Lagrange ; mais en paraissant lui accorder toute sa confiance, il se réserva également tout le travail , même le plus minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.

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Le général Reynier avait pénétré l'intention du général Menou , de se former un parti; il aurait pu Je dissoudre en éclairant sur sa marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était couvert; mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou , c'eût été diviser l'armée ; il préféra garder le silence.

Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne grossissait pas assez promptement ; instruit aussi que , quoique la plus grande discipline régnât dans l'armée , la plupart des officiers et des corps ne l'aimaient pas , voulut se les concilier. Il nomma , le I er vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers nécessaires pour les rem place mens des autres grades ; quelques officiers, préférant rester à leurs corps, voulaient refuser, mais leurs réclamations furent rejetées ; il les força d'accepter, La plupart de ses choix tombèrent sur des officiers que des services rendus ou l'ancienneté de leur grade appelaient à recevoir de l'avancement; mais on s'aperçut qu'il avait moins l'intention de donner des récompenses militaires., que de paralyser par des bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever aux places des hommes dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa tortueuse politique. On vit qu'il n'était plus besoin de services militaires ni d'actions d'éclat pour mériter de l'avancement. Le général Menou se servit de cette prodigalité de gracies pour engager des officiers à lut rapporter

tout ce qui se disait de lui : il trouva peu d'hommes assez vils pour gagner sa bienveillance à ce prix , presque tous rejetèrent ses avances avec indignation. On ignorait au Caire cet espionnage : le général Lanusse en fut averti le premier, à Alexandrie par des officiers qui avaient reçu de pareilles offres du général Menou.

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