CHAPITRE XI II
Combats divers. — Manœuvres de l’empereur. — L’archiduc Ferdinand s'échappe d’tJlm. — Le maréchal Soult preüd Memmingen. — Réponse de Napoléon au prince Lichtenstein envoyé en parlementaire. La maréchal Mack capitule. — Projets de la coalition.— L’armée autrichienne met bas les armes. — Paroles de Napoléon aux généraux autrichiens prisonniers.
L’empereur se fit éclairer jusqu’au Lecîi, et se mit en communication avec le général Marmont, qui débouchait par Neubourg, où il avait passé le Danube, et marchait sur FrietJberg. On se mit également en communication avec l’armée bavaroise, qui quittait Ingolstadt poür se porter en avant. La cavalerie rencontra un corps àutrichien àWertingeh, le défit et refoula ce qui lui était échappé sur Ulm. L’empereur'porta, son quartier- général à Zusmershausen, entre Aügsbourg et Guntzbourg. Il fit occuper Augsbourg, et envoÿa le corps aû maréchal Soult sur la seule ligne d’opérations qm restât par Memmingen aux ennemis, petite place dans laquelle ils avaient’ jeté six mille- hommes , que le maréchal Soult y bloquâ. Voulant se met-
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tre aussi en communication avec le corps du maréchal Ney, qui était resté sur la rive gauche du Danube, il lui envoya l’ordre de forcer le passage du fleuve à Guntzbourg (i).
. Il alla ensuite établir son quartier-général à Augsbourg (2), pour observer le parti- qu’allait prendre l’armée autrichienne, et pour organiser dans cette ville, .dont il avait été obligé de faire le centre de ses opérations , des moyens d’administration et d’hôpitaux. Il y fut joint par Iç corps de Marmont, et reçut des nouvelles de la marche de Bemadotte. De cette manière, il se trouvait placé au milieu de tousses corps d’armée. D’ Augsbourg, il porta son quartier-général à Zusmershausen , et fit resserrer U lin dans toutes les directions. Personne de nous ne concevait comment l’armée autrichienne n’avait pas pris le parti de s’en aller , ou de venir offrir la bataille. Elle n’en fit rien, et attendit qu’elle n’eût plus aucun moyen.de nous éviter. On peut juger ce-
(1) . C’est là que fut tué un aide-de-camp de l’empereur, le général Lacué^ , colonel du 5g' de ligne.
(2) Ce fut à cette occasion qu’il connut l’évêque d’Augs-
bcmrg , qui était autrefois électeur de Trêves ; il conçut de l’estime pour lui , et ce prince en retour s’attacha à l'empereur y qi)’il considérait comme lui ayant fait donner l’éyêché JlÂugsbourg , sans lequel il c’aurait eu aucune indemnité de la perle de son électorat. , ...
pendant combien elle aurait, pu saisir d’occasions de se tirer - d’euibarras dans l’immense mouvement que nous avions été obligés de faire pour la tourner aussi complètement qu’elle le fut. Le corps qui formait le cercle derrière elle avait parcouru, depuis Donawert,* les cent quatrevingts degrés de la' 'demi-circonférence, pour arriver à sa position. •
Ces. dispositions prises,. l’empereur s’approcha d’Ulm par Guntabourg. Son armée était arrivée, par la rive droite du Dapube, à la vue d’UJm, lorsqu’il apprit qu’un fort détachement s’était échappé de la place, et s£ dirigéait’à marches, forcées vers la Bohême par là rive gauche. Il reçut. en même temps avis qu une des divisions du coçps du maréchal Ney, commandée pàr le général Dupont, qui resserrait Ulni par la rive gauche, avait été forcée. dans la position qu’elle occupait, et n’avait pu s’opposer à la sortie d’un très grand corps autrichien, qui avait pris la route de Nordlingen. Il crut un moment que toute l’armée ennemie allait prendre cette direction et allait faire la même manœuvre que lui-méme venait d’exécuter; • il manœuvra de suite pour faire harceler par sa cavalerie le corps, autrichien. Elle repassa le Danube , et marcha' avec tant de célérité, que.tous les^ jours elle atteignait et dispersait quelques fraginens de ce
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<k>rps,' qui était commandé par l’archiduc Ferdinand. Exténué par une poursuite sans relâche, l’ennemi chercha à nous échapper par la ruse. Il fit des ouvertures, feignit de vouloir négocier; mais on s’aperçut qu’il ne cherchait qu’à gagner du temps. On le fchargea, on le mena battant jusque dans les montagnes de la Bohême.
En même temps que l’empereur • mettait sa cavalerie sur les traces de l’archiduc Ferdinand, il faisait resserrer Ulm. Il ordosna.de forcer à Elchingen le passage, de la xrive droite à la rive gauche. Le hasard fit que , ce jour même, .une deuxième colt) ripe sortit de la place, et se dirigea sur le village. Le pont, quoique fort mauvais, n’était pas détruit. La partie du corps du maréchal Ney qui était sur la rive droite jnarcha à elle, la culbuta et la rejeta dans Ulm. C’était celle qui, peu de jours auparavant, avait forcé le passage dri Danube pour passer de la* rive gauche à Guntzbourg sur la rive droite. •
Les autres -troupes de co corps d’armée qui av&it été mises à la poursuite du corps de l’archiduc Ferdinand continuèrent à descendre la rive gauche du Danube (i). On fit appuyer ldmaré-
. (i) On prévint Bemadottc, qui se trouvait plus Las que
l’archiduc sur le Danube , de l’état des choses , et on lui envoya ordre d« s’occuper çxclusivemcnt de l’archiduc , et 'de tâcher de lui couper la retraite sur la Bohême.
chai Ney, qui resta devant Ulm, par le corps du naréclial Lannes, qui passa également le pont d’Elchingen. Le même soir, les deux corps couchèrent sur la crête des hauteurs qui dominent Ulm sur la rive gauche, pendant cjue Marmont s’en approchait par la rive droito, L’empereur s’établit de sa personne à Elchiugen ; dans cette
position la Bavière était à nous.
Le lendemain, on rejeta dans la place tout ce que l’armée ennemie avait de troupes au-dchors; on replia jusqu’à ses postes. Elle resta dans cette position quatre jours sans rien proposer. Pendant ce temps, le maréchal Soult prenait Memingen avec sa garnison de six mille hommes. Çette nouvelle parvint à l’empereur dans un mauvais bivouac, qui était si humide, qu’on fut obligé d’aller chercher une planche pour qu’il n’eût pas les pieds dans l’eau. Il venait de recevoir cette capitulation, lorsqu’on lui annonça le prince Maurice Lichtenstein , que le maréchal Mack envoyait parlementer. On l’amena à cheval, les yeux bandés. Lorsqu’il fut arrivé, on le présenta à l’empereur. 11 laissa échapper un mouvement de surprise qui nous prouva bien qu’d ne le croyait pas là. 11 ne déguisa point que le maréchal Mack ne se doutait pas de sa présence. U venait traiter de l’évacuation d’Ulm. L’armée qui l’occupait demandait à retourner en Autriche.
Pour être impartial , on doit convenir , sans pour cela cesser d’être patriote, que, dans le cours de la guerre , les généraux ennemis ont toujours cru abuser les nôtres, là où l’empereur ne se trouvait pas.
Lvempereur ne put s’empêcher de sourire, c,t de lui dire : a Quelle raison ai-je de vous accorder « cette demande? Dans huit jours,, vous êtes à « moi sans condition. Vous attendez l’armée russe « qui est à peine en Bohême ; et d’ailleurs, si je « vous laisse sortir, quelle garantie ai-je qu’on ne « fera pas servir vds troupes une.fois qu’elles se- « ront réunies aux Russes? Je me souviens de « Marengo. Je laissai passer M. de Mêlas , et il a fallut que Masséna combattît ses troupes au « bout de deux mois, malgré les promesses les « plils solennelles de traiter de la paix. D’ailleurs, « il n’y a pas de lois de guerre à invoquer , après a une conduite comme celle de votre gouverne- « ment envers* moi. Certainement je ne vous ai « pas cherchés; je ne puis d’ailleurs me fier à a aucun des engagemens que prendrait avec moi u votre général , parce qu’il ne dépendra pas de « lui de tenir sa parole. Ah ! si vous aviez dans « Ulm un de vos princes, et qu'il s’engageât, je « me fierais à sa parole , parce qu’il en serait reste ponsable, et qu’il ne permettrait pas qu’on le « déshonorât; mais je crois que l’archiduc est a sorti. »
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Le prince Maurice répliqua du jnieux qu’il lui fiit possible, et protesta que -, sans les conditions qu’il demandait , l’arméeme sortirait pas. «Je ne « voüs les accorderai pas, reprit l’empereur. « Voilà la capitulation de yotrfe général qui com- « mandait à Memingen; portez-la au maréchal « Mack, et quelles que soient vos résolutions « dans Ulm , je ne lui accorderai pas d’autres a conditions. D’ailleurs, je ne suis pas pressé; « plus ir tardera,. plus il rendra sa position mau- « vaise, et par conséquent la vôtre à tous (i). « Au surplus, j’aiirai demain ici le corps qui a « pris Memingen , et nous verrons. »
On Reconduisit le prince de Lichtenstein à Ulm, et l’on attendit.
Le soir même, le maréchal Mack écrivit à l’empereur une lettre fort respectueuse, dans laquelle il lui disait que la consolation qui lui restait dans son infortune, c’était d’être obligé de traiter .avec lui, l’assurant que tout autre ne lui eût jamais fait accepter d’aussi désastreuses conditions-; que , puisque la fortune l’avait voulu ainsi, il attendait ses ordres.
L’empereur envoya Berthier à Ulm le lende-
(l) D’après la capitulation de Memingen , les officiers" retournaient chez eux. On laissait entrevoir au prince Maurice qu’en cas de retard de la part du général Mack , on n’accorderait p& -cette faveur.
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main matin avec des instructions, et resta encore à son mauvais bivouac pour être à portée de r’épo'ndre aux objections, s’il y en avait de faites. Berthier revint le soir, apportant la capitulation, par laquelle l’armée entière se rendait’ prisonnière. Elle devait sortir avec les honneurs de la guerre , défiler devant l’armée française, mettre bas les armes, et partir pour la France. Les généraux et officiers avaient seuls la permission de retourner chez éux , à condition de ne pas servir jusqu’à parfait échange.
Les pluies n’avaient pas cessé pendant les huit jours que nous avions passés devant Ulm ; elles s’arrêtèrent tout à coup , et l’armée autrichienne défila par le plus beau temps du monde.
L’enipereur avait été passer les denx jours d’intervalle qui avaient été stipulés entre la signature de la capitulation et son ‘exécution , à l’abbaye cTElchingen, où Ife maréchal. Mack vint le voir; il le garda long-temps et le fit beaucoup causer. C’est dans cet entretien qu’il acquit la connaissance de tous les détails qui avaient précédé la résolution qu’avait prise le cabinet autrichien de lui faire la guerre. Il apprit tous les ressorts que les Russes avaient mis en jeu pour le décider, et enfin quels étaient les projets dé la coalition. Il n était question de rien moins que d’enlever à la France toutes les conquêtes de la
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révolution; oh était résolu d’employer tous les moyens pour arriver à ce résultat. La guerre, la division, les intrigues intérieures, rien n’avait été omis; enfin, on doutait si peu du succès, qu’on n’avait pas craint d’assigner Lyon au roi de Sardaigne.
De telles révélations eussent paru les folies d’un .cerveau malade, ou le rèvç d’un insensé, si elles ne fussent sorties de la bouche d’un feldmaréchal que sa position avait initié à la majeure partie' des dispositions d’état de son gouvernement. Llempefeur ne revenait pas de ce qu’il entendait; il avait besoin de cette confidence pour soulager son esprit, et s’expliquer une .foule de petites intrigues qu’il avait . remarquées, sans en deviner le but. Il 11e concevait pas qu’ayant eu des ministres partout, il n’eût rièn $11 de tout . cela. Il comprit alors les tentatives contfe.sa vie , les projets de Dracke et autrés affaires de ce genre. Mais H ne concevait pas qu’un monarque fût assez dépourvu de lumière pour se prêter à de pareilles extravagances. Telle était cependant la vérité; l’empereur en fut affecté.:. il nous le témoignait quelquefois; mais ces projets lui semblaient si insensés, qu’il s’y arrêtait peu. Ils ne furent néanmoins qu’ajournés par nos victoires: les coalisés les réalisèrent en grande partie, dès que le succès leur en fournit les moyens.
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i/empereur traita, très-bien le général Mack, et s’appliqua à lui faire oublier son malheur; il le fit accompagner à Ulm par le général Mathieu Dumas, qù’il avait chargé de disposer les colonnes ennemies qui devaient partir pour le lendemain. Le jour de cette pénible cérémonie pour l’armée autrichienne était arrivé. Notre armée se rangea en bataille sur les hauteurs , dans tout l’éclat d’une toilette militaire aussi recherchée que. sa position le permettait, et d’une propreté * admirable. • . •
Les tambours battaient, les musiques jouaient; la porte d’Ulm s’ou\rit; l’armée autrichienne s’avança. en silence, défila lentement, et alla, corps par corps, mettre bas les armes dans un terrain que l’on avait disposé pour les reeevoir.
. r. Cette journée, si pénible pour les Autrichiens, mit en notre pouvoir 36,ooo hommes; 6,000 avaient été pris dans Memingen , environ 2,000 ah combat 'de Vertingen. Si on ajoute à cela ce qui tomba dans, nos mains .au combat d’Elchingen et dans la poursuite de l'archiduc, on trouvera que ce .n’est pas exagérer que d’évaluer la perte totale de l’armée autrichienne à 5o,poo hommes, 70 pièces de canon, et environ 3,5oo chevaux , qui servirent à monter une division de dragons qui était venue de Boulogne à pied. La cérémonie dura toute la journée. L’empereur
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était placé sur un modticule en avant*, au centre de son armée $ on avait, allumé un grand feu,près duquel il reçut les générau*- autrichiens ; au noirïbre de dix-sept, parmi lesquels, le maréchal Mack,' général en chef; .Klenau , Giulaÿ; Jellaschich, Maurice Lichtenstein, Godesheim,
Fresnel, ces deux derniers étaient officiers fran-
rais, et émigrés avec le régiment des hussards de Saxe. Je ne me rappelle pas le nom des autres. Ils étaient tous fort tristes; ce fut Fempereur qui soutint la conversation ; il leur dit, entre autres choses: « Il est malheureux que d’aussi braves « gens que vous, dont les noms sont honorable- <t ment cités partout où vous avez combattu , a soient les victimes des sottises d’un cabinet -qui a ne rêve que dos projets insensés, et qui ne « rougit pas 'de compromettre la dignité dé l’État « et de la nation en trafiquant des- services de <o ceux qui sont destinés à* la défendre. C’est déjà <o une chose inique, que.de venir, sans- déqlara- « tion de guerre, me prendre à la gorge; mais et c’pst être coupable envers ses peuples, que « d’appeler chez eux une invasion étrangère; oo c’est trahir l’Europe que d’immiscer les hordes oo asiatiques dans nos débats. Au lieu de m’attaot quer sans motif; le conseil aulique eut dû s’aloo lier à jnoi pour repqiisser l’arenée* russe. C’est oo une chose monstrueuse pour l’histoire , que
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« cette alliance de votre fcabinet; elle ne peut a être l’ouvrage des hommes d’État de votre na- « tioir; c’est,' en un mot, l’alliance des chiens et « des bergers avec les loups, contre les mouton». «.En supposant que la France* eût* succombé a dans- cette lutte, vous n’auriez pas tardé à vous « apercevoir delà faute que vous aviez faite. » Cette conversation lie fut pas perdue, pour tous; cependant aucun ne répondit..
■ 'Il se passa là, devant les générâux autrichiens, une scène qui déplut beaucoup à l’empereur. • Un officier-général, qui aime à faire de l’esprit, * racontait tout haut le 4aon mot qu’il mettait dans la bouche d’un des -soldats de son corps d’armée. . •
Il passait dçvant leurs rang», disait-il, et leur avait adressé ces paroles : « Eh bién! soldats, « voilà bien des prisonniers.».— « C’est vrai, « mon général, » lui répondit l’un d’entre eux, « nous n’avions jamais . vu tant de j... f..... à la «fois.» •' . •
L’empereur, qui avait l’oreille à tout, entendit ee propos; il en fut fort mécontent-, et envoya un de- ses aSdes-de-camp dire à cet officier-général de se retirer ; il nous dit à demi-voix Il faut
« se respecter bien peu pouf insulter deshommes « aussi malheureux. » *„•. - .
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