‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 144 sur 352 · DE LORGES ET DE JOYEUSE · texte numérisé non relu

DE LORGES ET DE JOYEUSE

congé de fort bonne grâce, et je m'en allai à Paris par Metz, où je vis M. de Scève, qui y étoit premier président du parlement. G'étoit un des plus intègres et des plus éclairés magistrats, qui avoit été fort des amis de mon père.

Avant de rentrer dans Paris, il faut réparer un oubli. Lorsque nous étions au camp de Gaw-Bôcklheim, la Bretesche fut chargé d'aller reconnoître quelque chose vers Rhinfels. C'étoit un gentilhomme qui avoit perdu une jambe à la guerre, qui avoit été partisan distingué, qui avoit acquis uuq capacité plus étendue, très-galant homme d'ailleurs, et en qui le maréchal de Lorges se fioit fort. Il étoit un des lieutenants généraux de son armée, et, nonobstant ce grade, il ne voulut prendre avec lui que deux cents hommes de pied et cent cinquante dragons. Arrivé à la nuit, après une grande traite, à un village à quatre lieues de Rhlnfels, il s'y arrêta, posta son infanterie, tint quelques dragons à cheval dehors, et le reste attacha ses chevaux à une haie devant la grange, où la Bre-tesche se mit à manger un morceau avec les officiers. Comme ils étoient à table, la lune, qui étoit belle, s'obscurcit tout d'un coup, et voilà un orage affreux d'éclairs, de tonnerre et de pluie. Aussitôt la Bretesche, craignant quelque surprise par ce mauvais temps, fait monter les dragons à cheval, y monte lui-même, et dans cet instant entend une grosse décharge qui justifie sa précaution. Il donne ses ordres à celui qui commandoit les dragons, et s'en va à son infanlerie et la dispose. 11 revient tout de suite à ses dragons, n'y en trouve plus que deux ou trois, avec un seul capitaine, et nuls autres. Au désespoir de cet abandon, il retourne à son infanterie, charge les ennemis, profite de /obscurité et du désordre où il les met, les pousse et les chasse du village, quoique trois fois plus forts que lui, et est légèrement blessé au bras et à la cuisse, et parce que le jour alloit poindre, se retire en bon ordre à Éberbourg. En chemin il rencontra une des troupes de dragons qui Ta voient abandonné. Le capitaine qui la menoit eut l'impu-

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dence de lui demander s'il vouloit qu'il Fescortât, et s'attira la réponse qu'il méritoit, sur quoi les dragons se mirent à faire des excuses à la Bretesche, et à rejeter cette infamie sur leurs officiers, qui les avoient emmenés malgré eux. De notre camp à Éberbourg il n'y avoit que trois lieues. La Bretesche, qui étoit fort aimé et estimé, fut fort visité de toute l'armée; j'y fus des premiers. Il en fut quitte pour y demeurer dix ou douze jours. Il eut la générosité de demander grâce pour ces dragons, et le maréchal de Lorges, naturellement bon et doux, la facilité de la lui accorder. Il ne faut pas ôter à Marsal, capitaine des guides, l'honneur qui lui est dû : il avoit suivi la Bretesche, ne le quitta jamais d'un pas, et fit très-bien son devoir. Il eut depuis une commission de capitaine d'infanterie, et il entendoit fort bien son métier. Il avoit commencé, disoit-on, par être maître de la poste d'Hombourg, d'où la Bretesche étoit gouverneur et d'où il l'avoit tiré.*

Ce fut dans le loisir de ce long camp de Gaw-Bôcklheini que je commençai ces Méinoires, par le plaisir que je pris à la lecture de ceux du maréchal de Bassompierre, qui ' m'invita à écrire aussi ce que je verrois arriver de mon temps.

Nous trouvâmes à notre retour le maréchal d'Humières mort. G' étoit un homme qui avoit tous les talents delà cour et du grand monde et toutes les manières d'un fort grand seigneur ; avec cela homme d'honneur, quoique fort liant avec les ministres et très-bon courtisan, ami particulier de M. de Louvois, qui contribua extrêmement à sa fortune, qui ne le fit pas attendre; il étoit brave, et se montra meilleur en second qu'en premier; il étoit magnifique en tout, bien avec le Roi, qui le distinguoit fort et étoit familier avec lui. On peut dire que sa présence ornoit la cour et tous les lieux où il se trouvoit. Il avoit toujours sa maison pleine de tout ce qu'il y avoit de plus grand et de meilleur. Les princes du sang n'en bougeoient, et il ne se contraignoit en rien pour eux ni pour personne ; mais avec un air de liberté, de politesse, de discernement, qui lui étoit

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naturel, et qui séparoit toute idée d'orgueil d'avec la dignité et la liberté d'un homme qui ne veut ni se contraindre ni contraindre les autres. Il avoit les plus plaisantes colères du inonde, surtout en jouant, et avec cela le meilleur homme du monde, et que tout le monde aimoit.

Il avoit le gouvernement général de Flandres et de Lille, où il tenoit comme une cour, et avoit fait un beau lieu de Mouchy, à deux lieues de Gompiègne, dont il étoit capitaine. Le Roi l'avoit souvent aidé à accommoder M.ouchy, et y avoit été plusieurs fois. M. de Louvois, qui à la mort du duc du Lude voulut rogner l'office de grand maître de Fartillerie en faveur de sa charge de secrétaire d'État, fit faire le maréchal d'Humières grand maître en son absence, comme il revenoit d'Angleterre complimenter, de la part du Roi, le roi Jacques II sur son avènement à la couronne. Ce ministre contribua beaucoup à le faire faire duc vérifié, et à lui faire accorder la grâce très-singulière de faire appeler dans ses lettres celui qui avec l'agrément du Roi épouseroit sa dernière fille, belle comme le jour, et qu'il aimoit passionnément. Il avoit perdu son fils unique sans alliance au siège de Luxembourg. Il avoit marié sa fille aînée au prince d'Isenghien, en obtenant un tabouret de grâce, et la seconde à Vassé, vidame du Mans, qui s'étoit remariée à Surville, cadet d'Hautefort, dont elle avoit été longtemps sans voir son père.

Le maréchal mourut assez brusquement, à Versailles. Il regretta amèrement de n'avoir jamais pensé à son salut ni à sa santé, il pouvoit ajouter à ses afiFaires, et mourut pourtant fort chrétiennement, et fut généralement regretté. On put remarquer qu'il fut assisté à la mort par trois antagonistes, Monsieuf de Meaux et l'abbé deFénelon, qui écrivirent bientôt après l'un contre l'autre , et le P. Caffaro, théatin, son confesseur, qui s'étant avisé d'écrire un hvre en faveur de la comédie, pour la prouver innocente et permise, fut puissamment réfuté par Monsieur de Meaux.

Le maréchal de Boufflers eut le gouvernement de Lille

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et de la Flandre, en se démettant de celui de Lorraine, qui fut donné au maréchal de Lorges, lequel sentit vivement cette préférence de son cadet, qui valant beaucoup ne le valoit pourtant pas. M. du Maine eut Tartillerie en quittant les galères, qui furent données à M. de Vendôme en son absence. Ainsi les bâtards durent être assez contents de cette année.

Le Roi donna une peitsion de vingt mille livres à la maréchale d'Humières, qui sans cela auroit été réduite à fort peu, et ce fut le premier exemple d'une si forte pension à une femme. Elle étoit la Châtre, avoit été fort belle et riche, car elle étoit unique, et avoit été dame du palais de la Reine. G' étoit une précieuse, qui importunoit quelquefois le maréchal et toute sa bonne compagnie, et qui, avec un livre de compte qu'elle avoit toujours devant elle, croyoil tout faire, et ne fit rien que se ruiner. Elle se retira dans une maison borgne au dehors des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, s'y fit dévote en titre d'office, et se mêla après de tout ce dont elle n'avoit que faire, et peu d'accord avec ses enfants.

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