CHAPITRE DEUXIEME
Le coup de pistolet avait fait accourir Lakatos. Il inc f}ronda de mon imprudence d'entrer moi cin- (jiiièmc dans une salle où étaient vin^t-cinq hommes, ({ui auraient pu me faire un mauvais parti. Mais le succès m'ayant justifié, je ne fis que rire de son avis. Je sortis avec ma prise et m'allai cacher dans les jardins du faubourgs, d'où j'étais dune part bien aise qu'on vit revenir la patrouille saine et sauve, avant de savoir le moyen que j'avais pris pour la sauver, et de l'autre de me faire voir avec ma prise dans une ville où les Français n'étaient pas aimés et où on avait été charmé des petits échecs que le détachement précédent avait essuyés. Il y avait d'ailleurs de très jolies personnes à Giessen, et j'avais rapporté de mon voyage à Paris une espèce de fatuité qui contrastait avec ma fi^jure et mon métier de hussard, et j'avais besoin de quelques succès militaires pour justifier quelques airs qu'un peu d'argent que j'avais encore augmentait quelquefois d'une manière ridicule.
Cet événement me fit très bien traiter par le général et me donna de la considération dans la garnison. Mais, j'ambitionnais des succès d'un autre genre et j'offris mes hommages à une jolie demoiselle à qui un capitaine dinfanterie faisait la cour. Il était d'une belle figure, fort amoureux et elle paraissait recevoir ses soins avec plaisir, ou du moins avec beaucoup de coquetterie. Il y avait de la folie à vouloir le su])planter, mais cela ne m'empêcha pas de le tenter. Je profitai
de l'avantagée que j'avais de parler allemand pour exciter la jalousie de son attentif en lui parlant à elle la langfue qu'elle préférait, ce qui le mettait en fureur. Je ne manquai pas l'occasion de dire à la belle beaucoup de mal de la jalousie, et m'étant assuré que son fjalant avait toujours été respectueux, je voulus décider la chose pour lui ou pour moi.
Je feig^nis de la tristesse, du chagrin. Lorsqu'elle m'en demandait la cause, je me contentais de soupirer; je me fis l'ami d'une de ses cousines que des petits présents de peu de valeur m avaient rendue favorable et que j'entretenais sans cesse de ma passion, bien sur qu'elle répéterait mes propos. Bientôt, je crus m'apercevoir que ma belle balançait entre le fantassin et moi. J'essayai alors de la décider en ma faveur en frappant un g^rand coup.
Je demandai à mon général, M. de Blaizel, la permission d'aller en détachement du côté de Laubach, et de tenter d'enlever un poste ennemi que je savais être un peu exposé. Il me le permit et donna des ordres en conséquence pour que je partisse le soir les portes fermées. Je courus chez la demoiselle, dont le père était un ennemi mortel des Français et soupçonné de donner aux ennemis toutes les nouvelles qu'il pouvait se procurer. Je lui confiai le secret de mon expédition en lui disant que si je n'étais pas aimé d'elle j'aimais mieux mourir; qu'elle n'avait qu'un mot à dire à son père, que mon détachement étant décou-
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vert serait battu, et que, décidé à ne pas me laisser prendre ni àm'enfuir, je me consolerais, si j'étais tué, en pensant que c'était par elle. Mais, j'ajoutai qu'ayant une si belle occasion de se défaire de mes importunités, si elle me (jardait le secret, je croirais qu'elle ne rejetait pas mes vœux, et qu'elle était disposée à me préférer à mon rival.
Elle fut flattée de ma confiance et touchée de la vivacité de mes sentiments. L'après-midi, j'évitai de m'approcher d'elle et, à l'heure dite, je me mis en route. Mon détachement fut heureux; je pris une partie du poste, je ramenai une douzaine de prisonniers et plusieurs chevaux. J'eus soin de passer sous ses fenêtres avec ma prise, et je l'aperçus derrière un rideau avec un air satisfait. Le fer était chaud, je le battis, et quelques jours après, pour éviter qu'on ne nous découvrît, je la priai de ménager un peu et de traiter un peu moins mal le rival dont j'avais été si jaloux.
La vie que je menais à Giessen était charmante, et j'aurais attendu l'ouverture de la campag^ne d'une manière très agréable si la fureur du jeu ne m'avait gagné. On jouait un jeu d'enfer chez les Fraulein de Bousek et quoique mon amie s'opposât à ce que j'allasse dans cette maison, l'amour du jeu ou plutôt l'amour de l'argent m'y conduisit souvent. D'abord, la fortune m'avait été favorable; ensuite elle m'avait bien moins traité. Mais tout était encore assez bien
composé, et il n'y avait pas beaucoup de différence de la perte au gain quand, une fois, je jouai avec un tel malheur qu'après avoir épuisé ce que j'avais d'arp-ent chez moi, je perdis près de mille louis sur parole.
Ce ne fut que le lendemain que je sentis toute l'horreur de ma situation. Pour comble de malheur, la garnison partait pour faire le siège deDillenbourg. Heureusement, elle ne se sépara pas et mes créanciers partirent avec moi, ce qui n'était pas pour alléger mes angoisses. Il s'en fallait de plus de vingt mille francs que je n'eusse un sol. L'idée de me brûler la cervelle fut celle qui me vint en tète, et je chargeai mes pistolets avec une tranquillité apparente, qui n'était que l'effet du plus affreux désespoir. L'idée de ma mère et de ma sœur vint subitement à ma pensée. Je me représentai la douleur qu'elles éprouveraient en apprenant mes fautes et mon crime. En même temps, je compris que ma mort ne payerait personne et que ma mémoire n'en serait pas moins flétrie.
Dans cette détresse, je résolus d'aller trouver le comte de Bercheny, mon colonel, de lui tout avouer et de lui demander la permission de vendre ma compagnie, achetée dix mille francs, quand elle n'était que de vingt-cinq chevaux et qui en comptait maintenant soixante-quinze. Mes dettes ainsi payées, je pourrais, en changeant de nom, aller m' engager,
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trouver peut-être le moyen de me distingfuer sous le mousquet et d'arriNer à la rortmie.
Cette idée me parut un trait de lumière. .le sortis paiement de ma chambre afin d'aller demander du temps à mes créanciers, et convaincu que dans peu je serais à même de les payer. Mais alors m'apparurent les difficultés de mon projet. Mon colonel pouvait me punir pour avoir joué, réduire ceux ([ui m'avaient gapué au payement fixé par le tribunal des maréchaux de France, payement qui ne peut dépasser cent pistoles, m'empccher de faire la campagne et me refuser la permission de vendre ma compagnie.
Reg^rettant presque la résolution désespérée du matin, j'étais resté sur la place n'ayant pour toute fortune qu'un double louis, qui m'avait été payé pour mes appointements, en quittant Giessen. Un officier à qui je devais vint à passer; il me demanda ce que je faisais; je lui contai ma position et mon malheur :
— C'est dommage, dit-il, qu'il ne te reste que cela; on joue au café un jeu superbe, tout argent comptant. Viens; qui sait? le diable n'est-il pas toujours à la portée d'un pauvre homme?
Je me laissai conduire machinalement, en maudissant le jeu, les cartes, et ceux qui les avaient inventées, et en entrant au café, je jetai mon double louis sur le billard où on jouait au trente et quarante. Je gagnai, je fis paroli. On me demanda si je voulais tenir la main; j'acceptai. Presque tous ceux qui étaient
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à cette table étaient ceux à qui je devais. Je tins tout; je passai plusieurs fois; à la fin de la main, je me trouvai quitte avec tout le monde et plus de soixante louis devant moi.
Je fus aussi accablé de mon bonheur que je l'avais été de ma mauvaise fortune. Mais, dans ma première situation, chaque instant l'avait ag^gravée, au lieu que dans l'état où je me trouvais en sortant de la maison, chaque moment qui me rendait à moi-même me faisait sentir mon existence d'une manière agréable, ainsi qu'un homme qui se retrouve à terre après avoir échappé à un naufrage.
Une fois revenu à moi-même, je m'engageai, serment que j'ai tenu, à ne risquer que l'argent que j'avais chez moi. Des causes très différentes produisent le même effet, et quoiqu'il y eût deux nuits que je n'eusse dormi, je n'en dormis guère mieux la troisième. Mais les moments qui suivirent mon court sommeil, causé par le besoin absolu de repos, furent bien différents.