‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 117 sur 352 · ÉCLAT ENTRE RICHELIEU ET LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

ÉCLAT ENTRE RICHELIEU ET LUXEMBOURG

Ârgouges, Bîgnon, Ribeyre et Harlay, gendre du ch^incelier, tous conseillers' d'État, furent nos commissaires, et Creil de Choisy, maître des requêtes, rapporteur. Quantité de conseillers d'État se récusèrent; Bignon aussi, comme parent de la duchesse de Rohan : nous regrettâmes sa vertu et sa capacité; on ne le remplaça point. Argouges s'étoit ouvert à M. de la Rochefoucauld d'être pour nous, et manqua de parole , ce que ce duc lui reprocha cruellement. Ribeyre , gendre du premier président de Novion , grand ennemi des pairs , et aussi fort maltraité par eux, fut soupçonné d'avoir épousé les haines de son beau-père, quoique homme d'ht)nneur et de probité ; Harlay entraîné par sa famille, et par le bel air, auquel il n'étoit pas insensible. Cette même raison donna à M. de Luxembourg le {(ros des maîtres des requêtes, petits-maîtres de robe, et fort peu instruits du droit public et de ces grandes questions; de manière que nous fûmes renvoyés au Parlement. Mais notre vue n'en fut pas moins remplie : nous voulions gagner temps, et par ce moyen notre procès se trouva hors d'état d'être jugé de cette année.

Cependant les procédures s'étoient peu à peu tournées en procédés : il y avoit toujours eii quelques propos aigresdoux, à l'entrée du conseil, entre quelques-uns de nous et M. de Luxembourg; et comme c'est une suite presque imnïanquable dans ces sortes de procès de rang, l'aigreur et la pique s'y étoit mise. Je ne fus pas le seul à qui plus particulièrement qu'aux autres M. de Luxembourg fit sentir la sienne , qui pour le dire en passant ne saluoit presque plus M. de la Rochefoucauld et plus du tout MM. de la TrémoiUe et de Richelieu.

11 étoit plus personnellement outré contre ce dernier, d'avoir vu toutes ses mesures rompues par le règlement de juges entrepris au conseil sous son nom ; aussi n'épargna-t-il ni sa personne , ni sa conduite , ni le ministère du cardinal de Richelieu, dans un de ses factums. M. de Richelieu, très-vivement offensé, fit sur-le-champ une réponse, et tout de suite imprimer et distribuer, par

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laquelle il attaqua la fidélité dont M. dé Luxembourg avoit vanté sa maison , par les complots du dernier duc de Montmorency, pris en bataille dans son gouvernement contre le feu Roi à Gastelnaudary, et pour cela exécuté à. Toulouse en 1632; et la personne de M. de Luxembourg, par sa conduite sous Monsieur le Prince , par sa prison pour les poisons et les diableries, par la sellette sur laquelle il avoit été interrogé, et répondu, et par la lâcheté qui Tavoit empêché en cette occasion de réclamer les droits de sa dignité et demander à être jugé en forme de pairie. Outre ces faits, fortement articulés, le sel le plus acre y étoit répandu partout.

M. de Richelieu ne s'en tint pas là : il rencontra M. de Luxembourg dans la salle des gardes à Versailles ; il fut droit à lui ; il lui dit qu'il étoit fort surpris de son procédé à son égard , mais qu'il n' étoit point ladre (ce furent ses termes) ; que dans peu il en verroit paroître une réponse aussi vive que son factum la méritoit; qu'au reste, il vouloit bien qu'il sût qu'il ne le craignoit ni à pied ni à cheval , ni lui ni sa séquelle , ni à la cour ni à la ville , ni même à l'armée, quand bien môme il iroit , ni en pas un lieu du monde. Tout cela fut dit avec tant d'impétuosité, et il lui tourna le dos après avec tant de brusquerie , que M. de Luxembourg n'eut pas l'instant de lui répondre un mot, et quoique fort accompagné à son ordinaire, et au milieu des grandeurs de sa charge, il demeura confondu. L'effet répondit à la menace : le lendemain le factum fut signifié et débité partout.

Des pièces aussi fortes, et une telle sortie faite à un capitaine des gardes du corps au milieu de sa salle , firent le bruit qu'on peut imaginer. Tous les ducs opposants et tout ce qu'ils eurent d'amis très-disposés à soutenir pleinement le duc de Richelieu , tout ce que la charge et le commandement des armées donnoit de partisans en même dessein pour lui, étoit un mouvement fort nouveau, qui pouvoit avoir de grandes suites. M. de Luxembourg sentit à travers sa colère qu'il s'étoit attiré ce fracas par les

injures de son factum; il comprit que solliciter pour lui, ou prendre un parti éclatant contre dix-sept pairs de France, seroit chose fort différente, et la dernière une partie difficile à lier; que les princes du sang, ses amis intimes, se garderoient bien de s'y laisser aller; que le Roi , qui au fond ne Taimoit pas , seroit tenu de près par le gros de ses parties , et en particulier par le duc de la Rochefoucauld; et que M"* de Maintenon, amie intime, de tous les temps, du duc de Richelieu, et toujours depuis dans la liaison la plus étroite avec lui , qui seul de la cour la voyoit à toutes heures, feroit son affaire propre de la sienne. Le héros en pâlit, et eut recours à ses amis pour le tirer de ce fâcheux pas. Il s'adressa à Monsieur le Prince et aux ducs de Chevreuse et de Beauvillier, à quelques autres encore de moindre étoffe, qu'il crut le pouvoir servir. Il fit offrir par les trois premiers à M. de Richelieu une excuse verbale, avec la suppression entière de son factum, à condition de celle de la réponse.

M. de Richelieu, prié de se trouver chez Monsieur le Prince avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, y fut prêché plus d'une fois sans se vouloir rendre , tandis que sa réponse couroit de plus en plus , et qu'il la faisoit distribuer à pleines mains , et à la fin se rendit. Là fut réglé comment la chose devoit se passer. M. de Luxembourg, à jour et heure marquée, rencontra M. de Richelieu chez le Roi, dans un de ces temps de la journée oùily a le plus de monde. Il s'approcha de lui, et lui dit ces propres termes : qu'il étoit très-fâché de l'impertinence du factum publié contre lui, qu'il lui en faisoit ses excuses, qu'il le supplioit d'être persuadé qu'il l'avoit toujours fort estimé et honoré, et le faisoit encore, ainsi que la mémoire de M. le cardinal de Richelieu ; qu'au reste il n'avoit point du tout vu cette pièce ; qu'il châtieroit ses gens d'affaires, auxquels il avoit toujours soigneusement défendu toutes sortes d'invectives ; qu'enfin il avoit donné ordre très-précis pour la faire entièrement supprimer.. M. de Richelieu, vif et bouillant , le laissa dire , et lui répondit après quelque

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honnêtetés entre ses dents, qu*il finit par une assurance mieux prononcée qu'il feroit aussi supprimer sa réponse. Elles le furent en effet de part et d'autre , mais après que M. de Richelieu nous en eut donné à nous tous, et-^ notre conseil, à ses amis à pleines mains, et surtout aux bibliothèques.

En même temps, Fhonnêteté et la bienséance fut un peu rétablie entre M. de Luxembourg et nous. Je fus surpris d'en recevoir le premier de demi-révérences; j'y répondis par d'entières, qui l'engagèrent à me saluer désormais à l'ordinaire, mais sans nous parler ni nous approcher, comme cela n'arrivoit que très-rarement et à fort peu d'entre nous.

M. de Bouillon, anciennement en cause avec nous, s'en étoit désisté, comme je l'ai dit, dès le commencement de ce renouvellement, et sans nous en dire un mot à pas un, l'avoit fait signifier à quelques-uns de nous, entre autres à M. de la Rochefoucauld et à moi. Son prétexte étoit misérable, parce qu'il n'avoit rien de commun avec M. de Luxembourg. Celui-ci prétendoit à titre de son mariage, l'autre par celui de son échange de Sedan avec le Roi. Il fut mal payé de cette désertion en plus d'une manière. U en parla au premier président, qui n'ayant pas les mêmes raisons à son égard qu'à celui de M. de Luxembourg, lui répondit, avec un sourire moqueur et une gravité insultante, que les duchés d'Albret et de Château-Thierry ne sont point femelles dans leur première érection ; qu'elle avoit été faite pour Henri III et pour Henri IV, avant qu'ils parvinssent à la couronne ; que pour obtenir l'ancienneté de ces érections, il falloit qu'il prouvât sa descendance masculine de ces princes ; qu'il souhaitoit pour l'amour de lui qu'il le pût faire ; et le laissa fort étourdi et fort honteux d'une réponse si péremptoire et telle. M. de Luxembourg, de son côté, n'oublia aucune raison, dans un de ses factums, pour mettre au grand jour la chimère de la prétention de M. de Bouillon et pour la mettre en poudre, de sorte que nous aurions été pleinement vengés, et par nos

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