‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 158 sur 352 · OPPOSITION A LA RÉCEPTION · texte numérisé non relu

OPPOSITION A LA RÉCEPTION

paroles conimençoient à échapper entre les dents. Cela nous hâta, de peur de pis, de rompre brusquement rassemblée, où il ne fut encore rien conclu.

M. de la Rochefoucauld et moi raisonnâmes le lendemain ensemble, et sentîmes que le plus grand mal qui nous pût arriver seroit la désunion ; et nous conclûmes qu'avant tout il falloit se hâter de raccommoder ces deux ducs, et les disposer à opiner plus paisiblement, et mettant tout autre intérêt à part et toute fantaisie personnelle, n'aller qu'au but et au bien de notre affaire commune. Après un assez long entretien tête à tête, M. de la Rochefoucauld s'en chargea : il n'y perdit pas un moment, et heureusement il y réussit avant la première assemblée. Celle-ci fut tranquille, et M . de la Trémoille y revint. U fui proposé de négocier avec le premier président, et de K' faire sonder; mais ce hameçon fut modestement, mais très-fermement, rejeté, et enfin la récusation du premier président résolue. On accorda seulement, à la considération que nous avions tous pour M. de Chaulnes, qu'on ne feroit point assigner M. de Gesvres tant que rien ne péricliteroit, et qu'[on] attendroit à le faire autant qu'on ie | pourroit sans hasarder ce qui venoit d'être résolu. Ensuite i on proposa de prendre une requête civile au nom des dues j de Lesdiguières, de Rrissac et de Rohan, dont pour abréger je n'expliquerai ni les raisons ni la procédure; msi^ M. de Rohan refusa d'y consentir jusqu'à ce que préalablement le duc de Gesvres eût été mis en cause, et ne se contenta d'aucunes raisons ni .d'aucunes paroles qu'on lui voulût donner. Son consentement enfin ne s'arracha qu'après tant d'allées et venues que le projet de la requête civile vint à M. de Luxembourg, qui prit aussitôt ses mesures avec le vieux chancelier Boucherat, gouverné par M"** d'Harlay, sa fille, qui ménageoit fort le premier président, cousin de son mari, qui fît en sorte qu'aucun des maîtres des requêtes ne scellât rien là-dessus du-petit sceau sans grande connoissance de cause, c'est-à-dire sans que M. de Luxembourg fût averti à temps de s'y opposer. Il est

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difficile de comprendre comment une aussi bonne tèlf que M. de Ghaulnes, et un homme aussi digne que lui, se montra si difficile à la récusation du premier président, après qu'il lui avoit si indignement manqué de parole,. et avec la connoissance qu'il avoit de ses souplesses et de tous les tours et détours de perfidie dont il avoit usé jusqu'à découvert avec nous; et d'autre part, il ne fut pas moins étrange que M. de Rohan se montrât si roide pour la récusation, après la mollesse et la variation, pour ne pas dire pis, avec laquelle il Favoit fait avorter entre ses mains, après l'avoir entreprise, et avec certitude de succès, comme je l'ai raconté plus haut. Toutes ces longueurs coulèrent le temps jusqu'à l'ouverture de la campagne; M. de Luxembourg, maréchal de camp, servant dans l'armée de Flandres, s'y rendit, .et notre procès demeura accroché jusqu'à l'hiver suivant. 11 avoit perdu sa fennne, et perdit tôt après le seul enfant qu'il en avoit eu, sans que son union intime avec M. et M"'' de Ghevreusc en ait été en rien diminuée.

U y avoit eu, sur les fins de l'été et dans les commencements de l'hiver, des tentatives de négociations de paix, je ne sais sur quoi fondées. Crécy alla en Suisse, comme en pays neutre et mitoyen entre l'Empereur et Monsieur de Savoie, et pas fort éloigné de Venise, qui se mêloit de bons offices. Il étoit frère du P. Verjus, jésuite, ami particuher du P. de la Chaise, et il avoit été résident en plusieurs cours d'Allemagne, dont il connoissoit parfaitement le droit public, ies diverses cours des princes et leurs intérêts. C'étoit un homme sage, mesuré, et qui, sous un extérieur et des manières peu agréables, et qui sentoient bien plus l'étranger, le nouveau débarqué que le François, à force d'avoir séjourné dehors, et un langage de même, cachoit une adresse et une finesse peu commune, une prompte connoissance, par le discernement, des gens avec qui il avoit à traiter et de leur but, et qui, à force de n'entendre que ce qu'il vouloit bien entendre, de patience et de suite infatigable, et de fécondité à présenter sous toutes sortes de faces diffé-

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rentes les mêmes choses qui avoient été rebutées, arrivoit souvent à son but.

L'abbé Morel alla vers Aix-la-Chapelle, pour négocier dans r Empire. G'étoit une excellente tête, pleine de senî> et de jugement, produite par Saint-Pouange, dont il étoit ami de table et de plaisir, et que M. de Louvois, et le Roi ensuite, qui s'en étoit bien trouvé, avoit employé en plusieurs voyages secrets. 11 avoit un frère conseiller au Parlement et chanoine de Notre-Dame, qui ne lui ressembloit que par aimer encore mieux le vin que lui et ne le porter pas si bien, et qu'il fit enfin aumônier du Roi.

Harlay, conseiller d'État et gendre du chancelier, homme d'esprit, mais c' étoit à peu près tout, 'étoit allé à Maestricht sonder les Hollandois ; mais ces démarches ne firent qu'enorgueillir les ennemis, et les éloigner de la paix à proportion qu'ils nous la jugeoient plus nécessaire et qu'ils y voyoient un empressement et des recherches si opposées à l'orgueil avec lequel on s'étoit piqué de terminer toutes les guerres précédentes. Ce fut tout le fruit que ces Messieurs rapportèrent dans les premiers mois de cet hiver. Ils eurent même l'impudence de faire sentir à M. d' Harlay, dont la maigreur et la pâleur étoient extraordinaires, qu'ils le prenoient pour un échantillon de la réduction où se trou voit la France. Lui, sans se fâcher, répondit plaisamment que, s'ils vouloient lui donner le temps de faire venir sa femme, ils pourroient en concevoir une autre opinion de l'état du royaume : en effet, elle étoit extrêmement grosse et étoit très-haute en couleur. Il fut assez brutalement congédié, et se hâta de regagner notre frontière.

Les hivers ne se passèrent guère sans aventures et sans tracasseries. M. d'Elbœuf trouva plaisant de feire l'amoureux de la duchesse de Villeroy, toute nouvelle mariée, et qui n'y donnoit aucun lieu. Il lui en coûta quelque séjour à Paris pour laisser passer cette fantaisie, qui alloit plus à insulter MM. de Villeroy qu'à toute autre chose. Ce n'étoit pas que M. d'Elbœuf eût aucun lieu de se plaindre d'eux:

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mais c'éloit un homme dont l'esprit audacieux se plaisoit à des scènes éclatantes, et que sa figure, sa naissance et les bontés du Roi avoient solidement gâté.

Roquelaure, duc à brevet et plaisant de profession, essuya une triste aventure. Il avoit été toute sa vie extrêmement du grand monde, et ami intime de M. de Vendôme. Comme il vouloit tenir à tout, il s'étoit fourré parmi, les amis de M. de Luxembourg, de la brillante situation duquel il espéroit tirer parti, et de ce qu'il entrevoyoit dans la cour de Monseigneur, que ce général, intimement uni avec le prince de Conti, méditoit de gouverner, et d'avoir une part principale à tout lorsque le Roi n'y seroit plus. La difficulté pour Roquelaure étoit de demeurer bien avec des gens si opposés, qui devint bien plus fâcheuse lors de la rupture ouverte de MM. de, Vendôme avec M. de Luxembourg, dont j'ai parlé plus haut, et de ses causes. Elle fut îîi entière qu'il fallut opter-, et Roquelaure, qui ne lisoit pas dans l'avenir, ne balança pas à quitter son ancien ami de tous les temps pour ceux qu'il venoit de se faire et dont il espéroit beaucoup. M. de Vendôme en fut piqué au vif; mais il n'étoit pas temps de le montrer. L'éloignement de l'Italie, où il s'étoit réfugié de Flandres, faisoit qu'il ne passoit que peu de temps à la cour, et y vivoit assez à l'ordinaire avec Roquelaure, lorsqu'ils se trouvoient on mêmes lieux. C'est ce qui fit qu'à la mort de M. de Luxembourg, ce fut lui qui mena MM. de Vendôme, comme j'ai dit ci-dessus; mais cela même avoit renouvelé leur dépit de sa défection de leur amitié, tellement que le vide que laissoit M. de Luxembourg et l'audace de la nouvelle grandeur et de leur liaison avec M. du Maine, qui les y avoit fait monter, rompit les bornes qù jusqu'alors ils s'étoient contenus avec Roquelaure.

A peu de jours de là, celui-ci entra chez Monsieur le Oand, un soir, qui tenoit, soir et matin, une grande table à la cour, et un grand jeu toute la journée, où la foule de la cour entroit et sortoit comme d'une église, et où celle des joueurs à tous jeux, mais surtout au lansquenet, ne man-

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quoit jamais. M. de Vendôme , qui étoit un des coupeurs, eut dispute avec un autre sur un mécompte do sept pistoles. Il étoit beau joueur, mais opiniâtre et disputeur au jeu comme partout ailleurs. Les autres coupeurs le condamnèrent : il paya, quitta, et vint grommelant contre ce jugement à la cheminée, où il trouva Roquelaui'e debout, qui s'y chauffoit. Celui-ci, avec la familiarité qu'il usurpoit toujours, et cet air de plaisanterie qu'il mêloit à tout, dit à l'autre qu'il avoit tort et qu'il avoit été bien jugé. Vendôme, piqué de la chose, le fut encore plus dr cette indiscrétion, lui répondit en colère et jurant « qu'il étoit un f.... décideur, et qu'il se mêloit toujours de ce qu'il Ti'avoit que faire. » Roquelaure, étonné de la sortie, fila doux, et lui dit qu'il ne croyoit pas le fâcher; mais Vendôme , s'emportant de plus en plus , lui répliqua des duretés, avec une hauteur, qui ne se pouvoient souffrir que par un valet, et dont le ton de voix ne fut pas ménagé. Roquelaure outré, mais beaucoup trop embarrassé, se contenta de lui répondre que, s'ils étoient ailleurs, il ne lui parleroit pas de la sorte. Vendôme, se rapprochant plus près et le menaçjant, répliqua en jurant, « qu'il le connoissoit bien, et que là ni ailleurs il ne seroit pas plus méchant. » Là-dessus le grand prieur, qui étoit assez loin, s'approcha d'eux, et prit Roquelaure par le bout de sa cravate , et lui dit des choses aussi fâcheuses que celles qu'il venoit d'essuyer de son frère, et sans altérer un flegme fort à contretemps. Aussitôt voilà toute la chambre en émoi. M"** d'Armagnac et le maréchal de Villeroy coururent à la cheminée. Elle se hâta d'emmener MM. de Vendôme; et le maréchal de Villeroy, Roquelaure, qui n'eut ni le courage de tirer raison d'un tel affront, ni le supplément de prendre prétexte du lieu pour en porter sa plainte au Roi. Le pis fui que, dès le lendemain d'une scène si publique, il se laissa racconmioder, et en particulier, avec MM. de Vendôme, par M"* d'Armagnac dans son cabinet. Pour y mettre le comble, la duchesse de Roquelaure alla partout disant qu'elle étoit bien fâchée de ce qui étoit arrivé, mais que voilà

1695] MORT DE LA PRINCESSE d'ORANGE. 231

aussi ce que c'étoit que de s'attaquer à son mari : ce ne pouvoit être bêtise, et Tignorance auroit été bien forte; on ne comprend pas ce qu'elle put espérer d'un si ridicule propos. Quelque effronté que fût Hoquelaure, il parut les premiers jours déconcerté, et bientôt après il se remit à ses bouffonneries ordinaires, et se trouva partout impudemment avec MM. de Vendôme, à Marly, à Choisy, et partout où cela se rencontroit, et n'évitoit pas même de leur parler, quand cela se présentoit, à Tétonnement de tout le monde. Un soir, longtemps après, qu'il fit chez le Roi plus de bruit et d'éclats de rire qu'à l'ordinaire, et qu'on le remarquoit, je répondis froidement que la cause de tant de {(aieté n'étoit pas difficile à deviner, puisque ce même soir MM. de Vendôme prenoient congé du Roi pour retourner on Provence. Ce propos fut relevé, et je n'en fus point fâché, parce que [je] croyois n'avoir pas lieu d'aimer Roquolaure. Deux événements étrangers se suivirent fort près à près : la mort de la princesse d'Orange , à la fin de janvier, dans Londres; la cour n'en eut aucune part, et le roi d'Angleterre pria le Roi qu'on n'en prît point le deuil, qui fut même défendu à MM. de Bouillon, de Duras, et à tous ceux qui étoient parents du prince d'Orange. On obéit et on se tut, mais on trouva cette sorte de vengeance petite. On eut des espérances deàdiangements en Angleterre, mais elles s'évanouirent incontinent, et le prince d'Orange y parut plus accrédité , plus autorisé et plus affermi que jamais. Cette princesse, qui avoit toujours été fort attachée à son mari, n'avoit pas paru moins ardente que lui pour "^on usurpation, ni moins flattée de se voir sur le trône de son pays, aux dépens de son père et de ses autres enfants. Elle fut fort regrettée, et le prince d'Orange, qui Taimoit et la considéroit avec une confiance entière, et même avec un respect fort marqué, en fut quelques jours malade de douleur. L'autre événement fut étrange. Le duc d'Hanovre, qui briguoit un neuvième électorat en sa faveur, et qui, par la révolution d'Angleterre, étoit appelé à cette couronne après 1<^ prince et la princesse d'Orange, et après la princesse de

aaa catastrophe de la duchesse d'hanovre. [1695

Uanemark, eoinm<e le plus proche de ligne protestante, étoit fils ftiné de la duchesse Sophie, laquelle étoit fille de réleetenr paJatin, qui se fit couronner roi de Bohême et qui en perdit sa dignité et ses États, et d'une fille de Jacques f'%roi d'Ecosse puis d'Angleterre, iîls delà fameuse Jbrie Staart, et père de Charles * I", qui eurent la tète coupée^ et dn roi Jacques II, détrôné par le prince d'Orange. Ce dDC d'Hanovre avoit épousé sa cousine germaine, de même maison, fille du duc de Zell. Elle étoit belle ; il vécut }mn avec elle pendant quelque temps. Le comte de Kônigs- BOBEcà, jeune et fort bien fait, vint à sa cour, et lui donna <iero«iibrage. II devint jaloux : il les épia, et se crut pleinement assuré de ee qu'il eût voulu ignorer toute sa vie; mais ee ne ûift qu'après longtemps. La fureur le saisit : il fii arrêter le comte, et tout de suite jeter dans un four chiiid. Aussitôt après il renvoya sa femme à son père, qui la mit en un de ses châteaux, gardée étroitement par des gens du d^c d'Hanovre. Il fit assembler le consistoire pour rompre son mariage : il y fut décidé fort singulièrement qu'il l'étoit à son égard, et qu'il pouvoit épouser une autre femme; mais qu'il subsistoit à l'égard de la duchesse d'Hanovre ; qu'elle ne pouvoit se remarier, et que les enfants qu'elle avoit eus pendant son mariage étoient légitime». Le dnc d'Hanovre ne demeura pas persuadé de ce dernier article.

Le Rot, tout occupé de la grandeur solide de ses enfants naturete, venoit de donner au comte de Toulouse toutes les distinctions. L'autorité et les avantages dont son oHice d'amÂral pouvoit être susceptible entre ses mains. Il lui avoil donné depuis longtemps le gouvernement de Guyenne, à la mort do duc de Roquelaure, père de celui-ci ; et pendant sa jeunesse, le maréchal de Lorges en avoit eu le commandement et tous les appointements , qui n'av oient cessé que lorsque, parla cascade que fit la mort dû maréchal d'Humières, il eut le gouvernement de Lorraine, comme je l'ai dit. M. de Càaulnes- avoit depuis très-longtemps le gouvernement de Bretagne, et il y étoit adoré. A ce gouvernement

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