‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 284 sur 352 · CHAPITRE XXYfl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYfl

Mort de Molinos ; continuation de Taffaire de l'archevêque de Cambray. — Mandements théologiques de Messieurs de Paris et de Chartres. — Instruction sur les états d'oraison de Monsieur de Meaux.

— Maximes des saints de Monsieur de Cambray. — Ducs de Chevreuse et de Beauvillier perdus auprès de M"» de Maintenon. — Monsieur de Cambray se résout à porter son affaire à Rome ; son intime liaison avec le cardinal de Bouillon et les jésuites ; leurs intérêts communs. — Cardinal de Bouillon va relever h Rome le cardinal de Janson, et obtient pour son neveu la coadjutorerie de son abbaye de Cluni.— Embarras des jésuites, et leur adresse. — Succès des Maximes des saints et de V Instruction sur les états d'oraison.

— Maximes des saints mises à l'examen ; examinateurs. — Mort de l'évêque de Metz; sa fortune. — Monsieur de Paris commandeur de l'ordre ; Monsieur de Meaux conseiller d'État d'Ëglise. — Monsieur de Cambray porte son affaire à Rome ; lettres au Pape de part et d'autre ; réponses du Pape. — Monsieur de Cambray exilé pour toujours dans son diocèse. — Mort de la duchesse douairière de Noailles; sa charge, sa famille. — Monsieur de Troyes ; sa famille, sa vie, sa retraite. — Monsieur d'Orléans de nouveau et durement condamné contre M. de la Rochefoucauld. — Abbé de Coislin; sa fortune ; est fait évêque de Metz ; place décidée pour le premier aumônier derrière le Roi k la chapelle ; réconciliation du duc de la Rochefoucauld et de l'évêque d'Orléans. — Mort de la Hillière, gouverneur de Rocroy, ami de mon père. •— Comédiens italiens chassés.

Molinos, ce prêtre espagnol qui a passé pour le chef des quiétistes et pour en avoir renouvelé lefe anciennes erreurs, étoit mort à Rome dans les prisons de Tlnquisition tout au commencement de cette année, et cela me fait souvenir qu'il est temps de reprendre Taffaire de Monsieur de Cambray. J'ai laissé M"* Guyon dans le donjon de Vincennes, et j'ai omis bien des choses curieuses, parce qu'elles se trouvent dans ce qui a été imprimé de part et d'autre. Il faut néanmoins dire, pour l'intelligence de ce qui va suivre, qu'avant d'être arrêtée elle avoit été mise entre les mains de Monsieur de Meaux, où elle avoit été fort longtemps chez lui, ou dans les filles de Sainte-Marie de Meaux, où ce prélat s'étoit instruit à

1697] AFFAIRE DE l'ARGHEVÊQUE DE GAMBRAY. 407

fond de sa doctrine, sans avoir pu lui persuader de changer de sentiment. On peut juger qu'elle les avoit épurés en effet, ou du moins en apparence , de tout ce qui étoit reproché de sale et de honteux à cette doctrine, et à ce qui lui avoit été reproché de sa conduite avec le P. la Combe, et de ses bizarres voyages avec lui. Sans des précautions les plus scrupuleuses là-dessus, elle n'auroit pu surprendre la candeur et la pureté des mœurs des ducs de Ghevreuse et de BeauviUier, de leurs épouses, de l'archevêque de Cambray, et de bien d'autres personnes qui faisoient Télite de son petit troupeau. Mais, lasse enfin d'être comme prisonnière entre les mains de Monsieur de Meaux, eUe avoit feint d*ouvrir les yeux à sa lumière, et avoit signé une rétractation telle qu'il la lui avoit présentée, moyennant quoi lui, qui étoit doux et de bonne foi, en fut la dupe, et lui procura la liberté, dont l'abus qu'elle fit par les assemblées secrètes qu'elle tenoit avec les plus affidés de son école la firent chasser de Paris, puis, sur son retour secret, enfermer à Vincennes. Cette mauvaise foi de la fausse convertie, jointe au peu de fruit des conférences d'Issy, cfhi sont si connues, et le célèbre tour que fit si prestement Monsieur de Cambray de se confesser à Monsieur de Meaux, pour lui fermer la bouche, mit enfin la main de ce dernier prélat à la plume, pour exposer au public et la doctrine, et la conduite, et les procédés de part et d'autre depuis la naissance de cette affaire, sous le titre à' Instruction sur les états d'oraison.

Cet ouvrage lui parut d'autant plus nécessaire que Monsieur de Chartres d'abord, et Monsieur de Paris ensuite, n'avoient traité l'affaire que d'une manière toute théologique par leurs mandements, et qu'il crut important de réduire au clair bette théologie, assez pour être entendue de tout le monde, et mettre en même temps au net ce qui s'étoit passé là-dessus avec Monsieur de Cambray. Coifame il étoit rempli de la matière, tant par ce qui s'étoit passé à Issy avec Monsieur de Cambray, que par ce qu'il avoit vu des livres de M"* Guyon, puis d'elle-même

408 AFFAIUE DE l'ARCHEVÊQUE DE CAMBRAY. [1697]

tandis qu'il Tavoit eue à Meaux, d'où M"* de Morstein l'avoit ramenée en triomphe dans l'équipage de la duchesse do Mortemart, sa tante, il eut bientôt composé son ouvrage, et avant de l'ifnprimer le donna à voir à Monsieur de Chartres, aux archevêques de Reims et de Paris, et à Monsieur de Cambray lui-même. Ce dernier en sentit tout le poids, et la nécessité de le prévenir. Il faut croire qu'il avoit sa matière préparée 'de loin et toute rédigée, parce qu'autrement la diligence de sa composition seroit incroyable, et d'une composition de ce genre. Il fit un livre inintelligible à qui n'est pas théologien versé dans le plus mystique, qu'il intitula Maximes des saints, et le mit en deux colonnes : la première contenoit les maximes qu'il donne pour orthodoxes et pour celles des saints, l'autre les maximes dangereuses, suspectes on erronées, qui est l'abus qu'on a fait ou qu'on peut faire de la bonne et saine mysticité; avec une précision qu'il donne pour exacte de part et d'autre, et qu'il propose d'un ton de maître à suivre ou à éviter. Dans l'empressement de le faire paroître avant que Monsieur de Meaux pût donner le sien, il le fit imprimer avec toute la diligence possible; et pour n'y perdre pas un instant, M. de Ghevreuse s'alla établir chez l'imprimeur, pour en corriger chaque feuille à mesure quelle fut imprimée. Aussi la promptitude et l'exactitude de la correction répondirent-elles ^ à des mesures si bien prises, qu'en très-peu de jours il fut en état de le distribuer à toute la cour, et que l'édition se trouva presque toute vendue.

Si on fut choqué de ne le trouver appuyé d'aucune approbation, on le fut bien davantage du style confus et embarrassé, d'une précision si gênée et si décidée, de la barbarie des termes, qui faisoient comme une langue étrangère, enfin de l'élévation et de la recherche des pensées, qui faisoit perdre haleine, comme dans l'air trop subtil de la moyenne région. Presque personne qui n'étoit pas théologien ne put l'entendre, et de ceux-là encore après

Page 1