‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 302 sur 352 · DE CHARLES XI, ROI DE SUÈDE · texte numérisé non relu

DE CHARLES XI, ROI DE SUÈDE

de leurs conseils et de leurs bras, et qui, dans le penchant de la Suède, après la mort du grand Gustave-Adolphe, l'avoient le plus fortement soutenue et s'étoient acquis le plus de réputation en Europe. Il établit une chambre de révisions, qui fit rapporter non-seulement toutes les gratifications et les grâces reçues depuis Tavénement du grand Gustave-Adolphe à la couronne, mais les intérêts qu'elle en estima et tous les fruits, et qui confisqua tous les biens sans miséricorde. Les plus grands et les plus riches tombèrent dans la dernière misère ; grand nombre emporta ce qu'il put dans les pays étrangers; et tout ce qu'il y avoit en Suède de noble et de considérable demeura écrasé.

Le genre obscur et cruel de la longue maladie dont il mourut a fait douter entre la main de Dieu vengeresse et le poison. Jusqu'après sa mort, son corps ne fut pas à couvert de la punition en ce monde : le feu prit au palais où il étoit encore exposé en parade. Ce fut avec grand'peine qu'on le sauva des flammes, qui consumèrent tout le palais de Stockholm. Il mourut avec l'honneur d'avoir été accepté pour médiateur de la paix qui se traitoit..Ce fut en sa faveur que le Roi tint si ferme en celle de Nimègue, en 1679, pour lui faire restituer les provinces qu'il avoit 4)erdues. Enfin c'est le père de Charles XII, qui depuis a fait tant de bruit en Europe et achevé de ruiner la Suède. La mère de ce dernier étoit fille de Frédéric 111, roi de Danemarck, morte dès 1693, et la Reine sa grand'mère fut encore une fois régente.

Les princes Alex, et Const. Sobieski se lassèrent d'un incognito qui ne leur donnoit rien ici, et qui marquoit seulement qu'ils n'y pou voient obtenir les distinctions dont ils s'étoient flattés. Cette raison les fit renoncer à recevoir ici l'ordre du Saint-Esprit. On y étoit fort mécontent de la Reine leur mère. Ils prirent le parti de s'en aller, et de dire qu'ils vouloient arriver en Pologne avant l'élection : ils prirent ainsi congé du Roi, et s'en allèrent vers la miavril.*

Les nouvelles de ce pays commençoient à n'être plus si

430 CONDUITE DE l'ABBÉ DE POLIGNAC. [1697]

favorables. On apprit avec étonnement que Fabbé de Polignac s'éloit beaucoup trop avancé et, entre autre promesses, s'étoit engagé d'accorder que le prince de Conti prendroit à ses dépens Gaminiec, occupé par les Turcs, et qu'il feroit cette conquête avant son couronnement, sans quoi son élection demeureroit nulle. Un particulier, quelque grand et riche et appuyé qu'il fût, ne pouvoit pas se flatter de suffire à cette dépense, et de faire dépendre la validité de l'élection du succès de cette entreprise : c'étoit exposer la fortune d'un prince du sang, non-seulement à l'incertitude des hasards d'un grand siège, mais à toutes les trahisons de ceux qui se trouveroient intéressés à le faire échouer par leur engagement contre l'élection de ce prince. On en fut si choqué à la cour, qu'on envoya Forval en Pologne pour voir plus clair à ces avances de l'abbé de Polignac, essayer de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et donner des nouvelles plus nettes et plus désintéressées de toute cette négociation. Peu après arriva un gentilhomme de la part du cardinal Radziewski, archevêque de Gnesne, qui étoit à la tête du parti du prince de Conti, et qui, comme primat de Pologne, étoit à la tête de la répubUque pendant l'interrègne. Le compte qu'il rendit, et la commission dont il étoit chargé pour le Roi et pour ce prince, donnèrent beaucoup d'espérances, mais peu d'opinion de la conduite de l'abbé de Pohgnac, qui, parfaitement bien avec la reine de Pologne, s'étoit brouillé avec elle jusqu'aux éclats et à l'indécence, tellement qm'il M jugé à propos d'envoyer l'abbé de Châteauneuf lui servir d'évangéliste, et qui porta à l'abbé de Polignac des ordres très-précis de ne rien faire que de concert avec lui. H étoit frère de notre ambassadeur à Constantinople. C'étoient deux Savoyards, tous deux gens de beaucoup d'esprit et de belles-lettres, et tous deux fort capables d'affaires, l'aîné avec plus de manégç, l'autre avec encore plus de fond et de sens ; et on prit le parti d'attendre qu'il se fût bien mis au fait de tout en Pologne, et d'en être informé par lui avant que de s'embarquer plus avant.

[d697] FROIDEUR DU PRINCE DE CONTI POUR LA POLOGNE. 431

M. le prince de Gonti étoit fort éloigné de désirer le succès d'une élévation à laquelle il n'avoit jamais pensé ; il alloit jusqu'à le craindre. Il étoit prince du sang, et quoique malvoulu du Roi, il jouissoit de l'estime et de l'affection publique; il profitoit encore de la compassion de sa situation délaissée et de son espèce de disgrâce, du parallèle qu'on faisoit entre lui si nu, et M. du Maine si comblé, de la préférence sur lui de M. de Vendôme pour le commandement de l'armée, et de l'indignation qui en naissoit. Élevé avec Monseigneur, extrêmement bien avec lui et dans toute sa privance, il comptoit sur le dédommagement le plus flatteur et le plus durable sous son règne. Enfin il étoit passionnément amoureux de Madame la Duchesse : elle étoit charmante, et son esprit autant que sa figure. Quoique Monsieur le Duc fût fort étrange et étrangement jaloux, M. le prince de Conti ne laissoit pas d'être parfaitement heureux. Par ce recoin secret, il tenoit de plus en plus à Monseigneur, qui commence it fort à s'amuser de Madame la Duchesse, laquelle avoit su lier sourdement avec M"' Ghoin. C'en étoit trop pour que le brillant d'une couronne pût prévaloir sur les horreurs de s'expatrier pour jamais : aussi parut-il extrêniement froid dans toute cette afiTaire, très-attentif à en faire peser toutes les difficultés, et si lent à la suivre, qu'on s'aperçut aisément de toute sa répugnance.

Après quelques difficultés et qutjiques délais sur les passe-ports des plénipotentiaires du Roi pour la paix, ils arrivèrent, et incontinent après ]Harlay et Grécy, qui étoient à Paris, partirent, et ils se brouillèrent dès Lille. Le Normand, fermier général en ce département, y étoit, qui fournit de bons chevaux à Grécy, son ami, et ne donna que des colliers et des charrettes à l'autre, qui, au lieu de ne s'en prendre qu'à la sottise du fermier général, s'emporta contre son collègue. 11 écrivit à la cour des plaintes amères. Le Normand fut blâmé, Harlay encore plus, qui, sur les réponses sèthes qu'il reçut, se hâta de se raconimoder avec Grécy. A Courtray, ils apprirent que les pléni-

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