‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 162 sur 352 · JIARÉCMAL ET MARÉCHALE DE LORGES · texte numérisé non relu

JIARÉCMAL ET MARÉCHALE DE LORGES

cité, et commandé les armées avec tout le succès que la haine héréditaire de M. de Louvois -pour M. de Turennt» et pour tous les siens avoit pu se voir forcer à laisser prendre au neveu favori et à l'élève de ce grand capitaine. La probité, la droiture, la franchise du maréchal de Lorges me plaisoient infiniment : je l'avois vue * d'un peu plus près pendant la campagne que j'avois faite dans son armée. L'estime et l'amour que lui portoit toute cette armée; sa considération à la cour; la magnificence avec laquelle il vivoit partout; sa naissance fort distinguée ; ses grandeslalliances» et proches, qui contre-balançoient celle qu'il s'étoit vu obligé de faire le premier de sa race ; un frère aîné trèsconsidéré aussi ; la singularité unique des mêmes dignités, de la même charge, des mêmes établissements dans tous les deux; surtout l'union intime dés deux frères et de toute cette grande et nombreuse famille ; et plus que tout encore la bonté et la vérité du maréchal de Lorges, si rares à trouver, et si effectives enlui,m'avoient donné un désir extrême de ce mariage, où je croyois avoir trouvé tout ce qui me manquoit pour me soutenir et cheminer, et pour vivre agréablement au milieu de tant de proches illustres et dans une maison aimable.

Je trouvois encore dans la vertu sans reproche de la maréchale, et dans le talent qu'elle avoit eu enfin de rapprocher M. de Louvois de son mari, et de le faire. duc pour prix de cette réconciliation, tout ce que je me pouvois proposer pour la conduite d'une jeune femme que je voulois qui fût à la cour, et où sa mère étoit considérée et applaudie, par la manière polie, sage et noble avec laquelle elle savoit tenir une maison ouverte à la meilleure compagnie sans aucun mélange, en se conduisant avec tant de modestie, sans toutefois rien perdre de ce qui étoit de son mari, qu'elle avoit fait oublier ce qu'elle étoit née et à la famille du maréchal, et à la cour, et au monde, où elle s'étoit acquis une estime parfaite et une considération personnelle. Elle ne vivoit d'ailleurs que pour son mari et

!• Le manuscrit porte ainsi vue, au féminin singulier.

238 FAMIi.LK 1)1 MAIIKCHAI. DK LORGES. [169')

pour les siens, qui avoit en elle une confiance entière, ol vivoit avec elle et avec tous ses parents avec une amitié el une considération qui lui faisoit honneur. Us n'avoient qu'un fils unique, qu'ils aimoient éperdument et qui n'avoil que douze ans, et cinq filles. Les deux aînées, qui avoient passé leur première vie aux bénédictines de Conflans, dont la sœur dé M"' Frémont étoit prieure, étoient depuis deux ou trois ans élevées chez M"* Frémont, mère de la maréchale de Lorges, dont les maisons étoient contiguës et communiquées. L'aînée avoit dix-sept ans, l'autre quinze; leur grand'mère ne les perdoit jamais de vue : c'étoit une femme de grand sens, d'une vertu parfaite, qui avoit été fort belle et en avoit des restes, d'une grande piété, pleine de bonnes œuvres, et d'une application singulière à l'éducation de ses deux petites filles. Son mari, depuis longtemps accablé de paralysie et d'autres maux, conscrvoit toute sa tète et son bon esprit, et gouvernoit toutes ses afFaire>. Le maréchal vivoit avec eux avec toute sorte d'amitié etiV devoirs ; eux aussi le respectoient et l'aimoient tendrement.

Leur préférence secrète à tous trois étoit pour >P il<' Lorges; celle de la maréchale étoit pour M"* de Quintin. qui étoit la cadette; et il n'avoit pas tenu à ses désirs, à ses soins, et à quelque chose de plus, que l'aînée n'eût |»n> le parti du couvent, pour mieux marier sa favorite. Ceilini étoit une brune, avec de beaux yeux; l'autre, blonde, a>ci un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, l'air extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle; c'étoii aussi celle que j'aimai le mieux, dès que je les vis l'une i' l'autre, sans aucune comparaison, et avec qui j'espérai 1'" bonheur de ma vie,^ qui depuis l'a fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme, je m'abstiendrai ici d'en dire davantage, sinon qu'elle a tenu infiniment an delà de ce qu'on m'en avoit promis par tout ce qui m'étoit revenu d'elle et de tout ce que j'en avois moi-même espéré

Nous étions, ma mère et moi, informés de tous ce> détails par une M"* Damon, femme du frère de M"' Fn-

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