‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 149 sur 352 · GRANDE ACTION DE MONSIEUR DE NOYON · texte numérisé non relu

GRANDE ACTION DE MONSIEUR DE NOYON

demanda grâce, fit valoir la jeunesse de Tabbé, la tentation de profiter du ridicule du prélat, et surtout la réponse corrigée et augmentée de la main de Monsieur ide Noyon, qui,' puisqu'il l'avoit examinée de la sorte, n'avoit qu'à se prendre à lui-même de n'y avoir pas aperçu ce que tout le monde avoit cru y voir. Cette dernière raison, habilement maniée par un ministre agréable et de beaucoup d'esprit, fit tomber la lettre de cachet, mais non pas l'indignation. Pontchartrain, pour cette fois, n'en demandoit pas davantage. Il fit valoir le regret et la douleur de l'abbé, et sa disposition d'aller demander pardon à Monsieur de Noyon, et lui témoigner qu'il n'avoit jamais eu intention de lui manquer de respect et de lui déplaire. En effet, il lui fit demander la permission d'aller lui faire cette soumission; mais l'évêque outré ne la voulut point recevoir, et après avoir éclaté sans mesure contre les Caumartins, s'en alla passer sa honte dans son diocèse, où il demeura longtemps.

Il faut dire tout de suite que, peu après son retour à Paris, il tomba si malade qu'il reçut ses sacrements. Avant de les recevoir, il envoya chercher l'abbé de Caumartin, lui pardonna, l'embrassa, tira de son doigt un beau diamant, qu'il le4)ria de garder et de porter pour l'amour de lui ; et quand il fut guéri, il fit auprès du Roi tout ce qu'il put pour le raccommoder : il y a travaillé toute sa vie avec chaleur et persévérance, et n'a rien oublié pour le faire évêque; mais ce trait l'avoit radicalement perdu dans l'esprit du Roi, et Monsieur de Noyon n'en eut que le bien devant Dieu par cette grande action, et l'honneur devant le monde.

L'orgueil du cardinal de Bouillon donna vers ce mêmi' temps une autre sorte de scène. Pour l'entendre, il faut dire qu'il y a dans la province d'Auvergne deux terres particulières, dont l'une ^s'appelle le comté d'Auvergne, l'autre le dauphiné d'Auvergne. Le comté a une étendue ordinaire et des mouvances ordinaires d'une terre ordinaire, sans droits singuliers et sans rien de distingué de

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toutes les autres. Comment elle a retenu ce nom, et le dauphiné le sien, mèneroit à une dissertation trop longue. Le dauphiné est encore plus petit en étendue que le comté, et bien qu'érigé en princerie, n'a ni rang ni distinction par-dessus les autres terres, ni droits particuliers, et n'a jamais donné aucune prétention à ceux qui l'ont possédé. Mais la distinction du nom de prince-dauphin avoit plu à la branche de Montpensier, qui possédoit cette terre, dont quelques-uns ont porté ce titre du vivant de leur père avant de devenir ducs de Montpensier. Le comté d'Auvergne, tel qui * vient d'être dépeint, étoit entré et sorti de la maison de la Tour par des mariages et des successions. Ce nom étoit friand pour des gens qui minutoi^nt de changer leur nom delà Tour en celui d'Auvergne, et ils firent si bien auprèsduRoi lors et depuis l'échange de Sedan, que cette terre est rentrée chez eux, et c'est de là que le frère du duc et du cardinal de Bouillon porte le nom de comte d'Auvergne.

Le dauphiné d'Auvergne étoit échu à Monsieur ^r la succession de Mademoiselle, et aussitôt le cardinaftvoit conçu une envie démesurée de l'avoir. 11 en parla à Bechameil, qui étoit surintendant de Monsieur, au chevalier de Lorraine, et fit sa^cour à tous ceux qui pouvoient avoir part 9^ déterminer Monsieur à le lui vendre^ A la fin, et à force de donner gros, le marché fut conclu, et Monsieur en parla au Roi, qui s'étoit chargé de son agrément comme d'une bagatelle ; mais il fut surpris de trouver le Roi sur la négative. Monsieur insista, et ne pouvoit la comprendre : « Je parie, mon frère, lui dit le Roi, que c'est une nouvelle extravagance du cardinal de Bouillon, qui veut faire appeler un de ses neveux prince-dauphin ; dégagez-vous de ce marché. » Monsieur, qui avoit promis, et qui trouvoitle marché bon, insista ; mais le Roi tint bon, et dit à Monsieur qu'il n'avoit qu'à faire mander au cardinal qu'il ne le vQuloit pas.

Cette réponse lui fut écrite par le chevalier de Lorraine de la part de Monsieur, et le pénétra de dépit. Ce nom singulier, et propre à éblouir les sots, dont le nombre est

i- Il y a bien qui^ et non qu'ils au manuscrit.

Saint-Simon i. I*

^6 FOLIE DU CARDiXAL DK BOUILLON. [1694 j

tAv^QAir» ÏQ plus grand, et un nom que des princes du sang av oient portée. avoit comblé son orgueil de joie; le refus le eombia.de douleur. N'osant se prendre au Roi, il répondit au eJfeevafier de Lorraine un fatras de sottises, qu'il courofitta par ajouter qu'il étoit d'autant plus afÏÏigé de ce que MûWHeur lui manquoit de parole, que cela l'empêcheroit d'être désormais autant son serviteur qu'il l'avoit été par le passé-. MoBsieur eut plus envie de rire de cette espèce de dédftration de guerre que de s'en offenser. Le Roi d'abord k prit plus sérieusement, mais touché parjes prières de M. de Bouillon, et plus encore par la grandeur du chàtimenl d'une pareille insolence, si elle étoit prise comme die te; nttévitoit, il prit le parti de l'ignorer, et le cardinal de BottMlon en fut quitte pour la honte, et pour s'aller caaiier une quinzaine dans sa belle maison de Saint-Martin de Ponlioise; que par un échange il avoit depuis peu trouvé mojfWB die séculariser par des échanges \ et de faire de ce prieuré un bien héréditaire et patrimonial.

Le maafqui® d'Arcy étoit mort à Maubeuge, à l'ouverture d« lai campagne : de gouverneur de M. le duc de Chartres ii étoit dievenu premier gentilhomme de sa chambre, et le dtqpeeteuv discret de sa conduite. Ce prince, qui eut le bon esprit de sentir tout ce qu'il valoit, l'a regretté toute sa vie, et Ta témoigné, par tous les effets qu'il a pu, à sa famille. et; jos^'à ses domestiques. 11 étoit chevalier de l'ordre de 1688^ conseiller d'État d'épée, et avoit été ambassadeur en Savoie. G' étoit un homme d'une vertu et d'une capacité^ peu: commune, sans nulle pédanterie, et fort rompu aiB grand monde, et un très-vaillant homme, sans nulle o^ tentatiim. Un roi à élever et à instruire eût été dignement et utilement remis entre ses mains. 11 n'étoit point marié ni piohe, et n' avoit guère que soixante ans : homme bien ûéfeet de fort bonne mine. Au retour de l'armée, on fut suvpns de celui que le Roi mit auprès de son neveu pour tei remplacer: Ce fut Gayeu, brigadier de cavalerie, brave et tPè9<*bonnète gentilhomme, qui buvoit bien, et ne savoit

1. La répétition du moi échange esi conforme au texte de Saint-Simon.

,I69i] CHANGESIENTS CHEZ MONSIEUR, 2 M

rien au delà. M. de Chartres fut fort aise d'avoir affaire à un tel inspecteur, dont il se moqua, et le fit tomber dans tous les panneaux qu'il lui tendit.

Il y avoit eu aussi pendant la campagne quelques changements chez Monsieur. Il permit à Châtillon, son ancien favori, de vendre à son frère aîné la moitié de sa charge de premier gentilhomme de sa chambre. Châtillon avoit épousé par amour M"* de Piennes ; c'étoit, sans contredit, le plus beau couple de la cour, et le mieux fait, et du plus ^rand air. Ils se brouillèrent et se séparèrent à ne se jamais revoir. Elle étoit dame d'atour de Madame, et sœur de la marquise de Villequier, aussi mariée pïir amour. M. d'Aumont avoit été des années sans y vouloir consentir. Enfin M"* de Maintcnon s'en mêla, parce que la mère de <ette belle étoit parente et dé même nom que l'évêque de Chartres, directeur de Saint-Cyr et de M"* de Maintenon, laquelle enfin en étoit venue à bout. Le comte de Tonnerre, neveu de Monsieur de Noyon, dont je viens de parler, vendit aussi l'autre charge de premier gentilhonmie de la chambre do Monsieur, qu'il avoit depuis longtemps, à Sassenage, qui quitta le service. Tonnerre avoit beaucoup d'esprit, mais c'étoit tout : il en partoit souvent des f raits extrêmement plaisants et salés, mais qui lui attiroient des aventures qu'il ne soutenoit pas, et qui ne purent le corriger de ne se rien refuser; et il étoit parvenu enfin à cet état, qu'il eût été honteux d'avoir une querelle avec lui : aussi ne se contraignoit-on point sur ce qu'on vouloit lui répondre ou lui dire. Il étoit depuis* longtemps fort mal dans sa petite cour par ses bons mots. Il lui avoit échappé de dire qu'il ne savoit ce qu'il faisoit de demeurer en cette boutique, que Monsieur étoit la phis sotte femme du monde, et Madame le plus sot homme qu'il eût jamais vu. L'un et l'autre le surent, et en furent très-offensés. Il n'en fut pourtant autre chose; mais le mélange des brocards ^ur chacun et du mépris extrême qu'il avoit acquis, le chassèrent à la fin pour mener une vie fort pitoyable.

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