‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 266 sur 352 · HARLAY ET LE DUC DE CUAULNES · texte numérisé non relu

HARLAY ET LE DUC DE CUAULNES

chercher chezlui lorsqu'il s'étoit bien assuré de ne le trouver pas ; mais le cœur lui battoit du dîner, sMl en seroit prié à l'ordinaire, s'il iroit étant prié, et s'il y alloit ce qu'il y deviendroit, et quelle scène il y- pourroit essuyer devant son beau-père. Il fut prié, et il y alla comme un homme qu'on mène à la potence. M. de Chaulnes avoit malicieusement fait tomber ce dîner à un jour d'ordinaire de Bretagne. La compagnie arrive, est reçue avec l'amitié ordinaire, mais pas un mot à M. d'Harlay. Vers le moment de servir, M. de Chaulnes regarde sa pendule, se tourne au chancelier, lui dit qu'on va dîner, qu'il est jour d'ordinaire de Bretagne, que toutes ses lettres sont faites, mais qu'il lui demande la permission de passer un demi-quart d'heure dans son cabinet, parce que sa coutume est toujours de lès voir lui-même fermer, et regardant Harlay entre deux yeux, et mettre le dessus à ses lettres pour éviter les méprises qui arrivent quelquefois, et qui peuvent être fâcheuses ; et tout de suite, .en souriant et toujours regardant Harlay, va dans son cabinet. Harlay, à ce qu'il a dit depuis à Valincourt, qui me Fa conté, pensa évanouir, et se trouva effectivement assez mal pour le craindre ; il le cacha pourtant, à quoi sa naturelle pâleur de mort le servit bien. Le maître d'hôtel vint avertir M. de Chaulnes, qui rioit dans son cabinet et s'épanouissoit de sa vengeance, sortit, fit passer le chancelier et les dames, prit Harlay par la main, et souriant toujours : « Allons, Monsieur, et buvons ensemble; voilà comme je sais me venger. » A ces mots l'autre pensa fondre ; il ne put répondre une parole ; il dîna mal, trouva qu'on dînoit longtemps , et disparut "dès qu'il le put sans trop d'afifectation. Jamais il n'en a été question depuis de la part de M. de Chaulnes, et Harlay ne sachant plus que devenir avec un homme si offensé et si trahi, et en même temps si sage, si modéré, si maître de soimême, il en pensa mourir de honte et de douleur. De ces deux plénipotentiaires il y a loin en soi, et avec le même duc de Chaulnes.

Caillières fut enfin déclaré le troisième. G'étoit un

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Normand, attaché en sa jeunesse à MM. de Matignon, pour qui il conserva toute sa vie beaucoup de respect et de mesure. Son père avoit été à eux. Il avoit beaucoup de lettres, beaucoup d'esprit d'affaires et de ressources, et fort sobre et laborieux, extrêmement sûr et honnête homme. Je ne sais qui le produisit pour aller secrètement en Pologne, lorsqu'il y fut question de l'élection du comte de Saint-Paul. Il s'y conduisit fort bien, et y lia une grande amitié avec Morstein, grand trésorier de Pologne, qui étoit fort françois et avoit fort travaillé pour l'élection du comte de Saint-Paul, qui ne manqiia que par la mort de ce candidat , tué au passage du Rhin. Gaillières, qui se trouvoit bien de Morstein, demeura avec lui, et comme ce sénateur étoit tout françois, son témoignage fit employer Gaillières, tout porté sur les lieux, en plusieurs négociations obscures dans le Nord, et même en Hollande. On fut content du compte qu'il en vint rendre plusieurs fois, et il s'acquit plusieurs amis partout où il avoit été. Morstein, s'étant brouillé en Pologne jusqu'à craindre pour sa liberté et pour sa vie, avoit, dans l'appréhension de l'orage naissant, fait passer de gros fonds en France, et les y suivit avec Gaillières quand il crut qu'il en étoit temps. 11 s'établit à Paris en homme fort riche, et logea son ami avec lui. 11 n'avoit qu'un fils, dont j'ai parlé sur le siège de Namur, où il fut tué. Le père avoit acquis de grandes terres, entre autres celles de la maison de Vitry, et cherchoit à appuyer son fils d'une grande alliance. M. de Ghevreuse, plus touché de la grande raison de sans dot ', dans le mauvais état de ses affaires, que du désagrément de prendre un proscrit de Pologne tombé ici des nues pour gendre, en écouta volontiers la proposition. Gaillières en fut le négociateur pour Morstein, et comme celui-ci étoit détaché de toutes autres choses que de l'alliance, l'afiFaire fut bientôt conclue, et Gaillières s'acquit les bonnes grâces de M. de Ghevreuse. La

i. Voyez ci dessuSf p. 213 et note 1.

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mort du fils, puis du père, suivirent d'assez près le mariage. Caillières se livra à la protection de M. de Chevreuse, à qui il plut par ses lettres et par son esprit d'affaires et de raisonnement, et par le soin qu'il prit des affaires des deux filles que son gendre avoit laissées.

C'étoit la vie et Foccupation de Caillières, lorsque le hasard lui fit rencontrer dans les rues de Paris un marchand hoUandois fort de ses amis et fort accrédité dans son pays, venu à Paris pour des affaires de prises et de négoces; ils renouvelèrent connoissance et amitié, parlèrent de la guerre et de la paix, et raisonnèrent tant ensemble, que le marchand lui avoua de bonne foi le besoin et le désir qu'avoit sa République de la paix. Ils approfondirent si bien que Caillières crut en devoir rendre compte à M. de Chevreuse. 11 n'étoit qu'un avec le duc de Beauvillier. son beau-frère, qui étoit dans le conseil : il lui mena Caillières ; son récit fut goûté. Ces Messieurs le firent voir à Croissy, oncle de leurs femmes, et à Pompone, leur ami, qui étoit aussi ministre, et de toutes ces conversations : Caillières fut envoyé secrètement en Hollande. Il revint quelques mois après, et fut encore renvoyé, et de ce dernier voyage il conduisit les affaires au point que les principales difficultés se trouvèrent levées au commencement de l'hiver, et qu'il eut ordre de paroître publiquement comme envoyé du Roi en Hollande. On a vu que Courtin s'excusa d'être plénipotentiaire pour la paix, et que son collègue Harlay l'étant devenu, Crécy le fut nommé : on l'y vouloit pour sa capacité et son expérience, porté par le P. de la Chaise et les jésuites. L'exemple d'un homme de si peu fit mettre Caillières en troisième, qui avoit seul conduit l'affaire au point où elle étoit et qui étoit instruit de tout à fond.

C'étoit un grand homme maigre, avec un grand nez, la tête en arrière, distrait, civil, respectueux, qui, à force d'avoir vécu parmi les étrangers, en avoit pris toutes les manières, et avoit acquis un extérieur désagréable, auquel les dames et les gens du bel air ne purent s'ac-

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