CHAPITRE PllEMIEIl
tiniiàmes nos études. Mixis en 1753, les vacances terminées, au lieu de relouiiici' de Lusancy à Paris, nous alhimes à Lunéville, où le comte de Berclieny avait l'habitude de passer l'hiver à la cour du roi Stanislas. Nous y fûmes placés sous la surveillance de 1 abbé Leconte, chanoine réfjulier, à qui M. de 15ercheny avait fait avoir le prieuré d'lléri\al. Le prieur nous diri(]eait. Nous allions tous les jours à l'école des cadets; on nous donnait des leçons de mathématiques, d'armes et de cheval, tandis que nous avions à la maison des maîtres d'allemand, de danse et de violon, et que lui-même nous apprenait le peu de latin qu'il savait.
Jusqu'alors, n'étant qu'un enfant, j'avais peu réfléchi. Durant mon séjour à Paris, mes ambitions se bornaient à bien faire mes devoirs, mes plaisirs à polissonner avec mes camarades aux heures de récréation, ou à aller, les fêtes et dimanches, me promener avec M. Rhombier et sa famille au Luxembourg ou au Jardin du roi. Nous étions tous égaux, vêtus à peu près de même pour 1 étude, et la satisfaction de porter un uniforme le dimanche me faisait voir sans envie les beaux habits à parements et les talons rouges des écoliers plus riches que nous. Les douze francs par mois que nous avions suffisaient pour acheter quelques échaudés, et nous ne mettions de prix qu à ce genre de jouissance.
L arrivée à Lunéville, en étendant mes idées, me
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mit dans le cas de penser, et là, n'ayant pour camarades que les deux frères Bercheny, l'un plus âgé que moi et déjà un personnajje, l'autre trop jeune pour être mon confident, je fus forcé de garder mes petits secrets en moi-même, et de ne communiquer à personne mes observations. Je dois en faire connaître ici le résultat et tracer d'après celles que je faisais le portrait des habitants de la maison Bercheny, d'autant que c'est là qu'a commencé véritablement mon éducation. J'ai plus appris par ce que j'ai vu alors, que par ce que 1 on m'a enseigné.
Le comte, depuis maréchal de Bercheny, était un parfait honnête homme de l'ancien temps. Il avait commencé à s'instruire à l'âge où les autres hommes oublient ce qu'ils ont appris. Bon, sensible, bienfaisant, il aimait et respectait sa femme, dont lliumeur et l'avarice le contrariaient quelquefois. Il aimait non moins tendrement ses enfants. Mais il les avait accoutumés à un respect extrême qui faisait qu'il en était craint, sans qu'il grondât jamais, et qu'il en a été aimé sans quil leur prodiguât des caresses. Il avait l'inconvénient de se plaire parmi ses inférieurs, ce qui lui donnait un air de bassesse. Appelé souvent chez les ministres, il traitait leurs commis en camarades, ce dont ils étaient très flattés.
Le genre de vie qu'il avait adopté, de dîner à midi et de se coucher à dix heures, ne lui permettait pas de ^ ivre dans ce qu'on appelle la bonne compagnie,
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et sa société ne pouvait être que dans sa famille. Il se levait de bonne heure, faisait de lonjjues prières, fumait deux pipes et prenait deux tasses de café à l'eau, après quoi il s'habillait et rece\ait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il allait se promener, et dînait à midi. L'après-diner, si ses occupations ne le réclamaient pas, il restait dans le salon, faisait une partie. A huit heures, il soupait, fumait sa pipe, et, ses prières dites, allait se coucher.
La comtesse, depuis maréchale, était une fille de rien. Il l'avait épousée par amour. Elle était g^rande, avait été belle et bien faite. Quinze ou seize enfants étaient nés de leur mariag^e, dont six seulement étaient encore vivants. Mme de Bercheny possédait une belle voix, mais sans savoir chanter, peu d'esprit, un mauvais ton. Elle se disait souvent malade pour intéresser, bonne femme au fond, mais d humeur fantasque, et menant son mari avec ra[)parencc de la soumission. Elle l'appelait toujours " mon Matchel 1) . Assez sévère avec ses enfants, excepté le chevalier, qu'elle préférait à tous les autres, elle était très personnelle et avare; elle tenait les cordons de la bourse, et on a découvert à sa mort deux mille louis, qu'elle avait mis de côté sans que personne s'en doutât. A la fin de sa vie, elle n'était jamais de sang-froid en sortant de table, et cette habitude a sans doute contribué à l'hydropisie dont elle est morte, en 1766.
IV MÉMOIUES DU C" VALEr^TIM ESTERHAZY
Mlle Géraf, sa sœur, qui a changé son nom en Wiett quand on lui a eu fait une g^énéalogie, était une bonne paysanne alsacienne, une brune, qui, diton, a\ait été piquante. Ignorante de la langue française, dépourvue de bonnes manières, au mauvais ton de sa sœur elle joignait des formes ig^nobles, qui prouvaient sa naissance et son éducation. Elle avait servi de bonne à ses nièces, travaillait bien à toutes sortes d'ouvrages, et avait toujours été un peu galante, d'abord dans l'espoir de se faire épouser comme sa sœur, et ensuite par habitude.
Nicolas, l'aîné des Bercheny, était d'une très jolie figure, doux, aisé à vivre, mais ignorant, sans esprit et sans caractère, timide dans toute l'acception du mot. Lorsqu'il eut été nommé colonel du régiment de son père, il épousa Madeleine de Baye, fille du maréchal de camp comte de Baye, dont il se disposait à être jaloux. 8 il eut été bien entouré en entrant dans le monde, il eût peut-être bien vaincu sa paresse et tiré un meilleur parti des avantages de sa position et de sa figure. Il est mort de la petite vérole à Mulhouse, en 1762.
Le chevalier, aujourd'hui comte de Bercheny (1) , a épousé en 17 74 une fille de M. de Pange, bossue, mais d'un très bon caractère; elle est morte sans enfants. En 1776 il s'est remarié à Mlle de Santo Doming^o,
(1) INous rappelons que ces Mémoires ont été écrits de 1798 à
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sœur de Mme de la 8uze. Il en eut un (ils et une fille. Outre les deux enfants mâles dont je viens de parler, le maréchal avait conservé quatre filles : Madeleine et Marianne, mortes à Vienne en 1795 et 179(), non mariées ; Sophie, qui se fit relig^ieuse et devint abbesse de Flines, fig^ure ag^réable sans être jolie, de l'esprit naturel et une espèce de coquetterie permise aux abbesses de Flandres, et enfin Adélaïde, qu'on appelait Mlle de Lusancy.
Jolie, vive, piquante, avec un œil un peu plus bas que lautre, Adélaïde, élevée au couvent, avait pris de déplorables principes ; joints à une mauvaise tête et à des sens très ardents, ils lui ont fait commettre plusieurs sottises, lesquelles ont contribué à abrég^er ses jours. Elle est morte de la poitrine à l'abbave de Flines, où sa sœur l'abbesse 1 avait recueillie.
M. Gérard de Wiett, frère de la maréchale, était soldat dans le régiment de Bavière, lorsque sa sœur épousa le comte de Bercheny. Celui-ci acheta son congre et le fit officier dans son régiment; il en devint le major à la paix de 1748, puis lieutenant-colonel. Pendant la paix, il le mena fort bien. Il n en fut pas de même à la guerre. J'aurai occasion de parler de ses talents; ils étaient au-dessous du médiocre. Il est mort dans un domaine qu il avait acheté près de Verdun, et qu il a laissé à ses nièces et à ses neveux. M. Hegenet de Wiett, frère du précédent, soldat comme lui, et comme lui officier, était honnête
homme, sans caractère et sans talents, mais bienfaisant, généreux et avec assez d'esprit naturel pour ne pas être ennuyeux.
Du moment que je fus arrivé à Lunéville, je fus établi dans la famille comme un enfant de la maison ; on ne donnait rien au chevalier de Bercheny qu'on ne m'en donnât en même temps : tel était l'ordre du maitre, et personne ne se fût avisé de ne pas l'exécuter strictement. Du reste, les enfants me reg^ardaient comme leur frère ; ils ne paraissaient nullement fâchés de voir un intrus au milieu d'eux. Mon respect pour le fils aîné, alors mon colonel, et peu auparavant mon camarade, et mes attentions pour ses sœurs, leur rendaient à tous ma présence ag^réable. Quant au chevalier, il était si jeune qu'il ne pouvait y avoir ni rivalité ni émulation entre nous. Mais la comtesse et sa sœur ne partageaient pas ces sentiments, l'une étant trop avare pour ne pas regretter les dépenses qu'on faisait pour moi, et l'autre à qui ne pouvait plaire le fils d'un homme qu'elle avait aimé, et qui l'avait laissée là.
Ces dames ne perdaient aucune occasion de dire devant moi que j'étais une grande charge, que le comte était bien bon, ayant déjà six enfants, de se charger d'un étranger, et encore de quelle manière, en ne mettant aucune différence entre eux et celui à qui il ne devait rien et qu il avait pris par pure charité. Ces phrases dures et d'autres dans le même
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jocnre n'étal<Mitj;iinais dites (jirenrabscncc du comte. l*<)iir hii, au contraire, il me parlait toujours de ma famille avec égards et se trouvait heureux, disait-il, d'avoir pu en adopter un rejeton. Il ne m'appelait jamais que biam (mon lils) et voulait que je l'appelasse atyam liant (mon père) .
Plus il mettait de délicatesse dans ses bienfaits, et plus j'étais sensible aux propos bumiliants que sa femme et sa belle-sœur se plaisaient à tenir, moi présent. Mais, n'ayant pas le droit de m'en plaindre, je pensais que le seul moyen de les faire cesser, ou du moins de prouver que je ne les méritais pas, était de redoubler de soins et d'empressement près d'elles et des enfants de la maison. S'il était ([uestion de leur rendre de petits services, de faire leurs commissions, de ramasser ce qu'elles laissaient tomber, enfin de prévenir ce qu'elles semblaient désirer, j'étais toujours prêt. Leur plaire devint mon principal souci, pendant (}ue duu autre coté je tachais de profiter des leçons de mes maîtres, convaincu que ma mère n'était pas en état de m'en donner, et que ne les devant qu'à la pénérosité d'un parent éloigné, je serais doublement coupable si je n'en tirais aucun avantage.
Mon application, jointe aux caresses que je faisais à l'abbé Leconte, pour qui j'avais véritablement de l'amitié, me valait souvent des éloges. Cet homme avait de l'esprit naturel, et plus d'usage du monde que sa naissance et son éducation n'eussent du lui en
procurer. Peu instruit, il avait une notion très imparfaite de toutes les connaissances et surtout peu de mœurs; mais un extérieur fort décent et une figure douce et franche le rendaient attachant. Il causait souvent avec moi de ma position, convenait qu'elle n'était pas sans désagréments, mais me montrait d'un autre côté tous les avantages que j'en pouvais tirer dans la suite, pour mon avancement et ma fortune. La douce vie que je menais, les petits succès que je recueillais dans la bonne compagnie de Lunéville et plus que tout le goût passionné que Mlle de Lusancy et moi nous avions conçu l'un pour 1 autre rendaient, malgré tout, ma situation fort heureuse. L idée de la voir finir m'eût paru un malheur. Nous allions deux fois par semaine à la cour du roi Stanislas (1). La marquise de Boufflers et la famille de Beauvau y donnaient le ton. Elles y jouaient un grand rôle conjointement avec le comte de Tressan, Mme de Saint-Lambert et autres gens desprit. Dans cette société fort agréable, où la morale était trop relâchée, le ton restait excellent. Les ridicules d autrui y étaient promptement saisis et plaisamment exprimés. Tout cela contrastait avec l'austérité de la maison Berchenv. L innocence simple et ignorante des deux filles aînées et le mauvais ton de la mère
(1) M. Gaston Maujjras a tracé dans son livre La cour de Lmicvillc un pifjuant tableau (le la société dont parle ici le comte Esterhazy.
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et (le la tante étaient Tobjeldes persiflajjes de la cour. La bonhomie du père y trouvait seule çrâce. Aucun des autres n'y était épargné. L'aîné des garçons y passait pour un sot, le cadet pour un enfant.
Pour ma part, je bénéficiais de plus de bienveillance. A la cour, les personnes dont je parle m'adressaient souvent la j)arole. Elles j)araissaient contentes de mes réponses. Une grande vivacité dans mes goûts, qui avaient déjà pu être remarqués, une grande mémoire, et le besoin qu'on eut d'une bouche dans la comédie des Femmes savantes, que cette société s'avisa de vouloir jouer, firent qu'on demanda à M. de Bercheny la permission d'aller chez la marquise de Boufflers où avaient lieu les répétitions. Il ne put la refuser, et quoique sa femme le désapprouvât, disant que je n'avais pas besoin d'aller à une si mauvaise école, que je serais déjà assez vaurien sans cela, il ne voulut pas se rétracter après s'être engagé. C'est ainsi que je fus admis dans ce monde aimable et élégant et que je m'y liai avec les trois sœurs Boufflers, Chimay, Bassompierre, le comte de Sainte- Croix et tous ceux que j'ai déjà nommés.
La facilité que j'avais à apprendre des vers fut pour moi un mérite dans une société composée des meilleurs poètes du siècle. On imagina de faire jouer ISanine (1) par les enfants. La petite Boufflers, depuis
(1) Comédie de Voltaire.
Mme de Boisg^elin, joua Nanine, Mlle Alliot joua la baronne, et je trouvai moven de faire offrir le rôle de la marquise à Mlle de Lusancy, après avoir déterminé son père, ce qui était encore plus difficile, à permettre qu'elle acceptât. A cette occasion, la marquise de Boufflers fit une visite à Mme de Bercheny; elle loua sa voix et sa taille, et par cette démarche, la décida à donner aussi son assentiment. Mme de Bercheny fut invitée à assister à toutes les répétitions et même à y envoyer sa sœur, que le roi Stanislas n'avait même jamais osé recevoir à la cour, tant elle y eût été ridicule.
Ce fut vers la fin de cet hiver que le feu prit à l'aile g^auche du château où nous logions. Beaucoup d'effets furent brûlés ou plutôt volés. Pour dédommag^er un homme qu il estimait et aimait, le roi loua une maison sur la place ^Xeuve où nous nous installâmes en attendant que le château incendié fût redevenu habitable. On décida que le comte, la comtesse et leurs deux filles ainées iraient passer l'été à Lusancy avec le chevalier. Mlles de Wiett et de Lusancy, l'abbé Leconte et moi devions rester à Lunéville pour surveiller les réparations du château et en disposer les appartements. Mlle de Wiett devait être la couturière, le prieur le tapissier et Mlle de Lusancy et moi nous devions leur servir d'aides.
L hiver précédent avait été fort gai pour moi. Les répétitions des comédies, les bals masqués m avaient
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donné des occasions de faire des connaissances que je tenais à cultiver. Comme on se couchait de très bonne Iieure à I;i maison, j'avais trouvé movcn de desceller un des l)arreaux de fer de ma fenêtre au rez-de-chaussée, et quand tout le monde était couché, j'aUais parader chez mes nouveaux amis. Une de nos voisines surtout m'attirait, cliez qui, presque tous les soirs, on me voyait apparaître. L'attachement qu'elle avait pris pour M. de lîeaufort, jeune officier des cardes lorraines, lui Ht trouver bientôt mes visites importunes; elle chercha à s'y dérober et à cet effet me conseilla de prendre dans la maison de M. de Bercheny ce que je ne pouvais chercher dehors sans me compromettre. Elle leva mes scrupules, me montra les facilités que j avais, me rappela |)lusieurs circonstances que j'avais cru ne pas devoir mettre à profit, et me décida enfin à suivre une affaire à laquelle ma conscience répugnait, mais dont mon àg^e et une préférence très marquée me faisaient désirer depuis longtemps le succès.
Nous ne nous apprîmes rien, Mlle de Lusancv et moi, en nous disant que nous nous aimions. ^lais nous ne nous létions janiais dit, et cet aveu réciproque fut suivi d'un baiser bien tendre, que nous répétions toutes les fois que nous étions seuls.
Cette caresse innocente fut aperçue dans une glace [)ar Mlle de ^Viett; elle s alarma des conséquences, et après avoir tenu conseil avec le prieur, il fut
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décidé que le meilleur moyen de couper court à ces tentatives d'émancipation était de nous traiter en enfants, et de donner le fouet à chacun de nous dans nos chambres. J'avais quinze ans, Adélaïde quatorze. Nous dûmes néanmoins subir l'humiliation de ce châtiment. Mais, il eut un effet précisément contraire à ce qu'avaient espéré nos juges. L'idée d'avoir été punis 1 un pour l'autre aug^menta notre attachement, et en commençant à nous observer davantagj^e, nous cherchâmes naturellement les occasions d'être seuls. On peut croire qu'elles se présentèrent souvent pendant le cours d'un été employé à meubler et à arranger une vaste maison.
Le comte et sa famille revinrent en automne, et s'établirent dans l'aile du château qu'ils habitaient avant l'incendie. Les distributions en avaient été peu changfées. Un corridor fermé par une seule porte desservait les chambres de Mlle de Wiett et des trois demoiselles de Bercheny et une espèce de lingerie où logeaient des femmes de chambre. De l'autre côté, on avait fait un logement pour l'aîné des fils et pour sa femme, s'il se mariait, et dans le double trois chambres entrant l'une dans l'autre pour le chevalier, le prieur et moi.
Un jour, Mlle de Lusancy, étant dans la lingerie, entendit du bruit dans la chambre de sa tante. Elle regarda par une fausse porte, dont on avait fait une armoire, et vit clairement le prieur donnant une
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leçon (le j)Iiysi(nie expérimentale à la vieille tante. Elle s'empressa de nie faire part de sa découverte, et je résolus aussitôt d'en tirer parti [)our me donner plus de liberté. J'étais quehpiefois sorti la nuit de ma chambre, tantôt sans quitter la maison, tantôt pour aller au bal masqué où à quelque joyeux souper, mais toujours avec la crainte d être surpris par le prieur, sinon par le suisse qui était dans mes intérêts et m'avait promis de ne s'apercevoir de rien pourvu que je ne sortisse pas par la porte. Depuis la découverte de Mlle de Lusancy, je me (jênai moins; j'affectai même de faire du bruit en traversant la chambre du prieur. Un soir, il m'entendit et m interrogea pour savoir où j'allais. Je lui répondis que j'allais au bal. Il voulut se fâcher, me demanda si j'étais fou; je lui objectai que n'ayant pas dans la maison les mêmes ressources que lui, j'étais oblig^é de passer par une fenêtre pour aller les chercher. Il se troubla; je m'assis sur son lit et lui promis discrétion en sollicitant son indulg^ence. Le marché fut conclu, et il fut religieusement rempli de part et d autre.
L'hiver fut très gai. Il y eut beaucoup de bals à la cour et chez le vieux marquis du Châtelet. Outre les comédies de société qui furent jouées par Mme de Boufflers, d autres personnes de second ordre en jouèrent aussi. J'allais souvent aux répétitions. Je sortais seul en disant seulement où j'allais, et en tout j étais très heureux. C'est durant cet hiver (175G)
que je me suis enivré pour la première fois à un g^oùter chez M. S..., avec du vin muscat, ce qui m'a laissé un g^rand éloig^nement pour les vins doux.
A la fin du carnaval, je me brouillai avec Mlle de Lusancy. Je vis que je devais la plus grande partie de sa tendresse à la vivacité de ses sens et qu'elle s'attachait plus aux choses qu'aux personnes. Gela s'accordait si peu avec l'idée que je m'étais faite du sentiment, et me laissait voir tant de dangers dans la suite d'une liaison qui, au milieu de la plus grande ivresse, m'avait toujours laissé une sensation de répugnance et de remords, que je rompis absolument, sans rien changer à ma conduite extérieure, qui avait toujours été très décente, et me livrai à mes goûts avec d'autant moins de réserve que le prieur avait perdu le droit de les censurer. J'éprouvai à cet égard une petite mortification.
Il y avait parmi la société de second ordre qui jouait la comédie une très jolie personne, fille du garde de l'orangerie du roi. Je fis l'empressé auprès d'elle; elle sembla recevoir assez bien mes soins et je me hasardai à lui écrire une belle lettre pleine de tendresse et sûrement bien ridicule. C'était la première fois que j'écrivais en ce genre et j'en attendais le plus heureux succès, lorsque le surlendemain, étant au manège, je vis chacun de ceux qui étaient à cheval avec moi tirer une lettre de sa poche et je reconnus une copie de la mienne. Tous n'étaient pas dans le secret de 1 auteur
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<lc la lettre, mais tous se réunissaient |)our la trouxer ridicule, .le n'eus d'autre parti à prendre pour échapper aux railleries que je méritais si bien qu'à demander aussi une copie de cette fatale lettre et de l'aire semblant de rire aux dépens du sot qui l'avait écrite. J'ai su (ie|)uis (ju iiu de ceux (pii nioutaicutà cheval avec moi était l'amant favorisé de la belle et qu'elle lui avait fait le sacrifice de la lettre, dont il avait fait l'usagée que je viens de dire, pour débouter les rivaux qui auraient pu être attirés par la mine jolie et coquette de sa belle.
L'année 1857, qui s'ouvrit par la tentative d'assa.ssinat de Damiens sur la personne du roi Louis XV, vit aussi se g^énéraliser la (juerre contre la France. M. de la Galissonnière (1) avait battu l'escadre anglaise commandée par l'amiral Byng^ (2) ; la prise de Malion par le maréchal de Richelieu (3) avait été la conséquence et la suite de cette bataille. La cour de Versailles venait de conclure un traité d'alliance avec l'impératrice-reine. En vertu de ce traité, la France
(1) Une des gloires «le la marine française, né en 1693, mort en 1756. C'est comme commandant de l'escadre qui avait transporté à Minorque le corps expéditionnaire qu'y conduisait le duc do Richelieu, que La Galissonnière, attaqué par la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Byng, la mit en déroute le 17 mai 1756.
(2) On sait qu'à la suite de cette défaite l'amiral .lohn Bvnj; fut traduit devant un conseil de guerre et fusillé.
(3) Non moins connu par les scandales de sa vie, qui ont défravé les mémoires du temps, la chronique et même le théâtre, que par ses campagnes militaires et la prise de Port-.Malion, qui est son principal titre de "loirc.
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devait fournir viiipt-quatre mille hommes à l'Autriclie, j)our marcher contre le roi de Prusse, qui s'était allié aux Anglais et était entré en Saxe, dont il s'était emparé.
Je ne rappelle ces g^rands événements politiques et militaires que pour fixer, mes enfants, vos idées sur les époques. Le prince de Soubise (1} fut nommé pour commander ces vingt-quatre mille hommes, et tout ce qui avait du crédit l'employait à faire partie de cette armée. Depuis la disgrâce du comte d'Argenson, ministre de la guerre (2) et ami du comte de Bercheny, le crédit de ce dernier était diminué. Malgré ses démarches, il ne put obtenir que le régiment de son fils fût désigné pour aller à l'ennemi. En revanche, et comme il me l'annonça bientôt, il obtint pour moi l'agrément d'y acheter une compagnie.
Au commencement de cette année, le maréchal d'Estrées (3) alla porter à Vienne la ratification du traité de A^ersailles et prendre avec cette cour des arrangements pour la campagne. Le résultat de sa négocation fut qu'indépendamment des vingt-quatre mille hommes prescrits par le traité, la France en enverrait soixante mille sur le bas Rhin, qui attaque-
(1) Issu de la maison de Piohan, né en 1715, maréchal de France en 1757, aussi mauvais général qu'habile courtisan, mourut en 1787.
(2) Il avait succondîé en 1758 à l'inimitié de Mme de Pompadour.
(3) Petit-tiis de Louvois, et longtemps connu sous le nom de marquis de Courtanvaux, il prit en 1737 celui de comte d Estrées, qui appartenait à sa mère. Après une brillante carrière militaire, il fut fait maréchal de France en 1757. Créé duc en 1763, il mourut en 1774.