CHOIN ET MONSEIGNEUR
ïournay, avec celui de se défaire de sa charge^et de se retirer après en Dauphiné, pour ne pas sortir de la province. En même temps le Rei manda à Monseigneur ce qui s'étoit passé entre lui et sa fille, et par là le mit hors de mesure d'oser protéger les deux infortunés. On peut juger de la part que le prince Conti, mais surtout M. de Luxembourg et son fils, prirent à cette découverte, et combien la frayeur saisit les deux derniers.
Cependant, comme Famitié de Monseigneur pour la Choin avoit été découverte par ces mêmes lettres, la princesse de Conti n'osa ne pas garder quelques mesures. Elle envoya M"* Choin dans un de ses carosses à Tabbaye de Port- Royal, à Paris, et lui donna une pension, et des voitures pour emporter ses meubles. La comtesse de Bury, qui ne s'étoit doutée de rien sur sa nièce, fut inconsolable, et voulut se retirer bientôt après.
M™ de Lislebonne et ses filles se hâtèrent d'aller voir la Choin, mais avec un extrême secret : c'étoit le moyen sûr de tenir immédiatement à Monseigneur; mais elles ne vouloient pas se hasarder du côté du Roi ni de la princesse de Conti, qu'elles avoient toutes sortes de raisons de ménager avec la plus grande délicatesse. Elles étoicnt princesses, mais le plus souvent sans habits et sans pain, à la lettre, par le désordre de M. de Lislebonne. M. de Louvois leur en avoit donné souvent. M"' la princesse de Conti les avoit attirées à la cour, les y nourrissoit, leur faisoit des présents continuels, leur y procuroit toutes sortes d'agréments, et c'étoit à elle qu'elles avoient l'obligation d'avoir été connues de Monseigneur, puis admises dans sa familiarité, enfin dans son amitié la plus déclarée et la plus distinguée.
Les chansons achevèrent de célébrer cette étrange aventore de la princesse et de sa confidente.
Monsieur de Noyon en avoit fourni une autre à notre retour, qui lui fut d'autant plus sensible qu'elle divertit fort tout le monde à ses dépens. On a vu, dès l'entrée de ces Mémoires^ quel étoit ce prélat. Le Roi s'amusoit de sa vanité, qui lui faisoit prendre tout pour distinction; et les
204 AiONSIEUR DE NOYON MOQUÉ [1694]
effets de cette vanité feroient un livre. Il vaqua une place à TAcadémie françoisc, et le Roi voulut qu'il en fût. II ordonna même à Dangeau, qui en étoit, de s'^n expliquer de sa part aux académiciens. Cela n'étoit jamais arrivé, et Monsieur de Noyon, qui se piquoit de savoir, en fut comblé, et ne vit pas que le Roi se vouloit divertir. On peut croire que le prélat eut toutes les voix sans en avoir brigué aucune, et le Roi témoigna à Monsieur le Prince et à tout ce qu'il y avoit de distingué à la cour qu'il seroit bien aise qu'ils se trouvassent à sa réception. Ainsi Monsieur de Noyon fut le premier du choix du Roi dans l'Académie, sans que lui-même y eût auparavant pensé, et le premier encore à la réception duquel le Roi eût pris le soin de convier.
L'abbé de Caumartin se trouvoit lors directeur de l'Académie, et par conséquent à répondre au discours qu'y feroit le prélat. II en connoissoit la vanité, et le style tout particulier à lui ; il avoit beaucoup d'esprit et de savoir. Il étoit jeune et frère de différent lit de Caumartin, intendant des finances, fort à la mode en ce temps-là, et qui les faisoit presque toutes sous Pontchartrain, contrôleur général, son parent proche et son ami intime. Cette liaison rendoit l'abbé plus hardi, et se comptant sûr d'être approuvé du monde, et soutenu du ministre, il se proposa de divertir le public aux dépens de l'évêque qu'il avoit à recevoir. Il composa donc un discours confus et imité au possible du style de Monsieur de Noyon, qui ne fut qu'un tissu des louanges les plus outrées et de comparaisons emphatiques, dont le pompeux galimatias fut une satire continuelle de la vanité du prélat, qui le tournoit pleinement en ridicule.
Cependant, après ayoir relu son ouvrage, il en eut peur. tant il le trouva au delà de toute mesure; pour se rassurer, il le porta à Monsieur de Noyon, comme un écoUer à son maître, et comme un jeune homme à un grand prélat, qui ne vouloit rien omettre des louanges qui lui étoient dues, ni rien dire aussi qui ne fût de son goût et qui ne méritât son approbation. Ce respect si attentif combla Tévêqueiil
[1694] PAR l'abbé de gaumartin. 205
lut et relut le discours ; il en fut charmé, mais il ne laissa pas d'y faire quelques corrections pour le style et d'y ajouter quelques traits de sa propre louange. L'abbé revit son ouvrage de retour entre ses mains avec grand plaisir ; mais quand il y trouva les additions de la main de Monsieur de Noyon et ses ratures, il fut comblé à son tour du succès du piège qu'il lui avoit tendu, et d'avoir en main un témoignage de son approbation qui le mettoit à couvert de toute plainte.
Le jour venu de la réception, le lieu fut plus que rempli de tout ce que la cour et la ville avoit de plus distingué : on s y portoit dans le désir d'en faire sa cour au Roi, et dans l'espérance de s'y divertir. Monsieur de Noyon parut avec une nombreuse suite, saluant et remarquant l'illustre et nombreuse compagnie avec une satisfaction qu'il ne dissimula pas, et prononça sa harangue avec sa confiance ordinaire, dont la confusion et le langage remplirent l'attente de l'auditoire. L'abbé de Caumartin répondit d'un air modeste, d'un ton mesuré, et, par de légères inflexions de voix aux endroits les plus ridicules ou les plus marqués au coin du prélat, auroit réveillé l'attention de tout ce qui récoutoit, si la malignité publique avait pu être un moment distraite. Celle de l'abbé, toute brillante d'esprit et d'art, surpassa tout ce qu'on en auroit pu attendre si on avoit prévu la hardiesse de son dessein, dont la surprise ajouta infiniment au plaisir qu'on y prit. L'applaudissement fut donc extrême et général, et chacun, comme de concert, enivrpit Monsieur de Noyon de plus en plus, en lui faisant accroire que son discours méritoit tout par lui-même, et que celui de l'abbé n'étoit goûté que parce qu'il avoit su le louer dignement. Le prélat s'en retourna charmé de Tabbé et du public, et ne conçut jamais la moindre défiance.
On peut juger du bruit que fit cette action, et quel put être le personnage de Monsieur de Noyon, se louant dans les maisons et par les compagnies et de ce qu'il avoit dit €t de ce qui lui avoit été répondu, et du nombre et de