‹ Mémoires du duc de Saint-Simon publiés (volume 2)Chapitre 36 sur 352 · SIÈGE DE NAMUR · texte numérisé non relu

SIÈGE DE NAMUR

plus superbe revue qui ait peut-être jamais été faite, de ces deux armées rangées sur deux lignes, la droite de M. de Luxembourg touchant la gauche du Roi et tenant trois lieues d'étendue.

Après dix jours de séjour à Gevries, les deux armées se séparèrent et marchèrent. Deux jours après, le siège de Namur fut déclaré, où le Roi arriva en cinq jours de marche. Monseigneur, Monsieur, Monsieur le Prince et le maréchal d'Humières, tous quatre, Tun sous Tautre par degrés, commandoient l'armée sous le Roi, et M. de Luxembourg, seul général de la sienne, couvroit le siège et faisoit Tobservation. Les dames étoient cependant allées à Dinan. Au troisième jour de marche. Monsieur le Prince fut détaché pour aller investir la ville de Namur. Le célèbre Vauban, Tâme de tous les sièges que le Roi a faits, emporta que la ville seroit attaquée séparément du château, contre le baron de Bresse, qui vouloit qu'on fît le siège de tous les deux à la fois, et c'étoit lui qui avoit fortifié la place. Un fort mécontentement lui avoit fait quitter depuis peu le service d'Espagne, non sans laisser quelque nuage sur sa réputation de s'être aussitôt jeté en celui de France. 11 s'étoit distingué par sa valeur et sa capacité ; il étoit excellent ingénieur et très-bon officier général. Il eut, en entrant au service du Roi, le grade de lieutenant général et un grand traitement pécuniaire. G'étoit un homme de basse mine, modeste, réservé, dont la physionomie ne promettoit rien, mais qui acquit bientôt la confiance du Roi et toute l'estime militaire.

Monsieur le Prince, le maréchal d'Humières et le marquis de Boufflers eurent chacun une attaque. Il n'y eut rien de grande remarque pendant les dix jours que ce siège dura. L'onzième de tranchée ouverte, la chamade fut battue, et la capitulation telle à peu près que les assiégés la désirèrent. Ils se retirèrent au château, et il fut convenu de part et d'autre qu'il ne seroit point attaqué par la ville, et que la ville seroit en pleine sûreté du château, qui ne tireroit pas un seul coup dessus. Pendant ce siège, le Roi fut

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toujours campé, et le temps fut très-chaud et d'une sérénité constante depuis le départ de Paris. jOn n'y perdit personne de remarque que Cramaillon, jeune ingénieur de grande espérance, et d'ailleurs bon officier, que Vauban regretta fort. Le comte de Toulouse reçut une légère contusion au bras tout proche du Roi, qui, d'un lieu éminent et pourtant assez éloigné, voyoit attaquer en plein jour une demi-lune, qui fut emportée par un détachement des plus anciens des deux compagnies des mousquetaires.

Jonvelle, gentilhomme, mais d'ailleurs soldat de fortune, d'honneur et de valeur, mourut de maladie pendant ce siège. Il étoit lieutenant général et capitaine de la seconde compagnie des mousquetaires ; il avoit plus de quatre-vingts ans, et fut fort regretté du Roi et de sa compagnie. Toutes les deux se joignirent pour lui rendre les derniers devoirs militaires. Sa compagnie fut à l'instant donnée à M. de Vins, qui la commandoit sous lur, beau-frère de M. de Pomponne, et qui, maréchal de camp en l'armée d'Italie, commandoit lors un gros corps pour couvrir la Provence, où il servit très-utilement, et fut l'année suivante lieutenant général.

L'armée changea de camp pour le siège du château. En arrivant chacun dans le lieu qui lui étoit marqué, le régiment d'infanterie du Roi trouva son terrain occupé par un petit corps des ennemis, qui s'y retranchoient, d'où il résulta à l'instant un petit combat particulier assez rude. M. de Soubise, lieutenant général de jour, y courut et s'y distingua. Le régiment du Roi y acquit beaucoup d'honneur avec peu de perte, et les ennemis furent bientôt chassés. Le Roi en fut très-aise par son affection pour ce régiment, qu'il a toujours particuhèrement tenu pour sien entre toutes ses troupes.

Ses tentes et celles de toute la cour furent dressées dans un beau pré, à cinq cents pas du monastère de Marlaigne. Le beau temps se tourna en pluies, de l'abondance et de la continuité desquelles personne de l'armée n'avoit vu d'exemple, et qui donnèrent une grande réputation à saint

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Médard, dont la fête est au 8 juin. Il plut tout ce jour-là à verse, et on [prétend que le temps qu'il fait ce joup-là dure quarante jours de suite. Le hasard fit que cela arriva cette année. Les soldats, au désespoir de ce déluge, firent des imprécations contre ce saint, en recherchèrent des images et les rompirent et brûlèrent tant qu'ils en trouvèrent. Ces pluies devinrent une plaie pour le siège. Les tentes du Roi n'étoient communicables que par des chaussées de fascines,, qu'il falloit renouveler tous les jours, à mesure qu'elles s'enfonçoient; les camps et les quartiers n'étoient pas plus accessibles; les tranchées pleines d'eau et de boue; il falloit souvent trois jours pour remuer le canon d'une batterie à une autre. Les chîiriots devinrent inutiles, en sorte que les transports des bombes, boulets, etc., ne purent se faire qu'à dos de mulets et de chevaux, base de tous les équipages de l'armée et de la cour, sans le secours desquels il auroit été impossible. Ce même inconvénient des chemins priva l'armée de M. de Luxembourg de l'usage des voitures. Elle périssbit faute de grains, et cet extrême inconvénient ne put trouver de remède que par l'ordre que le Roi donna à sa maison de prendre tous les jours par détachement des sacs de grains en croupe, et de les porter en un village où ils étoient reçus et comptés par des officiers de l'armée de M. de Luxembourg. Quoique la maison du Roi n'eût presque aucun repos pendant ce siégtî pour porter les fascines, fournir les diverses gardes et les autres services journaliers, ce surcroît lui fut donné,, parce que la cavalerie servoit continuellement aussi, et en étoit aux feuilles d'atrbres presque pour tout fourrage.

Cette considération ne satisfit point la maison du Roi,, accoutumée à toutes sortes de distinctions. Elle se plaignit avec amertume. Le Roi se roidit et voulut être obéi. Il fallut donc le faire. Le premier jour, le détachement des gens d'armes et des chevau-légers de la garde, arrivé de grand matin au dépônt des sacs, se mit à murmurer, et s' échauffant de propos les uns les autres, vinrent jusqu'à jeter les sacs et à refuser tout net d'en porter. Crenan,.

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