MARIAGE DE LASSAY
bien et la lieutenance générale de Bresse. Il ctoit fils de Montataire, grand menteur de son métier, et d'une Vipart, très-petite damoiselle de Normandie. Ce nom de MadaiUan est étrangement connu par la vie de M. d'Espernon, et n*a pas brillé depuis. Lassay avoit déjà été marié deux fois : d'une Sibour, qu'il perdit tout au commencement de 1675, il eut une fille unique, qui n'eut point d'enfants du marquis de CoUigny, dernier de cette grande et illustre maison ; il devint après amoureux de la fille d'un apothicaire qui s'appeloit Pajot, si belle, si modeste, si sage, si spirituelle, que Charles IV, duc de Lorraine, éperdu d'elle, la voulut épouser malgré elle, et n'en fut empêché que parce que le Roi la fit enlever. Lassay, qui n'étoit pas de si bonne maison, l'épousa, et en eut un fils unique, puis la perdit, et en pensa perdre l'esprit. Il se crut dévot, se fit une retraite charmante joignant les Incurables, et y mena quelques années une vie fort édifiante. A la fin il s'en ennuya : il s'aperçut qu'il n'étoit qu'afiligé, et que la dévotion passoit avec la douleur. Il avoit beaucoup d'esprit, mais c'étoit tout. Il chercha à rentrer dans le monde, et bientôt il se trouva tout au milieu. Il s'attacha à Monsieur le Duc et à MM. les princes de Gonti, avec qui il fit le voyage de Hongrie. Il n'avoit jamais servi, et avoit été quelque temps à faire l'important en basse Normandie. Il plut à Monsieur le Duc par lui être commode à ses plaisirs ; et il espéra de ce troisième mariage s'initier à la cour sous sa protection et celle de Madame la Duchesse : il n'y fut jamais que des faubourgs; il en eut une fille unique.
Un mariage d'amour fort étrange suivit celui-ci, d'un frère de Feuquières, qui n'avoit jamais fait grand'chose, avec la fille du célèbre Mignard, le premier peintre de son temps, qui étoit mort, et dont j'ai parlé ci-devant. Elle étoit encore si belle, que Bloin, premier valet de chambre du Roi, l'entretenoit depuis longtemps, au vu et au su de tout le monde, et fut cause que le Roi en signa le contrat de mariage.
Enfin' Bouzols, gentilhomme d'Auvergne, tout simple et
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peu connu, sinon par avoir acheté le régiment Royal- Piémont, épousa la fille ainée de Croissy, déjà fort montée en graine et très-laide. Ce n'étoit pas faute d'ambition d^être duchesse comme ses cousines, mais à force d'attendre et d'espérer, il fallut faire une fin et se contenter du possible, fort éloigné du titre. ËUe avoit infiniment d'esprit, de grâces et d'amusements dans l'esprit, et passoit sa vie avec Madame la Duchesse; elle ne faisoit pas moins de chansons bien assénées qu'elle, mais elle et son cher ami Lassay ne furent pas à l'épreuve des siennes, et si parlantes et si plaisantes qu'on s'en souvient toujours.
Le Roi fit presque en même temps deux grâces. Il avoit fait passer la Normandie du maréchal de Luxembourg à son fils aîné, à condition qu'il ne lui parlât jamais pour lui de sa charge de capitaine des gardes du corps. Le père, hardi de ses lauriers, et qui, avec raison, ne se croyoit pas inférieur en naissance aux Bouillons, aux Rohans, aux Monaco, auxquels tous le Roi avoit donné des rangs de prince étranger, s'étoit mis à le prétendre et à l'en presser; et comme il fait toujours bon se mettre en prétention, comme disoit M. le Tellier, le Roi s'en crut quitte à bon marché de promettre à M. de Luxembourg de faire son second fils duc lorsqu'il trouveroit quelque mariage. M. de Luxembourg mourut avant que le comte de Luxe fût marié ; la famille crut ne devoir pas laisser refroidir trop longtemps la promesse. Le maréchal ne fut pas plutôt mort, que le Roi s'en repentit ; néanmoins il ne put reculer, mais il le fit de mauvaise grâce. Il fit donc expédier une érection sur ChâtiUon-sur-Loing, que le comte de Luxe avoit eu du legs universel de sa tante de Meckelbourg, pour être vérifiée au Parlement, sans pairie, lor&qtt*il se marieroit, et n'en pas jouir auparavant. Il épousa enfin M^^ de Royan, celle-là même que la duchesse de Bracciano, sa tante, avoit eu tant d'envie de me donner, et à laquelle Phélypeaux avoit osé prétendre. Ce nouveau duc ne put jamais plaire au Roi depuis qu'il le fut, et en
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essuya tous les dégoûts qu'il lui put donner toute sa vie, pour se dépiquer de Tavoir fait duc malgré lui.
L'autre grâce fut fort extraordinaire, et j'avoue franchement que je ne sais d'où elle vint. Le Roi, qui aimoit le feu maréchal d'Humières, avoit fait le mariage de sa fille ainée, en lui accordant un tabouret de grâce, en épousant le prince d'Isenghien ; ce qui a le même effet que ce qu'on connoît sous le nom d'un brevet de duc. Il étoit mort et avoit laissé deux fils; le Roi, sans aucune occasion, ni de mariage, non-seulement accorda la même grâce à l'aîné, mais, ce qui étoit sans exemple, il l'accorda de mâle en mâle à sa postérité : c'est-à-dire que, sans aucun renouveUement, le fils aîné y succ^deroit à son père, n'ayant toutefois que des honneurs sans aucun rang, comme les ducs à brevet.
Le nouvel archevêque de Cambray s'applaudissoit cependant de ses succès auprès de M"* de Maintenon : les espérances qu'il en concevoit, avec de si bons appuis, étoient grandes, mais il crut ne les pouvoir conduire avec sûreté jusqu'où il se les proposoit qu'en achevant de se rendre maître de son esprit sans partage. Godet, évèque de Chartres, tenoit à elle par les liens les plus intimes : il étoit diocésain de Saint-Cyr; il en étoit le directeur unique; il étoit de plus celui de M"* dfe Maintenon : ses mœurs, sa doctrine, sa piété, ses devoirs épiscopaux, tout étoit irrépréhensible. Il ne faisoit à Paris que des voyages courts et rares, logé au séminaire de Saint-Sulpice, se montroit encore plus rarement à la cour, et toujours comme un éclair, et voyoit M"* de Maintenon longtemps et souvent à Saint-Cyr, et faisoit d'ailleurs par lettres tout ce qu'il vouloit. C'étoit donc là un étrange rival à abattre ; mais quelque ancré qu'il fût, son extérieur de cuistre le rassura : il le crut tel à sa longue figure malpropre, décharnée, toute sulpicienne, un air cru simple, aspect niais, et sans liaison qu'avec de plats prêtres : en un mot, il le prit pour un homme sans monde, sans talents, de peu d'esprit et court de savoir, que le hasard de Saint-Cyr, établi dans
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son diocèse, avoit porté où il étoit, noyé dans ses fonctions, et sans autre appui ni autres connoissances. Dans cette idée, il ne douta pas de lui faire bientôt perdre terre par la nouvelle spiritualité de M"* Guyon, déjà si goûtée de M"' de Maintenon : il n'ignoroit pas qu'elle n'étoit pas insensible aux nouveautés de toute espèce, et il se flatta de culbuter par là Monsieur de Chartres, dont M"' de Maintenon sentiroit et mépriseroit l'ignorance, pour ne plus rien voir que par lui.
Pour arriver à ce but, il travailla à persuader M" de Maintenon de faire entrer M"* Guyon à Saint-Cyr, où elle aurbit le temps de la voir et de l'approfondir tout autrement que dans de courtes et rares après-dînées à l'hôtel de Chevreuse ou de Beauvillier. Il y réussit : M"' Guyon alla à Saint-Cyr deux ou trois fois; ensuite M"* de Maintenon, qui la goûtoit de plus en plus, l'y fit coucher ; et de l'un à l'autre, maisf rès à près, les séjours s'y allongèrent, et par son aveu elle s'y chercha des personnes propres à devenir ses disciples, et elle s'en fit. Bientôt il s'éleva dans Saint- Cyr un petit troupeau tout à part, dont les maximes et même le langage de spiritualité parut fort étranger à tout le reste de la maison, et bientôt fort étrange à Monsieur de Chartres. Ce prélat n'étoit rien moins que ce que Monsieur de Cambray s'en étoit figuré : il étoit fort savant, et surtout profond théologien.; il y joignoit beaucoup d'esprit; il y avoit de la douceur, de la fermeté, même des grâces; et ce qui étoit le plus surprenant dans un homme qui avoit été élevé et n'étoit jamais sorti de la profondeur de son métier, il étoit tel pour la cour et pour le monde que les plus fins courtisans auroient eu peine à le suivre et auroient eu à profiter de ses leçons ; mais c'étoit en lui un talent enfoui pour les autres, parce qu'il ne s'en servoit jamais sans de vrais besoins : son désintéressement, sa piété, sa rare probité les retranchoient presque tous, et M"* de Maintenon, au point où il étoit avec elle, suppléoità tout.
Dès qu'il eut le vent de cette doctrine étrangère, il fil en