‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 281 sur 352 · ÉLÉVATIONS DES MINISTRES · texte numérisé non relu

ÉLÉVATIONS DES MINISTRES

de penser à autre chose. Gomme celle-là lui convenoit, 11 insista, tellement que le Roi lui dit franchement que cette fille portoit les armes de Bourbon, qui le choqueroient accolées avec les siennes, qu'il la vouloit mariée à son gré, et qu'en un mot il desiroit qu'il n'y gensât plus. La mortification fut grande; les ministres n'y étoient pas accoutumés : peu à peu ils s'étoient mis de ce règne au niveau de tout le monde ; ils avoient pris l'habit et toutes les manières des gens de qualité; leurs femmes étoient parvenues à manger et à entrer dans les carrosses par M"* Golbert, sous le prétexte de suivre M°* la princesse de Gonti, qu'elle avoit élevée; et d'ailleurs étoit extrêmement bien avec la Reine. Douze ou quinze ans après, M. de Louvois l'obtint pour sa femme, sous prétexte qu'elle étoit fille de qualité, et par l'émulation qui étoit entre Golbert et lui; de là leurs belles-filles, et à cet exemple les autres femmes des secrétaires d'État, et à la fin celles des contrôleurs généraux. Leurs alliances les soutenoient dans ce brillant nouveau, et leur autorité, dont tout san^ exception dépendoit, leur avoit acquis une supériorité et des distinctions étranges sur tout ce qui n'étoit point titré, qui leur rendit bien amer et bien nouveau le refus du Roi sur une alliance dont il n'auroit pas fait difficulté avec qui que c'eût été de la noblesse ordinaire. Pontchartrain se garda bien de se vanter de ce qui lui étoit arrivé, et se hâta seuleùient de trouver des prétextes de rompre; mais le Roi, si secret toujours, ne jugea pas à propos de l'être dans cette occasion : il parla aux maréchaux de Duras et de Lorges, à M. de Bouillon, parce que leur mère étoit sœur de M. de Turenne, et à d'autres encore, de manière que ce que Pontchartrain avoit caché fut su, et que ses confrères n'en furent pas moins mortifiés que lui.

M"* de Malause, unique de son lit, et ses deux frères étoient la sixième et dernière génération, et la seule existante, de Ch. baron de Malause, sénéchal de Toulouse et de Bourbonnois, bâtard du duc J. II de Bourbon, conné- Saint-Sdîon I. ^6

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table de France, qui ne laissa point d'enfants légitimes, et qui étoit frère de Pierre comte de Beaujeu, mari de la célèbre M°" de Beaujeu, fille de Louis XI, sœur et régente de la minorité de Charles VIII, qui fut duc de Bourbon après son frèçe^ et qui ne laissa qu'une fille héritière, Suz. de Bourbon, qui épousa le malheureux connétable de Bourbon, si cruellement persécuté par la mère de François !•', et qui fut tué devant Rome à la tête de l'armée de Charles V, après s'être trouvé à la bataille de Pavie contre François I". Ils étoient frères de Louis de Bourbon, élu évêque de Liège, qui laissa un bâtard, tige des sieurs de Busset, qui subsistent encore. Outre ces frères légitimes, ils en eurent un bâtard, qui fut comte de RoussiUon, amiral de France, et qui figura avec sa femme, bâtarde de Louis XI et de Marg. de Sassenage. Mais l'amiral étoit bien loin alors d'être officier de la couronne, et la marine de ce temps-là d'être sur un grand pied en France. Peu à peu ces bâtards de Bourbon ont changé leur barre de bâtards et leurs autres et diverses marques de bâtardise en bande, comme les princes de cette maison, et l'ont enfin raccourcie comme eux, tellement qu'il n'y a plus aucune différence entre les armes des légitimes et des bâtards; et c'est ce qui choquoit si fort le Roi, qu'il ne voulut pas voir, disoit-il, à la chaise à porteurs de la nouvelle mariée, les armes de Bourbon accolées à celles de Phélypeaux.

Pontchartrain eut lieu de se consoler par une alliance d'une bien autre sorte, et à laquelle le Roi consentit sans peine, car les mélanges qui mettoient tout à l'unisson ne lui étoient point du tout désagréables en eux-mêmes. Ce fut sur une autre nièce des maréchaux de Duras et de Lorges, mais celle-là fille de leur sœur et de la maison de la Rochefoucauld, qu'il jeta les yeux. Elle étoit sœur des comtes de Roucy et de Blansac et des chevaliers de Roye et de Roucy, et elle étoit élevée dans l'abbaye Notre-Dame àSoissons. Us étoient la troisième génération de Ch.de la Rochefoucauld, fils du comte de la Rochefoucauld qui fut

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tué à la Saint-Barthélémy et de sa seconde femme, Ch. de Roye, comtesse de Roucy, sœur de la princesse de Gondé, première femme du prince de Gondé tué à la bataille de Jarnac. Toute cette branche de la Rochefoucauld-Roye étoit huguenote. Lors de la révocation de Tédit de Nantes, le comte de Roye, père de celle dont il s*agit, et sa femme se retirèrent en Danemark, où, comme il étoit lieutenant général en France, il fut fait grand maréchal et commanda toutes les troupes. G'étoit en 1683, et en 1686 il fut fait chevalier de TÉléphant. Il étoit là très-grandement établi, et lui et la comtesse de Roye sur un grand pied de considération.

Ges rois du Nord mangent ordinairement avec du monde, et le comte et la comtesse de Roye avoient très-souvent l'honneur d'être retenus à leur table avec leur fille, M"* de Roye. Il arriva à un dîner que la comtesse de Roye, frappée de l'étrange figure de la reine de Danemark, se tourna à sa fille, et lui demanda si elle ne trouvoit pas que la Reine ressembloit à M"* Panache comme deux gouttes d'eau. Quoiqu'elle l'eût dit en françois, il arriva qu'elle n'avoit pas parlé assez bas, et que la Reine, qui l'entendit, lui demanda ce que c'étoit que cette M"* Panache. La comtesse de Roye, dans sa surprise, lui répondit que c'étoit une dame de la cour (Je France qui étoit fort aimable. La Reine, qui avoit vu sa surprise, n'en fit pas semblant, mais, inquiète delà comparaison, elle écrivit à Mayercron, envoyé de Danemark à Paris, et qui y étoit^depuis quelques années, de lui mander ce que c'étoit que M"* Panache, sa figure, son âge, sa condition, et sur quel pied elle étoit à la cour de France, et que surtout elle vouloit absolument n'être pas trompée et en être informée au juste. Mayercron, à son tour, fut dans un grand étonnement. Il manda à la Reine qu'il ne comprenoit pas par où le nom de M""* Panache étoit allé jusqu'à elle, beaucoup moins la sérieuse curiosité qu'elle lui marquoit d'être informée d'elle exactement; que M"* Panache étoit une petite et fort vieille créature, avec des lippes et des yeux éraillés à y faire mal à ceux

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