Qui lève le siège
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prétention étrange du comte de Brionne h Tégard de Monsieur de Savoie. — Le Roi k Montargis au-devant de la princesse. — Arrivent à Fontainebleau; présentations. — Retour à Versailles; présentations. -— Grâces de la princesse, qui charment le Roi et M"* de Maintenon. — M'*" de Soissons ont défense de voir la princesse.
En arrivant à Paris, je trouvai la cour à Fontainebleau. Comme j'étois arrivé un peu devant les autres, je ne voulus pas que le Roi le sût sans me voir et me crût de retour en cachette. Je voulois de plus voir M. de Beauvillier, sur le maréchal de Ghoiseul. Je me hâtai donc d'aller à Fontainebleau, où je fus très-bien reçu, et le Roi, à son ordinaire de mes retours, me parla avec bonté, en me disant toutefois que j'étois venu un peu tôt, mais ajoutant qu'il n'y avoit point de mal.
J'avois un voyage en tête à brusquer, dont je parlerai tout à l'heure, qui me pressoit de m'en retourner à Paris après mes premiers devoirs rendus, lorsqu'au sortir du lever du Roi, comptant monter en chaise tout de suite, Louville me mena dans la salle de la comédie, ouverte alors et où il n'y avoit jamais personne les matins, qui étoit au bout de la salle des gardes. Là il m'avertit qu'il s'étoit répandu que, lorsqu'on faisant ma révérence au Roi il m' avoit dit qu'il se réjouissoit de ftie voir de retour en bonne santé, quoique un peu tôt, je lui avois répondu que j'avois mieux aimé le venir voir tout en arrivant, comme ma seule maîtresse, que de demeurer quelques jours relaissé à Paris, comme faisoient les jeunes gens avec les leurs. A ce récit, le feu me monta au visage ; je rentrai chez le Roi, où il y avoit encore beaucoup de monde, devant qui je m'exhalai sur ce qui me venoit d'être rapporté, et j'ajoutai que je donnerois volontiers bien de l'argent pour savoir qui avoit inventé et semé cette noire friponnerie, afin, quel qu'il fût, de lui en donner le démenti et force coups de bâton au bout, pour lui apprendre à calomnier d'honnêtes gens, à lui et aux faquins ses semblables. Je denieurai tout le jour à Fontainebleau, cherchant le monde pour répéter ces pro-
pos, et que si un grand coquin demeuroit assez caché pour échapper au châtiment, j'espérois du moins qu'il en apprendroit la menace, et qu'il Fentendroit peut-être lui-même assez pour en faire son profit et laisser les gens d'honneur en repos.
Ma colère et mes discours firent la nouvelle. M. le maréchal de Lorges, qui avoit le bâton, et m'avoit coupé la parole sur mon arrivée un peu tôt, en sorte que je n'y pus rien du tout répondre au Roi, quand je Taurois voulu, bien loin d'ailleurs d'une si indigne flatterie, et beaucoup de vieux seigneurs avec lui, me blâmèrent d'avoir parlé si haut, en tels termes, dans la maison du Roi et jusque dans son appartement. Je les laissai dire, parce qu'ils ne m'apprenoient rien que je n'eusse bien prévu; mais de deux maux j'avois choisi le moindre, qui étoit une réprimande du Roi, ou peut-être quelques jours de Bastille, et j'avois évité le plus grand, qui étoit de laisser croire la chose vraie à mon âge, et encore peu connu de la plupart du monde, et me laisser passer pour un infâme délateur de toute la jeunesse, pour faiire bassement et misérablement ma cour. Le Roi n'en sut rien, ou voulut bien l'ignorer; le bruit que je fis étouffa sa cause, et me fit honneur; et je m'en' allai faire mon petit voyage, dont je parlerai ici tout de suite.
Il y avoit longtemps que l'attachement que j'avois pour Monsieur de la Trappe et mon admiration pour lui me faisoit désirer extrêmement de pouvoir conserver sa ressemblance après lui, comme ses ouvrages en perpétueroient l'esprit et les merveilles. Son humilité sincère ne permettoit pas qu'on pût lui demander la complaisance de se laisser peindre. On en avoit attrapé quelque chose au chœur, qui produisit quelques médailles assez ressemblantes; mais cela ne me contentoit pas. D'ailleurs, devenu extrêmement infirme, il ne sortoit presque plus de l'infirmerie, et ne se trouvoit plus en lieu où on le pût attraper. Rigault étoit alors le premier peintre de l'Europe, pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et
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durable ; mais il falloit persuader à un homme aussi surchargé d'ouvrages de quitter Paris pour quelques jours, et voir encore avec lui si sa tête seroit assez forte pour rendre une ressemblance de mémoire. Cette dernière proposition, qui Feifraya d'abord, fut peut-être le véhicule de lui faire accepter l'autre. Un homme qui excelle sur tous ceux de 3on art est touché d'y exceller d'une manière unique : il en voulut bien faire l'essai, et donner pour cela le temps nécessaire. L'argent peut-être lui plut aussi. Je me cachois fort, à mon âge, de mes voyages de la Trappe; je voulois donc entièrement cacher aussi le voyage de Rigault, et je mis pour condition de ma part qu'il ne travailleroit que pour moi, qu'il me garderoit un secret entier, et que s'il en faisoit une copie pour lui, comme il le vouloit absolument, il la garderoit dans une obscurité entière, jusqu'à ce qu'avec les années je lui permisse de la laisser voir. Du mien, il voulut mille écus comptant à son retour, être défrayé de tout, ^aller en poste en chaise en un jour, et revenir de même. Je ne disputai rien et le pris au mot de tout. C'étoit au printemps, et je convins avec lui que ce seroit à mon retour de l'armée, et qu'il quitteroit tout pour cela. En même temps, je m'étois arrangé avec le nouvel abbé, M. Maisne, secrétaire de Monsieur de la Trappe et retiré là depuis bien des années, et M., de Saint-Louis, ancien brigadier de cavalerie, fort estimé du Hoi, retiré là aussi depuis longtemps, desquels j'aurai ailleurs occasion de parler, et qui ne desiroient pas moins que moi ce portrait de Monsieur de la Trappe.
Revenant donc de Fontainebleau, je ne couchai qu'une nuit à Paris, où en arrivant j'avois pris mes mesures avec Rigault, qui partit le lendemain de moi. J'avertis en arrivant mes complices, et je dis à Monsieur de la Trappe qu un officier de ma connoissance avoit une telle passion de le voir, que je le suppliois d'y vouloir bien consentir (car il ne voyoit plus presque personne); j'ajoutai que, sur l'espérance que je lui en avois donnée, il alloit arriver, qu'il étoit fort bègue et ne l'importuneroit pas de discours.
mais qu'il comptoif s*en dédommager par ses regards. Monsieur de la Trappe sourit avec bonté, trouva cet officier curieux de bien peu de chose, et me promit de le voir. Rigault arrivé, le nouvel abbé, M. Maisne, et moi le menâmes dès le matin dans une espèce de cabinet qui servoit le jour à l'abbé pour travailler, et où j'avois accoutumé de voir Monsieur de la Trappe, qui y venoit de son infirmerie. Ce cabinet étoit éclairé des deux côtés, et n'avoit que des murailles blanches, avec quelques estampes de dévotion, et des sièges de paille, avec le bureau sur lequel Monsieur de la Trappe avoit écrit tous ses ouvrages, et qui n' étoit encore changé en rien. Rigault trouva lelieu à souhait pour la lumière ; le père abbé se mit au lieu où Monsieur de la Trappe avoit accoutumé de s'asseoir avec moi à un coin du cabinet, et heureusement Rigault le trouva tout propre à le bien regarder à son point. De là nous le conduisîmes en un autre endroit, où nous étions bien sûrs qu'il ne seroit vu ni interrompu de personne. Rigault le trouva fort à propos pour le jour et la lumière, et il y apporta aussitôt tout ce qu'il lui falloit pour l'exécution. L'après-dînée, je présentai mon officier à Monsieur de la Trappe ; il s'assit avec nous dans la situation qu'il avoit remarquée le matin, et demeura environ trois quarts d'heure avec nous. Sa difficulté de piarler lui fut une excuse de n'entrer guère dans la conversation, d'où il s'en alla jeter sur sa toile toute préparée les images et les idées dont il s'étoit bien rempli. Monsieur de la Trappe, avec qui je demeurai encore longtemps, et que j'avois moins entretenu que songé à l'amuser, ne s'aperçut de rien, et plaignit seulement l'embarras de la langue de cet officier. Le lendemain, la même chose fut répétée. Monsieur de la Trappe trouva d'abord qu'un homme qu'il ne connoissoit point, et qui pouvoit si difficilement mettre dans la conversation, l'avoit suffisamment vu, et ce ne fut que par complaisance qu'il ne voulut pas me refuser de le laisser venir. J'espérois qu'il n'en faudroit pas davantage, et ce que je vis du portrait me le confirma, tant il me parut bien p":^