‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 34 sur 352 · CES MÉMOIRES COMMENCÉS · texte numérisé non relu

CES MÉMOIRES COMMENCÉS

Guimsheim^ sur le Vieux -Rhin, en Tarmée commandée par le maréchal duc de Lorges.

En 1691, j'étois en philosophie, et commençois à monter à cheval à Tacadémie des sieurs de Mémon et Rochefort , et je commençois aussi à m'ennuyer beaucoup des maîtres et de rétude, et à désirer fort d'entrer dans le service. Le siège de Mons, formé par le Roi en personne, à la première pointe du printemps, y avoit attiré presque tous les jeunes gens de mon âge pour leur première campagne ; et ce qui me piquoit le plus, M. le duc de Chartres y falsoit la sienne. J'avois été comme élevé avec lui, plus jeune que lui de huit mois, et si l'âge permet cette expression entre jeunes gens si inégaux, Famltié nous unissoit ensemble. Je pris donc ma résolution de me tirer de Fènfance , et je supprime les ruses dont je me servis pour y réussir. Je m'adressai à ma mère : je reconnus bientôt qu'elle m'amusoit; j'eus recours à mon père, à qui je fis accroire que le Roi , ayant fait un grand siège cette année , se reposeroit la prochaine. Je trompai ma mère, qui ne découvrit ce que j'avois tramé que sur le point de l'exécution et que j'avois monté mon père à ne se laisser point entamer.

Le Roi s'étoit roidi à n'excepter aucun de ceux qui entroient dans le service, excepté les seuls princes du sang et ses bâtards , de la nécessité de passer une année dans une de ses deux compagnies de mousquetaires, à leur choix, et de là à apprendre plus ou moins longtemps à obéir, ou à la tète d'une compagnie de cavalerie, ou subalternes dans son régiment d'infanterie, qu'il distinguoit et afifectionnoit sur tous autres, avant de donner l'agrément d'acheter un régiment de cavalerie ou d'infanterie, suivant que chacun s'y étoit destiné. Mon père me mena donc à Versailles, où il n' avoit encore pu aller depuis son retour de Blaye, où il avoit pensé mourir. Ma mère l'y étoit aUée trouver en poste, et l'avoit ramené encore fort mal, en sorte qu'il avoit été jusqu'alors sans avoir pu voir le Roi. En lui

!• Germersheim.

4 MA PREMIÈRE CAMPAGNE, [i692]

faisant sa révérence , il me présenta pour être mousquetaire, le jour de Saint-Simon Saint-Jude, à midi et demi, comme il sortoit du conseil.

Sa Majesté lui fit Fhonneur de l'embrasser par trois fois, et comme il fut question de moi, le Roi, me trouvant petit et Tair délicat, lui dit que j'étois encore bien jeune, sur quoi mon père répondit que je l'en servirois plus longtemps. Là-dessus le Roi lui demanda en laquelle des deux compagnies il vouloit me mettre, et mon père choisit la première, à cause de Maupertuis, son ami particulier, qui en étoit capitaine. Outre le soin qu'il s'en promettoit pour moi, il n'ignoroit pas l'attention avec laquelle le Roi s'informoit à ces deux capitaines des jeunes gens distingués qui étoient dans leurs compagnies, surtout à Maupertuis, et combien leurs témoignages influoient sur les premières opinions que le Roi en prenoit, et dont les conséquences avoient tant de suite. Mon père ne se trompa pas, et j'ai eu lieu d'attribuer aux bons offices de Maupertuis la première bonne opinion que le Roi prit de moi.

Ce Maupertuis se disoit de la maison de Melun, et le disoit de bonne foi ; car il étoit la vérité et l'honneur et la probité même, et c'est ce qui lui avoit acquis la confiance du Roi. Cependant il n'étoit rien moins que Melun, ni reconnu par aucun de cette grande maison. Il étoit arrivé par les degrés, de maréchal des logis des mousquetaires, jusqu'à les commander en chef et à devenir officier général ; son équité, sa bonté, sa valeur lui en avoient acquis l'estime. Les vétilles, les pointillés de toute espèce d'exactitude et de précision, et une vivacité qui d'un rien faisoit un crime, et de la meilleure foi du monde, l'y faisoient moins aimer. C'étoit par là qu'il avoit su plaire au Roi, qui lui avoit souvent donné des emplois de confiance. Il fut chargé, à la dernière disgrâce de M. de Lauzun, de le conduire à Pignerol, et bien des années après, de l'en ramener à Bourbon deux fois de suite, lorsque l'intérêt de sa liberté et celui de M. du Maine y joignirent M"* de Montespan et cet illustre malheureux, qui y céda les dons immenses

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