‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 242 sur 352 · DIFFÉRENCE DES PRINCIPAUX DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE DES PRINCIPAUX DOMESTIQUES

fants naturels cet avantage sur eux, de faire manger, entrer dans les caresses, aller à Marly, et sans demander, leurs principaux domestiques, sans que Monsieur le Duc. quoique gendre du Roi, eût pu y atteindre pour les sienç. Il arriva, depuis son mariage, que Monseigneur revenant de courre le loup, qui Tavoit mené fort loin, manqua son carrosse, et s'en revenoit avec Sainte-Maure et d'Urfé. En chemin il trouva un carrosse de Monsieur le Duc, dans lequel étoit Saintrailles, qui étoitàlui, et le chevalier de Sillery, qui étoit à M. le prince de Conti, et frère de Puysieux qui fut depuis chevalier de Tordre. Ils s'étoient mis dans ce carrosse, qu'ils avoient rencontré, el y attendoient si Monsieur le Duc ou M. le prince de Conti ne viendroient point. Monseigneur monta dans ce carrosse pour achever la retraite, qui étoit encore longue jusqu'à Versailles, y fit monter avec lui Sainte-Maure et d'Urfé, laissa Saintrailles et Sillery à terre, quoiqu'il y eût place de reste encore pour eux, et ne leur offrit point de monter. Gela ne laissa pas de faire quelque peine à Monseigneur, par bonté ; et le soir, pour sonder ce que le Roi penseroit, il lui conta son aventure, et ajouta qu'il n'avoit osé faire monter ces Messieurs avec lui. « Je le crois bien, lui répondit le Roi en prenant un ton élevé, un carrosse où vous êtes devient le vôtre, et ce n'est pas à des domestiques de princes du sang à y entrer. » M"" de Langeron en a été un exemple singulier. Elle fut d'abord à Madame la Princesse, et tant qu'elle y fut, elle n'entra point dans les carrosses ni ne mangea à table. Elle passa à M*' de Guise. petite-fille de France , et de ce moment elle mangea avec le Roi, Madame la Dauphine et Madame, car la Reine étoit morte, avec qui elle auroit mangé aussi, et entra dans leî^ carrosses sans aucune difficulté. La même M"* de Langeron quitta M"* de Guise et rentra à Madame la Princesse, et dès lors il ne fut plus question pour elle de plus entrer dans les carrosses ni de manger. Cette exclusion dura le reste de sa longue vie, et elle est morte chez Madame la Princesse.

[1696] MARQUISE DU CHItELET DAME DU PALAIS. 35i

La marquise du Ghâtelet étoit fille du feu maréchal de Bellefonds, et, comme M"* de Nogaret, avoit été fille de Madame la Dauphinc. Elle avoit épousé le marquis du Ghâtelet, c'est-à-dire un seigneur de la première qualité, de l'ancienne chevalerie de Lorraine. Cette maison prétend être de la maison de Lorraine, et l'antiquité do l'une et de l'autre ôte les preuves du pour et du contre. Elle y a eu toujours les emplois les plus distingués, et porte les armes pleines de Lorraine, avec trois fleurs de lis d'argent sur la bande, au lieu des trois alérions de Lorraine, et depuis quelque temps ont pris le manteau ducal, de ces manteaux qui ne. donnent rien, et que M. le prince de Conti appeloit plaisamment des robes de chambre. De rang ni d'honneurs ils n'en ont jamais eu ni prétendu. M. du Ghâtelet étoit un homme de fort peu d'esprit et difficile, mais plein d'honneur, de bonté, de valeur, avec très-peu de bien et de santé, et fort bon officier et distingué. Sa femme étoit la vertu même et la piété même, dans tous les temps de sa vie, bonne, douce, gaie, sans jamais ni contraindre ni trouver à redire à rien, aimée et désirée partout. Elle vivoit retirée avec son mari et sa mère à Vincennes, dont le petit Bellefonds, son neveu, étoit gouverneur. Ils venoient peu à la cour, n'avoient pas de quoi être à Paris, et cependant M. du Ghâtelet vivoit fort noblement à l'armée. Ils ne pensoient à rien moins. Le Roi avoit toujours aimé le maréchal de Bellefonds, et l'avoit pourtant laissé à peu près mourir de faim. Sa considération, quoique mort, la vertu et la douceur de sa fille la firent dame du palais dans Vincennes, où elle n'y avoit seulement pas songé, et ce choix fut fort applaudi.

M""* de Montgon n'y pensoit pas davantage, et se trouvoit alors chez son mari en Auvergne, et lui à l'armée; mais elle avoit une mère qui y songeoit pour elle, et qui ne bougeoit de la cour et d'avec M""' de Maintenon : c'étoit M°* d'Heudicourt, qu'il faut reprendre de plus loin. Le maréchal d'Albret, des bâtards de cette grande maison, dès lors éteinte, avoit une grand'mère Pons, mère de son

352 M"** DE MONTGON ET d'HEUDICODRT. [1696]

père, fille du chevalier du Saint-Esprit de la première promotion, sœur de la fameuse M"' de Guiercheville, dame d'honneur de Marie de Médicis, qui introduisit la première le cardinal de Richelieu auprès d'elle, et qui fut mère en secondes noces du duc de Liancourt. Le maréchal d'Albret, qui eut son bâton pour avoir conduit Monsieur le Prince, M. le prince de Conti et M. de Longueville à Vincennes avec les chevau-légers, fut toute sa yie dans une grande considération, et tenoit un grand état partout. Il étoit chevalier de Tordre et gouverneur de Guyenne. Il avoit chez lui, à Paris, la meilleure compagnie, et M"" de Pons n'en bougeoient, qui n'avoient rien, et qu'il regardoit comme ses nièces. 11 fit épouser l'aînée à son frère, qui n'eut point d'enfants, et est morte en 1614* ; elle s'appeloit M"* de Miossens, et faisoit peur par la longueur de sa personne. La cadette, belle comme le jour, plaisoit extrêmement au maréchal et à bien d'autres.

M"* Scarron, belle, jeune, galante, veuve et dans la misère, fut introduite par ses amis à l'hôtel d'Albret, où elle plut infiniment au maréchal et à tous ses commensaux par ses grâces, son esprit, ses manières douces et respectueuses, et son attention à plaire à tout le monde et surtout à faire sa cour à tout ce qui tenoit au maréchal. Ce fut là où elle fut connue de la duchesse de Richelieu, veuve en premières noces du frère aîné du maréchal d'Albret, qui de plus avoient marié ensemble leur fils et leur fille unique; et la duchesse, quoique remariée, étoit demeurée dans la plus intime liaison avec le maréchal. Lui et M. de Montespan étoient enfants du frère et de la sœur. M, et M"* de Montespan ne bougeoient de chez lui, et ce fut où elle connut M"* Scarron et qu'elle prit amitié pour elle. Devenue maîtresse du Roi, le maréchal n'eut garde de se brouiller avec elle pour son cousin : en bon courtisan, il prit son parti, et devint son meilleur ami et son conseil. C'est ce qui fit la fortune de M"" Scarron, qui fut mise gouvernante des enfants qu'elle eut du Roi, dès

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