EN ALSACE
mettroit cette province hors d'état de payer cent mille écus prêts à toucher; que c'étoit des inquiétudes et des précautions inutiles, et quMl répondoit sur sa tête que les ennemis ne passeroient pas le Rhin, et n'étoient pas même^ en état d'y songer. Barbezieux, qui avec tous ses grands airs sentoit plus l'intendant que le général d'armée, et plus enclin aussi à croire l'un que l'autre, mit le Roi de son côté, tellement que le maréchal reçut un ordre positif tel que la Grange l'avoit proposé. A cela le maréchal de Lorges ne put qu'obéir; et ne trouvant point de subsistances plus proches que les bords de la Nave, il se mit, avec la première ligne, tout contre Greutznach, et envoya Tallart avec la seconde au delà de cette petite rivière, guéable {)artout, dans le Hondsrtick où nous eûmes des fourrages et des vivres en abondance.
A peine la goûtions-nous que Tallart reçut ordre de partir aussitôt avec toutes ses troupes pour aller rejoindre le maréchal de Lorges : c'est que le prince Louis de Baden avoit calculé sur notre éloignement qu'il auroit le loisir de faire une rafle en Alsace avant que nous pussions être rejoints, et de se retirer avant que nous pussions aller à lui. Il avoit donc jeté un pont de bateaux sur le Rhin, à Hagenbach, à la faveur d'une grande île, dans laquelle il avoit mis de l'artillerie, et de là s'étoit espacé en Alsace par corps séparés. Au premier avis, le maréchal de Lorges s'étoit porté avec quelque cavalerie jusqu'à Landau, où le maréchal de Joyeuse lui mena ses troupes, et nous partîmes le lendemain de l'arrivée de l'ordre, pour passer la Nave, et camper le lendemain à Flonheim. Tallart y eut avis que le prince de Hesse se préparoit, avec vingt mille hommes, à l'attaquer le lendemain dans sa marche ; mais ce que nous appréhendions, c'étoit de trouver le défilé de Durckheim occupé, où il étoit aisé d'empêcher le passage et de tenir ainsi les deux lignes de notre armée séparées, et par conséquent fort embarrassées, et désoler TAlsace, tandis que la première ligne seule ne le pourroit empêcher, et que la seconde demeureroit inutile.
192 IRRUPTION DES ENNEMIS [169i'
Dans cet embarras, il se trouva une cousine de l'homme chez qui j'étois logé, qui arrivoit de Mayence, d'où elle étoit partie la veille, et je le sus de mes gens, qui le découvrirent. Elle ne parloit qu'allemand ; je la menai à Tallart, qui me pria de lui servir d'interprète. Nous sûmes d'elle que les portes de Mayence étoient fermées, qu'on n'y laissoit entrer personne de ce côté-ci, qu'on l'en avoit fait sortir, qu'elle avoit vu quantité de tentes au delà de Mayence, et que des hussards lui avoient dit que c'étoitle prince de Hesse qui alloit joindre le prince Louis. Cela ne nous instruisit guère, et Tallart, n'ayant aucun avis des partis qu'il avoit, en envoya encore deux dehors. Nous avions bien fait quatorze lieues de France, et n'étions arrivés qu'à huit heures du soir, de sorte qu'il fallut bien donner la nuit au repos, et nous avions encore huit lieues jusqu'aux défilés de Durckheim. Nous marchâmes le lendemain dans la disposition de trouver les ennemis, dont il ne parut nul vestige ; et on sut après que ce camp sous Mayence étoient huit miUe hommes, plus curieux de butin que de combat. Romainville, avec sa réserve, avoit pris, en partant d'Arienthal dans le Hondsruck, où nous étions, un autre chemin par les montagnes, avec les bagages, de sorte que nous marchions légèrement. Nous traversâmes les défilés de Durckheim sans aucun obstacle, et nous campâmes encore à quatre lieues au delà, à deux lieues près de la première ligne, avec laquelle le maréchal de Joyeuse nous attendoit. Tallart poussa jusqu'à lui pour recevoir ses ordres, qui furent de marcher le lendemain sous Landau. En»chemin nous joignîmes la première hgnc, et ce fut une grande joie pour toutes les deux que cette * réunion.
J'allai tout de suite à Landau voir M. le maréchal de Lorges, qui avoit attendu son armée avec impatience. Je le trouvai dans le jardin de Mélac, gouverneur de la place et un des Heutenants généraux de l'armée, avec presque tous les officiers généraux, et la Grange, fort embarrassé de sa contenance et la tête fort basse. Nous y apprîmes que les